HENRI-FRANÇOIS BRANDT
Henri-François Brandt, communier du Locle, bourgeois de Yalangin , un des nombreux arlistes que nos Montagnes ont fournis aux Beaux-Arts, était un des quinze enfants d* Abram-Louis Brandi et de sa femme, Charlotte Tissot. Il naquit à la Chaux-dc-Fonds Je 13 janvier 1789. Placé à Tàge de onze ans en apprentissage chez un très-brave homme , le justicier Perret , graveur en horlogerie, dont il conserva toujours un agréable souvenir, il y resta sept ans, au bout desquels M. Perret le crut assez avancé pour le recommander à son illustre compatriote Jean-Pierre Droz, graveur et conservateur de la Monnaie et des Médailles à Paris. Brandt arriva dans cette ville en 1808 : il ne tarda pas à être remarqué par le célèbre peintre David, qui prit le plus grand intérêt à ses premiers travaux et Taida de ses conseils.
Ce fut en 1812 que Brandt commença à se faire connaître en concourant pour le prix de gravure en médailles. Il suivait avec assiduité l'atelier de Bridan le isculpteur, et fit suffisamment de progrès pour remporter , en 1813 et à l'âge de vingt-quatre ans , le premier prix de gravure. Le sujet du concours était Thésée relevant la pierre sous laquelle son père avait caché ses armes. La classe des Beaux- Arts rendit compte de ce succès en ces termes : a Le premier grand prix a été remporté par M. Brandt, de la commune de la Cbaux-de-fonds , principauté de Neuchàtel, Agé de !24 ans, élève de M. Droz , graveur; de M. Bridan , sculpteur et de M. David» membre de l'Institut. » A peine Brandt eut-il obtenu ce brillant succès, que le célèbre archéologue Denon lui commanda une médaille allégorique qui devait représenter l'aigle française sur le Borysthène , pour la galerie métallique de l'histoire de Napoléon. Les grands prix de gravure en médailles , dont le premier fut obtenu
par Tiollier, en 1805; le second par Gatteaux, en 1809; le troisième par Durand, en 1810; et le quatrième par Brandt, donnaient, ainsi que les grands prix en pierre fine , le même privilège que les grands prix de peinture et de sculpture, la pension de cinq ans à r Académie de France à Rome. Ce n'est que depuis 1816 que les graveurs ne reçoivent que quatre années de pension. Brandt partit donc pour Rome , ayant comme sujet du prince Berthier place à l'Académie dans la villa de Médicis. Son séjour dans cette ville, de 1814 h 1816 , fut marqué par de nouveaux succès qui lui firent obtenir la place de conservateur de l'Académie de France. On remarque dans les médailles qu'il grava à Rome :
i^ L'ange faisant sortir Saint-Pierre de prison , allusion à la captivité du pape Pie VII.
S* La restitution des légatiotis au Saint-Père , portant le buste de Pie Vif, avec ces mots au revers: Bonnonia, Ferraria^jErnilia, Pigeno, Beneventi, Fregeltfs Poniifici potestate restHuli , anno MDCCCXF. Brandt obtint pour ce travail cinq séances du souverain Pontife, qui distribua deux mille exemplaires de cette médaille.
3^ Brutus jugeant ses enfants, d'après le tableau de Lethiéres.
4* Sa Majesté le Roi Louis XF!!!, exécutée pour rinstitut de France en f 815.
5* Médaille frappée en l* honneur de S, M, Louis XVIII , pour le rétablissement de l'église de la Trinité des Monts à Rome, commandée par S. £. M. de Blacas.
6* Médaille représentant la façade de l'Académie de France à Rome, avec le portrait de son directeur, M. Lethiéres, hommage des pensionnaires de 181 5, elc.
Gomme amusement il fit à Rome quelques études d'après l'antique et des portraits sur corail et sur coquilles. En juillet 1816, il entreprit un voyage à Naples et dans la Sicile, dont il visita les ruines et étudia les antiquités. L'Italie avait une haute estime de ses talents : l'incendie du théâtre de Saint-Charles à Naples servit encore à l'augmenter par la médaille qui lui fut commandée à ce 'sujet par M. Barbaja, entrepreneur, et Nicolini, architecte, et qui lui fut payée, outre les frais de son voyage, 3000 francs. Sa réputation commençait à s'étendre au loin : il reçut, en 1817, de la part du ministre des finances de Prusse, comte de Bulow, l'ofire de la place de premier médailleur de la monnaie royale, qu'il n'accepta qu'après avoir obtenu l'agrément du directeur de l'Académie de France à Rome, et de l'ambassadeur de France, le comte de Blacas.
Les monnaies de la Prusse ont beaucoup gagné , gr&ce surtout à Brandi, qui a fait tous les nouveaux coins des Frédérics d'or et des Thalers, et qui a réformé tous le système du monnayage. Mentionnons parmi les médailles qu'il a exécutées à Berlin, les suivantes :
Médaille frappée à Foccasion du 3* Jubilé de la RéformatUm et de la réunion des deux confeesiom luthérienne et réformée, commandée par le roi.
Médaille frappée à Toccaslon du retour du pays de Neuehâtel et Valangin tou» la domination du roi de Pruue, L'avers porte le buste du roi Frédéric- Guiliaume III, avec cette légende : Fred.-ff^ilh. Ut, Rex, Borus, Princ. Novi^ cattri et Val, Au revers on voit Téglise de Neucbàtel avec ces mots : Heitaurata felicUas Novicastreniiê, et au-dessous: Frederieui-fFilhelmus II!, viclor. et paeifieator Deum laudate.
Le portrait du roi de Prune ^ commandé pour PAcadémle des sciences par le ministre des cultes et des arts, le baron d*Altenstein.
£ei builet de l'empereur de Ruaie, Alexandre P etde Frédéric^uillaume tit, à Toccasion de la pose de la première pierre fondamentale du temple Servy près de Berlin , en mémoire des événements de 1813 , 1814 et 1815 , médaille commandée par le roi.
Le congrès d* Aix-la-Chapelle , commandée par 8. A. le prince de Hardenberg.
La mort de S. Jf. l'empereur d'Autriche ^ François V» commandée par le ministre de la guerre M. de Witileben, etc. etc.
Son nouvel emploi n'empêchait pas Brandt de faire tous les trois ou quatre ans des voyages artistiques en Hollande, en Danemark, à Paris et en Italie ; partout il reçut un accueil mérité ; plusieurs académies et sociétés savantes le reçurent avec empressement dans leur sein, entre autres celles de Naples et de Berlin , en 1824 ; celles de St'Luc à Rome et de Copenhague, en 1825. Les souverains mêmes lui donnèrent des preuves de leur estime en le comblant de présents et de distinctions. ^ Reconnu généralement comme l'un des premiers graveurs du monde, lui seul n'était jamais content de ses ouvrages, n'avait jamais atteint son idéal , tant il est vrai que la modestie accompagne toujours le vrai talent. Brandt admirait sincèrement les ouvrages de ses rivaux ; et quand il réussissait, quand il obtenait un succès , il l'attribuait à un concours heureux de circonstances, à un bonheur qu'il avait eu : jamais de sa part il
I 11 fit don aux incendiés du Locle , en 4853 , d*une grande médaille d*or, qu'il avait reçue du roi de Prusse, et dont la vente a produit trois fois la valeur intrinsèque de la médaille.
n'était question de son talent. Dieu l'avait béni, disait-il à la fin de sa vie, beaucoup plus qu'il ne l'avait mérité. '
K Distingué par son talent, dit la Gazelle de Berlin^ dans l'article nécrologique qu'elle lui a consacré , il l'était aussi par Tagrcment de son commerce et l'amabilité de son caractère , qui lui avaient procuré beaucoup d'amis. » 11 avait conservé des sentiments de piété, qu'il devait à sa première éducation, et il attachait une grande importance à l'éducation religieuse de ses enfants. La veille de sa mort, il reçut la communion des mains d'un pasteur de notre pays, M. Andrié, qui était son ami et qui a toujours été, par son dévouement et son patriotisme , le pasteur de tous les Neuchàtelois domiciliés à Berlin. Brandt était marié depuis l'année 1823. Sa femme, Gertrude Begas, fille du président Begas de Cologne, était sœur d'un peintre célèbre, fixé actuellement à Berlin. Il a laissé quatre petits enfants, dont l"aîné, Henri-François-Ollo Brandi, né à Berlin le 5 mars 1828, élevé dans notre canton, a gagné en 1846, à l'âge de 18 ans, un des premiers prix de gravure à l'Académie des Beaux- Arts de Berlin , dans une séance où la mémoire de son père était singulièrement honorée par le discours du secrétaire de l'Académie. Cette coïncidence , qui avait quelque chose de bien touchant , redoublait l'intérêt pris au succès du jeune artiste. Nous pouvons espérer que formé à l'école d'un maître si distingué, il ira un jour aussi loin que lui , et réalisera quelques-uns des perfectionnements auxquels rêvait son père quand la mort est veftue l'arrêter au milieu de sa carrière. Nous pouvons d'autant plus envisager le fils de M. Brandt comme notre compatriote , qu'il a reçu son éducation dans une pension de notre pays.
H. -F. Brandt a formé de nombreux élèves, devenus chefs d'établissemets distingués. Son fils n'est pas le seul Neuchàtelois qui se soit formé à son école. Donnons ici un exemple remarquable de la manière dont nos compatriotes savent faire acte de confraternité patriotique et se rendre service les uns aux autres. C'est à son compatriote Jean-Pierre Droz , artiste distingué et bien connu , que Brandt a dû essentiellement ses succès. C'est à M. Boulet de Mezerac que Léopold Robert a dû en partie les siens : ce fut Brandt qui recommanda son ami à ce généreux protecteur des arts , dont le nom est à jamais lié à celui du peintre de la Madone de l'Arc et des
Péeheun de V Adriatique. Les deux amis Brandt et Robert , cultivaDt le même art, se doivent beaucoup Tun à l'autre. 11 reste deux monuments remarquables de leur amitié : un excellent portrait de Brandt par Robert, et une belle gravure d'un portrait de Robert par Brandt. A leur nom vient se joindre bien naturellement celui de M. Maximilien de Meuron , l'émule et l'ami dévoué de l'un et de l'autre. Brandt aimait à dire les services et les conseils qu'il en avait reçus et parlait de lui avec une vive reconnaissance. Ce n'est pas aux Neuchâtelois qu'il faut apprendre ce que fut toujours pour les arts et les artistes de son pays , le président de la Société des Amis des Arts.
On ne peut lire sans émotion les lettres touchantes que Léopold Robert écrivait d'Italie à son ami, lorsque Brandt fut appelé à Berlin. II l'initie à ses succès, à ses déceptions, à ses espérances, et lui confie tous les secrets de son âme ardente : « Tu peux savoir, lui écrivait-il en décembre 1817, quel désir j'ai de voir l'Italie et avec quelle ardeur j'entreprendrais ce voyage, dans Taspoir de faire des progrès et de vivre peut-être quelque part avec toi. Je me sentirais fort, si j'étais appuyé de tes conseils. Quand on a rencontré des obstacles, on se défie de son talent et de ses moyens. Pour m'exciter, mon cher, il faudrait que je fusse auprès de toi ou que je reçusse souvent de tes nouvelles. J'espère que tu seras persuadé de la vérité de mes paroles et que tu m'enverras bientôt une lettre; une seule page, si tu n'as pas le temps de m'écrire davantage, suffira pour me rappeler que ma destinée n'est pas de rester à la Chauxde-fonds , et ])our me rendre cette énergie dont malheureusement je manque trop souvent. »
Ces vœux ardents devaient être exaucés. Dieu ouvrit à Robert cette sainte Italie, où son génie devait éclore. M. Roulet de Mezerac, instruit par Brandt de la position de Léopold Robert, lui offrit tous les moyens d'étudier pendant trois ans à Rome , sauf à le rembourser à son aise quand il aurait pris son essor. On devine si Léopold accepta avec joie.
(( Enfin, mon cher, écrivait-il à Brandt le 30 avril 1818, toutes mes inquiétudes se dissipent, je vais partir ! Je sens en moi une partie de ta force. Ta manière élevée de voir se communique à moi, et quoi qu'ence moment il se trouve ici beaucoup d'ouvrage pour moi.
je laisse tout pour ne suivre que tes conseils. » — A son arrivée à Rome, ses premières lettres , ou plutôt ses premières exclamations sont pour Brandt : a C'est de Rome que je t'écris , et ce n'est pas un rêve! quel séjour enchanteur! Ah! cher ami, je n'oublierai jamais que je te dois ce bonheur. Tout fait naître en moi des sentiments inconnus, délicieux. Je sens que jusqu'ici je n'ai pas vécu. On est ici forcé de penser et on ne peut avoir de ces pensées étroites et mesquines comme on a chez nous. Mon cœur est trop plein; je ne sais comment commencer ma lettre. »
Nous ne voulons pas suivre plus loin cette correspondance intéressante entre Brandt et Léopold Robert ; nous y reviendrons dans la biographie de ce dernier ; mais nous pouvons dire que jamais amis ne s'aimèrent aussi tendrement , et que Brandt a bien mérité des arts en ouvrant la voie de l'Italie à son ami , qui lui en témoigna toujours une vive reconnaissance , et ne cessa jusqu'à sa mort malheureuse de lui faire part de tous ses succès.
Puissions-nous voir le noble goût des arts se répandre parmi nous de plus en plus , et les pertes telles que celles de Robert et de Brandt réparées par de nouveaux talents. Pour faire aussi bien qu'eux , il faut pour première condition de rigueur , travailler autant qu'eux. Brandt était peut-être plus grand travailleur encore que Robert, dont l'assiduité à l'ouvrage était phénoménale à Rome, et compromettante pour sa santé. A Paris, Brandt allait de grand matin, avant les heures où il était appelé à travailler chez M. Droz, modeler chez M. Bridan. A Rome , le plus souvent il était à l'ouvrage à quatre heures du matin. Sa santé de fer pouvait seule y tenir, car l'unique maladie qu'il ait eue est celle qui l'a conduit au tombeau. La liste que fit imprimer, en 1837, M. BrandtrGii ardet, libraire, des médailles exécutées avant cette époque par H. -F. Brandi, comprenant cinquante-six numéros, donne une idée des travaux de cet artiste; et il en a fait un bien plus grand nombre qui ne se trouvent pas dans ce catalogue ; par exemple , beaucoup de coins lui ont été achetés , sous la condition qu'il n'en ferait lui-même aucun usage. Il ne s'est pas borné à graver des médailles, car on a de lui une multitude de bas-reliefs en bronze sur divers sujets, entre autres ceux qui décorent le monument de Blûcher. a Brandt, dit l'auteur de l'article nécrologique publié dans VAlmanach de Neuehdtelf
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en 4846, Brandi compte parmi les hommes distingués qui ont été fils de leurs œuvres, et qui, parvenus par leurs talents et leurs travail à la gloire et à la fortune, confirment la sage et utile leçon du poète français :
Travaillez, prenez de la peine,
C'est le fonds qui manque le moins. »
Cet artiste remarquable est mort à Berlin le 9 mai 1845, regretté des savants , des artistes et de tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître.
Souroet. Ménager boiteux de Neuchâtel, année 1816. — Léopold Robert f ta vie et tes ouvrage», par Feuillet de Couches, p. S4, 25, 26, etc. — Ferzeichniu der k. Académie der Kûnste, Berlin , 1826;, p. 71. — Àllg. preuss. Staati- Zeitvng, 1826, p. 43. — Ferhandlungen det Gewerbe-VereiM, 4822, p. 18; 1823, p. 31, i93 ; 4827, p. 23 ; 1828, p. 22. — Catalogue des médaUtei de Brandi, Locle, 4837, une feuille 4*, etc.