‹ Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderneChapitre 58 sur 106 · MET · texte numérisé non relu

MET

dont elle dépendait. La guerre de sept ans fat l'époque la plus orageuse de la vie de Heyne : obligé de quitter Dresde, presque aussi pauvre que lorsqu'il y était entré, il erra longtemps à l'arenture. Arrivé enfln à Whtenberg, il y fut accueilli dans une famille respectable, où il Ot connaissance avec Thérèse Weiss , jeune personne intéressante et d'un mérite distingué, Il se sentit entraîné vers elle par un charme irrésistible, et un charme pareil avait agi sur elle; mais leur tendresse mutuelle ne serrait qu'à les rendre malheureux : ils professaient une religion différente, et leurs âmes pieuses ne pouvaient se résoudre à renoncer à la foi de leurs pères. Dans cette situation pénible, la guerre obligea Heyne de fuir une seconde fois, et le chassa de Wittenberg : il ne revint à Dresde que pour en voir commencer le bombardement. L'incendie de cette ville lui fit perdre le peu de fruits de sa constante économie : son mobilier fut détruit; et, ce qui ne l'afTecta pas d'une manière moins sensible, il vit envelopper dans le même désastre tous les effets que Thérèse lui avait confltfs lorsqu'il partit de Wittenberg. Ce coup, qui devait les abattre, sembla au contraire les relever. Le courage de l'amour l'emporta dans le cœur de Thérèse sur les scrupules de la religion : elle embrassa la religion de Heyne; et ils ne craignirent plus de S'unir au milieu des ravages de la guerre , tous deux sans biens, sans ressources, si ce n'en est pas cependant une bien précieuse que cette foi dans la Providence qui soutient les cœurs vertueux. Cette foi ne fut pas trompée : des amis qui s'intéressaient à leur sort procurèrent à Heyne une retraite dans la Lusace chez M. de Leoben, où il passa quelques années avec son épouse, plus occupé de l'administration des biens «le son protecteur que de ses travaux littéraires. Us furent encore poursuivis dans cet asile par la guerre : l'armée prussienne s'y était portée; et des Prussiens, déguisés en Cosaques, avaient investi la terre et le château qui lui servaient de retraite. Tous les eflets précieux furent cachés et confiés à la garde de Heyne et de sa femme, dans la chambre qu'ils habitaient. La fermeté et la présence d'esprit de Thérèse, qui se présenta aux soldats avec son fils à la mamelle, rendirent la recherche infructueuse; ainsi Heyne eut la satisfaction d'acquitter envers son bienfaiteur la dette de la reconnaissance : enfin , la paix survint. C'est ici que se terminent les malheurs de Heyne; ici commence, en quelque sorte, pour lui une nouvelle vie. Il lui fut permis de revenir à Dresde, où l.ippert le chargea de rédiger le texte latin du troisième vo-

Ilume de sa Ihictydolhéque; et au commencement Je l'année 1785, il lut appelé à l'université de Cœttingue. Cet événement, le plus important de sa vie, mérite qu'on en raconte les circonstances. C'est une chose remarquable que cette émulation qui régnait alors, et qui existe encore aujourd'hui parmi les souverains de l'Allemagne, dans le choix

de ceux oui doivent remplir les chaires de leurs universités : c'est à qui s'attachera les savants les plus recommanda bles et les plus célèbres. Les ministres, dans ces occasions importantes, ne sont point avares des libéralités de leurs souverains: à l'époque dont nous parlons, le baron de Huncfc. hausen, premier ministre de Hanovre et curateur de l'université de Cœttingue, malgré son penchant à l'économie, cherchait à conserver et i augmenter le lustre de l'établissement confié à ses soins. Parmi les hommes qui l'honoraient le plus alors, on comptait le célèbre Jean-Mathiai Gesner, professeur d'éloquence, et qui joignait aux fonctions de sa chaire celles de bibliothécaire, de président du séminaire philologique, et de membre de la société royale (voy. J.-M. Gtsm h . ; Il mourut en 1761. Le ministre confia provisoirement ses diverses fonctions à d'autres professeurs, afin de se réserver le temps de lui trouver un successeur digne de lui. U s'adressa d'abord au célèbre Ërnesti : celui-ci ne put lui désigner aucun sujet en Allemagne, et lui proposa Rubn- Wt mus, qui enseignait à Leyde, ou bien Saxias, établi à Ltrecht. Munckbausen fit écrire au premier, qui refusa de quitter la Hollande, mais qui, mieux instruit qu'Ernesti du mérite de Heyne, ou proposer celui-ci au ministre, quoique son nom fût à peine connu du monde savant. Mais Ruhnkenius était du petit nombre de ceux qui avaient déjà su apprécier l'éditeur de Tibulle et d'Épictète. Le ministre eut le bon esprit d'en croire le professeur de Leyde, et son choix fut bientôt fixé. Ce ne fut pas sans quelque peine qu'on parvint a découvrir la modeste retraite de l'homme plus modeste encore dont la réputation naissante s'était, si l'on peut dire, éteinte dans un silence de sept années, qu'il avait employées presque uniquement en travaux étrangers à la gloire littéraire. On vint à bout, cependant, de lut faire connaître le choix du ministre. Un premier retard fut occasionné par le désir que l'on eut de constater son orthodoxie : Heyne lui-même pensa faire manquer toute l'affaire, par l'admirable cmdeur avec laquelle il prétendit qu'il lui fallait un délai de quelque temps pour se remettre au courant de ses études. Heureusement, le ministre ne s'arrêta point à une objection que d'autres auraient pu regarder comme un aveu de l'impuissance. Si, comme administrateur économe, ii essaya d'épargner une faiblesomme sur le traitement que Heyne lui demandait, si même il lui causa, par cette manière de le marchander, une mortification assez sensible , l'homme d'État prit bientôt le dessus sur l'homme de finances, et Heyne fut enfln établi dans la chaire que venait d'illustrer Gesner. A la vérité, il ne lui succéda pas tout de suite, ni sans difficulté, dans toutes ses places : un traitement, d'abord assez modique, ne procura point, dans les premières années, au nouveau professeur toute l'aisance à laquelle il avait droit: mais, du moins, il se trouva des lors à l'abri des

408 HEY

caprices de la fortune; et dès ce moment son bien-être et sa considération ne firent qu'augmenter. Cette époque de la vie de Heyne (nous parlons des premières années qui suivirent son arrivée à Gœttingue) fut très-heureuse sans doute, en comparaison de celles dont nous avons fait connaître les vicissitudes : elle ne fut cependant exempte ni de contradictions ni de chagrins. 11 ne laissa pas d'essuyer quelques désagréments pour s'établir dans son poste; et il fut loin d'obtenir d'abord la pleine confiance du ministre dont il dépendait : mais ces contrariétés, en exerçant sa patience et son courage , ne firent que mieux briller la force et la beauté de son caractère. Appelé, en 1767, à Casse!, pour y prendre l'inspection du musée , il refusa cette place avantageuse, et n'obtint du gouvernement de llanovre qu'un faible dédommagement. On ne voulait même le lui accorder qu'en lui faisant signer un engagement qui répugnait à sa délicatesse. Ce fut enfin par un mélange heureux de désintéressement et de courage qu'il sut concilier ce qu'il devait à la dignité d'homme de lettres et à sa reconnaissance envers son bienfaiteur. Trois ans après (en 1770), on lui offrit de Berlin une place honorable avec des appointements doubles des siens, et l'assurance d'une pension de 500 écus pour sa veuve. Il refusa de nouveau. Le gouvernement hanovrien borna à 200 écus la pension qu'il assurait à sa femme après lui : Heyne n'en resta pas moins dévoué à l'université deGœttingue. En 1775, il perdit l'épouse qui avait partagé toutes ses peines, et qui eût bien mérité de jouir plus longtemps de ses succès. Les consolations de la religion lui firent d'abord supporter cette perte : le temps en adoucit peu à peu l'amertume; enfin, il trouva dans un second mariage, fruit d'un sentiment moins passionné, ce bonheur tranquille qui l'accompagna pendant le reste de sa vie. C'est de ce moment qu'il peut être permis de considérer à loisir le simple particulier cultivant les lettres dans son cabinet, et ensuite l'homme public que ses talents, plus encore que ses places, avaient mis à la téte d'une des premières universités de l'Allemagne et de la plupart des établissements qui en dépendaient. L'examen raisonné des ouvrages de Heyne serait, à lui seul, un ouvrage dont un extrait même ne saurait trouver place ici : il faudra donc *c contenter de réunir dans cet article les traits principaux qui caractérisent son mérite, et, après avoir indiqué la direction qu'il sut donner à ses études, en exposer succinctement les résultats les plus importants. Ce qui distingue Heyne de ses prédécesseurs, comme critique et comme professeur, c'est la méthode, on peut dire nouvelle, qu'il a introduite dans l'interprétation des auteurs classiques et des grands écrivains de l'antiquité. Avant lui, en Allemagne comme en Hollande et en Angleterre, l'interprétation littérale, la critique des mots, et tout ce qu'on peut appeler minuties philologiques, avaieut

HEY

principalement occupé les commentateurs. Le

petit nombre de ceux qui s'étaient écartés de cette routine s'étaient bornés à l'éclaircissement de quelques points d'antiquité. En général tous leurs travaux étaient couverts d'un vernis de pédanterie ; ils ne sortaient point de la poussière de l'école, et n'étaient connus que des philologues de profession. Heyne au contraire, ayant commencé l'étude de l'antiquité par les poètes, saisit toujours de préférence le côté poétique de l'antiquité : il avait étudié les auteurs plutôt encore sous le rapport du génie et du goût que sous celui de la langue et de la grammaire, et il s'attacha plus à trouver des beautés dans leurs écrits et à les signaler qu'à y chercher des difficultés à résoudre; il mit plus de prix à découvrir le sens et l'esprit d'un passage qu'à en redresser conjecturalement la leçon. 11 fut loin cependant de négliger l'érudition dans ses commentaires; mais cette érudition avait en quelque sorte sa partie poétique. L'étude de la mythologie est inséparable de celle des poètes; Heyne y introduisit un nouveau système : il reconnut dans les différents mythes les traditions des différentes peuplades; et une science qui n'était pour la plupart des érudits qu'une froide et stérile nomenclature devint par ses recherches une sorte de supplément à l'histoire des peuples, de leurs institutions, de leurs lois et de leurs arts. Il sépara d'avec les fables proprement dites qui ont été enfantées par l'imagination des poètes les idées symboliques qui lui parurent être l'enveloppe des faits ou des vérités historiques : il s'attacha particulièrement à distinguer, dans chacune de ces idées, le» différentes altérations qu'elles avaient subies, à démêler le récit primitif et original, au milieu des additions et des changements que les croyances avaient éprouvés en passant par tant de pays divers et en traversant les siècles, à rechercher, jusque dans les créations successives et mensongères de l'esprit de fiction, la généalogie, si l'on peut dire, des déviations et des erreurs de l'esprit humain. En examinant ainsi les sources de la mythologie, il y rencontra fréquemment des traces, méconnues jusqu'alors, de révolutions et de faits antérieurs aux temps appelés historiques; il y découvrit des événements réels, cachés sous le voile de l'allégorie. Il résulta de ce genre de recherches une série de faits qui, dégagés des nuages qui les enveloppaient, prirent les caractères les plus frappants de la vérité et même de l'évidence. Ainsi se dissipèrent, au flambeau d'une érudition philosophique , les prestiges de cette mythologie systématique, que chaque écrivain arrangeait et expliquait à sa fantaisie, et qui trop longtemps séduisit les esprits frivoles par l'espèce de charme attaché à tout ce qui est fiction. C'est surtout dans les commentaires de ses deux éditions d'Apollodorc que Heyne a établi les principes et développé les preuves de sa nouvelle doctrine. 0 en avait déjà jeté les fondements longtemps au-

HEY

paravant, dans un mémoire où il examinait, avec beaucoup de sagacité, les causes de la corruption de l'histoire poétique. H compléta, par la suite, ce travail dans plusieurs autres mémoires aussi doctes que lumineux, où il traite son sujet de manière à satisfaire tous les bons esprits. Peut-être, dans ses notes sur Apollodore, n'a-t-il pas assez distingué ou séparé la critique des mots de la critique des choses; ce qui fait que ces notes n'offrent pas l'ordre, la clarté et l'ensemble qu'on admire dans celles dont il a enrichi presque toutes les autres éditions d'auteurs anciens. Tout était lié dans les études de Heyne. Ses recherches mythologiques auraient été incomplètes, s'il n'avait su y joindre celles qui ont l'archéologie pour objet, et celles qui se rapportent à l'histoire comme à la critique de l'art. On se souvient qu'il avait pris, à Dresde, le goût de cette dernière sorte d'étude, et que ses entretiens avec Winckelmann avaient dès lors fortifié en lui l'amour de ce genre de connaissances. Tous deux, ayant suivi des routes différentes, se retrouvèrent placés, vers la fin de leur carrière, à la téle des plus célèbres antiquaires. Heyne, doué d'une imagination moins active, mais d'un esprit plus sérieux et plus réfléchi , et que les probabilités ou les conjectures les plus séduisantes ne pouvaient satisfaire, considéra les monuments de l'art sous un autre point de vue que Winckelmann. Il appliqua constamment à leur explication la connaissance des textes et des écrivains anciens. Il suppléa souvent , par les secours de l'érudition et par la sagacité de sa critique, à la vue des monuments eux-mêmes. En appréciant les ouvrages de l'art, Winckelmann s'était plus d'une fois laissé tromper par des données infidèles : Heyne établit presque tous ses jugements sur des notions positives. Il est constamment exact et vrai, quand Winckelmann n'est quelquefois qu'ingénieux et brillant. Tous les deux ont exercé sur leur siècle une influence également puissante. Mais lorsque l'autorité de l'un est déjà contestée, celle de l'autre ne peut que s'accroître. Un des plus importants services de Heyne est d'avoir combattu et rectifié les opinions de Winckelmann tur Ut époque* de fart, et d'avoir montré que les causes données par lui aux progrès et aux succès du génie des Grecs étaient imaginaires. Quoique ses travaux sur les antiquités étrusques aient été bien surpassés depuis par ceux du docte abbé Lanzi, on ne peut lui contester l'honneur d'avoir été le premier qui ait répandu quelques lumières sur les idées religieuses et sur le système mythologique des anciens habitants de i'Etrurie. L'explication des monuments dont l'Anthologie grecque nous a conservé des notices ou même de simples mentions, et dont la plupart des antiquaires avaient méconnu l'existence ou négligé l'étude, les nouvelles descriptions qu'il a données des Images de Philostrate et des Statues de Callistrate sont encore une partie ou nouvelle ou singulièrement perfectionnée dont U a enrichi l'histoire de l'art.

HEY 409

Mais P -Tudltion et la critique de Heyne ne se sont montrées nulle part avec plus d'avantage et d'utilité que dans la nombreuse suile de mémoires où il s'est proposé d'examiner les vicissitudes des arts et de leurs monuments dans Byzance. Cette partie, presque entièrement omise par Winckelmann, dont l'aspect des arts dégénérés éteignait l'imagination , a fourni à Heyne une abondante moisson de documents intéressants pour l'histoire de l'art, surtout à l'époque de sa décadence. Les résultats des grands travaux de cet homme célèbre sur ce qu'on appelle l'antiquité classique sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de faire autre chose que les citer. Dans son édition deTibuIle, et surtout dans celle de Virgile, qu'on regarde comme son chef-d'œuvre, son mérite fut moins d'avoir proposé des leçons nouvelles que d'avoir employé les meilleures; car il est plus difficile de faire, entre plusieurs variantes, un choix approuvé par l'esprit et le goût, que de les trouver dans les manuscrits ou dans les éditions anciennes. Dans son édition de Findare et dans ceUe d'Homère, il s'est déterminé, on ne sait par quelle raison , à suivre un autre système. Aussi , quoique estimables à beaucoup d'égards, ces éditions ont-elles eu un succès fort différent. Mais si, dans l'épuration du texte, il est resté un peu inférieur à Walckenaer, à Brunck et à quelques autres critiques célèbres, pour la profondeur des vues, pour la sagacité des corrections, il a su du moins se préserver du défaut dont leurs plus doctes travaux ne sont pas toujours exempts, et particulièrement de cette témérité qui leur fait trop souvent substituer leurs propres idées à celles des anciens. Son édition d'Homère trouva des contradicteurs, et lui valut des attaques dont on voudrait étouffer le souvenir. Les fameuses lettres mythologiques de Voss portèrent è Heyne un coup assez sensible. On crut voir dans cette attaque, dirigée principalement par le parti de Wolf, le projet de lui ravir cette souveraineté littéraire dont il jouissait depuis longtemps et sans contradiction. Mais quelques erreurs de détail, relevées avec plus de sévérité que de justice, n'ôtèrent rien à sa réputation , et ne troublèrent qu'un instant son repos. L'histoire eut aussi une grande part dans les études de Heyne. On lui doit une traduction, ou plutôt une refonte complète de l'histoire universelle de Guthrie et Gray. (1 serait trop long de faire connaître les améliorations dont cet ouvrage lui est redevable. Ce qui est plus intéressant à observer, c'est que Heyne étudia l'histoire ancienne, principalement dans son rapport avec la politique, qu'il s'en servit comme d'un flambeau propre à éclairer les événements de l'histoire moderne, et qu'au milieu des révolutions dont l'Europe a été le théâtre pendant les vingt dernières années de sa vie, il saisit plus d'une occasion d'instruire le présent et de deviner l'avenir par les leçons et les exemples du passé. C'est particulièremeut dans ses dissertations aca^

HO

drmiqucs qu'il a consigné ses opinions el se* vues on ce genre. Sa position et son caractère d'homme Jdc lettres ne lui permettaient pas d'influer au- > trement sur ses contemporains. Il a fait entendre à la jeunesse studieuse qui l'entourait la voix calme de la sagesse , et son zèle n'a point été* sans fruit. Un autre bien que lui a dû l'université de Cœt lingue, c'est de n'avoir point été troublée par cet esprit de secte philosophique qui a produit tant d'agitations dans l'Allemagne. Heyne n'avait jamais pris goût aux subtilités de la métaphysique. Le système de Wolf ne l'avait pas séduit dans sa jeunesse. Il résista dans sa vieillesse à l'entraînement de celui de Kant et de ses successeurs. U employa son influence à éloigner de Gœttingue tout ce qui pouvait y mettre en vogue ces disputes qui servent sans doule à aiguiser l'esprit et peuvent sans inconvénient exercer des tètes raûres,mais dont l'effet peut être aussi d'engendrer le désordre et même le délire dans les têtes des jeunes gens. Ceci nous conduit naturellement à parler des travaux et de l'influence de Heyne considéré dans l'espèce de rôle public qu'il eut à soutenir. Si nous l'envisageons comme professeur, nous remarquerons l'efficacité que ses principes littéraires durent nécessairement tirer d'un enseignement oral prolongé pendant un demisiècle. A la vérité, ses cours n'eurent d'abord qu'un petit nombre d'auditeurs, parce qu'alors les études philologiques étaient négligées; mais le nombre s'en accrut bientôt. U monta jusqu'à quatre-vingts et cent personnes, qui toutes quittèrent l'université pour répandre au dehors les avantages de sa méthode. Outre sa place de professeur, Heyne occupait celle de directeur du séminaire philologique , espèce d'école normale destinée à former des instituteurs. Il avait une affection particulière pour cet établissement, qui contribua beaucoup à la propagation de sa doctrine. La société royale de Gœttingue, dont il était membre et secrétaire perpétuel , n'eut pas moins à se louer de son zèle. Il remplit exactement son devoir d'académicien, en fournissant chaque année un mémoire au recueil de cette société; et, comme secrétaire , il lui rendit le service de reprendre l'impression arriérée de ce même recueil, que des difficultés commerciales avaient interrompue. Ce fut encore en cette qualité que Heyne entretint la correspondance de sa société avec les principales Académies de l'Europe, et surtout avec celles de Paris, dont il appréciait mieux que personne le mérite et l'utilité. Il s'occupa en même temps de donner aux travaux de la société de Gœttingue une direction ferme et invariable; et jamais il ne cessa d'entretenir la liaison établie par les fondateurs entre les travaux de cette Académie, la rédaction des annonces littéraires de Gœttingue et l'administration de la bibliothèque. Ce dernier établissement était en quelque sorte la base des autres. Une bibliothèque est le premier meuble d'une société savante. Les Annonces littéraires

HEY

avaient eu pour principal objet de juger et de faire connaître les ouvrages qui entraient dans la bibliothèque. Jusqu'à son dernier jour, Heyne fut un des plus assidus collaborateurs de ce journal, auquel il sut donner et conserver ce ton de décence et cette impartialité qui devraient régner dans tous les journaux : jamais il n'y admit la satire sous quelque déguisement que ce fût, ni les éloges que trop souvent les auteurs se donnent à eux-mêmes. Nous serions entraînés trop loin si nous voulions rendre un compte détaillé des travaux de Heyne comme bibliothécaire : il faut lire, dans sa Vie composée par de Heeren , son gendre (1), la manière dont il y établit l'ordre par la tenue de plusieurs catalogues qui se contrôlaient mutuellement. 11 suffira de dire ici que lorsque l'administration de la bibliothèque lui fut confiée, on y comptait de 30 à 60 mille volumes , et qu'à sa mort, sans avoir égard aux accroissements extraordinaires qu'elle avait reçus par la réunion de quelques autres bibliothèques, le nombre des volumes se montait à 200,000 au moins. Ajoutons que Heyne avait contribué personnellement à cette augmentation : il donnait à la bibliothèque tous les livres qu'il recevait en présent; et de Heeren ne croit pas exagérer en les portant à 50,000 volumes. Heyne avait réussi à conquérir la confiance de tous les ministres qui se succédèrent, pendant cinquante ans, dans le maniement des affaires de l'université. Cette confiance s'étendit même à tout ce qui tenait à l'instruction publique: on peut dire qu'il en fut l'âme. Il était, presque sans restriction, le distributeur des places et des grâces, même subalternes : il fut le réformateur de la plupart des établissements. La ville de Gcettingue lui témoigna la même confiance que les ministres du Hanovre ; elle le chargea de réformer ses petites écoles. Heyne ne dédaigna point cette modeste mission ; et il obtint de son zèle une récompense flatteuse : les magistrats de Gœttingue exemptèrent sa maison de tout impôt. Si l'on pouvait récapituler ici tous les travaux qui remplissaient la vie de cet homme illustre, ses cours publics et particuliers, la composition de ses nombreux ouvrages, ses fonctions d'administrateur, une correspondance que son biographe évalue à mille lettres par anf on aurait peine à concevoir comment il faisait pour y suffire. La connaissance de son caractère et de son esprit peut seule l'expliquer. L'ordre, la persévérance, un emploi utile des moindres parties de son temps, avaient en quelque sorte doublé pour lui la durée de sa vie. Nous devons rappeler ici comment Heyne, dans ses dernières années, recueillit le fruit le plus doux de son dévouement et de ses travaux, par la protection spéciale dont il eut le bonheur de faire jouir l'université de Gœttingue, d'abord quand les troupes françaises envahirent le Hanovre, et en-

Page 1