VO LE R. I'. LACOHD.URE
vues antérieures. Dès longtemps il portait en lui le goût de la vie religieuse active, qui répondait à la double nature contemplative et active de son caractère, et devait le diviser, pour ainsi dire, entre la solitude et le monde. Ce goût s'était encore fortifié dans le séjour prolongé qu'il fit à Rome dans les cloîtres dominicains de la Minerve , où réside le maître général de l'ordre. La règle des Frères Prêcheurs lui allait si naturellement, qu'on eût dit qu'il avait été fait pour elle. Cette règle avait en outre à ses yeux un autre mérite, un autre attrait : les prescriptions rares, simples, douces, peu compliquées , données à la vie commune de quelques chrétiens par saint Augustin lui-même, son auteur de prédilection. Elle lui laissait du temps pour la prière, pour l'étude, pour la solitude qu'il aimait, et la liberté d'aller au dehors annoncer au siècle le nom de Dieu. 11 était convaincu d'ailleurs que le christianisme, aujourd'hui comme toujours, ne peut accomplir toutes ses destinées sans le secours des ordres religieux, et que les .'éminaires et les paroisses ne sont pas capables de pourvoir seuls aux besoins scientifiques et prosélytiques de la religion.
Dans sa conviction profonde de l'excellence et de l'utilité de son but, il s'adressa librement, avec la franchise et le droit d'un citoyen français, à l'opinion de ses compatriotes, à son pays, dans le Mémoire pour le rétablissement en Finance de l'ordre des Frères Prêcheurs. Il demanda la justice aux préjugés modernes, en termes élevés, où la prudente fermeté du chrétien égalait la force élégante du langage. Il demanda la liberté qui n'est que la justice, comme par souvenir de son dialogue socratique de 1822 sur la liberté. 11 passa en revue, il expliqua les trois vœux si mal connus, si calomniés, de la pauvreté, delà chasteté, de l'obéissance monastiques. Il montra les bienfaits de la vie commune religieuse, de « ces saintes républiques, ces pacifiques forteresses, bâties dans la solitude, que le monde apercevait de loin, comme ces châteaux que le voyageur qui passe dans la plaine entrevoit au haut des montagnes. » Les constitutions libérales et électives de l'ordre dominicain étaient louées avec une noble confiance.
Par les exemples de l'histoire, par les nécessités même du temps présent, il prouvait quels services rendirent, et combien manquent aujourd'hui les ^aintes maisons de la prière, de l'étude et de la science divine. Son admiration parlait du grand fondateur de l'ordre des Frères Prêcheurs, saint Dominique, le plus illustre, avec saint François d'Assise, des réformateurs de la vie religieuse au XIIIe siècle. Il osa nommer l'inquisition , en montrant que les torts qui lui furent surtout et le plus reprochés ne dataient point du XIIIe siècle, mais bien de l'époque où la suprématie des rois d'Espagne en fit à leur profit uue institution politique. Enfin, il fit voir, contre l'erreur commune, que l'ordre de saint Dominique n'eut pas dans l'inquisition la place exclusive qui lui est attribuée généralement, que rois, papes, évêques, toutes les autres congrégations religieuses, toutes les institutions, toutes les
croyances, tous les hommes du passé, sonl également responsables des fautes ou des bienfaits de l'inquisition, et qu'elle ne doit pas être jugée par les habitudes de notre siècle et selon les doctrines, encore mal appréciées dans leurs fruits, de la liberté absolue des cultes et des consciences.
Le Mémoire fut remarqué et non attaqué. On y distingua la partie qui traite des grands hommes, des saints, des papes, des évoques, des missionnaires miséricordieux , tels que Las Casas, des artistes, des savants docteurs, des prédicateurs célèbres que produisit l'ordre de saint Dominique, en renouvelant les merveilles de la pensée de saint Bernard, en donnant à l'Eglise une nouvelle forme de milice, en unissant ensemble la vie du cloître et la vie du siècle, le moine et le prêtre. On distingua surtout les traits rapides, mais choisis, qui suffisaient à l'auteur pour peindre au vif saint Dominique, le père de l'ordre, et saint Thomas d'Aquin, son plus éminent docteur, cette merveille du XIIP siècle, celui que révéreront à jamais l'Eglise et la science, celui dont l'abbé Lacordaire avait déjà commencé l'étude avec un goût qui ne devait point finir. On ne fut pas moins touché de l'énergie toujours fine, quelquefois ironique, avec laquelle le Dominicain futur répondait aux objections du siècle, à qui il criait que les ordres monastiques étaient, avant tout, des ordres bienfaiteurs et populaires. Et il ne put, à cette occasion, s'empêcher de donner un souvenir de regret à son ancien maître : « Le prêtre le plus remarquable qu'eut produit l'Eglise de France depuis Bossuet, courut au-devant de la nation; s'il a péri, c'est bien moins pour avoir outrepassé le but, que pour n'avoir pas compris toute la justice qui lui était rendue. »
Ce ne fut pas tout. Dans les couvents romains, le fils nouveau de saint Dominique avait appris plus à fond l'histoire de son ancêtre spirituel. Il se fit un devoir d'écrire une vie de son saint patriarche, lisible en français. « Cette vie est fort simple, fort belle, mais très-difficile à faire. »
Il est peu de catholiques lettrés qui n'aient lu cette vie de saint Dominique. Elle fut composée, comme le Mémoire, soit au couvent de la Minerve, soit au couvent de la Qucrcia, près Viterbe, soit au couvent de Sainte-Sabine , sur le mont Aventin, où l'abbé Lacordaire passa successivement le temps de son noviciat. Elle ne parut qu'en 1841.
Parti de France avec deux compagnons, le 7 mars 1839, l'année même de la publication du Mémoire, l'abbé Lacordaire avait immédiatement commencé son noviciat à la Minerve. Il prononça ses vœux le 12 avril 1840, à la Quercia, prit dans son baptême monastique le prénom de Dominique , et le nom de P. Lacordaire, qu'il ne doit plus quitter désormais.
Nous ne voulons guère nous arrêter à la Vie de saint Dominique, parce qu'elle est plus connue et plus jugée.
Le grand mérite, mais aussi la grande difficuté, c'était, en un pareil sujet, d'unir la grâce tendre et harmonieuse, l'onction suave de la légende
sainte au coup d'oeil plus mâle et plus sévère de l'historien. Cotte double qualité se rencontre à un haut degré dans l'art du P. Lacordaire à saisir avec un ton exquis les nuances délicates de transition entre les parties miraculeuses du saint et le côté social et historique de saint Dominique. Il pénètre encore plus avant dans les constitutions des Frères Prêcheurs. Il en raconte, avec une rapidité étonnante et pourtant toute circonstanciée, les premières origines, toutes françaises, et la première expansion. Son héros est vengé de la part sanglante qu'on lui attribue vulgairement dans la guerre des Albigeois. Cette guerre elle-même est rendue à ses proportions vraies, à sa nature propre; et la figure rude, mais héroïque, de Simon de Monfort est peinte avec les couleurs simples de la pieuse barbarie du temps. Le récit de la bataille de Muret est un chef-d'œuvre de narration historique.
On sent que le P. Lacordaire s'arrête avec amour sur la belle et miraculeuse scène où se rencontrent à Rome les deux grands fondateurs, saint Dominique et saint François d'Assise.
Il revient encore une fois , avec plus de détails victorieux , sur le rôle réel qui appartient à saint Dominique et aux siens dans l'histoire controversée de l'inquisition.
Mais si son âme abonde plus volontiers à redire les choses merveilleuses de ces temps de foi et les grandes choses que vit naître le siècle d'Innocent III, je ne trouve rien de plus délicieux, après la légende de saint Dominique et de plusieurs de ses saints compagnons, auxquels il recommandait de toujours parler de Dieu ou avec Dieu , que la description intérieure d'un monastère dominicain. C'est peut-être en lisant cet endroit que M. de Chateaubriand, ce prince de la littérature contemporaine, louait la singulière félicité d'expression du P. Lacordaire , et disait qu'il y avait dans la Yie de saint Dominique quelques-unes des plus belles pages des