‹ Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderneChapitre 7 sur 106 · BEE · texte numérisé non relu

BEE

tobiographique publiée par lui longtemps après, dans laquelle il insiste arec complaisance sur cette époque de sa rie. Florence, ses galeries et la bibliothèque des Médicis , le rirent encore faible et souffrant du froid, au commencement de 1786; puis Rome, où il arriva en février, devint son séjour le plus intéressant et le plus occupé. Le Vatican lui offrit une copie très-précieuse de son auteur. Deux antiquaires distingués devinrent ses amis, l'un le docte Zoè*ga, l'autre le riche et généreux collecteur de monuments antiques, monsignor Rorgia, depuis cardinal (voy. ce nom, tome 5, page 87). Un certain sarcophage à basreliefs, des galeries vaticanes, lui parut avoir été mal expliqué par Winckelmann , qui y voyait la représentation du meurtre d'Agamemnon. Ileeren j prélendit y reconnaître le meurtre de Clytemnestre, accompli parOreste et Pylade, conformé- j ment à la scène des Choéphores d'Eschyle. C'est le sujet de sa dissertation : Commentatio in opus eut >t uni musai Pio-Clementini, Il ma, 1786. Il reproduisit plus tard en allemand ce mémoire, dans la Bibliothèque..., recueil périodique dont il devint l'éditeur, et dont il sera question ci-après. Lu autre marbre dans le genre de la Table iliaque, lui fournit la matière d'une seconde dissertation pendant son séjour à Rome. Il quitta à regret cette ville au bout de sept mois, la revit au retour de Naples et y rencontra Goethe. Ces doctes voyages furent dignement complétés dans d'autres villes, telles que Milan, Paris, où il resta deux mois en rapport avec Barthélémy, Larcher, etc., et Leyde où il connut Ruhnken et Luzac. De retour enfin a Gœttingue après deux années d'absence, il y prenait rang parmi les professeurs j (comme professor extraordiuarius) , en lisant une dissertation inaugurale : De fontibus manuteriptù Eclogamm Stobœi. Toutefois, l'édition ainsi préparée ne parut que de 1792 à 1801, en 4 volumes avec notes, traduction latine, etc., et un certain nombre de passages inédits : Ecloga physica et tthkœ, Gœtt. Ce travail, quelque recommandable qu'il soit , a pu être surpassé depuis et ne répondait pas essentiellement au talent propre de l'auteur , appelé à fonder une excellente école de critique historique. Ses cours de littérature grecque et d'antiquités romaines tirent place, vers 1790, à des cours d'histoire. Son activité labo- j rieuse lui avait fait prendre en main , avec liits- ! cberlich etTycbsen, la direction du recueil péri©- ] dique : Bibliolfiek der allen Literatur und Kunst, j consacré aux lettres et aux arts de l'antiquité, auquel il donna ses soins pendant cinq années. Ajoutons par anticipation, qu'il dirigea de même après la mort de Eichborn, en 1827, les Gelehrte Aiwiyen (Annonces savantes) de Gœttingue. Kn 1796, il épousa la fille de son illustre maître, Heyne , auprès duquel il soutint l'éclat de leur grande université, par des travaux d'une nature originale et didactique en même temps , dont il nous reste à parler. L'étude du grave historien

FIEE SS

Polybe, et des recherches sur la ville de Carthage, furent pour Heeren comme une première ouverture sur un horizon presque entièrement nouveau à cette époque; savoir, la connaissance du commerce et des relations économiques internationales des peuples anciens ; par suite, celle de leurs origines , des éléments de leur force et de leur prospérité , et de leur constitution intérieure. Tel est l'objet du plus important et du meilleur de ses ouvrages, qu'il intitula: Ideen ûber... Idées sur la politique . les relations et le commerce des principaux peuples du monde ancien, ouvrage qu'il agrandit et perfectionna, encouragé par un éclatant succès, depuis la première édition en 2 volumes, Gœttingue, 1793-96, jusqu'à la quatrième en 5 volumes, donnée en 1821-26. Ce titre, dans la simplicité de sa formule, Idées sur..., etc., ne représente, il est vrai, que la prétention d'exposer les choses de l'histoire et non de les raconter, d'en donner les raisons et l'esprit, non la vie ou le mouvement dramatique ; il exclut en une grande mesure les facultés de l'artiste historien , que ne possédait pas en effet le talent spéculatif et calme de Heeren ; mais en traduisant littéralement cette formule, ce que nos traducteurs ont évité, on n'en donnerait pas en français l'équivalent réel; on ne ferait attendre que des aperçus , des coi»> jectures sans lien nécessaire, sans méthode générale, une suite de dissertations plus ou moins ingénieuses, et non un enseignement suivi. L'ouvrage est tout autre chose. Une méthode claire et simple, une déduction facile et précise, y font retrouver l'histoire même dans sa substance la plus réelle, dans son ordre et son enchaînement le plus satisfaisant pour l'intelligence , sinon pour l'imagination. L'auteur discute sobrement et avec proportion, résumant avec netteté sur chaque point les résultats d'une laborieuse critique, les questions et les sources. Sa méthode distinctive, par paragraphes, rappelle les habitudes de l'enseignement propres surtout à l'Allemagne; mais ce n'est point, comme il arrive trop souvent dans ce procédé, une forme d'inventaire, sèche et dénuée d'intérêt. Ces mérites devaient donner une valeur et une durée à part à deux Manuels (Handbûcher) publiés par Heeren en 1799 et 1809, fort améliorés dans les éditions suivantes jusqu'en 1826 et 1822, et que nous désignerons par les titres de leurs traductions, savoir : Manuel historique de l'histoire ancienne, considérée sous le rapport des constitutions du commerce et des colonies des dieers Etats de l'antiquité, traduit par Al. Thurot, 2' édition, 1827 , Sédition, 1836. L'autre ouvrage, non moins distingué, appartient à l'histoire moderne; le nom de M. Guixot se rattache à la traduction donnée anonyme par cet illustre écrivain, conjointement avec M. Vincens St-Laurent : Manuel historique du système politique des États européens et de leurs colonies , depuis la découverte des deux Indes. Pari», 1821. L'esprit national de l'Allemagne , dans sa réaction contre l'empire français, s'exprimait éner-

54 HEE

giqucment dans le tableau des dernières époques, et, sans être effacé, dut être tempéré par les traducteurs de ce liTre classique, qui «levait d'ailleurs influer comme un excellent modèle sur l'établissement de l'enseignement historique dans le système des études françaises. tjuant à l'ouvrage capital de Heeren, ses Ideen, etc., il a trouvé un traducteur aélé, intelligent, en rapport constant avec l'auteur, M. W, Suckau : De la politique et du commerce des peuple t de f antiquité, avec des notes inédites 4e Heeren , cartes, etc., en 7 volumes, de 1830 à 1844, dont le septième retardé de dix ans, pour attendre la continuation de l'œuvre originale , interrompue par la mort de l'auteur, ne s'étend malheureusement qu'à une première partie de l'histoire grecque. Il ne faut mentionner que pour mémoire une traduction anonyme (par Désaugiers aîné), donnée en l'an 8, à l'occasion de J l'expédition d'Egypte, de la partie de cet ouvrage relative à l'Afrique, partie considérablement améliorée, et rangée à la suite de l'Asie dans lesédi- j lions subséquentes. La renommée «le lieeren s'é- ' tait ainsi établie de bonne heure en France. Notre Institut (classe historique), ayant mis au concours en 1806 plusieurs questions sur les Croisades, lui décerna le prix pour un Mémoire en français, qui obtint les plus grands éloges, et qu'il publia en 1808 sous le titre de Estai sur (influence des croisades. Le prix avait été, U est vrai, partagé entre ce travail et un Mémoire de M. de Choiseul d'AUlecourt , quoique les termes du rapport soient moins significatifs en faveur du mérite de ce dernier, dont l'écrit ne fut publié qu'en 1809. Heeren avait composé le sien en langue allemande , mais un de ses amis dévoués, un Français expatrié, l'un desesé'èvrs les plus distingués de Gœltingue, Charles Villers, s'était charge de le traduire pour l'envoyer à l'Institut. Le concours suivant offrait à traiter l'influence en Europe de la réformation de Luther. Heeren voulait entrer dans la lice, mais il s'en abstint cette fois, comme l'avait fait précédemment Villers, en se réduisant au rôle de traducteur, et l'on sait l'éclatant succès que ce dernier obtint auprès de l'Académie et du public. En 1821, à la mort de Wytienbach, Heeren fut nommé correspondant de l'Académie des inscriptions. U était depuis un grand nombre d'années l'on des membres les plus actifs de celle de Cœttingue, ainsi que l'atteste le recueil des Commentai: ont s de celte société. La nature de ses travaux comportait une fréquente production de recherches isolées , de mémoires souvent du plus haut intérêt, sur une multitude de sujets divers. 11 en avait donné un premier recueil: Kteinere historisckt Scnrifun (Petits écrits historiques), 3 volumes, Gœtt. 1803-1808. U put en rassembler un plus grand nombre dans l'édition complète de ses œuvres historiques, Historische Werke, qu'il donna en 15 volumes , uni. , de 1821 à 1826 , précédée de son autobiographie , sous forme d'une lettre i un ami. Nous recueillerons quelques titres dans

HEE

ce grand nombre d'essais détachés. En 1814, une Dissertation sur les Indiens; une autre: De linguarum asiaticarum cognatUme et indole. L'époque de ces recherches devient il est vrai aujourd'hui leur plus grand éloge , à la suite de tant de travaux encore à naître alors, et provoqués en grande partie par ces premières impulsions. Deux dissertations : De foutibns et nuctoritale Troqi Pompeii, «jusque epitomatoris Justini ; autres : De fontibus et auctoritale âtarum Plutarchi. 1821 , pour servir d'appendix au Plutarqne de Reiske et de Hulten; sur les Moyens de conserver les nationalités des peuples vaincus; sur la Transplantation du chameau au cap de Bonne-Espérance ; un morceau étendu sur l'histoire de la littérature classique pendant le moyen âge; des notices biographiques sur son beau-père lleyne, 1815; sur son prédécesseur Spittlcr, 1812 ; sur l'historien J. de Mûller, 1810. Nous avons omis précédemment un de ses Manuels, qui eut moins de succès que les autres, et qui se rapporte à la première période, plus exclusivement littéraire, île son enseignement, sur l'Histoire de l'étude de la littérature classique depuis la renaissance drs sciences. 1797-1802. Une longue vieillesse permit à Heeren de jouir en repos du respect universel et de son autorité comme l'un des patriarches de l'université de Gœltingue. Les grandes écoles de philologie historique et de découvertes critiques qu'il vit se former en Allemagne depuis sa jeunesse, celles des Niebuhr , des Boeckh , des Otfried Millier et autres, ont sans doute dépassé ou réformé en partie ses vues et ses travaux, mais elles lui ont rendu constamment l'hommage et la reconnaissance dus à un maître et à l'un des précurseurs de la science. Quelquefois seulement, la surprise, ou si l'on veut, le scandale de certaines nouveautés systématiques, put émouvoir quelque peu son humeur, ainsi qu'il arriva pour Niebuhr; mais, en général, l'esprit étendu et lucide qui le caractérisait sut constamment honorer et mettre à profit les travaux des talents plus jeunes de la nouvelle époque. Heeren mourut à Gœltingue en 1842, le 7 mars, dans sa 82« année. V— c — n.

HEERKENS (Gérard-Nicolas), médecin, né à Groningue en 1728, mort en 1801, cultiva la poésie latine avec quelque succès. On a de lui : 1° De caletudine liiteratorum , poetna, Leyde, 1 749, in-8°; 2° Salira de moribus Parhisiorum et Frisim, 1750, in-4»; 3° De officio medici. 1752, in-8», poème dédié au cardinal Ange-Marie uni ri ni; 4° lier Vtnetusn. 1760, in-8° de 33 pages; c'est un poème consistant en trois élégies, suivies d'une ode ; il a été réimprimé dans les luliconm libri 1res («et/, rr 9) ; 5° Xotabilium libri duo, 1765, in-8°. U donna les livres troisième et quatrième en 1770. C'est une relation pleine d'intérêt, et agréablement écrite (quoiqu'on y trouve des solécisme»), du voyage qu'il avait fait en Italie. Ce fut pendant ce voyage qu'il découvrit la maison de campagne d'Horace , dont il parle à la page 29 du

UÉG

lome 1" de ses Motabilia. 6° A uni ruUi<-i januarius, 4767, in-8°; 7U EmpedocUs rivé physkorum tpigrammatum libri V, Groningue, 1785, in-8°, dans lequel on trouve beaucoup rie sentences «le l'école de Sakrne. Saxius , ne citant cet ouvrage que d'après la mention qu'en fait Heerkens lut» même, a l'air de ne pas oser assurer qu'il existe. Le doute n'est pas permis ici. Jérôme de Boscb, éditeur de V Anthologie, possédait un exemplaire de cet opuscule, qui parait avoir été tiré à petit nombre. 8° Atesfnsicm, Rotterdam, 1787, io-8° de 898 pages. Les oiseaux que l'auteur décrit en vers sont au nombre de dix. Il se justifie dans la préface d'avoir écrit en vers plutôt qu'en prose; nais les rédacteurs du Journal des tarants (juin 1787) observent qu'il écrit à peu près aussi mal en prose qu'en vers. 9° lttltn.ru m ttbri 1res, Groningue, 1793, in-8°. Le premier livre, composé de six lettres en forme d'élégies, avait déjà paru

• Groningue, 1768, in-H" de 88 pages; et sur le titre l'auteur se qualifiait membre de l'Académie des Arcades, et correspondant {minuter) de celle des inscriptions et belles-letlresdeParis. 10" /cane/. Utrecht, 1787, in-8». Le libraire d'Ulrecht craignant que le peu de mesure que gardait Heerkens I ne lui attirât des désagréments, en changea le frontispice et la date; de là les exemplaires datés de Paris, 1788, in-8". C'est dans la préface de ce livre qu'lleerkens a tenté une supercherie littéraire qui ne lui a pas réussi 11 y parle de la découverte d'une tragédie intitulée Trreus, et qui, d'après lui, serait de Lucius Varus, poète tragique du siècle d'Auguste. Heerkens, voulant faire hommage de cette tragédie au roi de France, t'adressa au baron de Breteuil, et demanda la faveur d'être imprimé au Louvre (où était alors l'imprimerie royale). Le ministre de la maison do roi prit l'avis de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui ne se contenta pas des fragments que Heerkens offrait d'envoyer, et demanda communication de l'ouvrage entier; ce que Heerkens refusa. Mais il avait maladroitement cité dans la préface de ses Icônes le prologue entier et de longs fragments de son Tereut. Le savant bibliothécaire de Venise, M. l'abbé Morelli , ne tarda pas

• découvrir et à prouver l'imposture. Il se trouva qoe ce Terems n'était autre que la l'rogné de Grég. Corrario (roy. Cornu* io), imprimée à Venise en lftt8, in-4°, réimprimée à Rome en 1638, in-4°. Pour plus de détails sur cette anecdote littéraire, on peut consulter les Mélanges de tritiqn' et de philologie par kl. Chardon de ta Rackette , t. 3, p. 318-318. Barbier attribue à Heerkens l'opuscule publié sous ce titre : hlarii Cvrmtli groninoentis suivra , 1758, in-8», dont Saxius ne parle pas. A. B— t.

HÉCKL (Georg*s-Cotu.auiii-F»édéwc), l'un des plus célèbres philosophes allemands du 19* siècle, t et qui semble avoir clos l'espèce de cycle que la j philosophie était destinée à décrire depuis la rénaquit à Stuttgard le

îrfX 53

87 août 1770. Les solides études qu'il fil au gymnase de cette ville le mirent en état de suivr» avec distinction les cours de l'université de Tu» bingue. Il y étudia d'abord la philosophie et la théologie. C'est là qu'il se lia d'amitié avee Schelling, plus jeune que lui , mais d'une intelligence plus vive et alors plus développée. Lt noble passion de savoir leur fit chercher dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles les secours indispensables à la philosophie et à la théologie. Muni de cette instruction forte et variée , fruit de cinq années d'un travail assidu sous la direction d'excellents maîtres, Hegel fut enfin promu au grade rie docteur en philosophie , couronnement ordinaire de* bonnes études en Allemagne. Le grade une fois obtenu, il s'agissait de le faire valoir. Comme il fallait vivre en a i : ri dant, et que les ressources tiraient à leur fin, le jeune docteur accepta une éducation particubère à Berne d'abord, puis à Francfort su r-l< -Mini. Un modeste héritage lui permit en 1801 de quitter cette vie provisoire, et daller rejoindre à léna son ami Schelling, qui succédait à Fichte, nommé professeur de philosophie à Berlin. Lui-même se proparait à donner des leçons publiques; mais il fallait y être autorisé; ce qui n'a lieu en Allemagne qu'après avoir soutenu une thèse, dont le sujet peut s'écarter beaucoup «le la matière qu'on se propose d'enseigner. La dissertation de Hégd, dans la circonstance actuelle, roula sur les orbites des planètes : De orbilis pfanetnrum , 1804. C'était passer par l'astronomie pour arriver à la philosophie. Au fait, tous les chemins y conduisent encore plus sûrement qu'à Rome. Il ne tardera pas cependant à faire ses preuves dans la science qui est l'objet principal de ses études, et qui sera celui de son enseignement pendant le reste de sa carrière. Il était tout naturel de chercher à persuader au public que le successeur de Fichte, Schelling, dont Hégel s'était fait le disciple, enseignait autre chose que son devancier, et que cette nouveauté était en même temps un progrès. En 1801 parut donc, sous le nom de Hégel, une dissertation qui a pour objet de faire rassortir la différence entre le système de Fichte et celui de ScheU Img. L'auteur se proclame le disciple de son ami , et le met sans façon au-dessus de Kant et de Fichte. C'était pour le moins une œuvre commune, et, s'il faut en croire Schelling, qui a depuis revendiqué l'honneur et la responsabilité de ce travail , Hegel l'aurait seulement signé. Dans le Journal critique de la philosophie, Tubingue, 1808, publié par les deux amis , les doctrines de Kant, de Ficble et de Jacob i sont de nouveau examinées, critiquées par Hégel. Il soutient que ces trois doctrines ne sont que trois aspects divers d'un même système, de l'idéalisme subjectif, ou mieux du subjectivisme. Tout autre était le système de Schelling , puisqu'il serait plutôt l'objectivisme, le naturalisme, l'absolu même. Nous prions le lecteur de noua pardo

56 HÉG

ment naturalise en France ; mais si nous devons essayer de donner ici une idée de la philosophie de Hegel , il faut qu'on nous permette d'en parler quelque peu la langue. Nous le ferons le moins possible, sans un trop grand préjudice cependant pour la concision. C'est à Iéna que Hégel fit la connaissance de Schiller, qui était en philosophie de l'école de Kant, et celle de Goethe, qui n'était guère que de sa propre école ; son génie , aussi orgueilleux que puissant, lui faisant dédaigner les conceptions d'autrui. Hais il était difficile qu'il n'eût pas une idée de celles de Hégel. Et comme il y avait quelque chose de commun dans la tendance de ces deux esprits, on n'est pas étonné de voir le poète pressentir et annoncer la valeur du philosophe. Celui-ci ne tardera pas à paraître dans un plus grand jour. Il ne brillera pas cependant par l'éclat du talent : la profondeur de ses conceptions, la nouveauté un peu étrange du langage, même en Allemagne, même en philosophie; une difficulté naturelle de s'exprimer, la lenteur qui en est inséparable , sont peu faites pour mettre promptement en relief un penseur original. H faudra qu'il attende du temps, de la force même de ses convictions, et de la manière puissante de les systématiser, un genre de succès qu'il ne peut obtenir qu'auprès des intelligences d'élite, amies de ces sortes de spéculations. Heureusement pour Hégel qu'il y en a plus en Allemagne que partout ' ailleurs. Malgré les imperfections de sa forme et de son débit, il se fit peu à peu des partisans, ' d'autant plus chauds sans doute qu'il leur en '• avait plus coûté de saisir la vérité, ou ce qui leur semblait tel , au fond de ce puits de science. ! D'ailleurs , les disciples de Schelling devenaient facilrui.nl les disciples de Hégel, puisque les j doctrines furent les mêmes d'abord , et que Hegel ! était nommé suppléant de Schelling en 1 806. Mais bientôt les différences vont se faire jour, et les amis ne tarderont pas à devenir rivaux. Le fond sera toujours le même essentiellement; mais la forme sera très -différente. Ainsi, tandis que Schelling proclame nous ne savons queUe intuition d'un caractère un peu mystique, comme la faculté philosophique par excellence, Hégel voudra au contraire parvenir à la connaissance des mêmes vérités par l'entendement , par les facultés ordinaires et communes de l'esprit humain. Il voudra même pénétrer plus avant, et porter les lumières de l'analyse et de la synthèse dans l'objet de l'intuition philosophique de Schelling. C'est par là, c'est par la méthode que Hégel prétend, non-seulement construire la science, mais la répandre, la rendre accessible à toutes les intelligences douées d'un peu d'attention et de force. Schelling avait dit : «On est philosophe ou on ne l'est pas, de par la nature; on a ou l'on n'a pas la vertu d'intuition ; celui qui la possède comprend ceux qui l'initient à ce regard supérieur de l'esprit; celui qui en est privé ne peut comprendre, et il n'y a pas de méthode I

HÉG

capable de faire pénétrer dans son intelligence une lumière pour laquelle il n'a pas d'organe; c'est un aveugle-né ; et tant qu'on n'aura pas trouvé le secret de lui donner un sens que la nature lui a refusé , ou de lui ouvrir des yeux qui semblent à jamais fermés, il n'aura pas l'intuition philosophique. Mais il n'y a aucune nécessité à ce que tout le monde soit philosophe : on peut être un fort galant homme, un homme très-utile même, et n'avoir pas le sens philosophique. Seulement, il faut savoir alors ne pas juger de ce qu'on ignore, ne pas nier ce qu'on ne connaît point. C'est encore là de la philosophie, la seule qu'on puisse raisonnablement demander à l'infirmité du sens commun. » L'intuition philosophique constituait donc, aux yeux de Schelling, une sorte de privilège naturel, une sorte d'aristocratie intellectuelle, du haut de laquelle il condamnait au silence ses adversaires, plutôt qu'il ne les réfutait. Il ne pouvait même pas entreprendre cette réfutation; il serait par là tombé dans la contradiction de vouloir faire partager sa manière de voir à des gens qu'il jugeait incapables de la concevoir, puisqu'ils manquaient, suivant lui, de l'intuition nécessaire. Il est vrai qu'on réfute souvent des adversaires, moins pour les convaincre que pour mettre le public compétent à même de juger entre des doctrines contraires. Hégel croyait peu à ce privilège d'une intuition philosophique d'une part, et à cette déshérence de l'autre. 11 n'était donc condamné ni à tant d'orgueil ou de pitié, ni à tant d'impuissance. Persuadé au contraire qu'on peut arriver méthodiquement, pas à pas, à la connaissance approfondie et réfléchie de la vérité absolue , il crut à la possibilité d'une logique de la vérité ou de la connaissance, comme il y a une logique de la pensée, et s'appliqua tout spécialement à découvrir les règles de la première, comme Aristote avait démontré celles de la seconde. Ces règles sont plutôt des lois, les lois du développement de la nature en général et de l'esprit humain en particulier. H s'agissait donc pour lui de trouver le secret de ce double et uniforme procédé, ou de substituer à l'intuition quelque peu mystique de Schelling une vue scientifique, fruit de l'entendement ordinaire , mais de l'entendement conduit par la science elle-même de la connaissance par les degrés successifs de son développement. De cette manière , Hégel donnait à la doctrine de Schelling l'antécédent scientifique et l'accès dont elle manquait. En assurant ainsi sa marche, il en assurait par là même l'issue. La méthode qui permettait d'aborder la science, servait aussi à faire pénétrer dans ses profondeurs les plus cachée». Tels étaient du moins les effets presque infaillibles que se promettait l'inventeur de la nouvelle dialectique. Il en posait les bases dans sa Phénoménologie de l'esprit, et achevait les dernières pages de cet ouvrage au bruit du canon d'Iéna, le 14 octobre 1806. Malgré le malheur des temps, il fat-

Page 1