CI3 13 C IV
Carolus Mansfeldius F. paterno tumulo hanc memoriam inscripsit.
Pour ne pas interrompre te fil de la narration nous continuerons ici le récit du sort de ce monument qui coûta soixante mille livres et qui aurait dn rester à toujours cher au peuple luxembourgeois comme à ses gouvernants, tant à cause des bienfaits qu'il était destiné à rappeler sans cesse à notre souvenir que des grandes leçons de bravoure et de fidélité à son souverain de même qu'à sa religion que ce personnage «'•minent entre tous a livrées pendant sa longue et glorieuse carrière.
Lorsqu'en 1684 Louis XIV vint à Luxembourg après la prise de celle ville, ce monarque fit d'abord enlever du tombeau de Mansfelt les quatre pleureuses qui se trouvaient aux coins du mausolée, de même que les bas-reliefs en bronze qui en ornaient les faces : ce vol national, ajoute-t-on, aurait été poussé plus loin, puisque le conquérant avait l'intention de faire transporter le monument entier à Paris, si le maréchal de Créquy ne l'avait pas détourné de cette profanation sacrilège en lui représentant les éminents services que Mansfelt avait rendus à la France.
Le monument resta en cet état jusqu'à l'entrée des troupes de la République française à Luxembourg , le 7 juin 1795 et la suppression des monastères qui en fut la suite. Il subit alors le sort de tant d'autres sépultures remarquables de la capitale : la chapelle qui le renfermait, aussi bien que l'église des récollets elle-même furent d'abord fermées. Cette chapelle fui démolie es 1806 et l'église changée, partie en magasin militaire et partie en entrepôt public. Le caveau qui servait d'asile aux cinq momies dont nous avons parlé, fut profané et les corps dispersés, détruits! ! ! Uu bourgeois de la ville, nommé Herman, doit avoir enlevé le segment supérieur du crâne du comte-prince Pierre-Ernest de Mansfelt et l'avoir conservé. De ses mains cette relique nationale du grand homme entra en la possession de M. le pharmacien Heldenstein, Bourgmestre actuel de la ville de Luxembourg et ce dernier en a fait cadeau au Prince-Landgrave Louis de Hesse-IIombourg, pour lors gouverneur militaire de la forteresse fédérative : Depuis celte époque on a perdu la trace de ce dernier reste du héros.
D'un autre cûlé les statues de Mansfelt et de ces deux femmes avaient déjà été arrachées du sanctuaire où elles avaient été consacrées par la religion, et reléguées d'abord dans le couvent même des récollets d'oii elles ont été transportées plus tard dans un corridor du monastère de la congrégation lorsque la bibliothèque dépar-
tementale y fut établie. C'est là que les commissaires français délégués pour envoyer aux musées de Paris les monuments des départements conquis les ont vues.
Ces Messieurs, effrayé* peut-être par leur poids énorme, ou plutôt mus par un je ne sais quoi de respect religieux ont négligé de les faire enlever, déclarant pour justifier leur conduite, que ce travail n'égalant peut-être pas en mérite les chefsd'œuvre qui étaient réunis dans ces collections, ce monument pouvait rester à Luxembourg. C'est ainsi qu'alors elles ont été conservées au Pays pour lequel aussi elles devaient avoir le plu» grand prix par les beaux souvenirs qu'elles rappelaient.
Cet état des choses dura jusqu'en 1804 où la gendarmerie ayant été casernée dans les bâtiments de la congrégation, le préfet Lacoste qui vraisemblablement ne se souciait guère de l'histoire ni des grands hommes des temps passés, demanda au ministre de l'intérieur à Paris, l'autorisation d'en faire faire l'adjudication en présence du directeur des domaines, pour en attribuer le produit à des réparations à l'hôtel de la préfecture. Dans son rapport, le préfet s'exprime ainsi : « Trois statues «informes de fonte, qui représentent un « comte de Mansfeld et ses deux femmes,
« masses qui n'ont d'autre va-
« leur que celle de la matière J'ai
«eu occasion de voir par moi-même et « avec quelques amateurs des arts , ces « monuments grossiers » etc.
Dans sa réponse en date du S floréal an XII (25 avril 1804), le ministre Chaptal a montré que , si même ces bronzes n'avaient peut-être pas de valeur artistique, comme le préfet désireux d'en employer le produit à embellir son habitation , voulait l'insinuer, ils pouvaient cependant en avoir une d'un autre genre.
Voici cette réponse : « Il est possible, ainsi « que vous le prétendez , que ces statues « soient sans mérite 5 mais il est du moins «très probable qu'elles présentent quol- « qu'intérêt sous le rapport historique. •
« Dans tous les cas , je vous prie, eitoye» « préfet , de veiller à leur conservation, « de me donner sur ce monument tous les « renseignements qu'il vous sera possible « de vous procurer, et même de m'en « adresser un dessin exact. Je déciderai d'a- «près ces éclaircissements si ces statues « doivent être expédiées pour Paris , ou « rester à Luxembourg. »
Des commissaires furent nommés, leur rapport fut fait, et les statues furent, non pas envoyées à Paris, mais déposées dans la cour de l'hôtel de la préfecture, comme monument départemental.
Elles y étaient encore en 1810 lorsque le conseil de fabrique de l'église de St. Pierre, aujourd'hui Notre-Dame, écrivit au Préfet Jourdan la lettre que nous nous faisons un devoir de transcrire :
«Monsieur le Préfet,
« Les soussignés curé et marguillers de « la paroisse de St. Pierre , entièrement « convaincus des sentiments magnanime»
« de justice et de loyauté qui vous carac- «térisent, ont l'honneur de vous repré- « senter que les trois statues de bronze «représentant l'ancien gouverneur de ce « pays le comte de Mansfclt avec ses «deux femmes, déposées à la cour de « votre préfecture par ordre de votre prédécesseur Mr Lacoste, y figurent d'une « manière peu convenable , ayant été ja- « dis placées dans une chapelle , qui n'a- « vail rien de commun avec l'église et le « couvent des Récollcts supprimés , sinon « une entrée à la dite église , pour que «les P.P. Récollcts ayant plus facilement «pu dire lu messe sur ces tombeaux.
« Après que Mr Lacoste a fait raser «cette chapelle, ces statues, qui rap- «pellent des souvenirs de religion et de « piété envers les morls , devaient avoir « la destination qui est naturelle à de pa- « reils monuments , étant selon le décret «impérial une propriété de notre église « paroissiale subsistante.
« Noas venons donc , Monsieur le Pré- « fet , sous votre bon plaisir réclamer les
« dites statues , cl vous supplier de nous « les laisser suivre , afin que notamment «celle du comte de Mansfelt puisse être «placée plus décemment, et selon l'inten- « tion qu'il a manifestée , en faisant faire «ce mausolée.
«Nous avons l'honneur Monsieur le « Préfet, de vous saluer avec un très pro- « fond respect.
« Luxembourg 7 juillet 1810.»
Sont signés: «S. C. Bourgeois. — C. J. Dutreux. — Fr. Rreser. »>
Cette lettre fut suivie de l'arrêté que nous transcrivons également:
« Administration générale.
.N» I839»T An 1810. U Préfet du Di- parlement de$ Fo-
Objet: ril*> «Statues de Mansfeld.
« Vu la pétition des fabriciens de l'é- «glise paroissiale de l'église de St.
« Pierre de Luxembourg en date du 7 « de ce mois ;
« Vu l'inventaire du mobilier de la Pré- « fecture ;
c< Considérant que les trois statues en « bronze , dites de Mansfeld , mentionnées « dans la pétition des fabriciens font par- « tie du mobilier de la Préfecture ;
« que néanmoins soit comme objet d'art, « soit comme monument public , elles ont «été autrefois placées sous les yeux des « citoyens ;
«considérant que le dépôt actuel des « dites statues leur fait perdre l'avantage «d'une publicité honorable et tend à ef- « facer d'antiques souvenirs ,
«Nous Préfet du Département des Fo- « réts , Baron de l'Empire , « arrêtons : «art. 1.
«Les pétitionnaires sont autorisés à en- « lever les statues dont s'agit , et à les « exposer publiquement dans l'église de « St. Pierre de la ville de Luxembourg , « où elles demeureront à la disposition du « gouvernement.
«art. 2.
v. Le présent arrêté sera soumis à l'ap- « probatiou de S. Ex. le Ministre de l'in- « térk ur.
« Fait à Luxembourg , à l'Hôtel de la «Préfecture, le 12 juillet 1810. »
Signé , « Jourdan. »
En conséquence de cet arrêté les statues furent enlevées de l'Hôtel de la Préfecture et , non pas exposées aux yeux du public mais reléguées dans un lieu de décharge, dans le but sous-entendu sans doute, de s'en servir à une autre fin, fln qu'on ne voulait pas hautement avouer et pour- cause; mais pour laquelle on faisait paraît-il des préparatifs. En effet , six mois à peine étaient écoulés depuis la translation dans la logette placée alors à la droite de la porte d'entrée de la paroisse et qui a été démolie il y a peu d'années pour rendre à l'accès de ce temple sa beauté architectonique primitive, que sur des ordres venus de Paris, le directeur de l'enregistrement et des domaines écrivit an préfet la lettre suivante :
« Administration de l'enregistrement et « des domaines.
«Département « Luxembourg , le 28 jan- « des Forêts. vier 1811,
— « Le Directeur de l'Enre- Préfecture. ghttrcment et des Domaines,
— « à Monsieur le Préfet du N° 234. Département des Forêts.
«Monsieur le Préfet,
« Monsieur le Conseiller d'Etat Direc- « teur Général de mon administration me « prescrit de lui adresser sans délai un « rapport sur l'existence de trois ligures « en bronze , trouvées dans la chapelle «de Mansfelt, érigée dans l'église des ci- « devant récollets de cette ville et que l'on «annonce devoir être conservées comme « objet d'art. Il m'en demande la descrip- « tion , le poids et le trait historique auquel elles peuvent avoir rapport.
«Ces trois figures destinées à couvrir
«des tombeaux existaient naguère dans « la cour de la Préfecture. Je vous prie « Monsieur le Préfet , de donner Tordre «au dépositaire actuel de m'en faire la « représentation et de vouloir lui prescrire « d'empêcher toute mutilation , jusqu'à ce « que le gouvernement ait prononcé sur « le sort de ces antiquités.
«Agréez, Monsieur le Préfet, l'assu- «rance de mes sentiments respectueux.»
Signé: «Pruneau.»
Il parait que le préfet ne répondit pas à cette lettre , puisqu'elle fut suivie le 23 avril de la môme année d'une autre conçue dans les termes suivants:
«Monsieur le Préfet,
« Permettez que je vous rappelle la «lettre que j'ai eu l'honneur de vous « écrire le 28 janvier dernier , N° 254 , « relativement aux trois statues, en bronze, « représentant un prince de Mansfeld et «ses deux épouses.
« Mon administration , par sa lettre du « 13 du courant , n* 233 , me marque qu'il « paraît que ces trois bronzes avaient été, «par ordre du ministre de l'Intérieur, « conservés comme objet d'art , et qu'a- « lors ils ne peuvent appartenir à l'église; « que dans le cas contraire , c'est un bien « national susceptible d'être vendu ; enfin « elle me charge de lui adresser un rap- « port détaillé sur l'existence de ces bronzes « et les ordres qui ont pu être donnés , « soit pour leur conservation comme ob- «jet d'art, soit sur leur disposition en « faveur de l'une des paroisses de cette « ville.
« J'ignore Monsieur le Préfet , tout ce « qui a été fait au sujet de ces bronzes , « et pour me mettre à mémo de répondre « à mon administration ayez la complai- « sanec de donner l'ordre , dans vos bu- « reaux, de me communiquer les pièces « qui y ont trait , puisqu'il vous répugne « d'entrer en correspondance à ce sujet. « Agréez etc. Signé : « Pruneau. »
Ce rappel motiva la dépêche suivante ,
que le Préfet adressa directement au mi* nislre, le 12 juin suivaut:
« Domaines. « A Son Excellence le — « Ministre de l'Intérieur,
.N»l859fciM810. « Comte de l'Empire ,
« Le Préfet etc.
«Monsieur le Ministre,
« La ville de Luxembourg possède de- «puis des siècles les statues en bronze « d'un comte de Mansfeld , ancien gouver- « neur du pays , et de deux femmes qu'il « avait successivement épousées.
« Ces statues , mutilées peu après t'en- « trée des Français , déposées dans la «salle de la Bibliothèque publique, ont «été, par des artistes à cet effet délé- « guées , examinées alors et jugées sans « importance et sans mérite sous le rap- « port de l'art et de l'antiquité.
« J'ignore en vertu de quel droit elles « ont été transférées a l'hôtel de la Pré- « fecture par le premier des préfets qui « m'ont précédés. Je les ai trouvées ins- « cri tes dans le râle du mobilier et éta- «blies sans honneur dans la cour de la «maison.
« Ce Mansfeld , car c'est ainsi qu'on les « nomme , sans être un sujet de fanatisme, « fait plaisir aux citoyens du Pays.
« J'ai été plusieurs fois sollicité de les « rendre à la ville et j'avais même a la « suite de ces mêmes sollicitations formé le « projet de les faire transporter au centre « d'une place publique dont on avait «conçu le projet, mais ce projet a échoué. « J'ai cédé à une autre prière et je les ai « fait placer dans un vestibule de l'église « paroissiale.
« Je joins l'arrêté pris a ce sujet. C'est « par un oubli dont j'ai à m'accuser , que « cet arrêté exécuté de suite , ne vous a « point été adressé.
« Le dossier relatif à la formation de « l'inventaire du mobilier de la Préfecture « me fait apercevoir de cette erreur. Je « ne puis en effet rien aliéner de ce mo- « bilier sans votre autorisation. Cette au-
« forisation je tous la demande aujour- « d'hui , pour la satisfaction du public , et « j'ose dire pour l'honneur de ma résolu- « lion déjà exécutée. J'ajoute que ces sta- « tues sont creuses et sans valeur matéu rie Ile.
«Agréez etc. Signé: «Jourdau.»
En suite de ce rapport, riche en faits, arriva sous la date du 13 juin 1811, l'approbation du ministre Montalivet, où il est dit que ces statues, déposées dans l'église de St. Pierre, demeureront à la disposition du Gouvernement.
Il n'y avait donc plus moyen de songer, pour le moment du moins, à la destruction du monument pour en utiliser, comme on le méditait, les débris à un autre usage. Il resta relégué dans son lieu de décharge jusqu'en 1819 où, ignoré de tous, peu de personnes ont en le privilège de le voir.
Cependant ceux qui avaient conçu le projet iconoclaste, espérant toujours pouvoir un jour arriver à leur but, attendirent des circonstances plus favorables pour le remettre sur le tapis: le changement de gouvernement qui arriva en 181V — 15 et le revirement qu'il entraîna nécessairement à sa suite avaient fait oublier la clause principale attachée à la concession du dépôt confié à l'église de St. Pierre ; et la nouvelle administration devait ignorer ces circonstances, lorsque surtout des hommes très estimables d'ailleurs mais qui étaient dominés par l'idée fixe que hors le bron'.e à prendre des statues de Mansfelt et de se* femmes il n'y en aurait plu6 pour procurer à la paroisse de St. Pierre des cloches nouvelles pour remplacer celles que les français avaient enlevées, lorsque ces hommes vinrent gravement dire que la cession avait été faite avec la clause •le la destruction du monument. M. Willinar, qui était pour lors gouverneur du firand-Duché de Luxembourg , les crut trop facilement , car il aurait d« se faire représenter le dossier concernant qui se taouve aux archives de l'Etat et hors du-
quel nous avons tiré les pièces que nous publions ici pour établir une bonne fois la vérité. 11 eut un autre tort encore : dans le désir de satisfaire ses solliciteurs il défigura l'Histoire. En effet, et pour prouver ce reproche que nou» lui adressons, nous transcrivons son rapport au ministre :
1 3« Division.
— « A son- Excellence «Finances. «Us Ministre de ïln-
« Obier «struction publique,
< Statues de Mausfeld. e de l'Industrie nalio-
— « nale et des Colonies.
.NM538. Ad 1819.
« Luxembourg , le 28 avril 1819.
« La famille des comtes de Mansfeld « possédait autrefois à Luxembourg une « chapelle dans laquelle se trouvaient pla- «cées, sous des mausolées, trois statues « en bronze ; l'une représente un des chefs « de cette maison , les deux autres ses «deux femmes.
« La chapelle a été détruite , les biens « et rentes du domaine de Mansfeld furent « vendus sous l'administration française ; « il n'en est resté que les trois statues, «qui, depuis l'invasion des français en « 1795, ont été transportées dans divers « édifices publics , sans pouvoir être conservées dans aucun, soit à défaut de «convenance des localités, soit parce que «ces statues, de grandeur naturelle, au- « raient exigé une dépense en piédestaux «que la pose de ces personnages eût « rendu plus considérable que la valeur « même des objets qu'ils auraient été des- « tinés à supporter.
« Les ligures des deux femmes ont été «mal conservées; elles ont souffert quel- « ques mutilations ; celle du comte de Mans- « felt n'a pas été à l'abri des injures du « temps.
« Le gouvernement français avait chargé « dans le temps, des membres de la com- « mission des monuments , à Paris , de « choisir, dans les divers départements, « ceux qui seraient dignes d'être conser- « vés. L'inspectiou de ceux dont j'ai l'hon-
«nenr d'entretenir Votre Excellence fit « coooaitre qu'ils n'en valaient pas la peine, « et ils furent, dès lors, laissé* à la dispo- « sition du Préfet.
« Ce majistrat les avait concédés à la m fabrique de r Eglise de St. Pierre pour
« SERVIR A FONDRE DBS CLOCHES. Mais il
« fut sursis à l'exécution de ce projet , « parcequ il existait à l'administration une «circulaire du Ministre de l'Intérieur de « France, qui recommandait de ne laisser « détruire aucune espèce de monument « quelconque dee arts.
« Depuis cette époque, les trois statues « en question attendent une destination.
h Leur valeur, comme objet d'art, est «nulle; comme monument historique, elle « est encore nulle, car aucun souvenir nb