U ABA
pas facilement s'accorder arec le dogme de la Trinité : mais les intrigues qui curent lieu dans ce concile (t), et le mépris de toute» les formes usitées, furent cause qu'elle fut généralement attribuée à la haine et à l'envie ; et il semble que le légat lui-même ait partagé ce sentiment, puisque, peu de jours après, il permit a Abailard de retonrner à St-Denis. — Le repos n'était pas fait pour ce caractère inquiet , incapable de ménagement et de circonspection. A peine rentré dans le couvent, il recommença sessoHieseontre les manirs relâchées des moines. Un jour, il s'a vise de soutenir, d'après Bède , que Denis l'aréopaarite n'était |»oint le fondateur de St-Denis : c'était s'attaquer à la fortune du monastère. Cette imprudence souleva contre lui un orage de menaces et d'injures; les moines étaient d'autant plus furieux, qu'il avait raison. Le chapitres' assemble en toute hâte et décide que le coupable sera immédiatement envoyé au roi, avec prière de tirer vengeance d'un moine séditieux, qui attentait à la sûreté du royaume et à l'honneur de la couronne. Abailard n'attendit pas l'effet de ces menaces : il profita de la nuit pour se sauver ù Provins, sur les terres du comte de Cliampagne. Ce seigneur, touché des infortunes du pauvre philosophe, pria son abbé de lui permettre de vivre où il voudrait en se conformant à la rèirle monastique. L'abbé n'y voulut pas consentir. Suger, qui lui succéda, ne se montra pas plus accommodant. Abailard s'adressa alors au conseil du roi et en obtint ce ipi'il désirait. — Mécontent des hommes et fuyant leur société, il se confina dans une solitude entre Nogvnt et Troyes. Quelques personnes lui firent don d'un morceau de terre où il se construisit une espèce d'oratoire de chaume et de roseaux, qu'il dédia à la Trinité. Caché dans cette thébaïde, il espérait enfin y trouver le repos ; mais le repos n'est pas fait |»ur la gloire : Abailard l'éprouva. Si retraite ne fut pas plutôt découverte que la foule et le bruit remplirent le détert. Ses disciples, abandonnant les châteaux et les villes, accoururent auprès de lui, et se bâtirent des cabanes autour de la sienne. « Ils échangeaient avec joie « pour des huttes leurs demeures somptueuses,pour des ajoncs et des herbes sauvages leurs mets délicats:» le plaisir de l'entendre leur tenait lieu de tout. Le nombre de ses auditeurs s'éleva en peu de temps à plus de 3,000. L'oratoire étant devenu trop petit, ils le rebâtirent plus grand et plus solide, et Abailard le nomma Paraclet, c'est-à-dire consolateur, en mémoire des consolations qu'il avait trouvées dans ce lieu. — Il n'y fut pas longtemps tranquille. La célébrité du Paraclet portait ombrage à ses ennemis, parmi lesquels il désigne St. Bernard et St. Norbert. INon contents de diriger leurs attaques contre un Traité de morale, le Scilo le tfmnH. qu'il venait de publier, ils dénoncèrent comme une hérésie le nom qu'il avait donné I à son oratoire. Ixs bruits calomnieux qu'ils réussirent à accréditer sur sa foi et sur son genre de vie lui aliénèrent les puissances ecclésiastiques et séculières. Il tremblait à tout moment de se voir saisi comme hérétique et traîné devant des juges ; si quelque concile s'assemblait, c'était pour sa condamnation. » Souri) On cb peat lire 1« deuil dam D. Ceml
a vent, nous dit-il, je tombais dans un si profond dés-
« espoir, que je songeais à fuir les pays chrétiens pour « cliercher un refuge parmi le* infidèles. » — Comme il était tourmenté de ces cruelles angoisses, il apprit que les moines de Sl-Gildas de Buys, prés de Vannés, l'avaient choisi pour leur abbé. Le monastère de Buys était situé au fond de la Bretagne, dans un ptjS sauvage, habile par des peuples barbares dont la langue lui était inconnue. Cette sombre perspective ne l'arrêta pas: il accepta sans balancer, voulant se dérober à tout prix aux vexations qui l'accablaient. Arrivé à St-Gildas, il trouve- une maison livrée au pillage, et des moines sans munira et sans discipline. Le seigneur de la contrée profitait du désordre pour exercer sur les frères une autorité tyrannique et pour usurper leurs terres. Le seul remède efficace à ct-s maux, c'était la réforme : Abailard résolut de l'introduire [tarmi ces moines déréglés; ruais cette tâche était au-dessus de son pouvoir et de ses forces : le souvenir de ses faiblesses, et l'espoir qu'ils avaient |Knit-ètrc conçu de trouver en lui un supérieur indulgent et facile, devaient affaiblir l'autorité morale doniSL^ayait besoin pour gouverner des hommes ignorantset'giws.sicrs sur lesquels le savoir. l'éloquence et la gloiree^&tent sans influence (4). Aux premières tentatives qu'il nTpour les soumettre à la règle qu'ils avaient fait vuni d'observer, ils répondirent par des torrents d'injures et par une Résistance ouverte. Leur colère éclatait en toute occasion ! 5j l'insuffisance des ressources de la communauté lui dtàf^les moyens de satisfaire à leurs besoins journaliers, ils^e réjouissaient de ses embarras; souvent, pour compromettre son administration et le forcer A relâcher la"- discipline, ils saccageaient la maison, faisaient main fiasse sur tout ce qu'ils pouvaient emporter « pour nout*.pr «leurs femmes, leurs fils et leurs filles.» Maisleurpef"r versité ne lassaitpassa persévérance: entouré d'obstaV des et de périls, il trouvait un puissant appui dans sa\ conscience, et des secours efficaces dans la ferveur de \ ses prières. « Là, dit-il, sur le rivage de l'Océan aux \ «voix effrayantes, la terre manquant à ma fuite, je \ « répétais souvent dans mes prières : « Des extrémités \ «de la terre j'ai crié vers vous, Seigneur, tandis que i « mon cœur était dans l'angoisse !» — Du sein de ces v tribulations, sa pensée se détournait souvent vers le » Paraclet, qu'il se reprocliait d'avoir quitté. « Pour v, «éviter des menaces, se disait-il, j'ai cherché un asile « dans le danger. » Une grande consolation lui fut alors accordée : après onze ans de séparation, il revit Iléloïse. Ta congrégation dont elle était prieure venait d'être expulsée d'Argenteuil par l'abbé de St- Denis. A cette nouvelle, Abailard se rendit au Paraclet pour y rassembler le troupeau dispersé. Lorsque les srrurs y furent installées , il leur fit donation de l'oratoire et de ses dépendances, et une bulle du pape Innocent II leur en confirma la possession à perpétuité. Abailard lit dés lors de fréquentes visites au Paraclet. Comme la communauté était fort pauvre, il venait l'aider de son éloquence , provoquant par
(t) tléloïse loi écrivait : « Vous semez devant dci {pourceaux lM « Dcrle « de votre éluauence. u
ABA
ABA 15
«es prédications les dons des peuples voisins. « Quand «il parlait, écrivait Héloïae, ceux qui jusqu'alors n élevaient eu des mains que pour prendre, et non [lour «donner, devenaient importuns et prodigues dans leur «libéralité.» Ces démarches, dirigées par un pur esprit de cliarité , ne trouvèrent pas grâce devant la médisance. On l'accusa de ne pouvoir supporter ni un jour, ni une heure , l'absence de la femme qu'il avait tant aimée. Indigné, il retourna a St-Gildas « se river a son tourment. » A toute Iteurc, il lui fallait lutter contre la ruse et la violence de ses lils, et faire bonne garde pour échapper à leurs complots. Il était réduit à préparer lui-même sa nourriture. Ces atroces cénobites tentèrent un jour de se défaire de lui i l'autel en jetant du [toison dans le calice. Ils apostaient des assassins sur les routes où il devait passer ; enfin, ils le menacèrent ouvertement du poignard et ne lui laissèrent d'autre alternative que la mort ou h fuite. — Ce fut peu de temps avant de quitter St- Gildas qu'Abailard écrivit l'Uiiloria ealamiUUum, triste et douloureuse confession, où il nous ouvre les secrets de son aine et le spectacle de ses peines. Cette lettre s'adressait ù un ami mallicureux qu'il désirait consoler en lui faisant le récit de ses propres infortunes. « Souvent, disait-il , l'exemple est plus puis- « sant que la parole pour exciter ou pour calmer les « passions humaines. • Trompés sans doute par la nudité de certains détails qui [«ourlant, au 12e siècle, n'excluaient ni la pureté des mœurs, ni la délicatesse des sentiments, quelques écrivains travestissent Abailard en un libertin éliontè qui se vante de ses prouesses amoureuses. Rien de plus faux que ce jugement. L'auteur de la Lettre à un umi ne pense pas à se vanter, mais à expier ses fautes par un aveu sincère et complet. C'est ainsi qu'avant lui. St. Augustin avait mis à nu ses erreurs et ses faiblesses. Abailard, Dante et Pétrarque n'ont fait que suivre cet exemple. Les confessions d'Abailard trahissent un homme aigri par la persécution , mécontent du siècle, inquiet , remuant, [tassionné ; un sentiment d'orgueil et de supériorité intellectuelle y perce a travers une mélancolie profonde, comme le cri d'une âme humiliée qui parfois se relève sous le châtiment que lui impose la volonté. —La Lettre a un ami étant tombée par hasard entre les mains d'Héloise, donna lieu a une correspondance célèbre entre ces deux amants. Les lettres d'Héloise nous offrent la peinture fidèle et lamentable d'un amour exalté dans le dévouement, indomptable et irreparablement malheureux : ce sont des souvenirs voluptueux, des désirs insurmontaliles, des regrets amers, des larmes, des reproches, des révoltes, des murmures impies, des blasphèmes audacieux, puis une soumission timide, une obéissance sans bornes, des prières ; aucun trait n'est oublié i ce tableau du martj re d'un noble cœur. Abailard se montre plus calme et plus réservé dans l'expression de ses sentiments. Sous la triple influence de l'âge , du malheur et de la religion, son amour s'est élevé à une hauteur platonicienne et chrétienne. Une noble pensée remplit entièrement son aine ; c'est de sauver Héloïse du désespoir : toutes ses lettres sont dirigées vers ce but.
Répandre sur ce orur déchiré les consultions et les promesses de la religion, apaiser la tempête qu'f excite encore une passion mal étouffée, relever ce courage abattu par la souffrance, tel est l'unique soin qui le préoccupe. Par un ingénieux artifice, il parle à son épouse des dangers qui le menacent, afin de détourner sa pensée des plaisirs perdus sans retour ; il réclame ses prières et lui demande ensuite de reporter sur le salut de son âme ces vives sollicitudes qu'il lui inspire; puis, appelant la science à son aide, il fait parler les philosophes, les Pères et les apôtres , et la convie à un amour plus pur et plus élevé, à un hymen impérissable dans un monde d'éternelles félicités. Les détracteurs d' Abailard s'autorisent rependant de cette correspondance pour le présenter comme un séducteur immoral, sans amour et sans ouïr. Ils se seront laissé prendre, sans doute, à cette froideur apparente, à cette résignation étudiée. Abailard était loin d'être aussi tranquille qu'il le veut paraître; mais il faisait taire ses douleurs, decraiule de réveiller celles d'Uéioïse. Nous le demandons, dans ces ménagements délicats, dans cette sollicitude paternelle, dans cette constante pénible avec laquelle il soutient ce rôle de sage directeur, ne faut-il pas voir la marque certaine, éclatante, d'une affection aussi sincère et profonde qu'elle était éclairée et bienfaisante ? — Ixs renseignements nous manquent sur la dernière période de la vie d'Abailard. Seulement nous savons [«osilivement, par le témoignage de Jean de Sab'sbury, son disciple, qu'en H 36, il enseignait â la montagne Ste- Geneviève avec une réputation prodigieuse. Fier de l'empire qu'il exerçait sur les esprits, il se livra avec plus d'audace à la liberté de ses pensées, et l'Église le vil avec stupeur [torter dans les ténèbres mystérieuses du tabernacle le flambeau téméraire de la raison, « Cette «philosophie circula rapidement; elle passa en un « instant la mer et les Alpes; elle descendit dans tous « les rangs. Les laïques se mirent à parler des choses «saintes. Partout, non plus seulement dans les écoles, « mais sur les [«laces, dans les carrefours, grands et pe- « (ils, hommes et femmes, discouraient sur les plus « graves mystères (I ).» Le bruit de sa gloire réveilla ses ennemis; il est vrai de dire qu'Abailard s'exposait à découvert à leurs coups. En effet, séduit par l'ambition de tout expliquer dans la foi, il la dénaturait pour l'éclaircir; « il se mesla d'entrer si avant aux « hauts secrets, qu'il y perdit le fonds (2). » Daus son enseignement et dans la Théologie chrétienne qu'il venait de faire parnitre, il reproduisait ses opinions déjà conoamnées et renouvelait les controverses sur la plupart des grands problèmes dés longtemps résolus |«ar l'Église : il avançait que le Père est la toutepuissance, le Fils une Certaine puissance, que le Saint-Esprit n'est point une puissance ; il comparait la Trinité chrétienne à celle de Platon, et mnsidérait le Saint-Esprit comme l'âme du momie; il attaquait la doctrine augustinienne sur la grâce, en soutenant que le péché originel est moins un péché qu'une
(0 Mlcbrlel. Histoire de Franrt, l. 9.
(3) Bertrand d'Anjtniré, Hiiloire de Bretef**.
16 ABA
peine; (pie la rédemption est un acte de pur amour, que Dieu avait voulu substituer la loi d'amour à celle de la crainte, et que l'homme peut faire le bien sans le renouvellement de la gTâce. De tous côtés des catalogues d'hérésies se dressaient contre lui. Guillaume, abbé de St-Thierry, dénonça aux autorités ecclésiastiques, et particulièrement à St. Bernard, les deux traités de théologie , avec le Sic el non. Alors se leva contre Abailard le gardien vigilant de la foi, le vivant rempart de l'orthodoxie, « pour opposer à « ce cliarme trompeur de la nouveauté la pierre sur « laquelle nous sommes fondés, et l'autorité de nos * traditions, où tous les siècles passés sont renfer- « més, et l'antiquité qui nous réunit à l'origine des « choses (1). » St. Bernard surveillait depuis longtemps d'un regard sévère les écrits du philosophe théologien; plusieurs fois il l'avait averti de corriger ses erreurs, et Abailard, après s'y être engagé, avait plus tard refusé de le faire. Irrité enfin de tant de hardiesse, effrayé surtout de la faveur croissante qu'obtenaient ces doctrines téméraires, parées qu'elles étaient de toutes les séductions de la parole, l'abbé de Clairvaux rompit toute patience et résolut de ramener dans les voies de l'autorité universelle « cet astre « errant qui se glorifiait dans ses routes nouvelles et « écartées (2). » En 1140, il lança contre Abailard l'accusation solennelle d'hérésie. Un concile se réunit aussitôt a Sens; on vit arriver dans cette ville le roi Louis VII, suivi d'une foule de seigneurs curieux de voir et d'entendre cet homme a qui marchait d'un pied royal dans les sentiers évangéliques (3), « et dont le nom remplissait de bruit la chrétienté. Abailard n'était pas sciemment hérétique : il croyait fermement consolider la foi alors même qu'il en minait les fondements. « Je renonce au titre de philosophe, « écrivait-il à Héloîse, si je dois être en désaccord « avec St. Paul ; je ne veux pas être un Aristote « pour être séparé du Christ. » Plein du sentiment de ses forces et sincèrement convaincu de la grandeur de son entreprise et du mérite catltolique de son œuvre, il se présente avec assurance devant ses juges, et demande le débat contradictoire avec son accusateur, se portant fort de faire éclater son orthodoxie. Mais St. l'ernard n'eut garde d'entrer en lice avec un adversaire si bien exercé dans les escrimes dialectiques; il se borna à soumettre au concile une liste de propositions erronées qu'il avait relevées dans les divers écrits d* Abailard ou dans son enseignement oral. Le philosophe insiste et veut commencer la dispute. Pour toute réponse, l'abbé de Clairvaux le somme de rétracter ses erreurs et de soumettre sa raison à l'autorité. « Il lui dérobe la a grâce de ses lèvres, » s'écrie Bérengcr de Poitiers. Abailard, voyant que sa défense n'est pas libre, refuse de répondre aux questions qui lui sont adressées; il ne rompt le silence que pour en appeler au pape, el quitte aussitôt l'assemblée. Ses erreurs furent unanimement condamnées. — Il se mil en route pour Rome dans l'espoir d'y faire casser la sentence du concile. Mais SI. Bernard « s'empressa de lui fermer les
(I) Bo«M«.-<a, !d.
(5) Berei*|er de Poil 1er»
ABA
« portes de la clémence. • II écrivit à Innocent II : « Celui-là ne doit pas trouver de refuge près du siège « de St -Pierre, qui attaque la foi de St. Pierre. » Il caractérisait ainsi les doctrines du théologien : « Sur la Trinité, c'est Arius ; sur la grâce, c'est Pé- « lage; sur la personne de Jésus-Christ, c'est Nesto- « rius. » Puis il rattachait aux principes du philosophe les entreprises de son disciple Arnauld de Brescia, qui soulevait alors les villes d'Italie dans le dessein de réformer l'Église et de restaurer la république et la liberté antiques. Les admirateurs sincères de St. Bernard pourront regretter que ce grand homme ait mis celte violence dans l'accomplissement de son devoir; mais il est juste de reconnaître que, dans cette lutte, l'intérêt de la religion fut son seul mobile et qu'aucun sentiment personnel ne dirigea sa conduite. La suite des événements fera voir que c'était la doctrine et non pas l'homme qu'il voulait atteindre. — Abailard n'alla pas plus loin que Lyon : il apprit dans cette ville que le pape avait ratifié le jugement du concile, qu'il était en outre excommunié et condamné à une réclusion perpétuelle. A ce coup, ses forces et son courage se brisèrent. Chargé du nom d'hérétique dont il avait horreur, il chercha dans sa détresse un asile à Cluny, où l'abbé, Pierre le Vénérable, l'accueillit avec bonté. Par ses soins, Abailard se réconcilia avec St. Bernard, et obtint du pape, avec son absolution, l'autorisation de passer dans l'abliaye le reste de ses jours. Il y vécut deux années dans des sentiments de pénitence, d'humilité, de piété , qui firent l'édification de cette communauté. « Ses lectures étaient assidues, sa [trière incessante, « son silence continuel, à moins qu'il ne fût interrogé a |»ar ses frères ou que les conférences du couvent sur « les clioses divines ne le forçassent de parler. Il s'ap- « prochaitdcs sacrements aussi souvent qu'il lut était « possible; son esprit, sa bouche, sa conduite, médi- « taient,enseignaient des choses toujours divines, tou- « jours philosophiques, toujours savantes (1 ). » Mais le travail, le chagrin , les austérités minaient sans relâche sa santé; il s'affaiblissait visiblement. Pierre, alarmé, l'envoya au prieuré de St-Marcel, sur les bords de la Saône, espérant que la beauté de ce climat ralentirait les progrès du mal. Ses forces s'étant en effet ranimées un moment, il revint aussitôt à ses études, ne laissant passer aucun instant sans prier, lire, écrire ou dicter. Enfin l'âme acheva de détruire le corps, et la mort le trouva, non endormi, mais veillant et préparé, le 2 avril 1142. Il avait 63 ans. Pierre le Vénérable, fidèle exécuteur de ses dernières volontés, envoya ses restes au I'araclet, où ils furent enterrés par les pieux et tendres soins d'Héloïse. — On lit dans la chronique du clianoine de St- Martin de Tours : « Héloîse, à sa dernière heure, « ordonna que son corps fût déposé, après sa mort, « dans le tombeau de son époux. Sa volonté fut exé- « cutéc. Mais quand elle fut portée dans le tombeau, « et que le cercueil fut ouvert , Abailard , qui « était mort longues années auparavant, étendit les « bras vers elle pour la recevoir, et les referma dans
1) Le (ire de Vit rre le Vene raWe , Héloîse.
ABA
■ cet embrasement ; » expression poétique et naïve du prestige qu'exerçait encore sur les imaginations le souvenir de cet amour merveilleux dont la puissance ranimait la cendre refroidie d'un tombeau fermé depuis plus de vingt ans. — Pierre Abailard fut le véritable fondateur de la philosophie scoUslique et le plus beau génie du 12* siècle. C'est à tort qu'on l'a présenté comme un artisan de paroles vides et sonores, comme un disputent1 sans conviction , soutenant le pour et le contre, sans autre but que de faire briller son esprit. Non , le philosophe qui suivit sans dévier la voie périlleuse qu'il s'était tracée lui-même , qui puisa dans une conscience ferme la force de braver d'incessantes persécutions, et qui souffrit toute sa vie par dévouement à ses principes, n'a pas joué le | rôle des sophistes grecs. Ce que nous connaissons de i sou caractère et de ses écrits nous autorise à affirmer qu'il pratiqua la contradiction comme un devoir, et ne céda qu'au désir d éclairer ses semblables. Enrôlé sous la bannière d'Aristote , il se montra fidèle à cette belle devise du disciple de Platon : Amiens SocraUt , amicut Plalo , magis arnica rerilus. Qu'Abailard ait sacrifié quelquefois, surtout dans sa jeunesse, au goût de son siècle pour les disputes frivoles et vaines , pour les finesses et les subtilités de la logique, c'est ce que personne ne saurait nier ; mais il est juste d'ajouter que l'ensemble de son œuvre porte un caractère sérieux, utile et durable, et qu'il vérifie particulièrement ce mot de Leibnitz, qu'il y a beaucoup d'or dans ce fumier de la scolastigue. \ <■ iT et le 18" siècle ont parlé avec un profond mépris des travaux philosophiques du moyen âge ; notre siècle , qui les connaît mieux , en a entrepris la réhabilitation. Un critique habile et savant, M. Leroux, déduit la scolaslique « l'effort « puissant d'hommes neufo appelés aux travaux de a l'intelligence , et concevant toute chose sous un « autre aspect et dans une autre forme que leurs pré- « décesseurs. » Il dit encore : « bans les éloges « accordés de nos jours à quelques illustres scolas-
■ tiques, il n'y a qu'une tardive réparation d'hon- « neur faite à des noms oubliés pendant plusieurs « siècles. Ce qu'il est permis d'affirmer dès au- « jourd'hui, c'est que jamais l'école philosophique « française n'a été plus grande qu'au moyen âge , « c'est que jamais elle n'a été plus féconde (I).» Voici comment M. Gerbet apprécie le mérite de ces mêmes travaux : « Le génie moderne s'est « préparé lentement dans le gymnase de la seolas- « tique du moyen âge. Si cette première éducation a lui a communiqué une disposition à une sorte « de rigorisme logique qui gène la jouissance et « la liberté des mouvements, il a contracté aussi, « sous cette rude discipline, des habitudes sévères de « raison, un tact admirable pour l'ordonnance et « l'économie des idées, une supériorité de méthode « dont les grandes productions des trois derniers • siècles portent particulièrement l'empreinte (2). »
(I) EncyelofNte noxrelle, art. Scolottiqiu. (S) Cup tmU sur ta controverse cfcWMM,