DAVID GIRARD
David Girard , pasteur à Neuchàtel , d'une famille originaire de Savagnier , fui député par la vénérable Classe vers la duchesse Anne-Geneviève de Bourbon, en 1672; il en obtint quelques faveurs iH)ur son corps et des lettres de noblesse en 1673. Il était fils d'Isaac Girard, pasteur à Travers et de Jeanne Bariller, arrière-petiteiille de Jean Bariller , conseiller d'Etat et commissaire-général en 1550, et avait épousé Judith Pury, veuve de Jean-Jacques Osler- Nvald. David Girard n'eut de son mariage que deux filles: l'aînée, Marie Girard, fut mariée à noble Simon Brun, châtelain de Thielle ot capitaine en France; la seconde, Isabeau Girard, épousa noble David Gaudot, morte sans enfants.
G'cst ce même pasteur Girard qui s'est rendu célèbre par la hau-
teur avec laquelle Louis xiv le soutint dans la cause du prince de CoDtî, et voulut y faire prendre part les cantons alliés du prince de Neuchàtel. Tout ce bruit-là venait d*un parti ù la cour : le prince de Conti était très-favorisé du monarque et de ses ministres; la duchesse de Nemours, femme âgée, sans descendance , et traitée peu favorablement , ne pouvait balancer Tascendant d'un jeune prince rempli de qualités brillantes, que Louis xiv aimait, et auquel il voulait procurer la principauté de Ncuchâtel , comme il avait cherché, en 1693 , à lui procurer la couronne de Pologne. Le prince de Conti *, par son argent et sa présence à Neuchàtel , s'était fait dans le pays des partisans très-ardents. Le ministre Girard, entre autres, homme savant et éloquent , qui , jouissant d'une grande influence, soutenait ouvertement les prétentions du prince. Déjà en 4695, un arrêt de la Classe l'avait suspendu pour six semaines à cause d'un sermon dans lequel il attaquait violemment madame de Nemours, l'accusant d'avoir voulu détrôner son irère et d'avoir jeté la desunion dans les familles pendant qu'elle séjournait à la Neuveville. Cette princesse avait cherché à le faire destituer, mais soutenu par le Conseil de ville, il résista. Les princes ne sont pas exempts de faiblesse, madame de Nemours pardonnait difficilement à ses ennemis; en 1699, elle fit reprendre la suite de ses poursuites contre ce ministre : manet in alla mente repostum judicium. Il fallait à cette princesse quelque victime , sans quoi elle ne croyait pas être comtesse souveraine. Par ordre du roi elle avait été obligée de rétablir malgré elle tous les employés qu'elle avait destitués; elle crut qu'elle pourrait plus facilement sévir contre un ministre, se flattant que le roi , qui faisait pendre les prédicants dans le royaume de France, ne le soutiendrait pas comme il avait soutenu les maires et les officiers qu'elle avait été obligée de rétablir. C'est pourquoi on attaqua ce pasteur , qui desservait l'église de Neuchàtel depuis trentehuit ans. Il est vrai qu'il avait renouvelé les plaies qu'il avait faites à la duchesse, lorsqu'il soutenait les intérêts de l'abbé d'Orléans contre elle en 1673, car il était un de ceux qui avaient signé l'acte en faveur du prince de Conti.
La Compagnie des pasteurs avait défendu, quelques années auparavant, à tous les ministres de porter des choses politiques en chaire. M. Girard oublia de nouveau la défense et mit une véhémence opi-
niftlre à attaquer madame de Nemours. Le Conseil de ville » qui avait changé de sentiment , demanda son changement à la Compagnie qui s'empressa de l'accorder. Mais il était dangereux de procéder trop hautement à son égard, par la connaissance qu'on avait des dispositions du monarque et de ses ministres pour le prince de Conli. II arriva dans ce lemps-là un incident qui donna un prétexte pour le déplacer. Une certaine Madeleine Loup, du bailliage d'Avenches, servante du pasteur Girard, accusa son maître d'avoir eu sa compagnie et assura qu'elle était enceinte de ses œuvres. C'était une infâme calomnie qu'il fut facile à M. Girard de repousser, car cette fille était hors de chez lui depuis dix-huit mois, qu'il l'avait chassée comme une voleuse , et que messieurs les Quatre-Ministraux l'avaient expulsée de la ville à cause de son impudidté. Cependant la vénérable Classe^ ayant appris cette accusation portée contre le pasteur , sans attendre le succès de sa défense , lui envoya dire par le diacre de Valangin , qu'elle lui conseillait de ne plus exercer les fonctions de son ministère jusqu'à ce qu'il se fût justifié; ce que M.Girard regarda comme une interdiction, et ce qu'il observa aussi exaclement jusqu'à ce qu'on eût levé ce conseil. La Classe défendit en outre à tous les ministres de le laisser prêcher. M. Girard était alors presque septuagénaire, et exerçait son ministère depuis quarante-deux ans. On peut bien juger qu'à cet âge cet ecclésiastique , qui avait toujours vécu d'une manière exemplaire, était plus digne de foi que la femme éhontée qui l'accusait, laquelle fut couverte de confusion quelques semaines après , car M. Girard ayant appris qu'elle était à Pontarlier , il obtint qu'elle fut mise en arrêt, interrogée par le magistrat et visitée par un médecin. Forcée d'avouer, elle déclara qu'elle n'était pas grosse, qu'elle avait fait tort à M.Girard, et découvrit tout le complot qui avait été tramé à Neuchàlel contre lui. Mais la Compagnie, bien loin de lui rendre son église et d'accepter sa justification, lui défendit expressément de monter en chaire. Ce fut alors que Louis xiv, sur les plaintes du prince de Conti , ordonna à madame de Nemours de le rétablir immédiatement. M. de Puysieulx, ambassadeur de France, ayant reçu ordre du roi d'agir vigoureusement à Neuchàtel dans ce but , écrivit une lettre violente et hautaine au Conseil de ville, le menaçant de l'indignation de son maître s'il ne rendait le pas-
teur Girard à son église. Le Conseil de ville n'ayant pas donné à l'ambassadeur la satisfaction qu'il désirait, il revint à la charge le 23 aoùt^ annonçant que si la duchesse n'était pas assez autorisée dans la ville pour faire rétablir immédiatement le ministre , S. M. lui donnerait des troupes pour se faire obéir, et que S. M. lui nommera un gouverneur qui sache faire exécuter les ordres de cette princesse, si M. de Montet ne suffit pas pour cela. Le Conseil ayant communiqué cette lettre au canton de Berne , LL. EE. envoyèrent des députés à Neuchàtel pour y prendre des informations sur cette affaire. Ils en écrivirent aussi aux cantons protestants , qui s'assemblèrent à Aarau pour délibérer à ce sujet. Quelques députés vinrent à Neuchàtel prendre une connaissance des motifs particuliers de cette destitution du pasteur ; ils cherchèrent à calmer le roi en l'assurant qu'elle était une forme à la discipline ecclésiastique , qu'elle n'avait d'autre motif que le déportement de Girard et qu'elle était étrangère aux factions politiques.
Mais leur intervention fut si vaine, qu'aussitôt après et sans souffrir que Girard consentit à ces accommodements , le roi ordonna à la duchesse de destituer M. d'Estavayé-Montet , son gouverneur. Elle obéit, et le lieutenant au gouvernement, M. d'Estavayé-Mollondin, aussi zélé et aussi ferme que son parent, fut nommé pour prendre sa place , et le jeune de Montet pour remplir celle de Mollondin. C'était récompenser cette famille en paraissant punir son chef; aussi , tandis que la Classe , la ville et les communes protestaient contre une destitution arrachée à leur souveraine, Louis xiv, blessé du choix des deux Stavay , demandait leur révocation. Mais soutenue par l'exaltation des Neuchâtelois qui appelaient avec instances leur maîtresse dans son pays de Suisse , où elle serait libre et entourée de son peuple , prêt à tout sacrifier pour elle , la duchesse, cette fois, résista au roi lui-même.
« Après les protestations des corps de mon Etat , je voiS; lui répondit-elle , une perte certaine dans la destitution de mon gouverneur; et je dois 4ire avec le dernier déplaisir, mais avec une détermination invariable, que mes nominations ne sauraient être changées, puisque mon honneur, ma gloire, ma conscience, et un intérêt pressant, m'obligent à me maintenir par des voies ligitimes dans une souveraineté que Dieu et les bis m'ont déférée. »
A ce langage, qu'aucun de ses sujets ne lui avait jamais tenu, le roi fut dans une irritation extrême, et selon le maréchal de Villeroi, c« fut la seule occasion où Ton ait vu le roi véritablement en colère. Dès le lendemain , 7 janvier 1770 , la duchesse reçut une lettre de cachet, qui l'exilait pendant deux ans dans sa terre de Goulomiers.
Avec son caractère fier et indépendant, la duchesse trouva sans doute un secret plaisir à subir un exil qui était un triomphe; aux yeux de ses sujets elle parut s'être sacrifiée pour leurs libertés , et ils lui prodiguèrent le témoignage de leur enthousiasme et du plus vif intérêt. La victoire était à eux, Girard ne fut point rétabli, et Louis XIV garda le silence. Quelque fût son ressentiment contre Neuchàtel, la fin prochaine du roi d'Espagne l'obligeait à ménager un état protégé par le roi d'Angleterre , qu'il ne voulait pas indisposer par un sujet si frivole.
Au reste l'histoire tragique du pasteur Girard, quoique tragi-oomique , n'est pas extraordinaire dans les républiques. On ne doit pas même imputer aux magistrats, ni à la Compagnie, ni à ceux qui étaient en place, l'abominable projet de susciter une fausse, accusation contre Girard , quoiqu'on eût déjà des sujets de plainte à l'occasion de ses sermons, dans lesquels il faisait entrer ses sentiments en faveur du prince de Gonti. Il était avant tout un chef de parti ; il avait signé l'acte d'association en faveur de ce prince , et par là il sortait de son caractère de pasteur, ce qui ne pouvait être toléré par le magistrat , car ce qui n'était pas permis à un laïque, ne rétait pas à plus forte raison à un ecclésiastique ; si bien que quand Madeleine Loup eut informé le consistoire de la faute de Girard, vraie ou fausse, on ne put se dispenser de le citer pour être entendu contradictoirement avec son accusatrice. On doit croire que si le consistoire avait su la trame des ennemis particuliers de M. Girard, celui-ci n'aurait pas été exposé à paraître en contradictoire avec celte malheureuse. Mais , dira-t-on, pourquoi ne l'a-t-onpas d'abord rétabli dans sa charge après sa justification? A cela il est aisé de répondre que cette accusation n'était qu'un incident qui ne détruisait pas les plaintes élevées contre Girard , ni la haine publique de ses paroissiens , tant à cause de ses prédications que pour s'être fait chef de parti contre une sentence souveraine et contre l'ordonnance du magistrat. Son ministère et ses prédications ne
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pouvant produire aucun bon fruit, c'était pour des raisons religieu* ses qu'il se trouvait suspendu. Au commencement de Tannée 1708, M. Girard fit demander , par ses parents , à la Compagnie , d'être rétabli dans son ministère, ce qui lui fut accordé le 7 mars sous trois conditions: 1^ qu'il n'aurait pas voix en Compagnie; 2^ qu'il ne pourrait prétendre à aucun poste; 3^ que s'il prêchait dans quelque paroisse de ce pays , il s'abstiendrait de parler de quoi que ce soit qui pût donner sujet à la moindre plainte contre lui. Il fil , le dimanche suivant , un sermon à Cornaux sur ces paroles : Nom avons souhaité plus d*une fois de venir vers vous, mais satan y a mis des obstacles, Thess., ii, 18. Il mourut le 2 mai de la même année.
Sooroei. Hist, de Neuchâlel et Falangin, par F. de Chambrier, p. 492-495. ^Annales de Boyve, années 4670, 4695, 4699, et divers Mémoires du temps.