DE B LAI SB DB MONTLUC
sommes perdus : toute nostre fiance, après Dieu, est en luy; il n'est possible qu'il en eschappe. > Je croy fermement que les bonnes prières deceshonnestes femmes me tirèrent de l'extrémité ei langueur où j'estois, j'entends du corps, car, quant à l'esprit et l'entendement, je ne le sentis jamais affoiblir. Ayant donc accoustumé auparavant d'estre ainsi embeguiné, el voyant le regret que le peuple avoit de me voir ainsi malade , je me fis bailler des chausses de veloux cramoysi, que j avois apportées d'Albe, couvertes de passement d'or, et fort découppées et bien faictes, car au temps que je les avois faict faire j'estois amoureux. Nous estions lors de loysircn nostre garnison, et, n'ayant rien à faire, il le faut donner aux dames. Je prins le pour* point tout de mesmes, une chemise ouvrée de soye cramoysie et de filet d'or bien riche (en ce temps-là on portoit les collels des chemises un peu avallés); puis prins un collet de bufle , et me fis mettre le haussecol de mes armes, qui esloient bien dorées. En ce temps-là je portois gris et blanc, pour l'amour d'une dame de qui j'estois serviteur lorsque j'avois le loysir; et avois encore un chappeau de soye grise, faicte à l'allemande, avec un grand cordon d'argent, et des plumes d'aigrette bien argentées. Les chappeaux en ce temps- là ne couvroient pas grands, comme font à ceste heure. Puis me vestis un cazaquin de veloux gris, garny de pelites tresses d'argent à deux petits doigts l'une de l'autre, et doublé de toille d'argent, tout découppé entre les tresses , le quel je portois en Piémont sur les armes. Or, avois-je encore deux petits flascons de vin grec, de ceux que monsieur le cardinal d'Armagnac m'a-
voit envoyés ; je m'en frottay un peu les mains, puis m'en lavay fort le visage, jusques à ce qu'il eut prins un peu de couleur rouge, et en beu, prenant un petit morceau de pain , trois doigts , puis me regarday au miroir. Je vous jure que je ne nie cognoissois pas moy-mesmes, et me sembloit que j'estois encore en Piémont, amoureux comme j'avois esté : je ne me peux contenir de rire , me semblant que tout-à-coup Dieu m'avait donné tout un autre visage. >
En cet accoutrement, Montluc se rendit à cheval au palais, pénétra dans la salle des délibérations et prononça, en italien , un long discours pour exhorter les habitants à faire leur devoir et à mourir les armes à la main.
Mais ce fut peine perdue : la disette fit des progrès effrayants et les Siennois entrèrent en pourparler avec les assiégeants'. Montluc se refusa constamment à capituler au nom de Henri II (1), pour ne rien faire qui ne fût digne du nom Français et du roi son maître ; et lorsque la république de Sienne eut consenti, par le traité du 2 avril 1555, à rendre la place en son propre nom, il sortit de la ville (21 avril) tambour battant, enseignes déployées, emportant des lettres scellées du sceau de la république , par lesquelles le sénat siennois rendait témoignage de sa fidélité et de son courage.
(1) Brantôme, dans ses Vies des hommes illustres, blâme cette opiniâtreté. Suivant lui, Montluc, comme représentant du roi de France, ne devoit pas abandonner aux Siennois Vhonneur de capituler. Cette raison pouvait, au xvi* siècle, avoir un sens politique; mais au point de vue militaire elle sera toujours pitoyable.