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qui en résume fidèlement tout l'esprit èt toute la portée. Pour qu'il n'y ait pas de doute à cet égard sur la vraie pensée du mattre, les commentateurs se sont attachés à bien expliquer que le commandement ne suffit pas, même quand il est expressément formulé dans le Véda, pour constituer un devoir; il faut de plus. que l'examen de ce commandement soit fait avec une attention respectueuse, et que l'intelligence donne son acquiescement. C'est par là que la Mlmànsà se rattache à la philosophie * et que le Darsana de Djalmini , bien qu'essentiellement religieux , ne l'est pas exclusivement comme les Brahinanas ou lesOupanishads, qui font à ce titre une partie du Véda lui-même. La première lecture des soûtras de la Mlmànsà est donc consacrée à rechercher sur quels fondements s'appuie le devoir, et quelle en est la juste autorité. Le devoir peut venir du Véda, le prescrivant soit dans ses mantras ou prières, soit dans ses Brahmanas ou préceptes plus larges et moins obligatoires. A côté du texte sàcré, Djalmini fait une part à la tradition et même à l'usage, qu'il accepte comme preuves suffisantes du devoir (pramànas), tout en les circonscrivant l'un et l'autre dans des limites légitimes. Après l'autorité du devoir, le philosophe en étu Jic les diff érences, les parties et l'accomplissement. Ce sont là les objets des trois lectures suivantes. La cinquième traite de l'ordre d'accomplissement, et c'est comme une classification des devoirs selon leur importance plus ou moins grande. Tous les devoirs ne sont pas à mettre sur la même ligne ; et comme on ne peut pas les remplir tous à la fois, il en est que l'on doit subordonner à de plus essentiels. On peut sacrifier les uns en vue des autres. La sixième lecture expose quelles sont les conditions du devoir, et elle analyse tous les détails les plus minutieux de ces conditions sur lesquelles a beaucoup raffiné l'esprit indien. A s'en rapporter aux commentateurs, ces six premières lectures contiennent les injonctions positives dont il n'est pas permis de s'écarter. Les six dernières renferment des préceptes moins directs quoique fort utiles encore. La septième lecture traite des caractères généraux île ces préceptes , et la huitième de leurs caractères particuliers. Dans la neuvième, DjaTmini s'occupe d'un sujet plus délicat, à savoir des modifications que selon les circonstances il est permis d'apporter à ces devoirs de second ordre. La dixième lecture signale les exceptions où on peut les enfreindre; c'est une discussion plus délicate encore. Enfin là onzième Et la douzième lecture se posent les deux questions tle savoir dans quelle mesure plusieurs actes de piété accomplis simultanément concourent au résultat unique qu'on se propose, et comment un acte peut avoir des conséquences tout à fait différentes de celles qu'on poursuit. — Telles sont, d'après l'anal \ se de Colebrooke, les matières principales que discute la Mlmànsà de Djalmini. C'est, comme on le voit, tout un code du devoir, qui parfois dans le détail dé-
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génère en une véritable casuistique, 'lotit la subtilité égale au moins la notre, si elle ne la surpasse. Mais à côté de ce grand sujet, il est bon nombre de questions secondaires que Djalmini a touchées, parfois àvec d'assez grands développements, et qui méritent aussi d'attirer l'attention. Commè les règles du devoir ne peuvent être empruntées qu'au livre révélé, soit d'une manière directe, soit indirectement, ort ne saurait apporter trop de soin à l'examen Incessant qu'on doit faire de ce livre. De là dans DjaTmini ces études minutieuses sur la sainteté du Véda, sur sort éternité, et par conséquent son autbrité infaillible et sans bornes. Pat* une conséquence noh moins nécessaire, la Mlmàrtsâ attache là plus haute importance â ce grantl problème dr la parole humaine, dont elle recherche l'origine, qui, suivant elle, n'a rien de conventionnel ; elle insiste avec rion moins de force sur la pureté incorruptible du texte Saint qui doit être conservée avec le scrupule le plus Vigilant, sur le sens divers de quelques mots, sur les dialectes opposés des Arva* et des Mletchas ou barbares, sur l'orthographe, etc. Dans Urt autre ordre d'idées; la Mlmansa s'occupe fort longuement du sacrifice, et le suit avec une minutie plus que dévote dans tontes ses phases et dans toutes ses espèces, depuis les oblatlons les plus simples du lait et du beurre clarifié jusqu'à l'immolation du cheval, Pasvamédhd, et le partage îles victimes. Le nombre des assistants indispensables est spécifié, et il n'èrt faut pas moins de dix-sept pour un sacrifice SOlendel; cinq suffisent pour les cérémonies ordinaires. Chose assez singulière , DjaTmini entre dans de Irès-longs détails sur le Suicide qu'on accomplit en se brûlant. Quand on se sent atteint de maladie, et qu'on veut passer immédiatement de cette vie à la vie éternelle, on peut se donner soi-même la mort par le feU ; et la Mlmànsà consacre cet étrange sacrifice en décrivant toutes les circonstances dont 11 doit être accompagné. Ainsi la religion excuse et recommande présidé cet acte horrible dont Calanus (Kalyana)donna le spectacle à l'armée macédonienne dans les plaines de IVrscpolis. La Mlmànsà est d'accord à c et égard avec les gymnoSophistes que visitait Alexandre, et qui suivirent le héros à son retour vers la Cri-ce. Une autre discussion non moins curieuse dans la Mlmànsà* est celle qui concerne la propriété, dont elle défend les véritables bases contre l'usurpation des rois qui prétendaient se l'attribuer tout entière. DjaTmini se prononce, avec une sagacité qui lui fait honneur, pour le principe supérieur de la propriété individuelle, que l'Asie presque tout entière a méconnu, èt qu'il maintient sans aucune hésitation. On le voit donc : le sujet même de la Mlmànsà de DjaTmini est des plus intéressants, et les développements qu'il y donne ne le sont pas moins. Malheureusement ou ne cônnatt la Mlmànsà que d'une façon très-imparfaite ; et l'Obscurité des sdûtras qui la renferment parait avoir jusqu'à présent rebuté les indianistes. Plu-
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sieurs fols annoncée, cette publication n'a point encore paru, toute précieuse qu'elle serait; et Ton n'a point encore dépassé l'analyse qu'en donnait l'illustre Colebrooke dans un mémoire lu à la Société royale asiatique de Londres, voilà plus de trente ans (4 mars 1826). Il serait bien digne cependant de la science tic nos philologues contemporains d'éclairer ces ténèbres, et de donner une édition de la MImânsâ; ce serait un grand service rendu aux études sanscrites, et en même à l'histoire de la philosophie. La connaisde la Karma-Mlmânsà compléterait de la re la plus heureuse ce que nous ont appris déjà et le code des lois de Manou et celui de Yadjnavalkya sur les mœurs et les croyances morales des Indiens. — Les sources bibliographiques où il faudrait puiser l'élude de la MImânsâ sont les suivantes d'après l'ordre des temps : d'abord la lettre si importante et si curieuse du P. Pons au P. du Halde dans le recueil des Lettres édifiantes, Mémoires de l'Inde, 1. 14, édition de 1781. Cette lettre est datée de Karikal, 23 novembre 1740; et quoique très-concise, elle renferme sur la philosophie sanscrite en général, et sur la MImânsâ en particulier, les premiers renseignements exacts qu'en ait eus l'Europe. Comme cet exposé des I Darsanas précède de près de cent ans celui de | Colebrooke, on a dit avec raison que c'était un honneur pour la France d'avoir pris l'initiative dans ces belles études. Après le P. Pons, il faut aller jusqu'à l'ouvrage de M. Ward, Aperçu de V histoire, de la littérature et de la mythologie des Indiens, 2 vol. in-4°, Sérampore, 1818, 2e édition. M. Ward a exposé les principaux systèmes de la philosophie sanscrite avec des développements assez étendus; et pour la MImânsâ, il a. donné la traduction de plusieurs morceaux propres à la faire comprendre, du moins en partie. Mais ces morceaux sont trop récents et trop peu complets. Le choix de M. Ward aurait pu être plus judicieux; et son travail , tout nouveau qu'il était dans ce domaine, inexploré, ne suffit pas pour inspirer confiance au monde savant. C'est seulement à dater des Mémoires de Colebrooke qu'on a pu se flatter de connaître avec certitude la philosophie sanscrite. Le mémoire qui concerne spécialement la MImânsâ est le troisième des cinq mémoires publiés dans les Transactions de la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, t. 1, p. 439-461. On a reproduit ce mémoire avec les autres dans les iliscellaneous Essays de Colebrooke, 1. 1, p. 295 et suiv. Colebrooke est sans comparaison l'autorité la plus grave et la plus sûre en ces matières, et depuis lui on n'a guère fait que répéter ce qu'il a dit. A la suite des documents spéciaux, on peut lire aussi des analyses de la MImânsâ dans les historiens de la philosophie : Cours de M. Victor Cousin, 1829, leçon 5, p. 117, édition de 1847; l'Histoire de la philosophie de M. Windischmann, 4« partie; l'Histoire de la philosophie de M. Henri Rittcr, 1. 1, p. 71 et
72, et t. 4, p. 289 et 319, traduction française de M. Tissot. Voir aussi dans le scienees philosophiques l'a des) p. 242. B. S. H.
JAKOB (Locis-HENiti de), l'un des principaux philosophes allemands de l'école de Kant, naquit le 26 février 1739 à Wettjn , petite ville du duché de Magdebourg. Son père, pauvre passementier ruiné, alla se fixer à Mersebourg, alors au pouvoir de l'électeur de Saxe. Sa détresse, qui dura longtemps, l'aurait amené à mettre son fiU en apprentissage, si celui-ci n'eut montré un goût très-vif pour l'étude. H le laissa donc aller d'abord à l'école gratuite du chapitre de Mersebourg. De là, le jeune Louis-Henri se rendit au gymnase luthérien de Halle (1773), déjà guidé par une de ces fortes résolutions auxquelles il dut ses succès, et du reste comptant plus sur la Providence ou sur sa propre énergie que sur sa bourse à peu près vide, et sur les secours de son père, las de l'entretenir à ne rien faire. Heureusement il avait un peu de voix, et ces habitudes musicales communes à tous les Allemands : il se mit pour vivre au nombre de ces étudiants choristes qui, dans les villes d'Allemagne, vont chantant et quêtant devant les maisons et les églises. Il lui revenait ainsi de sept à huit ou neuf groschen par semaine, avec lesquels il s'achetait du pain et des livres, formant du reste un contraste parfait avec ses nomades amis, et déployant autant d'ardeur pour l'étude, autant de constance et de régularité, qu'ils trouvaient de charmes, eux, à la vie décousue , vagabonde et licencieuse : un de ses professeurs, Jani (voy. ce nom), remarqua sa bonne conduite, et apporta quelque soulagement à son sort. Ayant ainsi atteint dix-huit ans et la lin de ses études de collège, Jakob , possesseur d'une somme de six thalers , ne balança point à suivre les cours des facultés (1777). Il lui fallait du courage. Un an encore il vécut au jour le jour et d'expédients. Enfin des leçons particulières et une place au séminaire le mirent au-dessus des premiers besoins. On croyait qu'il se vouerait à la carrière pastorale, et la théologie sembla d'abord son élude de prédilection ; mais insensiblement la philologie, l'érudition profonde, balancèrent «les attraits de la théologie , et outre les leçons de Semler et de Nœsselt, ses professeurs de critique biblique et de dogme, il allait entendre celles de Schiitz sur la philosophie et celles de Trapp sur l'histoire de l'éducation , visant à se rendre également apte au professorat et au ministère évangélique, et disposé à s'accommoder d'un poste dans l'une et l'autre carrière. Nœsselt l'honorait de son amitié ; mais c'est Semler qui exerça sur lui la plus grande influence, ou plutôt c'est avec le génie de Semler que le sien sympathisait le mieux : c'est à l'école de celui-ci et sous ses auspices que se développèrent en lui celte indépendance d'esprit, cet amour du vrai, du positif, du précis, cette antipathie pour le
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les solutions hasardeuses qui furent comme le cachet de son enseignement et de ses ouvrages. En 4780 il débuta dans la carrière scolastiquc en remplissant par intérim , neuf mois durant, à l'occasion du départ de Jani pour Eisleben, les fonctionà de corecteur du gymnase luthérien. Quand l'arrivée du recteur Schmiedcr l'affranchit de cette charge (1781), il fut nommé adjoint de la chaire de troisième, puis, en 1782, il obtint le titulariat de sixième, qu'il cumulait avec le poste d'ancien (senior) du séminaire. Désormais à l'abri d'inquiétudes matérielles et à même de se livrer à sa vocation, il se mit avec son ami Roth à travailler avec ardeur sur les philosophes anciens et modernes. En quatre ans, de 1782 à 1783, il lut dans leur langue d'une part, tous les philosophes latins et grecs et quelques-uns de leurs commentateurs; de l'autre, tous les ouvrages philosophiques remarquables écrits en anglais , en français, en italien, en allemand; il les lut la plume à la main, et remplit ses cartons d'une prodigieuse quantité d'analyses, d'extraits ou de réflexions, soit sur les passages, soit sur les sujets qui s'offraient à lui : les histoires de la philosophie, au reste peu nombreuses à cette époque, passèrent aussi sous ses yeux, avec les articles biographiques des philosophes célèbres. Enfin il en arriva aux contemporains. L'étoile de Kant Tenait de se lever sur l'horizon. Jakob fut un des premiers à la saluer de ses acclamations. On ne peut imaginer quel effet produisirent sur lui la Critique de la raison pure récemment sortie des presses de RigB^JSl), les Prolégomênet de métaphysique et la Buie a"une métaphysique de la morale qui l'avaient suivie (1783). Plein d'enthousiasme pour le miraculeux professeur de Kœnigsberg, il crut avoir enfin trouvé ce que depuis longtemps il avait en vain cherché, du certain , de l'inattaquable. Kant rayait beaucoup dans les solutions et les prétentions de la métaphysique ancienne, mais il ne rayait que des erreurs ; il renvoyait les chimères au néant, il n'anéantissait point le vrai : il enrichissait la métaphysique en lui faisant rejeter des richesses imaginaires, il affermissait le champ de la science en le rétrécissant. Ce qu'il laissait debout défiait le doute, au moins selon Jakob. En effet, pour un esprit de la trempe du sien, méthodique, scrutateur et positif, mais peu flexible et peu apte aux synthèses , le criticisme satisfaisait à tout. Il ne fallait au système, pour réunir l'approbation universelle, qu'un peu plus d'élégance, un peu plus d'art d'exposition. L'aridité, l'obscurité de Kant, rebutaient le vulgaire des lecteurs. Sûr d'esquiver ces défauts en écrivant comme en s'exprimant de vive voix, Jakob • résolut dès lors de se faire le vulgarisateur de la philosophie nouvelle. Son premier soin fut de prendre le grade de maitre ès philosophie (mai 1783) ; puis il commença des lectures qui d'abord roulèrent alternativement sur la philologie et la philosophie , mais où bientôt il s'occupa exclusi-
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vement de la dernière de ces deux sciences. Le nombre des auditeurs qui se pressaient autour de lui dépassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors en Allemagne. La précision, la netteté, la méthode qu'il apportait dans l'exposé des principes et qui les rendaient aisés à saisir, étaient pour, plus de moitié dans ce succès, et nul doute qu'à Jakob ne revienne l'honneur d'avoir popularisé la doctrine de Kant à Halle. Le professeur de philosophie à la faculté, J.-Aug. Eberbardt, en fut malade de désespoir: il détestait le kantisme, et jusqu'à cette époque il avait joui de quelque re- ► nom : l'éclat avec lequel débutait son jeune rival" blessait sa vanité ; le succès du criticisme révoltait ses convictions. Il fallut pourtant qu'il bût le calice jusqu'à la lie : chaque jour lui ravissait des auditeurs, et non contents de déserter sa salle, les traîtres passaient à l'ennemi ; ils allaient étudier Kant et applaudir son interprète. Chaque jour aussi Jakob agrandissait le cercle étroit d'abord de ses lectures, et, de la logique, son premier objet, il passa aux éléments de la métaphysique , à la psychologie empirique, à la morale, au droit naturel, trouvant toujours moyen de rattacher ces sciences aux principes féconds posés par Kant, et dont au reste cet illustre penseur avait lui-même fait application à la métaphysique et à la morale. Au bout de deux ans l'université de Halle l'admit, mais sans titulariat, à la chaire de philosophie de la faculté, qu'il cumula bientôt avec sa place de prédicateur à la maison de correction de Halle. Loin de se ralentir après ce premier pas, il redoubla d'activité : penseur profond, parleur habile, il trouvait sans cesse des points de vue, des arguments, des rapports nouveaux ; la doctrine dans sa bouche devenait plus attrayante, plus irrésistible ; élégant et rapide écrivain, il la répandait au delà des limites de l'université. Ses résumés et ses manuels de logique et métaphysique, de psychologie, de morale, de droit naturel, étaient adoptés dans les universités et dans les collèges, même par des administrations catholiques, et avaient les honneurs de la réimpression et de la contrefaçon. L'Académie de Leyde le couronnait (1789), celle de Harlem lui décernait un accessit (1791). Sa Doctrine philosophique du droit (1793), mise au jour avant l'ouvrage de Kant sur le même sujet, avait prouvé qu'il était capable d'ouvrir le premier le champ d'une science et d'en parcourir toute l'étendue. Son grand ouvrage de la Religion universelle , bientôt suivi des Principes de la sagesse et de la vie humaine (1802), mit le sceau à sa réputation. Au milieu de ces succès il avait enfin été nommé en titre à la chaire de philosophie de Halle, après avoir refusé celle de Giessen (1791). Cependant le système auquel Jakob s'était voué avec tant de zèle était déjà dépassé. Comme toutes les impulsions puissantes, l'apparition de la Critique de la raison pure avait été le signal d'un immense essor dans tout le monde intellectuel,
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el, comme après toutesjes révolutions qui donnent le branle aux masses, il s'était bientôt posé deux partis, le mouvement et la résistance. Tandis que quelques intelligenccss'attachant rigoureusement, ou peu s'en faut, à la lettre de Kant, juraient toujours par ce philosophe, regardaient ses livres comme Une bible, ses formules comme sacramentelles , et ne voulaient ni plus ni moins que lui ; d'autres plus hardies ou inoins faciles à contenter restaient en deçà ou s'aventuraient au delà , gravitant vers le scepticisme ou aspirant au scepticisme ; quelques-unes même s'élançaient dans les
•vagues régions du mysticisme ou tendaient à Lsonnalilés et de sarcasmes , le plus souvent dar-
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en éveil et en goût. La rédaction ne fut pas non
plus à l'abri de reproches: la partialité, l'acrimonie, prenaient souvent la place de la justice et de l'urbanité , que les savants ne devraient jamais bannir de leur polémique : de part et d'autre, l'irritation s'en mêla : à l'argumentation tranchante, étroite et roide des kantistes, les amis des Visbek, des Schelliog, répondirent par des épigrammes plutôt grossières que spirituelles: les Heurts surtout, quoique rédigées tous les auspices de deux grands hommes , Schiller et Cœlhe, se signalèrent dans cet échange de per-
réabsorber toutes les antinomies dans un syncré tisme qui n'est pas loin du panthéisme. Jakob était des premiers. Il avait eu faim el soif de certitude, longtemps sa barque avait été à la dérive, joutt des vents et des systèmes ; entin il avait jeté l'ancre dans les eaux profondes de Kant : il voulait rester en place. Il s'indignait qu'on prétendit ramener la philosophie sur le sable mouvant. Mais quelle force au inonde eut comprimé ce ressort des intelligences si vigoureusement tendu par Kant ? C'est comme si l'on eût , après le triomphe de Luther, demandé que le protestantisme ne contint jamais deux nuauces dans son sein. Déjà Reynold et tieck avaient, chacun à sa façon, modifié le criticisme qu'ils prétendaient laisser intact dans son essence ; Fichle transformait le subjectif de Kant en moi, et l'objectif en non-moi, et, tirant le second du premier, nonseulement établissait un idéalisme à. la place de la phénoménalité, mais dans son idéalisme ne mettait en relief qu'une des faces de sa substance ; Schelling préludait à l'idéalisme transcendental, à la doctrine de l'absolu en publiant ses Idéts sur une philosophie de la nature (17'Jj), en élaborant son Ame du monde, dont il émettait déjà de vive voix les propositions fondamentales. Les deux derniers surtout voyaient déjà se grouper autour d'eux nombre de disciples : ils avaient leurs chaires et leurs journaux; ils élevaient le ton en maîtres, el, opposés entre eux sur des points fondamentaux , n en étaient pas moins unis contre les fidèles adeptes de Kant , traitant leurs principes comme une doctrine surannée, et eux comme des partisans de vieilles idées. Le criticisme, débordé par ces nouveaux venus, ne pouvait pourtant se laisser évincer sans défense : les kantistes purs se déterminèrent à fonder un journal pour guerroyer contre leurs adversaires : Jakob en fut le rédacteur en chef. «Mais l'entreprise ne tarda point à devenir ouéreusc. Jakob d'abord s'élait chargé des frais (1793); le libraire Kleefeld se substitua ensuite à lui pendant deux ans (1790 et 1797), el le mode de publication changea en même temps (aux numéros hebdomadaires d'une demi-feuille û>4° furent substitués des cahiers trimestriels). Ni l'un ni l'autre mode n'étaient ce qu'il fallait pour empêcher l'oubli et la fatigue, pour tenir les esprits
dés sur Jakob, bien qu'ordinairement le» arlkUs qui mettaient ses antagonistes en fureur, notamment les analyses des ouvrages d'Ilb, de Util, de Fichle, de Visbek, fussent de ses collaborateurs et non de lui. Il n'en avait pas moins un peu de tort de laisser les collaborateurs prendre un ton trop haut et trop acerbe : les purs kantistes d'ailleurs avaient mauvaise grâce de vouloir immobiliser la science, et, quand l'élan était donné, de l'enchaîner parce qu'ils ne pouvaient le suivre. Leur cause eùt-elle été la bonne, elle n'eût pas été la plus populaire ; il eût fallu pour en balancer l'impopularité un génie transcendant. Mais c'est aux hommes du mouvement qu'appartenait alors le génie, et non à ceux de la résistance. Après trois ans de guerre, Jakob fut donc harassé de la lutte, et, désespérant du criticisme , un peu chagrin de le voir déserté du public qui courait aux novateurs, ne voulant ni soutenir ni abandonner l'édifice qui tombait, de la philosophie pure, il se réfugia dans les applications de la philosophie , se réservant de les subordonner autant que possible aux principes très-légèrement modiliés du maître, el non a ceux des écoles récenlcs. C'est en 17u8 que commence cette seconde période de sa vie scientifique. Il n'arrivait point sans préparation a ces nouvelle» éludes : depuis longtemps îles écrits sur la législation , l'économie politique , les finances et la science administrative, avaient été au nombre de ses éludes favorites , et souvent, à la mite de ses méditations sur la inorale et la métaphysique de la morale, il arrivait au droit, à sa loi t il avail même, nous l'avons dit, entamé ce sujet avant Kant. Lors donc qu'en 1B00 il commença des lectures pubtiques sur l'économie sociale, il vit les élèves atlluer de rechef a son cours, et avec les élèves des hommes du monde , un véritable public. L'année suivante (1801) il fut élu prorecleur de l'université, et, par une exception sans exemple jusque-là, il fut prorogé dans ce poste jusqu'en 1804. Déjà il avait employé sou activité administrative soit comme membre du sénat académique, soil en s'occupant des finances de la faculté de philosophie. Son prorectoral de trois ans fut signalé par deux grands évéuemeuts. L'université de Halle était fort pauvre et fort gênée : sur
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arec les fonds provenant de la saisie des biens des jésuites de la Prusse polonaise, une augmentation de huit mille florins par an que des augmentations graduelles portèrent à quinze mille. Le règlement de l'université offrait beaucoup de défauts : Jakob, sur l'invitation du cabinet, en élabora un autre qui satisfaisait aux conditions voulues, et qui, bientôt soumis au ministre Massow, fut sanctionné par l'approbation royale. Il s'appliqua aussi a faire cesser en fait beaucoup d'abus que la jeunesse des académies regardait comme des privilèges. Une discipline stricte réprima les désordres auxquels plusieurs se livraient; • plus d'élèves qui vinssent perdre leur temps et l'argent de leurs parents, sans mettre les pieds dans les salles de la faculté : surtout il ne voulut plus entendre parler de dettes d'étudiants. Ces mesures, pour lesquelles il fallut de la fermeté et du courage, excitèrent des mécontentements. A la longue, la majorité des élèves lui rendit plus de justice, et sut bien remarquer que, dans les occasions où les étudiants étaient lésés et avaient raison, il prenait leur défense avec vigueur et dignité,' sans reculer d'un pas; mais l'impression première était ineffaçable. On l'estimait et le redoutait, on ne l'aimait pas. Jakob était redevenu simple professeur, quand la guerre avec la France éclata en 1806. La bataille d'Iéna ouvrit les portes de Halle. Plus heureuse que le reste de la ville, la maison de Jakob échappa au pillage et à la dévastation; le général Dupont y logeait : mais le court séjour de ce prolecteur lui coûta en un clin d'œil toutes ses provisions et cinq cents lhalers. Pour comble de maux, l'université de Halle avait déplu à Napoléon : en vain Berlhicr s'était porté garant des bonnes intentions de l'empereur. L'altier conquérant parut en personne à Halle le 19 octobre; et ses brèves exclamations, ses questions, durent faire pressentir à la députation de l'université un sinistre dénoùmcnt. « Ah ! la « théologie est votre meilleure faculté ! la théo- « logie sait se faire prévaloir partout. » — Puis : « Votre université est belliqueuse ! vos étudiants « ont voulu former un régiment de lu h isards. » Et enfin, comme pour passer l'éponge sur tout ce «pie la ville avait souffert à l'entrée des Français : « C'est fait ! » digne pendant du mot qu'il avait prononcé à léna : « C'est la guerre ! » Jakob était de la députation, et jugea bien que ces monosyllabes, ces coups de boutoir, étaient des indices plus sûrs de la pensée de Napoléon , que la grâce avec laquelle il prit leur pétition, et promit d'y répondre. L'n effet, la réponse fut ordre à l'uni- • versité de se regarder comme dissoute, et aux étudiants de quitter Halle sous vingt-quatre heures. Le sénat académique fit un inutile effort pour fléchir Napoléon : il en fut pour cent louis donnés au commandant de la ville, afin d'obtenir un sursis. Berlhicr répondit bientôt par celle note laconique : « Sa Majesté n'entend pas que * l'université se rétablisse. »» Elle se rétablit ce-
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pendant, mais sous Jérôme, et après l'organisation du royaume de Weslphalie. Jakob n'eût point voulu alors y occuper un emploi. Les professeurs s'étaient éloignés la plupart. Il suivit leur exemple, et après avoir fait faire, par ScfafltX et Nicmeyer, des démarches pour une des chaires académiques de Berlin , il accepta celle d'économie politique que lui offrit l'université russe de Kharkow (1807), et qu'il avait dédaignée deux ans plus tôt. Bien que ses appointements fussent satisfaisants (dix mille roubles), et qu'il pût se promettre du loisir dans ce poste, il ne s'y rendit que comme à une terre d'exil. La nécessité de faire son cours en latin, puisqu'il ne savait pas le russe et que ses auditeurs ne savaient pas l'allemand; l'inimaginable ignorance de la population russe, le spectacle d'une société de dominateurs et de serfs aussi vicieux les uns que les autres, l'esprit mesquin et tracassier de presque tous ses collègues, qui le jalousaient parce que le comte Potoçki , curateur de l'université, lui marquait plus d'égards qu'a la plupart des professeurs, enfin le mépris et les préjugés qu'affectent les Busses du commun pour les Allemands, dont le nom chez eux est une injure, lui rendaient le séjour de Kharkow pénible. Il arriva même qu'il se prit de querelle avec le comte Potoçki, à l'occasion de son ami Both qu'il souhaitait avoir pour collègue à Kharkow, et en raison des lenteurs du comte à remplir les formalités nécessaires. Aux avis de Jakob qui s'évertuait à le stimuler, il répondit qu'il n'avait que faire d'un vice-curateur, et qu'un professeur, que toute une université même pouvaient en Bussic être brisés d'un souffle : Jakob répliqua en offrant sa démission. Cette fermeté calma les transports du grand seigneur, et l'harmonie renaquit. Cependant Jakob était toujours mécontent de se sentir au fond d'un désert, de faire en vain retentir sa voix parmi des Cosaques, de ne plus participer au mouvement intellectuel, de l'ignorer en quelque sorte, éloigné qu'il* était du foyer et du centre des lumières. Il tâchait de se distraire en apprenant le russe, qu'au bout de peu de temps il posséda au point de causer en cette langue, en revoyant la nouvelle édition de ses Principes d'économie nationale, en publiant ses Principes de législation pénale, enfin en rédigeant I l'usage des gymnases russes des manuels de logique, de morale, de métaphysique, de grammaire générale, d'esthétique, de droit naturel et d'économie politique. L'éducation en Russie est ambitieuse et encyclopédique : on veut, on eroit possible, que les élèves d'écoles secondaires aient des notions de toutes les sciences. Mais les professeurs et les livres à l'aide (lesquels pouvait se réaliser le programme étaient rares. Jakob voulut au moins combler la seconde lacune, et, à cet effet, il présenta au ministre de l'instruction publique un plan, faisant sentir qu'il fallait en même temps des manuels à l'usage des élèves et des commentaires à l'usage des maîtres,
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et offrant de se charger des uns et des autres. On l'approuva, et il reçut ordre de se mettre immédiatement à l'ouvrage (1808) : on lui expédia même de St-Pétersbourg un Russe, Ourpenski, lequel aurait pour fonction de traduire en russe, à mesure qu'il écrirait en allemand. Telle fut la rapidité avec laquelle il y procéda, qu'en moins de trois ans et au milieu des travaux de sa chaire, de l'étude du russe, et d'autres occupations encore , il acheva les sept manuels et trois des sept commentaires. 11 trouvait encore moyen pendant ce temps de remplir les fonctions d'inspecteur des écoles de la couronne, et celles de membre du comité des écoles. En 1808, lorsque les assignations de la banque impériale tombèrent tout à coup, il jeta rapidement ses réflexions dans une brochure que peu de personnes pouvaient comprendre, et que Potoçki ne lui conseillait point d'imprimer, répétant : « Nos financiers sont des « imbéciles, ils n'y entendront rien, vous en serez « pour vos frais. » Jakob alors fit parvenir directement, par son ami Wiirst, son opuscule à l'empereur Alexandre, qui le communiqua au ministre de l'instruction publique , Speranski. Ce dernier en fit un rapport favorable. à l'empereur; et au mois de septembre 1809 une estafette vint trouver Jakob à Nouveau-Tcherkask, dont il inspectait les écoles avec son ami Stoikovitch, et lui donna l'ordre de se rendre sans délai à St-Pétersbourg. Speranski le reçut très-bien, lui fit diverses questions, et fut émerveillé de ses réponses. Jakob, s'il faut l'en croire sur ce point , devina à peu de chose près la somme d'assignations mise en circulation par la banque, comme s'il eût eu les procès-verbaux de cette administration : cette somme montait à plus de quatre cent cinquante millions. Dès lors il fut très-bien dans l'esprit de Speranski, et Alexandre, sur sa recommandation, lui confia plusieurs travaux importants. Bientôt il fut nommé membre du comité de finances, destiné à relever le crédit : deux autres membres y siégeaient avec lui, Wiirst et Balougianski (1809). Trois semaines après, il rédigea le Mémoire en réponse aux questions de Speranski, mémoire où, après avoir tracé le tableau des fautes commises par la précédente administration, il exposait les principes généraux d'après lesquels le comité opérerait, pour rehausser graduellement les valeurs décréditées et régulariser le système monétaire de la Russie. Pour les détails, il les remettait au temps où le ministre aurait fourni au comité de plus amples documents. Alexandre témoigna sa satisfaction à l'auteur, en le nommant chevalier de Ste-Anne, et en joignant au don d'une bague en brillants l'assurance d'une place dans la commission législative et d'un emploi au ministère des finances. Sur cet espoir, Jakob manda sa famille de Kharkow à St-Pétersbourg. Les promesses de l'empereur ne tardèrent point à se réaliser; mais auparavant il eut le chagrin de voir, par suite d'une révolution ministérielle qui porta
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Gouricv aux finances, avorter le système qu'U regardait comme le meilleur, et qn'appuyait Speranski. Des deux systèmes en présence, celui de Speranski et celui de Gouriev, en apparence c'est bien le premier qui fut adopté; mais c'est Gouriev qui eut mission de le mettre en pratique, et l'on ne s'étonne pas qu'il s'y soit pris de manière à l'empêcher de produire des résultats. Jakob regardait cet échec comme personnel : dégoûté des cabales et de l'hypocrisie de la cour, il songeait à se rendre à Vilna, où l'université lui offrait une de ses chaires académiques; Speranski le retint. Ce dernier était le chef de la commission législative nouvellement instituée pour donner des codes aux Russes et divisée en cinq sections. Il fit nommer Jakob chef de la section criminelle. Les travaux d'abord marchèrent à merveille. Speranski donnait carte blanche au philosophe, qui , familiarisé d'avance avec les principes généraux du droit et avec les législations spéciales de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Italie, nous ne disons pas de la France, car il professait pour les codes napoléoniens un dédain exagéré, n'avait qu'à passer en revue les lois criminelles de la Russie et les ouvrages écrits pour les développer et les éciaircir. Jakob, après ces études premières, dressa comme base du travail définitif trois traités en forme de grands tableaux, présentant : le premier les principes de droit d'après lesquels il jugerait les délits et graduerait les châtiments, le second les crimes qui emporteraient la mort, le troisième les autres crimes avec les peines correspondantes ; puis, approuvé complètement par l'ex-ministrc , il rédigea en deux ans un code dont la mansuétude n'excluait point la sévérité, et qui décelait, avec les méditations du savant, l'expérience de l'homme d'Etat, mais qui froissait trop les habitudes et les préjugés russes. C'était la faute de Speranski, dont l'esprit élevé méprisait les ménagements. Malheureusement pour Jakob, Speranski ne put défendre ses idées jusqu'au bout. L'aristocratie russe le haïssait, la plèbe et la classe moyenne ne l'aimaient pas; on le regardait comme le représentant des idées étrangères , et les idées étrangères étaient considérées comme la cause de la dépréciation du papier, de la géne du commerce, de la famine, de la guerre qu'on allait avoir avec Napoléon. Le pauvre Speranski ne put tenir contre celte explosion de la nationalité russe, qu'il fallait bien contenter au moment d'une lutte qu'on voulait rendre nationale (1811). Relégué à Nijni-Xovgorod , il ne recouvra la faveur d'Alexandre qu'en 1816. Pour Jakob, on le traitait mieux, mais on eût aussi voulu l'éloigner. On lui proposa la direction supérieure des douanes de Radzivilov : c'était une de ces places où cinq ans suffisent pour faire fortune pour peu qu'on sache fermer les yeux , mais où , si l'on n'a pas cette complaisance, on court risque d'apoplexie ou de mort subite. A son refus, on se rabattit sur une chaire
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au couvent de St-Alexandre-Nevski ; ce n'était point une chaire d'enseignement supérieur, il la rejeta. Il resta donc dans la capitale comme chef de la section criminelle. Mais évidemment ses travaux précédents étaient frappés de nullité : son plan de code était le contre-pied de l'esprit russe, et cet esprit, depuis la guerre de France, était devenu plus superstitieux et plus étroit que jamais : on voyait dans Napoléon le fléau de Dieu levé contre les péchés de la Russie, et le retour à l'ancienne simplicité, à l'ancienne foi, pouvait seul désarmer le courroux de Dieu. Les grands étaient aussi engoués de ces idées que le peuple. On conçoit que ce n'est point à de telles dispositions que devaient plaire les principes de Beccaria et de Fcuerbach. Novosilzow se saisit du ministère : la commission de législation eut pour chef le prince Lapoukin : un favori du prince fut chargé de recevoir les projets des chefs de section et s'empara bientôt de tout le travail : le bouleversement du personnel facilita cet accaparement d'attributions. Bientôt pourtant il fléchit sous un faix que personne n'eût pu porter, et pour le criminel au moins il appela Jakob à l'aide, lui prodiguant les flatteries et les promesses. Sans trop le croire Jakob se mit à l'œuvre : il fut stipulé qu'il refondrait son plan de code , l'harmoniserait avec les lois et coutumes russes, et que, après l'avoir soumis à la révision du favori, il aurait encore droit d'examiner les changements faits à son travail avant qu'il fût question d'en soumettre l'ensemble au conseil impérial. Mais l'expéditif moscovite trouvait celle marche bien longue; le plus souvent donc il négligea de renvoyer à Jakob les passages qu'il amendait, intercalait ou défigurait par des suppressions ; et soumettant au jour le jour, et chapitre par chapitre, le recueil législatif au conseil impérial, il rendait toute modification ultérieure impraticable. Le code, ainsi bâclé, ne pouvait manquer d'offrir des fautes et des lacunes. Jakob perdit l'envie et le courage de s'en mêler, et n'y travailla plus que matériellement, sans illusion et sans espoir de faire le bien ou de s'illustrer. En 1816, la commission fut réorganisée; ainsi que Wiirst et Balougianski, Jakob perdit le titre de chef de section, sous prétexte qu'il avait trop d'occupation au ministère des finances pour remplir ses fonctions a la commission ; mais il fut nommé directeur de la rédaction des lois criminelles. Las depuis longtemps de cette fausse position , las d'être inutile et inférieur , Jakob résolut de dire adieu à la Russie et de revoir sa patrie, délivrée enfin du sabre de Napoléon. U notifia sa détermination au ministre dans le moment où quelques articles qu'il venait de publier contre la prohibition des importations en Russie causaient la plus grande sensation contre les fauteurs même de ce système, admis depuis 1811 par le cabinet russe et prorogé d'année en année, non sans discussion. Le ministre témoigna son regret et tenta de le
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retenir par de belles propositions : rien ne put ébranler Jakob, pas même la perspective du poste brillant de consul général de Russie dans la Prusse polonaise, ce qui pourtant l'eût rapproché de sa ville natale et replacé au milieu des Allemands. La preuve que ces regrets étaient sincères, c'est que l'empereur, en lui accordant son congé dans les termes les plus honorables, lui conféra la noblesse héréditaire, le rang de conseiller et une pension annuelle. Jakob revint à Halle, où sa chaire l'attendait, £t où il reprit la vie paisible et uniforme du savant. Ses lectures à cette époque finale de sa vie ne roulèrent que sur les sciences administratives et politiques. Il ne retrouva point l'affluence et les succès de 1783 : la voix du vieillard ne fit plus écho, et puis on était bien familiarisé en Allemagne avec les objets du nouveau cours. La solidité, l'ordre, la précision s'y retrouvaient toujours, mais la nouveauté, l'éclat, la vie n'y étaient plus. D'ailleurs la jeunesse se souvenait du rigide prorecteur de 1801. Elle ne s'en souvint pas seule. Les troubles de la Teutonia, en 1817, lui firent décerner par le ministère prussien le titre de commissaire royal pour la répression des perturbateurs, et peu après il échangea ce titre contre le prorectorat. Sa vigilance, l'autorité de son caractère ^amenèrent bientôt le bon ordre. C'est encore à lui que recourut le gouvernement en 182 i, lorsque les menées de la Burschenschaft devinrent voisines du complot et de la révolte : par un ordre royal du cabinet, Jakob reçut alors pour trois ans la dignité de corecleur. Il eut d'abord à vaincre de grands obstacles, mais tous ensuite s'aplanirent devant son sang-froid, sa justice et sa prudence. Frédéric-Guillaume III récompensa ses services par la décoration de l'Aigle-rouge, et eu reconnaissant sa noblesse. Rentré dans la vie privée, il s'occupait par ordre du roi d'un nouveau statut pour l'université de Halle, lorsqu'une crise nerveuse l'enleva le 22 juillet 1827, à Lauchstaedt , où il s'était rendu pour prendre les eaux. — On a vu ce qu'était Jakob comme homme et comme penseur : le caractère reflétait le génie, et le génie le caractère : rectitude dans les idées et droiture dans la conduite , ténacité dans les systèmes et constance dans les décisions prises, clarté dans l'exposition scientifique et franchise dans les relations de la vie, intrépidité à déduire les conséquences des principes et intrépidité à comprimer les aberrations de la jeunesse ; il offre un type où tout est en rapport et tout en relief, comme la médaille qui sort du balancier. Du reste peu d'originalité, point de flexibilité, mais de l'aptitude à tout comprendre, à tout soumettre à la forme, à résumer et commenter tout. Comme professeur et comme écrivain, il a rendu des services éminents : ses précis et manuels, ses traductions, ses ouvrages de recherches, ont tous été utiles et peuvent l'être encore; tous brillent par des qualités qui leur sont propres. Comme
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jurisconsulte, il s'écarte un peu de Kant, et tire une ligne «le démarcation moin» profonde que lui entre la légalité et la moralité. Comme criminaliste, il appartient à l'école de Feuerbach ; et, quel que soit le jugement que l'on porte sur l'apropos du code dont il voulait gratifier la Russie, on ne peut méconnaître que pour l'appréciation des délits ou crimes, de même que pour l'application des peines, il n'offre beaucoup de traits curieux. Comme économiste, il fut un des premiers à distinguer l'économie sociale d'avec l'économie politique : ses principes sont sains et larges \ en général il improuve les systèmes restrictifs : il a traité de main de maître les questions de papier-monnaie, non pour la Russie seule , mais pour la Prusse, ou plutôt pour tous les pays : à côté de chaque idée théorique, il avait un événement, un fait a mettre en avant, joignant ainsi à la démonstration la preuve empirique et convaincante du mouvement par la marche. Knfln il a porté ses regards sur la science administrative et sur la police, déduisant le gouvernement et ses rouages des principes philosophiques, jugeant ce qui est et souvent l'approuvant, souvent aussi le blâmant et disant ce qu'il faut mettre à la place, homme d'expérience dans la priori, homme de pensée dans l'empirisme et dans l'histoire. Voici la liste de ses ouvrages : 1° Prolégomènes de philosophie pratique, Halle, 1787, in-8»; 8° Fondements de la logique universelle et éléments critiques de métaphysique universelle, Halle, 1788, in-89 ; 2* édition totalement refondue, 1791 ; 3", augmentée, 1793; 4«, refondue et augmentée, 1800 : contrefaçon à Francfort-sur-Ie- Mein, 1794, in-8» ; 3n Fondements de la psychologie expérimentale, Halle, 1791, in-8*; 2' édition totalement refondue, 1795; 3», augmentée, 1800; 4*, augmentée, 1810; 4° Morale philosophique. Hallç, 1794, in-8». Ce traité se compose de trois parties : 1. la critique de la raison pure ; 2. la morale générale, ou démonstration de l'existence du devoir ; 3. la morale spéciale subdivisée en deux sections , le mode d'action de la liberté , les obligations et vertus spéciales. 5° Doctrine philosophique du droit, Halle, 1793, in-8°; 2* édition, 1801. C'est un des ouvrages les plus profonds de Jakob et un de ceux où il y a le plus de vues à lui (voy. plus haut). H en donna l'année suivante un abrégé à l'usage des élèves qui suivraient son cours; cet abrégé a pour titre : Extrait du droit naturel du professeur Jakob, Halle, 1790, in-8» ; 0° 1. La religion unirersetle. Halle, 1797, gr. in-8° (dont plus de trois mille exemplaires s'enlevèrent dans le cours d'une année) ; 2. Les principes de la sagesse et les régies de la vie humaine, ibid., 1800, in-8». Les deux ouvrages réunis se vendirent ensuite sous le titre de Philosophie pratique, ibid., 1800 et 1801 (le deuxième volume, celui de la religion universelle, était vraiment une réimpression). 7° Principes d'économie nationale, ou Théorie de la richesse nationale, Halle et Leipsick, 1803, in-8»;
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J* édition, Kharkow. Halle, Leipsick, 1809, in-8»; 3», trèft-augmentée et corrigée, 1823, 2 vol. gr. in-8»; contrefaçon, Vienne, 1814, in-8*; 8» Principes des lois et des institutions de police, Halle et Leipsick, 1809, in-8»; 9° Introduction à l'étude des sciences administratives. Halle, 1819, in-8»; 10" Théorie et pratique des finances, ou les principes de ta science financière éclaircis par des exemples tirés de t histoire moderne, Halle, 1821, 2 vol. in-8» (contrefaçon à Reutlingen, 1821, in-8«). Cet ouvrage est un chef-d'œuvre : l'idée en est heureuse, l'exécution en est parfaite ; la lecture en est commode et instructive. Les faits démontrent les principes, les principes rehaussent et font comprendre les faits. 11° Les sept petits manuels: Principes de logique et métaphysique, de psychologie empirique, de grammaire générale, de morale, d'économie politique, d'esthétique, de droit naturel; et les Éclaircissements et commentaires sur Us trois premiers (la Psychologie et la Grammaire général* seules, et leurs éclaircissements nous sont tombés entre les mains; le tout en allemand, Riga, 1814, in-8* les 4 vol.). On a vu plus haut que tous ces manuels devaient servir à l'éducation des jeune» Musses des collèges : après la chute de Speranski, le gouvernement revînt sur cette décision, l'amiral Chichkov ayant déclaré que ces opuscules étaient en désaccord avec le christianisme, et surtout avec la doctrine de l'Église grecque. 12° Projet de code criminel pour l'empire russe. Halle, 1818, ln-8*. Cet ouvrage est accompagné de remarques sur les lois criminelles actuellement en vigueur en Russie, et de critiques sur le code criminel publié à St-Pétersbourg et que la commission législative sous Lapoukin se préparait i substituer au sien. Ce dernier fut publié en allemand, à Halle la même année, par le fils de Jakob. 13° Esquisse d'une encyclopédie des sciences et des arts, Halle, 1800, In-8*; 14*» Exanten des Heures du matin de Mendelssokn , ou Discussion de toutes les preuves spéculatives de t existence de Dieu (avec une préface de Kant), Leipsick, 1788, in-8°; 13° L' Anti-Machiavel, ou des Bornes de tobéissanee civile (a l'occasion de deux articles du Journal mensuel de Berlin, septembre et décembre 1793, par Kant et par Gentz), Halle, 1794, in-8";2« édition, 1798 ; |alM était anonyme; 16° Des traductions : 1. de l'Histoire des apôtres, Halle, 1779, in-8* ; 2. des traités de Hume Sur la nature humaine. Halle, 1790 et 91 , 3 vol. gr. in-8» ; 3. De la liaison du physique et du moral de Cabanis, Halle et Leipsick, 1804, 2 vol. in-8° (avec un traité sur les bornes de la physiologie et de l'anthropologie) ; 4. de l'économie politique de Say, Halle, 1807, 2 vol. gr. in-8" (contrefaçon à Vienne, 1814, 2 vol. in 8°), avec remarques et additions ; 8. de rj?uro/M en 1821, d'Everett, Leipsick et Bamberg, 1823 . 2 vol. gr. in-8°, avec remarques et rectifications dans le sens monarchique. 17* Des traductions libres et où les ouvrages originaux complètement d'aspect; savoir : 1. les
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lions sur Us formes de gouvernement, d'Alg. Sidney, Erfurt, 1795, in-8°; 2. un Dictionnaire philosophique tiré de Bayle (ou Dictionnaire biographique des philosophes, abrège des articles du Dictionnaire historique et critique de Bayle), Halle, 1796, in-8°, 1" vol. ; 3. les Considérations de Jos. Lowe sur l'état actuel de l'agriculture, du commerce, des finances de l'Angleterre, Lcipsick, 1823, gr. ni-8° ; 18° Des Mélanges parmi lesquels nous distinguerons : 1. «les Traités philosophiques sur la théologie, la politique, le droit, la religion, la morale, Halte, 1797, in-8°; 2. la Démonstration de l'immortalité de l'dme par l'idée du devoir (qui eut le prix à La Ilave et que l'auteur traduisit du latin en allemand avec changements), ZùTlicbau, 1790, in-8° (â* édition augmentée, 1794) ; 3. la Démonstration morale de ["existence de Dieu (qui eut l'accessit à Harlem en 1791 et qu'il traduisit aussi du latin en allemand), Liebau, 1791, in-8 ; 2* édition, modiliée, et augmentée, 1798 ; 4. un Mémoire (couronné par la société libre économique de St-Pétersbourg) sur le travail des paysans libres comparé à celui des serfs relativement au fruit qu'en retire l'agriculture, 1814; 5. Courte instruction sur le jtapier-monnaie en Prusse, Halle et Leipsick, 1806, in-8°; 6. Du papier-monnaie en Russie et du moyen de lut donner une valeur inaltérable. Halle, 1817 ; 7° De la liberté et de la discipline académique , avec des vues spéciales sur les universités prussiennes, Leipsick, 1819, in-8» (publié à l'occasion des désordres de la Tcutonia); 8. De Allegoria homerica, thèse que Jakob soutint en 1783. 19° Des recueils périodiques dont le principal, Annales de la philosophie et de l'esprit philosophique, parut trois ans de suite, 1793-97 {coy. plus haut). Les autres furent : 1. un Journal mensuel pour les dames (en collaboration avec Hotbj, Halle, 1786, 1 vol. in-8° ; 2. la Feuille de Magdebourg et Halbersladt (avec Barckbausen), janvier, février et mars, 1801, in-8e ; 3. les Annales d'économie politique et de statistique en Prusse (avec Krug), Halle et Leipsick, 1801, 1" vol. Nul de ces derniers ne se soutint. 20" Beaucoup d'articles dans V Hermès (du n° 7 au n° 28), dans la Gaiette universelle littéraire , dans la Feuille de conversation, dans le Journal de psychologie empirique, etc., etc. ; le bel article Mathusius dans les Zeitgenossen ; une coUaboration importante aux articles d'économie politique du Dictionnaire (allemand) de la conversation. 21° des Mémoires (manuscrits) sur sa vie. Il a aussi donne une édition de Phèdre, Halle, 1785, in-8° (2e édition, 1799; 3e, 1823), et consenti à publier des Essais philosophiques sur l'homme (en français), Halle, 1819, in-8°; 2« édition, Paris, 1823, ouvrage très-faible, qui , bien qu'on l'ait soupçonné d'en être l'auteur, n'est pas de lui , et doit être sorti de la plume de quelque grand seigneur polonais ou russe. Au reste, nous ne connaissons de traduction française d'aucun ouvrage de Jakob. P — ot.
JAL LACE HT (Jean; , physicien , né à Genève en
1712, eut le malheur de perdre son père à l'Age de onze ans; mais il trouva dans l'affection de ses parents un dédommagement à celte perte. Après avoir terminé ses études classiques d'une manière distinguée, il s'appliqua aux sciences exactes avec une ardeur, présage ordinaire de» succès. Cependant le pasteur Turretin lui conseilla d'étudier la théologie; et le jeune Jallabert, accoutumé à suivre le» avi» de cet homme respectable, fut promu au saint ministère en 1737. Les magistrats de Genève créèrent en sa faveur, la même année, une chaire de physique expérimentale ; mais, avant d'en prendre possession, il visita la Suisse, la Hollande, l'Angleterre et la France, pour entendre les plus célèbres professeurs et préparer les matériaux de son cours. De retour à Genève , vers la fin de 1739, il en fit l'ouverture par un discours, De philosophia expérimentales utilitate, iUiutqu» et matkeseot coneordim, dont Mairan accepta la dédicace. Nommé, quelque temps après, conservateur de la bibliothèque publique de Genève, il s'attacha d'abord à connaître toute» les richesses du dépôt qui lui était confié, et particu. lièrement les manuscrits , dont il fit de curieux extrait». Ce double emploi ne suffisait point encore à l'activité de Jallabert : il prêchait tous les dimanches; il étudiait dans le même temps la chimie et la mécanique, et il adressait presque chaque année quelques mémoires à 1 Académie des sciences de Paris, qui lui avait accordé le titre d'associé. L'excès du travail altéra sa santé, et les médecins lui conseillèrent d'aller respirer l'air de Montpellier : le» accidents qui avaient alarmé se» amis disparurent; mais, obligé d'user de plus de ménagements, il se démit du pastorat en 1741, et suspendit son cour» de physique. Il fut nommé, en 1750, professeur de mathématique»; et deux ans après il remplaça Gabriel Cramer dans la chaire de philosophie. Ce» nouvelles fonction» étaient d'accord avec ses goûts; mais, persuadé que tout citoyen est comptable de »es talents à la patrie , il consentit à suspendre encore se» étude» en 1756, pour entrer au petit conseil, où l'estime publique l'avait appelé. Il fut élevé en 1765 à la place de syndic de la république; et U la remplit, dans îles circonstances très-difficiles, de manière à se concilier la bienveillance générale. Jallabert mourut à Genève en 1768. Ce fut un véritable philosophe, religieux autant qu'instruit, et également zélé pour le progrès des science» et pour le bonheur de son pays. Il était membre ou associé des Académie» de Pari», de Londres, de Berlin, de Bologne, de Montpellier, de Lyon, de Dijon et de Modène. Son Éloge, par de Batte, a été inséré dans les Recueils de l'Académie de Montpellier. Le principal ouvrage de Jallabert est : Expériences sur l'électricité, Genève, 1748, in-8°; et Paris, 1749, in-12. Il y rend un compte exact de toutes celles qu'il avait répétées ou imaginées; et il y prouva le premier que le fluide électrique peut être employé comme moyen de guérison dan» plusieurs