I.E K. P. I.ACOHDAIKK
L'abbé Lacordaire, lui-même, hésita longtemps avant de faire cette démarche officielle. Il consulta M. de Quélen , <}ui n'avait pas eu à se Ioim . on le sait, de la mansuétude de M. de Lamennais. Il faut le dire iei à l'honneur de la mémoire de l'archevêque de Paris, M. de Quélen dissuada l'abbé Lacordaire de toute publication, lui prédisant qu'il se ferait par là plusieurs ennemis et qu'il serait blâmé par quelques-uns.
Cet avis plein de charité de M. de Quélen suspendit la résolution de l'abbé Lacordaire. Il n'y revint, sous la conviction d'une nécessité urgente et nouvelle, qu'au moment où parurent les ParoLs d'uti Croyant.
Ce livre acheva d'écarter de M. de Lamennais la plupart des amis catholiques qui lui étaient demeurés jusque là fidèles. M. l'abbé Gerbet, luimême , s'en sépara publiquement. Jamais la détermination de l'abbé Lacordaire ne fut donc plus complètement absoute dans sa propre conscience comme dans celle de tous.
Du reste , la brochure de l'abbé Lacordaire se tint dans les termes de la plus parfaite convenance. Elle conservait tous les égards dus aux personnes. On y entrevoyait « l'affection, les souvenirs, la douleur, le respect, mille nobles sentiments. » Il déclarait « que le système philosophique de M. de Lamennais l'avait jeté dans des •perplexités sans fin; qu'il n avait pris enfin son parti (ce que nous avons déjà dit le prouve) qu'à la veille de 1830, plutôt par lassitude que par une entière conviction, et que, même au plus fort des travaux de V Avenir , il passait de temps en temps dans son esprit des apparitions philosophiques ennemies. »
Il y avouait modestement que, « luttant contre une intelligence supérieure à la sienne, et voulant lutter seul contre elle, il était impossible qu'il ne fût pas vaincu. »
Le ton général de la brochure de l'abbé Lacordaire était même si plein de modération qu'il jetait comme un voile sur l'entraînement accoutumé de son style. C'étaient bien les mêmes qualités de son esprit, mais couvertes par je ne sais quelle ombre de tristesse et de réserve. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans cet écrit, c'était un chapitre préliminaire sur Y état actuel de l'Eglise de France, quelques belles et filiales paroles sur la papauté et Rome, et des citations notables, et admirablement traduites, de saint Augustin et de saint Thomas. Saint Thomas était devenu, après saint Augustin, la lecture de prédilection de l'abbé Lacordaire. A ses yeux, le tort principal de la philosophie de M. de Lamennais avait été de mettre l'autorité du genre humain à côté de l'Eglise, et de préférer celle-là.
Après avoir parlé heureusement à Stanislas , l'abbé Lacordaire alla voir les bords du Rhin, et chercher en Allemagne son ami M. de Montalembert. Il visita Marbourg et son église avec le jeune auteur de Sainte Elisabeth de Hongrie. Puis il s'enfonça plus que jamais dans la lecture des saints Pères,
et dans ce saint Augustin où « il trouvait tant de richesses inconnues que cela l'engageait à poursuivre. »
Il lui paraissait bon, d'ailleurs, de se tenir à l'écart. L'Avenir, le voyage à Home, sa lutte avec M. de Lamennais, l'avaient mis en présence du public d'une manière trop prématurée et trop complexe, pour qu'il n'eût pas besoin de se retirer dans la solitude et le travail.
« Tout en lisant saint Augustin de toutes ses forces, » son esprit revenait déjà au vaste sujet qui le préoccupait depuis longtemps et sur lequel il prétendait coordonner ses pensées. Il voulait toujours faire son livre sur l'Eglise catholique, en la considérant « dans l'ordre philosophique, dans l'ordre politique, dans l'ordre moral, dans l'ordre dogmatique. C'est l'affaire d'une vie. J'ignore ce qui se présentera à faire sur le chemin. Peut-être serai-je interrompu. Mais je reviendrai toujours là comme au point central, comme au foyer de ma vie. »
Cependant le retentissement de la parole du prédicateur de Stanislas avait été au-delà des murailles d'un collège. La faveur constante, opiniâtre, de M. de Quélen, supérieur aux dissentiments de l'opinion, ouvrit, en 1835, à l'abbé Lacordaire la chaire de Notre-Dame (1).
On sait avec quel éclat il parut dans la métropole de Paris, pendant les carêmes de 1835 et 1836. On sait qu'à la fin de ces conférences, qui allaient s'interrompre , la paternelle émotion de M. de Quélen répandit ses adieux et ses bénédictions sur le départ de l'abbé Lacordaire, en le nommant un prophète nouveau.
L'abbé Lacordaire allait une seconde fois à Rome, non plus comme suppliant et accusé, mais comme un enfant de grâce et de bénédiction.
Ce n'est pas qu'un reste de défiance ne survécût encore dans quelques esprits. La fougue du prédicateur, les sujets qu'il affectionnait, la témérité de son improvisation, et quelquefois même l'incroyable inexactitude de quelques-unes de ses expressions , inspiraient aux meilleurs esprits des craintes qui n'étaient pas toujours illégitimes. Les ressentiments anciens, les rivalités, les soupçons et les mécontentements de l'opinion politique, trouvaient aussi leur compte à critiquer les fautes originales d'un zèle encore peut-être insuffisamment mûri et réglé. On ne pouvait nier l'éloquence et la nouveauté de la parole; on contestait avec plus d'apparence déraison la science théologique de l'orateur.
L'abbé Lacordaire alla donc étudier à Rome. Mais il n'y était pas ramené seulement par des désirs d'études théologiques plus profondes; il portait déjà au dedans de lui les pressentiments de sa vie monastique. Il avait
(1) M. de Quélen avait établi à Moire-Dame des conférences , enseignement doctrinal destiné principalement aux jeunes gens des écoles. Plusieurs célèbres ou jeunes prédicateurs y parurent et y alternèrent d'abord, eutr'autres M. l'abbé Dupanloup.
retrouvé el Vu de près à Homo ces ordres religieux, si déplorablement, si radicalement balayes de noire sol , dans la tourmente , par les préjugés, par l'esprit d'ignorance on de convoitise. 11 avait remarqué que de leur sein no cessaient pas de sortir les hommes les plus éminents dans la science, dans la parole, dans l'enseignement, dans la papauté. Une l'ois que son talent lui semblait avoir trouvé sa véritable voie , la prédication , il ne voulait pas qu'elle lût seulement un ornement de sa vie, mais un devoir et une mission.
Durant une partie des années 1836 et 1837, il laissa mûrir son idée à Rome. Plus tard , il se fit même entendre dans la capitale du monde chrétien, et monta une fois dans la chaire de Saint-Louis-des-Français. Dans son esprit de retour, il refusa de s'attacher à cette église par des fonctions fixes qui lui furent offertes, et, répondant à l'appel d'un évoque, il revint en France parler, cinq mois entiers, dans la cathédrale de Metz, et publier la Lettre sur le Saint-Siège.
La voix de l'abbé Lacordaire fut écoulée à Metz , dont les jeunes hommes peuplent les écoles militaires, comme elle avait été écoutée par la jeunesse parisienne. Ce fut comme une longue ovation.
S'il avait pu survivre dans l'esprit des catholiques quelques doutes encore sur certaines idées bizarres ou téméraires de l'abbé Lacordaire, et sur sa soumission vraie, complète, absolue, aux sentiments de l'Eglise universelle, ils auraient fini de se dissiper entièrement à l'apparition de la Lettre sur le Saint-Siège, Cette lettre, bien qu'écrite à la fin de 1836, ne fut publiée qu'en 1838.
Jamais on ne parla en paroles plus magnifiques de cette Rome , « où tous les peuples ont passé, où toutes les gloires sont venues, où toutes les imaginations cultivées ont fait au moins de loin un pèlerinage; le tombeau des martyrs et des apôtres, le concile de tous les souvenirs, Rome ! » Jamais on ne dépeignit avec de plus chaudes couleurs cette campagne romaine « qui s'épanouit comme un large nid d'aigle, reste éteint de plusieurs volcans, solitude vaste et sévère, prairie sans ombre... » Jamais on ne décrivit avec un coup d'oeil plus spirituel et plus pittoresque la situation géographique et prédestinée de l'Italie. Jamais on ne résuma avec une simplicité plus majestueuse, et on ne releva avec une nouveauté plus piquante, le passé du pontificat romain, de saint Pierre à Pie VII. Jamais, enfin, on n'entrevit avec une finesse plus juste l'avenir de Rome chrétienne, et l'on ne justifia mieux sa circonspection paternelle parmi les royaumes divers, les passions contemporaines, les partis politiques, les tiraillements des opinions et des intérêts multiples, les dissidences des esprits et des nationalités.
De Metz , l'abbé Lacordaire retourna à Rome, pour entrer comme novice dans un couvent de Dominicains. Ayant dévoué sa vie à Dieu et à la prédication de la parole évangélique, il lui paraissait que la voie monastique où il s'engageait n'était que le complément naturel de sa carrière et de ses