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PIERRE ET HENRI-LOUIS JAQUET-DROZ

Les Jaquet-Droz sont avec Osterwald, Breguet, Berthoud et Valtel, les Neuchàtelois les plus connus à l'étranger. Dans son Dictionnaire universel de la langue française en deux volumes, Bescherelle consacre un article de quinze lignes à Jaquet-Droz et à son

JAQUET-DROZ. Ul

fils , exactement autant qu'à Pierre et à Thomas Corneille. Yaltel n'y a que sept lignes et Oslerwald ne s'y trouve pas. La plupart des Neuchàtelois ignorent le degré de célébrité de leur compatriote Jaquet-Droz et trouveront dans cette biographie plusieurs détails curieux sur cet artiste célèbre.

Pierre Jaquet-Droz naquit à la Chaux-de- fonds de parents cultivateurs; sa première éducation fut plus soignée que ne l'était communément celle des autres enfants des villages de nos Montagnes. Ses parents voyant son goût pour l'étude le vouèrent à l'état ecclésiastique, et dans ce but ils l'envoyèrent à Bàle pour y faire les études préparatoires convenables : il subit même ses examens de proposant à Neuchàtel. Mais rentré dans sa famille et trouvant sa sœur occupée d'un genre d'industrie qui venait de poindre à la Chaux-de-fonds , nous voulons parler de l'horlogerie, il se mit à travailler avec elle, d'abord par passe-temps, puis avec assiduité et un goût prononcé, qui décida de sa vocation. Plusieurs perfectionnements de détails dans l'art furent dus à ses premiers essais. Bientôt il imagina de joindre aux horloges simples un carillon , un jeu de flûte ou de serinette, et à ce jeu une cage décorée avec goût, dans laquelle un oiseau, par ses divers mouvements, semblait indiquer qu'il était le petit musicien dont on entendait les sons. Ces ouvrages n'étaient que le prélude de ceux qui , d'une exécution et d'une imitation bien plus difficiles firent sa renommée et celle de son fils. Il fit une pendule qui pour marcher n'avait pas besoin d'é tre remontée au moins de longtemps ; une pendule qui sonnait à volonté sans qu'on y mit la main ; un nègre répondait , en frappant sur un timbre, à toutes les questions numériques qu'on lui adressait, un petit chien, gardien d'une corbeille de fruits, aboyait à quiconque s'en approchait et cela d'une manière si naturelle que, s'il se trouvait là d'autres chiens , ils ne manquaient pas d'aboyer aussi.

Voici, au sujet des ouvrages de Jaquet-Droz, une anecdote bien connue que nous racontons telle que nous l'avons lue. Jaquet-Droz, le père, s'étant rendu vers le milieu du siècle passé à Madrid^ présenta au roi d'Espagne , Ferdinand vi , une pendule qui était un chef-d'œuvre de mécanique et dont le prince fut si enchanté , qu'il la paya cinq cents louis, outre les frais de voyage de l'inventeur.

Le lendemain il rassembla dans son cabinet quelques seigneurs de la cour, pour la leur montrer. Lorsque Fheure sonna , on vit paraître un berger qui joua six airs diflérent& sur sa flûte , pendant que son chien s'approchait de lui pour le caresser, a Cet animal, dit Jaquet-Droz , est aussi fidèle qu'il est gentil. Que Votre Majesté daigne prendre une pomme dans le panier placé à côté du berger. » Le roi prit une pomme et le chien s'élança contre sa main en jappant si naturellement qu'un épagneul, qui était dans la chambre, se mit à lui répondre. Les courtisans s'imaginèrent qu'il y avait là de la sorcellerie et s'enfuirent en faisant des signes de croix: il ne resta que le roi et le ministre de la marine. Celui-ci ayant demandé au berger quelle heure il était , Jaquet-Droz fit observer qu'il ne savait pas encore assez d'espagnol pour répondre dans celte langue. Le ministi*e fit donc la même demande en français ; mais voyant le berger y répondre, il fut saisi d'effroi comme les autres et se retira précipitamment. * Cependant l'artiste neuchàtelois avait à craindre de passer pour sorcier, ce qui pouvait le faire tomber entre les mains de l'inquisition, qui connaissait des crimes de sorcellerie. En conséquence il pria le rji de mander auprès de lui le grand inquisiteur , et lorsque ce dernier fut arrivé -, Jaquet-Droz démonta les parties de sa pendule, en fit remarquer les différents ressorts et en expliqua le jeu et les effets. Sans doute le grand inquisiteur n'y comprenait rien , mais cette marque de confiance le gagna tellement qu'il déclara publiquement qu'il n'y avait point de magie dans cette mécanique , qu'elle était mue par des moyens tout naturels , et qu'on pouvait s'en rapporter à lui puisqu'il l'avait examinée. De cette manière il apaisa le public qui commençait déjà à murmurer hautement contre l'ingénieux artiste. C'est Milord Maréchal, gouverneur de Neuchàtel, qui, ayant admiré les automates de Jaquet-Droz , l'avait engagé à faire ce voyage d'Espagne , pour lequel il lui procura toutes les facilités possibles.

I On sait que le même degré de chaleur ne produit pas le même degré de dilatation dans tous les métaux : c'était là Texplication de Veipècf de mouvement perpétuel d'une des pendules de Jaquet-Droz. GombinaiU ensemble des métaux inégalement dilatables, il en fit des espèces de fourchettes dont les branches se resserrant ou s'ouvrant au moindre changement de température produisaient une force qu'il employa tout entière à bander le ressort de sa peadule. Quant à la pendule qui sonnait à volonté, on croit que c'est au moyen du souffle que TarUste,, articulant à haute voix rbeure demaïKléey opérait cette merveiUe.

Quand on dit les automates de Jaquet-Droz , on croit généralement qu'il n'y a eu qu'un mécanicien distingué de ce nom : c'est une erreur ; car le fils de Pierre Jaquet-Droz mérite bien que son nom soit associé à celui de son père , qui a eu le bonheur d'avoir un fils héritier de son génie, lequel l'a même surpassé dans la mécanique et l'art de l'horlogerie.

Jaquet'Droz fils s'appelait Henri-Louis ; il naquit à la Chaux-defonds en 1752. Senebier^ dans une Notice historique sur Henri- Louis Jaquet'Droz, lue à la Société des arts de Genève, l'appelle un mécanicien consommé. Il manifesta de bonne heure les goûts de son père qui, dès que sa première éducation fut terminée, l'envoya à Nancy, pour s'y perfectionner dans la physique, les mathématiques, la musique et le dessin ; la connaissance de ces diverses branches d'études étant nécessaires à son art. Il se lia à Nancy avecl'abbé de Servan, célèbre géomètre et mathématicien : cette liaison dura autant que leur vie dont elle fit le bonheur.

A son retour à la Ghau\-de-fonds , le père et le fils travaillèrent ensemble aux trois chefs-d'œuvre qui sont connus et renommés dans toute l'Europe, Vécrirain, le dessinaleur et la musicienne, que plusieurs de nos compatriotes ont pu voir à Paris en 1823 , et à Neuchàtel , il y a quelques années. Mais avant d'entrer dans des détails sur ces trois automates , mentionnons-en deux autres , qui auraient plus de célébrité , s'ils eussent été les seuls ouvrages des Jaquet-Droz , et si la comparaison avec les trois chefs-d'œuvre cidessus ne leur eût été désavantageuse. Le premier de ces ouvrages est une pendule qui indique les heures, les minutes et les secondes, sonne les heures et les quarts. Au centre du cadran on voit 1 équation , un quantième annuel du jour qui s'accorde avec la durée de chaque mois, un quantième de la lune, les signes du zodiaque qui paraissent au moment où le soleil va les parcourir , les quatre saisons de l'année , un cadran solaire artificiel, par une ombre apparente qui marque les heures selon les mêmes irrégularités que les autres cadrans de cette espèce. Au-dessous de ce centre commun, on voit une voûte céleste où les étoiles paraissent et disparaissent au même instant que dans le ciel. Le soleil et la lune y ont leur cours suivant le système de Ptoléroée. Le soleil décline selon les saisons, la lune, a ses phases^, et malgré ses diverses positions elle

Uk JAQUET-DROZ.

parait toujours éclairée du côté opposé au soleil. Ce même dd se couvre , en temps de pluie , de nuages artificiels qui disparaissent au moment où le c^id redevient serein. Après l'heure sonnée, oo entend un carillon de neuf airs dont une partie est jouée en écho. Une dame assise et placée sur un balcon^ tenant un livre à la main, accompagne par ses mouvements la mesure de Tair qu'on joue ; elle approche le livre de ses yeux , qui suivent la musique; die prend irrégulièrement et à plusieurs fois une prise de tabac, et elle fait une révérence avec grftce à celui qui ouvre la glace de la pendule. Après le carillon , un serin artificiel siffle huit airs avec les mouvements naturels du bec , du jabot et du corps entier. Il est perché sur le poing d'un amour^ qui par ses gestes semble admirer son oiseau. Le jeu de ce dernier fini, un berger automate organisé, joue plusieurs airs de flûte exprimant les coups de langue et les cadences. Pendant ce temps-là , deux amours se balancent selon la mesure de l'air que joue le berger; quoique leur mouvement se fasse circulairement, leur attitude est toujours perpendiculaire, et pour finir leur jeu, l'un d'eux se renverse pour emporter l'équilibre, et se tournant du côté des spectateurs, il montre son ami da doigt, comme pour se moquer de sa légèreté. A côté du berger est un mouton paissant^ qui a le bêlement naturel , et tout auprès on chien qui flatte son maître par divers mouvements. Il garde un panier plein de fruits. Si quelqu'un en emporte une pomme, aussitôt le chien aboie et ne cesse point qu'on ne l'ait remise en place. Tous les effets de cette pièce ont leur nom sonné, et toutes ses parties peuvent se développer sans peine séparément. Telle est cette fameuse pendule qui a exigé un mécanisme d'une prodigieuse complication et une habileté vraiment extraordinaire : V Encyclopédie a donné la description de ce tableau.

Une autre pendule représente une scène champêtre : un paysage dans lequel on voit une paysanne allant au marché avec son Ane et revenant à sa chaumière avec une charge de farine ; une vache et son veau ; des chèvres broutant l'herbe sur des rochers; un berger et des bergères se tenant à l'entrée d'une grette; sur le devant du paysage un jardin décoré dans le goût français, avec une volière remplie d'oiseaux , etc. Les troupeaux bêlent , les oiseaux gazouillent, le berger joue de la flûte et les bei^ères dansent.

L'habileté dans les arts de pur agrément a toujours une utilité indirecte , car tout ce qui développe l'esprit humain est utile ; mais elle finit toujours, du moins si l'artiste le veut^ par avoir aussi une utilité directe. L'ouvrage de Jaquet-Droz , dont nous allons dire un mot, en est un exemple frappant. C'étaient deux mains que le fermier général de la Beynière avait demandées à nos artistes à l'usage de son fils. A l'aide de ces deux mains artificielles, le jeune homme parvint à exécuter la plupart des mouvements que lui avait refusés la nature. Elles attirèrent l'attention du premier mécanicien de laFrancc, le célèbre Vaucanson, qui dit alors à Henri- Louis Jaquet-Droz: <( Jeune homme, vous débutez par où je voudrais finir. » ^ Ce n'est pas la seule occasion où Jaquet-Droz fit des bras et des mains pour des malheureux qui en manquaient.

Mais revenons aux trois automates que nous n'avons fait que nommer. Jaquet-Droz, le fils, âgé de vingt-deux ans> les transporta à Paris , après qu'ils eurent fait l'admiration des Neuchàtelois, accourus de toutes les parties du pays pour les voir. Ils furent offerts pendant un an à la curiosité du public à Paris. La jeunesse de l'artiste ajoutait à Tétonnement causé par ses ouvrages. L'écris vain et le dessinateur avaient la taille d'enfants de trois ans et la petite musicienne celle d'une enfant de neuf ans. Le dessinateur, assis sur un tabouret , exécutait au crayon plusieurs jolis dessins. D'abord il en esquissait les contours; puis il en marquait les ombres et les lumières, relevant souvent la main, comme pour voir plus commodément les traits déjà faits: il y corrigeait de temps en temps quelque chose, et il soulflait de côté la poussière de son crayon. Tous les mouvements des yeux , des bras et de la main étaient imités de manière à produire l'illusion la plus complète. Il exécuta à la cour de Versailles le portrait du roi et de la reine de France^ un chien, un amour traîné par des papillons^ etc. La jeune musicienne, assise et jouant sur un clavecin à queue plusieurs pièces de musique , était aussi remarquable par la grâce de ses mouvements que par l'habileté avec laquelle elle jouait. Mais la palme du succès fut pour l'écrivain. Une figure représentant un

I Nous avons dit que Henri-Louis Jaquet-Droz avait étudié avec soin la muéique. Il avait fait une pièce concertante dont le jeu ressemblait parfaitement à un concert de plusieurs instruments. Cette pièce, achetée par le roi d'Espagne» est au palais de l'Escurial, ainsi que plusieurs autres.

enfant assis devant un pupitre, sans que personne le touchât, plongeait lui-même sa plume dans rencrier, écrivait tout ce qu'on lui dictait, en ayant soin d'observer les distances des mots et des lignes > et observant de faire sans affectation tous les mouvements exigés pour une écriture soignée. Il interrompait même un mot commencé, sitôt qu'on le désirait, et en écrivait un autre. Pendant qu'il écrivait, ses yeux étaient fixés sur les traits qu'il formait, et dès qu'une lettre ou un mot était achevé, il les tournait vers son modèle.

Les plus habiles se perdaient en conjectures sur le moyen employé par l'artiste pour diriger, lui demeurant à distance , les mouvements de la main de l'automate. En vain de forts aimants furent-ils disposés de manière à déranger son jeu , cachés par les seigneurs de la cour dans leurs manchons ; en vain pour l'isoler mieux le plaça-t-on au-dessus d'un brasier, il continua toujours à écrire docilement et correctement. Le moyen employé par Jaquet- Droz ne put être découvert: il est demeuré jusqu'ici un secret. Pourtant il est infiniment probable que c'est à l'usage de l'aimant que Jaquet-Droz dut ce succès qui tenait du prodige.

Voici ce que l'on raconte sur la cause accidentelle de sa découverte. Etant descendu à Neuchàtel à l'époque de l'une des foires, il était allé avec son ami, le major Benoit des Ponts, voir un de ces amusements qui n'attirent guère que des enfants: c'étaient de petits canards en métal qui, placés sur un seau rempli d'eau, suivaient la main qui leur présentait à manger. Ce spectacle de foire l'intéressa singulièrement. Remontant à la Chaux-de- fonds, il en était très-préoccupé, et dans un endroit de la route il s'écria: ((Mon affaire est faite! » Cela ne rappelle-t-il pas le fameux je Vai trouvé d'Archimède? Lui , il avait trouvé le moyen de faire écrire un automate comme écrirait une personne. Il s'agissait de mettre en mouvement une roue qui eût autant de dents qu'il y a de lettres à l'alphabet, de l'arrêter à la dent correspondante à la lettre qu'il fallait écrire, et lorsque la roue s'arrêtait, de mettre en mouvement la main de l'écrivain. Quand les lettres du mot étaient de celles qui sont très-rapprochées dans l'alphabet, l'automate les écrivait assez vite, par exemple abcès; mais lorsqu'elles étaient éloignées, comme dans le mot pour, il les écrivait beaucoup plus lentement. Mais

comment arrêter la roue à volonté , à tel ou tel endroit? Au moyen d*une tringle mobile qui venait accrocher tantôt une dent, tantôt une autre de la roue et l'arrêtait à la place voulue. Mais comment faire mouvoir la tringle sans porter la main à la machine? Nous avons déjà dit qu'il est infiniment probable que c'est au moyen de l'aimant, d'un aimant assez fort pour agir à une certaine dislance. On croit que Henri-Louis Jaquet-Droz avait cet aimant sous ses souliers. Il se promenait dans la chambre, tantôld'un côté, tantôt de l'autre, selon qu'il lui convenait d'arrêter la roue, en en approchant la tringle, ou de lui rendre son mouvement en l'en éloignant.

L'écrivain existe encore ; il fonctionne toujours avec une grande régularité, écrivant tout ce qu'on lui dicte; mais le démonstrateur actuel doit mettre la main à la machine à chaque opération. C'est toujours une œuvre mécanique admirable; car il faut une étonnante complication de courbes et de leviers pour transmettre du corps de l'enfant, où est placé le mécanisme, à l'extrémité des doigts, les mouvements réguliers qu'exige une écriture correcte; mais le merveilleux a disparu: l'inventeur l'a emporté avec lui dans la tombe.* Si nous ne nous trompons^ l'écrivain esta la cour de Russie; il n'y a plus à la Chaux-de- fonds aucun des automates des deux plus fameux mécaniciens des Montagnes. On y chercherait en vain quelques-uns de ces jolis oiseaux automates qui volaient en chantant par la chambre, et dont ils firent une quantité, presque tous destinés à charmer les ennuis du sérail de Gonstantinople.

Les succès obtenus à Paris par les trois automates furent plus grands encore à la cour de Londres. Le roi d'Angleterre favorisa Jaquct-Droz de sa protection toute particulière; il paya en considération le plaisir que lui avait procuré l'artiste Neuchàtelois. La première fois que le dessinateur lui fut présenté, au lieu d'exécuter le portrait du roi de France, comme on s'y attendait, on vit l'habile courtisan tracer celui du monarque anglais. L'accueil que Henri'-Louis Jaquet-Droz reçut à Londres, l'engagea à y former un

1 Maillardet de Fontaines, qui avait été ouvrier de Jaquet-Droz, avait fait à Londres un écrivain automate, qui avait quelque ressemblance avec celui de son maitre, mais qui lui était bien inférieur.

établissement ; mais il n'y demeura pas longtemps , le climat de la Grande-Bretagne ne convenait pas plus à sa santé que celui de la Chaux-de-fonds. Aussi prit-il la résolution de se fixer dans un cUmat plus doux.

Un savant allemand, Cari Meiners, professeur à Tuniversilé de Gôttingue, qui visita la Cbaux-de-fonds à cette époque, a écrit quelques lignes sur les Jaquet-Droz, qui prouvent combien leur réputation était étendue. ^ a Dans toute la Suisse, dit-il, je ne désirais (aire connaissance d'un homme avec autant de passion que de Jaquet-Droz, qui dans ce pays même est appelé le célèbre, le grand, A notre arrivée à la Chaux-de-fonds, notre premier soin fui de lui rendre visite ; mais nous le trouvâmes aussi peu au logis que son fils. Celui-ci travaille à Londres et le père était à Bienne. Je ne fus pas peu fâché de me voir enlever l'espérance dont Je m'étais flatté, d'apprendre de l'une des têtes les plus fortes et les plus ingénieuses de l'Europe, l'histoire de sa famille, digne d'admiration, et du lieu de sa naissance, si remarquable. S'il ne se fut agi que de voir cet homme extraordinaire, je n'aurais eu aucune raison de regretter son absence, puisque je le vis le lendemain à son retour; j'aurais eu grande envie de lui parler, mais la crainte de la chaleur importune m'empêcha de le retenir dans un lieu sans ombre. 11 me parut un homme fort de membres et d'une moyenne grandeur, d'un visage plein et large, de sourcils épais et de grands yeux noirs. Sa physionomie annonce le génie à tout le monde; mais je n'aurais pas jugé , d'après son regard et ses traits, qu'il fût un homme de si grand génie. Nous manquâmes aussi , non-seulement les créateurs , mais aussi les ouvrages célèbres auxquels le père et le fils ont travaillé en commun, lesquels ouvrages sont dans ce moment à Paris , où quelque préposé à cela les fait voir pour de l'argent. Ces ouvrages surpassent tout ce que l'on connaît de plus parfait en automates, et presque aussi supérieurement que les travaux du plus grand artiste ne surpassent les grossiers essais d'un apprenti. Mais quoique nous n'ayons pas vu les chefs-d'œuvre de génie des Jaquet-Droz , il y avait cependant encore assez de provision de leurs ouvrages pour rendre témoignage au génie surpre-

i Cari Meiners , Briefe ûber die Schweiz. ZweiU durchaus verbesserte tmd vermehrte Âuflage, Berlin 1784, in-8. 2 volumes.

nant du père et du fils , et qui nous furent montrés avec complaisance par un de ses ouvriers. Pour juger d'après ce que nous avons vu, MM. Jaquet-Droz se distinguent surtout des autres mécaniciensautomates, en ce qu'avec le même art et la même invention de Tessentiel, il y a en eux plus de goût et de luxe; et c'est pourquoi leurs ouvrages frappent davantage. De tout ce que nous avons vu, ce qui fait le plus illusion est une pendule à flûte, parfaite dans ses petites parties, laquelle a la figure d'une cage magnifique, dans le fond de laquelle sont placés les rouages. Un canari, perché sur un bâton , est si parfaitement imité , et tous ses mouvements sont si vifs et si naturels, lorsque l'heure vient à sonner, qu'on ne peut le prendre que pour un canari vivant. Il n'y a en effet à la Chauxde-fonds aucun artiste semblable à M. Jaquet-Droz pour l'invention et la célébrité , mais plusieurs émules qui dépassent les plus célèbres artistes de Paris et de Londres. Il est presque incroyable que dans un coin du Jura^ écarté et stérile, où, il y a quelques générations on ne trouvait ni montres, ni horlogers, et où les artistes qui les premiers ont fabriqué des montres aient inventé et construit eux-mêmes les instruments dont ils avaient besoin, et que dans ce même coin , les outils les plus délicats et les plus ingénieux soient maintenant fabriqués pour toutes les grandes villes de la France et de l'Angleterre. Les Jaquet-Droz et tous les artistes qui leur ressemblent par le génie, dans ces âpres Montagnes, sont des génies créateurs et originaux , et leurs travaux et leurs talents ne sont pas moins dignes d'être admirés que les ouvrages de la nature en Suisse les plus sublimes. Ils ont tout tiré de leur propre fonds et ils le tirent encore, sans secours d'autrui et sans modèles. Je blâme et je ne pardonne pas à chaque étranger qui vient en Suisse et ne visite pas ces contrées où les artistes de tous les temps, non pas un seul mais en grande quantité, sont rassemblés. »

En 1784 , Henri-Louis Jaquet-Droz alla se fixer à Genève avec son compatriote et ami Leschot, qui ne l'avait pas quitté et auquel il devait en bonne partie l'exécution de ses conceptions hardies.^

i « Ces artistes distingues, dit Senebier, se connurent des leur enfance pour s'aimer; lis vécurent toujours ensemble pour travailler à leur gloire réciproque en s'aimant, et ils ne furent rivaux que dans les marques d^estime, d*amitié et -de prévenance quMls ne cessèrent jamais de se donner. > En pensant à Buffon, on oublie presque toujours son collaborateur JOaubenton. Ne nous rendons pat

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II introduisit à Genève le genre d'horlogerie dont il s'était spécialement occupé, c'est-à-dire cette horlogerie compliquée qui unit aux combinaisons d'une montre ou d'une pendule toutes celles que la musique ou le jeu des différentes scènes de la nature et de l'art peuvent y associer, et ouvrit par là à l'horlogerie de Genève le commerce de la Chine. En reconnaissance de ses services et pour fixer au milieu d'elle un homme aussi distingué et aussi utile, la ville de Genève lui fit don de la bourgeoisie. A la restauration de la Société des arts, il en fut un des premiers membresetl'un des plus consultés. On le trouvait toujours prêt à favoriser de son zèle et de sa bourse les projets utiles. Le comité d'industrie, frappé des pertes des émailleurs, lorsqu'ils passent au feu leurs peintures, chargea une commission de faire des recherches sur cette matière; mais comme il y avait d'assez grands frais à faire, l'amour du bien public engagea H-L. Jaquet-Droz à s'en charger : il fit émailler pour son compte toutes les pièces destinées aux premières expériences. Malheureusement il ne fournit pas une carrière aussi longue que belle. Sans doute ses travaux et ses veilles contribuèrent à l'abréger. Atteint d'une maladie de poitrine, il alla faire un séjour dans la Provence, puis à Naples, dans l'espérance d'y rétablir sa santé, mais ce fut en vain : il mourut dans cette ville à la fleur de son âge, étant à peine âgé de 39 ans. Qui sait ce qu'il eût fait encore s'il eût vécu plus longtemps! Son père l'avait précédé d'un an dans le tombeau: il mourut à Bienne et non à Brienne, comme le dit Bescherelle, où des raisons de santé l'avaient engagé à se fixer. Pierre Jaquet-Droz, outre son illustre fils, laissa une fille. Elle épousa un négociant de Neuchàtel, M. Perrot, établi à la Chaux-de-fonds, où sa mémoire se lie à la fondation de plusieurs établissements utiles, en particulier à celle de la Chambre d'Education. En entrant dans la famille Jaquet-Droz, M. Perrot hérita de leur bienfaisance, dont nous pourrions citer bien des traits. Nous nous bornerons à celuici : Au retour de ses automates qui avaient voyagé en France et en Hollande , et avant de les envoyer en Espagne et au Mexique, H-L. Jaquet-Droz les fit voir au public de Genève au profit des pauvres de l'hôpital.

coupable d*un oubH semblable envers notre compatriote Leschot,qui a été conroe le Daubenton de Jaquet-Droz,

JEÂNNERET. KKI

Le fils unique de M. Perrot avait épousé la fille unique de son oncle Henri-Louis. Elle mourut en 1815. C'est la dernière personne qui ait porté le nom de Jaquel-Droz; mais ce nom parviendra à la postérité la plus reculée, particulièrement parmi les Neuchàtelois et plus particulièrement encore à la Cbaux-de-fonds, qui doit en partie les merveilleux progrès de son industrie à ses cornmuniers Jaquet-Droz, père et fils.

Les mots qui terminent la notice de Senebier termineront aussi la nôtre: u M. Jaquet-Droz laissa aux artistes un exemple de modestie , à sa patrie de zèle , à ses amis d'amitié et à nous de dévouement pour le bien public. »

Sonroei. Description des montagnes et vallées de la principauté de Neuchâtel » par le banneret Osterwald. Seconde édition. Neuchàtel 1766, p. 86. — Reise von Bern nach der Pelersinsel und in die Thâler und Gebirge des cantons Neuenburg. Fur die Jugend heschriebrn von Fr. Meisner, Berne 1820, in 8*. — Bernouilli, Beschreibung einer Lustreise in d<u Fiirstenthum Neuenburg. Berlin 1781. — Cari Meiners, Briefe ûber die Schweiz. Berlin 1788, in-8*. — Berner^ kvngen auf einer Reise durcfi das sûdliche DeutscMand , den Elsass und die Schweiz in den Jahren 1798, von C-U-D. Eggers. 1803-1806, in-8*.— Senebier, Notice sur Jaquel-Droz, lue à la Société des Arts à Genève, - Essai statistique sur Neuchàtel, par M. de Sandoz-Rollin. — Meuager boiteux de Neuchàtel, 1852. — Etrennes Neuchàteloises, !'• année, 1862, p. 61—71, 100—103. — BernoolUiy Beschreibung des Fûrstenthums Neuenburg und Valangin, 1783, etc.

SAMUEL JEANNERET.

Jonas Jeanneret, originaire de Travers, anobli en 169S par la duchesse de Nemours , comtesse de Neuchàtel , n'eut qu'un fils qui était lieutenant-baillival de Grandson , et qui laissa quatre fils de son mariage avec N. Rognon deSt-Âubin, savoir: 1^ N. Jeanneret, colonel d'un régiment de hussards au service du roi de Prusse, en 1759, mort sans postérité ; 2^ N. Jeanneret, vivante Vaumarcus , marié à une demoiselle de Montmollin , qui lui donna un fils; 3^ David Jeanneret, seigneur d'Essert , vivant à Champagne, près de Grandson, qui mourut sans postérité; 4^ Samuel Jeanneret, lieutcnant-baillival à Besançon , homme instruit dans les sciences mathématiques et l'astronomie. L'académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon partagea son prix de mathématiques, le 25 août 1760, entre un mémoire composé par MM. Ber-

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nouilli et Samuel Jeanneret et un autre mémoire. Le sujet proposé était de trouver la figure des pales des rames. Le mémoire de Samuel Jeanneret fut publié sous le titre de : Recherches sur les moyens de perfectionner les rames des galères , question proposée par V Académie des sciences de Lyon , par MM. J. B. et S. J. Il est imprimé dans les Acta helvetica, t. v, 1762. Samuel Jeanneret était membre de l'académie royale des sciences de Berlin ; il a publié dans r£ncyclopédie d'Yverdon un grand nombre d*articles sur Tastronomie, la mécanique et les mathématiques. Il vivait encore en 1795.

C'est à une autre branche de la même famille qu'appartenait Pierre Jeanneret, capitaine dans le régiment de Vieux-Stuppa, en 1693, tué cette même année au siège de Charleroy, après un cornpat meurtrier. Il assista au siège de Huy et à la bataille de Nerwinde en Flandre. Sa compagnie fit des prodiges de valeur et les historiens lui attribuent l'honneur d'avoir extrêmement contribué à fixer la victoire de cette journée.

Sonroef. Notices généalogiques du baron d'Estavayer, t. W, p. i96.^ Journal hehétique, novembre 1700, p. 2i6.^ Âcla helçetica, t. Y, 1762. • Bitloire littéraire de Pfeuchâtel , manuscrit du 48* siècle par M. Petitpierre , pasteur à Bàle. — Zurlauben , Histoire militaire des Suisses au service de France , t. III, p. 152, etc.

JEANNERET-GRIS.

Famille du Locle qui a apporté de grands perfectionnements à l'art de l'horlogerie dans nos Montagnes par ses inventions et ses travaux. Trois frèi'es surtout, MM. Jean-Jacques, Frédéric-Louis et David-Louis Jeannei*et se firent un nom à la fin du dix-huitième siècle et au commencement de celui-ci.

L'ainé, Jean-Jacques Jeanneret, était un guillocheur très-distingué; il forma le projet de perfectionner les ébauches des montres de poche par le moyen des outils : ses idées fécondes en mécanique et sa fortune lui fournirent les moyens de réussir complètement. Mais dégoûté par les difficultés que lui occasionnèrent les ouvriers conducteurs des machines , il fit la vente des outils qu'il avait inventés et fabriqués h M. Frédéric Japy, fondateur de la fa-

JEANNERET-6RIS. S53

brique de Beaucourt , pour la somme de six cents louis d'or neufs (fr. 13,903»50).

Frédéric Japy était fils d'un maréchal ferrant du village de Beaucourt dans le Haut-Rhin ; après avoir fait un apprentissage de deux ans chez Abram-Louis Perrelet, il entra comme ouvrier dans Tatelier de M. J.-J. Jeannerct-Gris , qui fit sa fortune en lui cédant ses machines et ses inventions. Les succès de la maison quMI fonda à Beaucourt furent tels que le czar Paul , qui cul occasion de visiter les ateliers du célèbre promoteur, lui proposa de l'anoblir et de lui donner un vaste domaine dans ses Etats , s'il voulait y transporter son industrie. Japy refusa , et la France ne fut pas privée d'une abondante source de produits devenus pour ainsi dire indispensables à l'art et au commerce de l'horlogerie. En 1806, le fondateur de Beaucourt se retira des affaires, laissant à ses trois fils, Frédéric, Louis et Pierre Japy, le soin de continuer l'œuvre qu'il avait si bien commencée. Ce fut vers celte époque qu'ils firent usage d'une découverte nouvelle de J.-J. Jeannerel-Gris, pour la fabrication des blancs-roulants, destinés aux pendules de cheminées; et cette nouvelle création fut comme la première couronnée d'un plein succès. Grâce à noire C(»mpatriote , les frères Japy avaient donc de nouveau rendu un important service à la mécanique horlogère ; mais l'année 1815 arriva, et avec elle les désastres qui suivent toujours une invasion armée. La manufacture de Beaucourt fut réduite en cendres: les outils, les matières premières et les produits manufacturés furent anéantis. Ce sinistre n'ébranla pas le courage de la famille Japy. Beaucourt fut reconstruit sur une échelle encore plus large; les machines inventées par J.-J. Jeanneret furent perfectionnées et prirent place là où les premières avaient fonctionné pendant si longtemps.

Le nombre des ouvriers employés dans ces usines est de 6000, dont 2000 à peu près travaillent à Thorlogerie, 2800 à la quincaillerie et 1200 aux ustensiles de fer battu. Celle variété de fabrication est très-favorable aux ouvriers; elle rend tout chômage impossible, car lorsque les commandes se relentissent dans une des usines^ les autres peuvent toujours recevoir les bras inoccupés. Le matériel employé dans celte maison pour l'horlogerie, comprend la fonderie de cuivre, les laminoirs, les martinets, les tréfileries, les

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balanciers , les tours à burin-fixe » les machines à fraiser^ à tailler les dentures, à tarauder, à polir, etc. On aura d'ailleurs une idée générale de l'importance commerciale de cette maison, quand on saura qu'avec ses puissantes machines elle fabrique annuellement SOO.OOO ébauches de montres, 60,000 blancs-roulants de pendules, et 9,000,000 de vis pour rhorlogerie. Le chifire total des affaires dans les trois industries réunies à Beaucourt , est un minimum de cinq millions de francs.

Cette digression paraîtra peut-être un peu longue; mais nous avons voulu montrer que c'est un modeste ouvrier du Locle , plein de génie et de talent, qui a commencé la fortune de cette puissante maison par ses inventions et ses découvertes. Peut-être le Locle jouirait-il de tous les avantages de Beaucourt , si J.-J. Jeanneret, mieu\ avisé, avait cédé ses machines à quelque artiste national qui aurait fondé un établissement dans nos Montagnes , pour occuper les milliers de bras qui se sont jetés dans l'horlogerie proprement dite, dans le seul but de gagner beaucoup d'argent et qui ont trop souvent livré au commerce des montres fort mauvaises.

Au commencement du siècle, J.-J. Jeanneret inventa un divisoir, qui , par un grand degré de supériorité, a rendu un service trèsmarqué à nos fabriques d'horlogerie. Cette machine intéressante, au moyen d'une vis qui engrène au bord de la roue , peut diviser le cercle en plus de cent mille parties; elle fut exécutée par David- Louis Matthey-Doret, du Locle, un des meilleurs ouvriers mécaniciens qu'aient produits nos Montagnes. Quelques années plus lard l'on établit à la Cbaux-de-fonds une machine pareille , exécutée selon les procédés de Bamsden , mécanicien anglais, sous la direction de F. Ducommun , l'auteur du planisphère. Ces deux instruments, d'une perfection égale, sans être parfaits, étaient assez bien faits pour que l'on pût faire des engrenages aussi justes que peuvent l'être les ouvrages des hommes.

David-Louis Jeanneret et son frère Louis-Frédéric^ furent d'abord associés pour la fabrication des boites d'or; mais cette partie ne leur offrant plus assez de ressources , ils se séparèrent pour se livrer comme leur frère aîné à l'horlogerie mécanique. David- Louis fabriqua des piliers pour les ébauches; plus tard il construisit pour un fabricant de Paris la première machine à graver les

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rouleaux qui ait existé chez nous ; mais cet individu n'ayant pu la payer , l'auteur la vendit à la fabrique d'indiennes à Boudry, qui chargea M. Jeanneret de graver ses rouleaux pendant plusieurs années. Cette machine était très -volumineuse; elle mesurait trois pieds en longueur, deux pieds en largeur et deux pieds et demi de hauteur; les rouleaux seuls pesaient trois quintaux. Il imagina et construisit lui-même un tour à guillocher, qu'il adapta à cette machine afin d'obtenir une plus (srrande variété de dessins , ce qui réussit parfaitement. Il fabriquait aussi des électrophores qu'il vendait dans le pays, et employait ses loisirs à confectionner des ballons, selon le système de Monlgolfier. Son frère, Frédéric-Louis, a inventé un instrument pour faire les pignons de montres de poche. Ses machines furent copiées assez servilement par d'autres fabricants de petits pignons , malgré leur construction d'une exécution difficile. Ces outils ont apporté une grande perfection dans les engrenages de la petite horlogerie, par la justesse et la régularité de la forme des pignons.

Les frères Jeanneret étaient instruits et se tenaient au courant des progrès de la science en achetant la plupart des ouvrages qui paraissaient sur les sciences mécaniques et mathématiques. Ainsi ils furent des premiers souscripteurs à YEncyclopédie méthodique de Panckouke , cet ouvrage colossal qui forme environ 380 volumes in-4**, d'un prix alors très-élevé. Nous ignorons l'époque de la mort des deux aînés; le cadet, David-Louis, est mort vers 4833.

Souroef. La Patrie n« 199 , Paris 48 juillet I85S , article sur Phorlogerie par Pierre Dubois. ^ Etrennet neuchâteloises par F. -A. -M. Jeanneret , p. 23, 51, 56-59. » Documents fournis en i820 à la Société d'émulation patriotique. — Notes recueillies par AI.-H.-E. Sandoz du Locle, etc.

FREDERIC-ALEXANDRE JEANNERET.

Originaire de Travers, mais né aux Verrières le 4 juillet 1834, Frédéric-Alexandre Jeanneret, auteur d'une partie de cet ouvrage, reçut ses premières leçons dans l'école de Boudry où son père était domicilié; assidu au travail, il se distingua par une facilité remarquable à saisir tout ce qu'on lui enseignait. Son école primaire

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achevée , il fut placé dans un atelier d'horlogerie à la Chaux-defonds; mais cette carrijère ne convenait pas à ses goûts. Rentré chez ses parents , il se remit à Télude avec énergie et en peu de temps il fui à môme de remplir une place de régent sur les Monts du Locle. Peu après il accepta un emploi de colporteur de livres religieux et se rendit à Chambéry, en Savoie, où il devint suffragant du ministre de cette ville. Ses rapports avec les catholiques, peut-être la lecture de quelques-uns de leurs ouvrages , mais surtout des conférences nocturnes avec rarchevêque de Chambéry, le décidèrent à entrer dans l'église romaine. La cérémonie de son abjuration eut lieu dans la cathédrale de Chambéry, au milieu d'un grand concours de peuple et d'ecclésiastiques ; deux familles illustres de la Savoie voulurent lui servir de parrain et de marraine. Peu de jours après il entrait au séminaire où il prit la soutane et la tonsure cléricales.

La vie austère et réglée d'un séminaire ne pouvait convenir à la santé et à Taclivilé de Jeanneret; il se rendit à Turin, où pendant quelque temps il fut employé par le gouvernement à des recherches historiques. Plus tard il devint rédacteur d'un journal d'Annecy, le Bons sens , feuille ultramontaine, très-hostile au comte de Cavour et à son parti. Les articles de Jeanneret contre la politique d'alors le firent exiler de la Savoie.

Il se retira à Carouge d'où il publia à Genève, en 1860 , la Vie de Louise de Savoie. Peu après il revint habiter le canton de Neuchâtel et résida d'abord au Cerneux-Péquignot et ensuite au Locle. En 1861, il donna ses Etrennes neucMteloises , qui furent très-bien reçues et le firent connaître avantageusement de notre public. Ce fut à cette époque qu'il mit la main à l'œuvre pour l'exécution de la Biographie neuchdteloise, ouvrage qui était le but de ses recherches depuis plusieurs années; malheureusement la mort l'emporta avant qu'il eut terminé son travail; après huit jours de maladie il mourut avec une touchante résignation, le l®"" septembre 1862.

Lorsqu'à l'âge de 28 ans un homme a déjà produit cinq ou six ouvrages relativement remarquables, on peut se demander ce qu'il aurait pu devenir si Dieu lui avait accordé de plus longs jours. Jeanneret avait tout ce qu'il fallait pour réussir, sauf la fortune : doué d'iinc grande ténacité au travail , il avait appris le latin sans

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mallre , n'étant resié que fort peu de temps au séminaire de Chambéry, et il possédait au plus haut degré celte perspicacité des érudils, qui fait découvrir au premier regard dans de vieux et poudreux bouquins une foule de choses intéressantes et curieuses qui échappent au commun des lecteurs. Son amour pour Thistoire de Neuchàlel était sans égal ; toujours à la recherche de nouveaux documents sur notre patrie , il avait Tinlention , une fois la Biographie neuchdteloise terminée , de faire Thisloire de nos Communes, travail pour lequel il aurait été éminemment propre, et Ton ne peut que regretter la non exécution de cet ouvrage qui maintenant ne se fera peut-être jamais. Ses livres avaient grand succès , mais quant à lui toujours aux prises avec' la mauvaise fortune, il passa ses dernières années fort tristement ; nous avons trouvé dans ses papiers une feuille volante contenant des plaintes vraiment déchirantes, les voici :

u Pas un sol dans la bourse , pas un pain dans la huche , pas une bûche au foyer ; je tremble de froid , je baille de faim , mon pauvre mobilier no m'appartient plus ; depuis la ruine de Troie il n'y en a pas eu une plus complète que la mienne et je puis dire avec Rutebœuf, ce poëte famélique du xiii® siècle:

(( Je ne suis pas ouvrier des mains. On ne saura où je demeure à cause de ma pauvreté. Ma porte ne sera plus ouverte, car ma maison est trop vide, nue et délabrée. »

» Que sont devenus mes amis qui dans des temps plus heureux me témoignaient tant d'amitié? L'adversité les a fait fuir , l'amitié est morte. C'étaient de ces amis que le vent emporte et il vente à nia porte. »

La rare intelligence de Jeanneret lui avait donné des envieux, sa politique en Savoie des ennemis ; aussi n'est-il sorte d'accusations qu'ils n'aient lancées contre lui. Cependant nous ferons observer que ces attaques se sont surtout produites après sa mort , alors qu'il n'était plus là pour se défendre, et sans vouloir entrer en rien dans ce débat, nous terminerons par cette parole du livre des livres: «Que celui qui est sans péché lui jette le premier la pierre. »

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, Jeanneret fut le rédacteur du journal d'Annecy, le Bons sens , pendant les années 1858 et 1859; les écrits qu'il a en outre publiés sont les suivants :

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I. Esiai sur le paupérUme en Angleterre, ( série d'articles dans le Courrier de$ Àlpet de Chambéry, 1856.)

II. La liturgie de Neuchâlel , étude critique dans les Annales catholiques de Genéoe,}ui\\ei 4858.

III. Etudes critiques sur le méthodisme^ {Annales catholiques 1858).

IV. Dissertation sur Virvingisme, — Le protestantisme en Savoie, — Les missions p rotestantes au sud de V Afrique, — Coup d*œil sur les eouçents de la Suitse. — De l'influence dfi rationalisme dans VEglise do Genève. — Le spirituO' lisme et les tabla tournantes. — Eloge historique de monseigneur Louis Bendu, évéque d^ Annecy. — J>ela fraternité politique des souverains.

Ces articles ont paru de 1857 à 1861 dans VUnivers et le Monde de Paris.

V. Dissertatio de divinis ac supeniaturalibus revelationibus mosaiea et christiana. Turin 4859, 4*.

VI. Monumenta historiœ patrim. Turin, 14 vol. in-K Dans le tome 13 plusieurs chartes et documents fournis par Jeanneret.

VIL De la propagation du protestantisme en France. Paris 1859, in-8®.

VIII. Lettre à Mgr. Luquet, évéque d'Hesebon sur les couvents suisses. Florence 4859, in-l2«.

IX. yie de très hauHe, très puissante et très illustre dame madame Loyse de Savoy e, religieuse au couvent de madame Sf^laire d'Orbe, escriptepar une religieuse du dicl couvent, précédée d'une notice sur le couvent d'Orbe et suivie de doc^Aments historiques. Genève 4860, in-8*.

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