‹ Biographie et maximes de Blaise de MontlucChapitre 5 sur 28 · X BIOGRAPHIE ÈT MAXIMES · texte numérisé non relu

X BIOGRAPHIE ÈT MAXIMES

quer Boulogne, le fort d'Outreau en état de défense. Mais les pionniers avaient abandonné leur besogne, et il fallait absolument faire travailler les troupes à leur place : là gisait la difficulté, car on regardait alors le maniement des outils comme déshonorant pour les soldats; c'était un vestige frappant de la fainéantise féodale. Montluc seul , par son opiniâtreté et sa disposition à combattre les préjugés de son temps, était capable de mener cette entreprise à bonne fin. Il obtint du maréchal qu'on donnerait cinq sols à chaque soldat qui travaillerait, comme aux pionniers: malgré cette promesse nul ne se présenta* « Voyant leur refus, dit Montluc, pour les convier par mon exemple, je prins ma compagnie, celle de mon frère M. de Lieux, et celles des capitaines Lebron, mien beaufrère, etLabit, mon cousin germain : car ceux-là ne m'eussent osé refuser. Nous n'avions' pas faute d'outils, car M. le mareschal en avoit grande quantité, et aussi les pionniers qui se desroboient laissoientles leurs dans une grande tente que M. le mareschal avoit fait tendre pour retirer leurs ferremens. Comme je m'envins à la courtine, jecommençay à mettre la main le premier à remuer la terre, et tous les capitaines après : j'y fis apporter une barrique de vin, ensemble mon disner , beaucoup plus grand que je n'avois accoustumé , et les capitaines le leur , et un sac plein de sols que je monstray aux soldats ; et, après avoir travaillé une pièce, chasquc capitaine disna avec sa compagnie ; et à chasque soldat nous donnions demy pain, du vin, et quelque peu de chair, en favorisant les uns plus que les autres, disant qu'ils avoient mieux travaillé que

ht BLAlSE DE MONTLUC. 15

leurs compagnons, afin de les accourager. Et, après que nous eusmes disné , nous nous remismes au travail en chantant, jusques sur le tard : de sorte qu'on eust dit que nous n'avions jamais faict autre mestier. Après, trois thresoriers de l'armée les payèrent à chascun cinq sols ; et , somme nous retournions aux tentes, les autres soldats appeloient les nostres pionniers gastadours. Le lendemain matin, le capitaine Forcez me vint dire que tous les siens y vouloient venir, et ceux de son frère, qui est encore en vie, aussi : lesquels je receus tous ; et en fismes de mesmes comme le jour devant, de sorte que le troisièsme jour tous y vouloient venir; et en huit jours nous eusmes dressé toute ceste courtine (1). »

Ce fait est remarquable: c'est le premier pas dans l'ardue question de l'application de l'armée aux travaux publics (2). Montluc obtint des troupes qu'elles exécutassent des travaux militaires: soixante ans plus tard, Henri IV les employa à des travaux civils , au creusement du canal de Briare ; le petit-fils de Henri IV, outre les travaux des canaux du Midi et d'Orléans, qu'on pouvait justement considérer comme travaux d'utilité publique , fit encore participer son armée à la construction du palais de Versailles. Comme on le voit, depuis Louis XIV, la question n'a point marché, si même elle n'a pas rétrogradé.

(1) Commentaires, page 81, î« colonne et suivante.

(f) Voyez sur cette question : Etude sur l'application de l'armée aux travaux futilité publique, par J.-B. Krantz, ingénieur des ponts-etchaussées, Paris, 1847, ou le Compte que j'ai rendu de cet excellent travail dans le Journal des sciences militaires de novmnbre 1847.

Mon tl uc ne parle point de l'ingénieur italien Melloni , chargé de la construction du fort d'Outreau : il y a lieu de s'en étonner, car cet ingénieur ne montra pas plus de talent qu'Hieronimo Marin, dont Montluc relève les fautes au siège de Perpignan : Melloni prit mal ses mesures et n'eut point égard au talus des boulevarts (1).

Montluc n'assista pas à la reddition de Boulogne : il revint en Gascogne, où il séjourna jusqu'à la mort de François I er .

Sous Henri H, Montluc se distingua par de nombreux exploits dans le Piémont, où Ton se souvint longtemps de ses soldats, nommés les morions jaunes, parce qu'il avait fait couvrir leurs morions (2) de taffetas de cette couleur, c pour l'amour de Monsieur de Termes , qui portoit le jaune (3) » . Des hommes tels que Montluc étaient précieux pour le maréchal de Brissac, que la Cour ne soutenait point, et dont le génie militaire s'usait en Italie, à de petites actions, faute de ressources : ce général sut pourtant tirer un grand parti de l'artillerie, qu'il fit toujours agir

(1) « Et de fail, dit Varillas, quand on eut pris sur la largeur du haut ce qui était nécessaire à la proportion du même talus, les boulevards parurent si étroits qu'on ne pouvoit mettre dessus aucune pièce d'artillerie, et le dedans du fort se trouva tellement serré qu'on n'y pouvait loger 500 hommes. 11 fallut donc romplir les fossés. » Histoire de François I", Paris, 1685. t. II, p. 507.

(2) « Morion, pot que le soldat mettoit sur sa tête pour sa défense. Le morion étoit pour les gens de pied comme le heaume pour les cavaliers pesamment armés. » La Chesnaye des Bois, dictionnaire militaire, 4* édition, Pari", 1758, t. II, p. 630.

(3) Commentaires, page 115, 1" colonne.

DE BLA1&K DK MONTUTC. 47

avec vigueur et promptitude. Arrivé près du château de Lems, situé sur des rochers à pic, Brissac renonçait à l'attaquer, ne croyant pas possible d'établir les batteries nécessaires. Mais Montluc, avec son coup d'œil topographique, avait reconnu quatre petits emplacements où l'on parvint, la nuit, à monter des pièces par des rampes contournées, tracées à grande peine dans les rochers : le matin, le château, étonné des effets de cette batterie magique à laquelle il était loin de s'attendre, capitula (1)

La prise de Quiers (1551), la délivrance de San-Damian (2), la défense de Bêne, les prises de Cortemiglia et de Céva, confirmèrent encore la brillante réputation de Montluc, à qui l'on donna pour récompense le gouvernement d'Albe (1553), et une place de gentilhomme de la chambre.

Ainsi, Montluc était aussi bon artilleur qu'habile officier d'infanterie : nous venons de le voir se distinguer

(1) Histoire générale de l'artillerie , par M. J. Bronet, capitaine ^artillerie, 1842, 1. 1, p. 316.

(î) « Les habitants de Quiers ayant battu la chamade , le Maresclial depescha vers eux, moyennant ostages, Montluc et Vimercat,el moy avec eux; ils sceurent si bien ioûer leur personnage que le mesrne Tour la

place fut remise ès mains du Roy Du coté de la Cisterne, Montluc

auoit bien faict son deuoir au secours des assiégez de Sainct-Damian. » Mémoires du sieur François de Boyvin, chevalier, baron du Villars. etc., sur les guerres demeslées tant en Piedmont, qu'au Montferrat et duché de Milan, par Charles de Cossé, comte de Brissac, maréchal de France, de 1550 à 1559. Paris, chez Jean Gesselin, 1606, in-4°, pages 49 et 263. Ce témoignage de du Villars envers Montluc est précieux, car ces deux auteurs sont souvent en contradiction, ce qui s'explique par la partialité de du Villars pour le maréchal de Brissac.

18 B10GRAPHII ET HAXIME8

dans l'attaque des places ; suivons-le actuellement dans lune des plus brillantes défenses qui honorent les armes françaises.

En 1554 (1), Henri II envoya Montluc défendre la ville de Sienne, malgré les avis du connétable de Montmorency et du maréchal de Brissac, qui le trouvaient trop prompt et trop colère : aussi, en lui envoyant les provisions de cet emploi, le roi écrivit-il fort obligeamment à Montluc , de laisser sa colère en Gascogne, où il était alors. Arrivé dans Sienne, Montluc parvint à enflammer le courage des habitants et à leur faire soutenir un long siège, malgré les tortures d'une affreuse disette. Mais il tomba malade , et dès lors le découragement se glissa au cœur des Siennois, qui parlèrent de se rendre. Pour relever leur courage, Montluc imagina un coup de théâtre; je le laisse parler lui môme en son style coloré.

t Or, dit-il dans ses Commentaires (2), j'estois encore si très-exténué de ma maladie, et le froid estant grand et aspre, j'estois contrai net d'aller si enveloppé le corps et la teste de fourreures, que, quand on me voyoit aller par la ville , nul ne pouvoit avoir espérance de ma santé , ayant opinion que j'estois gasté dans le cœur, et que je mourois à veue d'œil. * Que ferons-nous , disoient les dames et les poureux (car en une ville il y a d'uns et d'autres), que ferons nous si nostre gouverneur meurt? Nous

(1) Nous possédions alors, au-delà des monts, 58 places. Mémoires de Boyvin du ViUars, p. 408.

(2) Page 187, 2» colonne et suivante.

Page 1