‹ Biographies alsaciennesChapitre 23 sur 57 · I. Ceci eiit écrit en · texte numérisé non relu

I. Ceci eiit écrit en

l'aDBK GAAMllilIfiR. 173

liasses plos volmnioeuaes encore ont été analysés minutieusement par Grandidier , et le résultat de ce labeur se trouve

consigné dans vinp-t-cinq volnmes in-folio manuscrits, copiés d'une autre niam (|iic celle de l'archiviste, probuidi im ni sur des feuilles volantes écrites par lui-même. Dans quel asile, en quel recoiu se trouvent aujourd'hui ces minutes, précieuses reliques d'un travailleur infaligable? Je l'ignore et j'en suis réduit aux conjectures*. Quoi qu'il en soit, il m'a été donné de jouir de son csuvre et d*y puiser d'utiles enseignements. Les volumes de rinventaire Grandidier sont reliés et pourvus de registres qui en rendent Fusage Aidle. Le résumé des titres est fait d'une manière si consciencieuse et si complète que, dans beaucon|i dr circonstances, il peut dispenser de la lecture du document lui - même. L'ensemble du travail esi presqu'au niveau des exigences , quelquefois un peu pédautesque, de la science contemporaine.

Quelle idée dominante a soutenu les forces du jeune archiviste pendant qu'il était à l'œuvre? Car, pour se vouer à ce labeur, le plus souvent monotone et ingrat, il fiiut un mobile pris en dehors des intérêts matériels. Sans aucun doute , l'abbé Grandidier, appelé avant luge d*' vinp:t ans à des fonctions austères, mais honorables, soutenu par le patronage du cardinal-ëvèfjue, Louis-Constantin de holuui, et promu f)eu à peu lui-méme à diverses dignités au sein du clergé de Strasbourg, Grandidier éprouva un vif sentimejit de gratitude à l'endroit de cette église dont il était l'un des prêtres fevorisés; puis, indépendamment de cette impression naturelle que des eapriis moins bien doués que le sien auraient pu ressentir, il y avait en lui un désir insttnetif de gloire littéraire que la vie ecclésiastique avait amolli peut-être, sans parvenir à Tétouffer. Ainsi dévoré du besoin de travail intellectuel, qui n est que le

1. La bibliothèque de Strasbourg a fait rtcqnisition d'une partie des notes niMinacriles de Grandidier, en 1864, dans une vente pnblique à I<ei(Mtig.

174 BiOGRAPIll&S ALSAClËDiNËS.

besoin d'action refoulé et replié sar lui - même , il dut se dire que pour lui, prêtre^ il n'y avait qa'un moyen de rester à la fois fidèle è ses devoirs de renoncement et à sa nature intime ,

c'était de consacrer en quelque sorte au sanctuaire , aux intérêts et h la gloire même de l'église de Slrasbouig , ses forces, sa patience, ses veilles, ses aspirations inquiètes et le don de composition littéraire qu'il possédait à un émiuent de^ré. D'une part , Grandidier analysait et inventoriait des chartes et des pièces de procédure; puis, avec une ambition bien permise , il utilisait ces documents, en reconstruisant à leur aide le passé de l'église; il en était rarcbiviste et s'en fit rhistorieD : abeille ingénieuse, il construisait la ruche, puis, il y déposait le miel.

Schœpfliii avait circonscrit le cercle de son activité de collecteur; il rapporlait à l'Alsace et au pays de Bade, la plupart de ses travaux; Grandidier, eu débutant, limita encore davantage le champ de ses recherches; avec un sentiment artistique exquis, il avait deviné que, pour écrire Thistoire d'un pays, il faut un fil conducteur, que l'unité d'action est indispensable dans une œuvre d'art Or, pour l'Alsace, cette unité n'ettste nulle part, si ce n'est dans fépiscopat de Strasbourg; la série des évéques qui se sont succédé sur ce -siège , doit tenir lieu eu ce pays, lorjgtenips morcelé et balloUé entre deux grandes nations rivales, de la succession de rois, de ducs ou de comtes qui foiment, dans l'Jiisloire d'autres provinces, le lien unitaire. En entreprenant de composer 1 histoire de l'église do Strasbourg, Grandidier obéit donc à la fois aux régies éié* mentaires et intimes des grandes compositions littéraires ou artistiques et à la voix de son cœur, qui lui commandait de glorifier les princes de l'Église, dont il relevait par tous les liens de la reconnaissance et de l'attachement filial.

De 1776 à 1778 pai-ureiil les deux premiers volumes de sou Histoire ecclésiastique de Strasbourff; l'auteur avait alors vingt-cinq ans.

Digiii^ca L^y GoOglc

I/aBBK GRA^DIDI£R. 175

L'exofde de ce bel ouvrage , qui nuilheareusement ne conduit le lecteur qu*A l'entrée du dixième décle, est d'une fectare grandiose. Je ne résiste pas au désir d'en transcrire un passage qui pourra en même temps faire connattre le style de

rauteur :

fUne autiffiiik'. ijiii remonte aux temps apostoliques, le «dépôt sacre de la foi conseivr pendaut plusieurs sièchs dans « une suite non interrompue dV véques , la sainteté des pontifes, t la haute naissance des prélats , la régularité du clergé , la

< science cultivée dans des anciens et célèbres monastères , «sont de glorieux titres qui assurent a une église un droit c incontestable à la vénération publique, et celle de Strasbouiig € les réunit à tous égards. — EUe nous retrace sans cesse dans «la liste de ses évéques une espèce de nécrologe, où , coornie «dans une galerie immense, elle rappelle A l'Allemagne et à «k France les noms des anciennes maisons, par qui elle a «été décorée, les grands services des prélats qui l'ont en- « richie et soutenue, et les vertus des saints pasteurs qui Tout t édifiée.

« Recomninndabics par leurs vertus, Inir mérite, Ifurs

* talents , on a vu les évéques do l'église de Strasbourg s'il-

< lustrer dans tous les gont-fs. — lies uns ont obtenu les bon- « neurs de la sainteté ; les autres ont éclairé l'univers par leurs «écrits.... aussi propres aux exercices paisibles du ministère «sacré qu'au métier bruyant des armes, dans les diètes de «l'empire, dans les armées des empereurs, tour à tour mi« «nistres de la religion et soutiens de l*État, nos évéques ont «souvent arrêté la chute de l'empire opprimé dans l'anarchie, «ou ébranlé par les guerres du sacerdoce.

«Paicouii'z la lon^nie siiiti' de ces pontifes, vous compterez «presque autant de lils de nos anciens ducs d'Alsace que << d'évéques.... Fils, frères, neveux dV'Uiperenrs , de rois, de

* princes , tels sont les titres de noblesse qiie plus de quatrec vingt-dix évéques ont laissés à l'évêché de Strasbourg, litres

176 BlOGUAFUlLb AL.SACl£Mii£S.

cqui loni feit et le feront à jamais passer pour une «les pkis € anciennes et des plus nobles églises du monde. »

Quelque court que soit ce fragment, il laisse entrevoir les qualités de l'écrÎTain ; on a pu reconnaître dans cette phrase a

la fois nmple cl liinpid*' , dans celle cooidoiinance sonore, duij:i cetlé allui e majestueuse , une rémiuiscence des grands siècles de nolvp littérature.

Mais Grandidier n'est pas uu rhéteui*, la beauté de son langage ne sert point à draper et a cacher le vide; Grandidier, il peut s*en vanter lui-même, a étudié les chartes. — tSem- «blables à ces miroirs qui rapprochent les objets qu'ils repréc sentent , ils en donnent des idées plus mies et plus justes, c quelquefois même ils découvrent une infinité de petits «ressorts c«chés, inconnus aux ainialibles ou ignorants ou «partiaux.... C'est avec la plus grande utilité que nous avons «travaillé d'nprès ces espèces de mineurs infatigables qui «découvrent les métaux , en laissant aux autres le soin de les <( polir. »

Dans ce même discours préliminaire, auquel je viens d'ar* radier quelques lambeaux , il récapitule les points principaux du long récit, dans lequel il va s'engager. Ce n'est pas seule* ment la vie des évêques qu'il veut raconter; il analysera leurs

statuts; il dira les révolntioiis que r.Msace a éprouvées dans la reb'gion et dans les mœurs, el i établissement des abbaye.s, des monastères et des collégiales, et l'origine de toutes les familles nobles d'Alsace qui possèdent des fiefs de Tevèché de Strasbourg: en d'autres termes, c'est, sous le titre ô'Hùtaire eedéaitutique, une histoire presque complète de la province qu'il entreprend.

Et maintenant quel sera son guide dans cette entreprise longue et ardue ? Il ie proclame lui-même , son guide sera la vérUé; et il tient parole. Grandidier est impartial ; l'étude des documents originaux fortiiie Inilelligence et assainit le jugement; c'est l'eau limpide des montagnes qui désaltère la soif

Digitizeo lj

l'abbé GRAMDIDIER.

de l'ouvrier. Graudidier applique partout et toigours les règles d*tme saîne criliiitie aox traditions et aux fiiils indistinctement transmb par les siècles; en scrutant les origines de rËglise, il feit la part de Talliage qui s'est mêlé à Tor pur; chrétien, il respecte les dojfmes , mais il discute la légende , el ne craint pniiii *le déclarrr (jiie tel lait, répulc certain, est conlroiivé; ï\h buumis et respectueux de l'Église, il ne cache puinl les fautes commises à l'abri de sa main protectrice ; il llétrit les abus introduits dans des siècles barbares ; c'est une âme oandide qui craindrait de ternir sa virginité , si la mission de l'historien n*élait pour elle un véritable sacérdoce.

En étudiant et en écrivant, Graudidier a d'ailleurs un autre but encore. 11 met son cœur à découvert dans la préfiuse d'un autre ouvrage qui parut une disaîne d'années plus tard ; et je ne crains pas d anticiper sur les laits , en cilanl les paroles auxquelles jr? fais allusion : car elles vont peindre d'un seul trait riioniiTic et le penseur.

c Nés (sic) avec un goût décidé pour rbistoiit: etsm'toul pour c celle de notre patrie , nous nous sommes vus, dès nos plus f jeunes années , entraînés par une impulsion irrésistible dans cla carrière des lettres. — C'est en les cultivant que nous I avons cherché le bonheur 'et le repos, et nous y avons du «moins rencontré te premier, si nous n'y avons pas toiqours « trouvé le second. — L'élude est devenue pour nous une a amie éclairée et sensible qui, nous délivrant du joug des «passions, dans un âge où l'on ne se soustrait ^uère à leur «empire, nous a conduits à celte philosophie religieuse et «tranquille qui nous fait un. devoir d'aimer les hommes sans «les craindre et de vivre avec eux sans les baîr. •

Jfoà viennent cette amertume et la profonde tristesse que respirent ces lignes ? Gomment se fiiit-il que ce jeune prêtre, protégé par un cardmal-évèque et comblé des faveurs de l'Église ; comment se fait*il que ce littérateur-historien qui , à 1 âge de vingt-cinq ans, était membre de vingt et une sociétés I. 12

178 niUGRAPHi£S ALSACIENNES.

savantes et comptait parmi ses amis dea hommes illustres dans le inonde; comment se fait-il qu'une espèce de désespoir concentré se soit emparé de laî , et quil arrive à l'une de ces maximes que Larochefoucault n'aurait peut^tre pas reniées ? — « Aimer les hommes, sans les craindre f — Vivre avec eux , sans les haïr ! » — Les hoiniiuîs oui donc fait bien du mal à ce lévile , t-t sa robe nr Ta donc pas suili^anmient cuuvcrl contre les attaques des envieux et des méchants? C'est que Grandidier avait g:oùté du fniil déléiidu de la gloire mondaine; il s'était fait homme de lettres , non pas dans racceplion qui s'attache aujourd'hui à cette qualification; mais enfin, il était descendu dans la lice, où s'agitent en tout temps les ambitions les plus élevées et les phis mesquines; il avait glissé sur la pente fatale , où les esprits les meilleurs et les plus forts vont presque toujouis se perdre; il était devenu susceptible à raison intime des attaques dont il se voyait l'objet; et l un-cibililé, ce fléau des littérateurs, parait aussi, par moments, s'être emparé de son beau naturel dont la douceur foimait la base , et qui dominait en dernière analyse la misanthrojne qui aurait voulu surgir.

Peut-* être demandera" t- on avec quelque étonnement par quel bout on a pu attaquer un écrivain qui ne traitait aucune question contemporaine, et qui se rétugiait dans les études les plus sévères pour échapper, comme il le dit avec une adorable naïveté, aau joug des passions, p Eb bien, on lui fit ia guerre avec des ai-mes peu courtoises, et en portant l'attaque sur un terrain où l'auteur devait se croire parlailement abrité ; on lui reprochait d'embrasser des systèmes ti op hardis, de ne point respecter tel ou tel document jusqu'ici réputé authentique. Ses détracteurs ne se montraient point à découvert; ils portaient leurs coups dans l'ombre; ils procédaient par insinuation ; pour faire tort au littérateur, pour l'irriter, ils suspectaient sa foi. Le cardinal Constantin de Hohan était mort, et, par un de ces revirements trop communs dans la

l'abbé GRAiNDlDlER. 179

vie des auteurs qui s'abritent soi» Taiie des grands » son successeur ne lui était plus ni ikvoraUe, ni môme indulgent — € Mon cœur m'impose un silence respectueux, » dit-il autre part , « en embrassant la main qui paraissait frapper un ingrat,

«tandis qu'elle uacrahlait qu'un lioiiiiut' toujours vrai , tou- < jours reconnaissant, uaturellemeiil timide, et peut-être trop

« modeste, o

Si riiomme profondément malheureux se peint dans ces premières lignes > Thomme de lettres se peint tout entier dans le dernier trait.

Malheureusement la santé de Grandidier s'altéra au milieu des contrariétés qu'on lui disait subir. Il n'était point cuirassé contre ces attaques ; s'il avait vécu dans un temps d'agitation pareil au nôtre , où l'injure a passé dans le Icuig.igc. joui ualier des hommes de lettres, peut-être serait-il vite arrivé à conipreiidre que le silence du mépris est la leçon la plus sévère que le talent et le caractère , injustement attaqués , puissent ' donner à des adversaires de mauvaise foi. Mais en temps de calme les coups d'épingle sont sensibles. On lui fermait les archives des abbayes et des monastères; on craignait — erreur incroyable et j'allais dire insensée — que ce caractère droit et bienveillant n'abusât de la confiance qu'on aurait m hit. L'aigent nécestiairc pour continuer l'impression de YHistoire de l'église de Strasbourg vint aussi à manquer; de sorte qu'il arriva que les nialériaux étaient prêts, que le troisième volume se trouvait même composé , sans que la publication pût se poursuivre. Chagrin cuisant pour un auteur, voué, déplus, par devoir au célibat, et qui ne connaît d'autre paternité que celle de ses œuvres intellectuelles I Aussi l'archiviste de l'évéché, à mesure qu'il, avançait dans cette voie du désillusionnement que nous subissons tous avec plus ou moins de résignation , aussi Grandidier , disons-nous , se fit-il de plus en plus timide et triste ; et je au pense pas qu'il ail trouve un contre-poids suifi^aiu dans les titres et les emplois honorifiques dont il fut

BIUGUAFlllES ALSACIENNES.

peu à peu surchargé. Ainsi , après avoir été nommé protonotaire du Satnt-Siége, puis grand-Ticaîre du diocèse de Boulogne , el successivement ctianoine de Haguenau, de Neuwiller, du grand choeur de Strasbourg, il obtnit aussi, comme son devancier SchœpfliiJ, lu quAilé d kisloriogi apfie du roi en AUace.

S il ru'esl permis de deviner à quelle dénoinmation Graiididicr a pu être le plus sensil)l<' , je dirai que hi titre de chanoine du grand chœur a dù lui sourire plus que tout autre.

La cathédrale , c'était là sa véritable patrie. — On n'a point, pendant une quinzaine d'années, conversé avec les grands caractères historiques qui se rattachent à un établissement reOgieux , tel que celui de Notre-Dame de Strashoui|r, on n*a point épuisé la séve de sa jeunesse au milieu des documents qui constalpiit un grand passé, sans se fondre dans l'institution el je dirai même dans rédifice qui en est l'expression la plus complète , le symbole Fnalériel le plti.s élevé, (iliaque fois que Grandidier traversait à pas lents la nef ou que , poussé par le désir de respirer un air plus pur, il montait sur la piate-formc, chaque fois il a dCk s'attachw davantage à cet édifice sans pareil et se sentir irrésistiblement entraîné à en être le mmntîeux annaliste, comme il avait voulu être Thistorien de TégUse immatérielle de l'antique Argentorat. Aussi, lorsqu'on 17^ il publia son Essai historique el topographique sur C église cathéilrak de Strasbourg , peut - il , à bon droit , s'énoncer ainsi dans la préface : « Les recherches que j'ai faites, (ie>s wvd jilus « tendre enfance sur les auliquilcs de l'hisloirc de ma patrie, c les ressources que me présentent les monuments de cette c église dont j'ai l'honneur d'être membre, m'ont mis à même € de donner an public tout ce qu'elle peut offrir de remar* t quable. t — £t de même que, lors de la publication de son premier ouvrage , il avait proclamé l'histoire < XÈAo de la vériié, > il ponvait répéter ici que c la vérité guidait sa plume. > Cet opuscule est divisé en deux parties bien distinctes; la première renferme 1 histou c particulière de la cathédrale, son

L ABBÉ GRANDlUiKR. 181

origine el les révolutions qu'elle a subies; la seconde est purement topographique; elle en détaille toutes les parties avec une ezactitnde assez minutieuse. Cependant, ici Grandidier n'était pas au niveau de sa tâche , et par une raison toute simple: dans la seconde moitié du dix* huitième siècle» les yeux du pabKc n'étaient pas encore ouverts à l'architecture ogivale: nn esprit d'élite, tel que Grandidier , devinait bien tout ce 4u iiiie cuiialiuction, comme celle de notre cntliédrale, renfermait de grandeur , de grâce et de beauté ; mais le goût était corrompu par le système liybi ide qui régnait alors dans Tarchitecture sacrée; la tradition des maîtres-architectes du treizième au quinzième siècle s'était pour ainsi dire perdue; il s'agissait de retrouver et de vulgariser les lois géométriques qui avaient présidé à leur conception ; tl Allait une espèce d'intliation nouvelle pour comprendre les effets de la voûte gothique et pour suivre avec amour ragenoement mystérieux qui a produit le dôme de Cologne et la flèche de notre cité. Dans la descript ion un peu aride de Notre-Dame de Strasbourg . Grandidier est l'homme de son siècle , qui se débat contre le préjugé vulgaire ; il sent fort bien que le grès des Vosges serait plus heaji dans sou coloris natif que sous la couche de plâtre qui dérobe les délicatesses de roriiemcntation ; il dit, mais timidement, comme un homme qui craint d'être hué , c qu'en reblanchissant In nef, on lui a fait perdre cette teinte 9 vénérable et cette obscurité imposante qui augmente dans « les temples le respect religieux ; » il passe en revue tous les autels» toutes lee chapeUes; il indique les sujets représentés dans les reliefs des pôrtails; mais la langue lui Ait définit,lorsqu'il regarde la foçade, «suvre merveilleuse dïrwin , et sa pensée se perd dans ce labyrinthe de colonnetles qui enveloppent » comme un lierre exubérant, le tronc de l'édifice et s'élancent , légères et ^veltes, vers le ciel.

En publiant son ouvrage sur la catliédrale , Gnuiilniiei' avait eu le dessein de renoncer dorénavant à la carrière de l'écri-

BIOGRAraiBS AtSACRNIflS.

vain : « Ces essais , » avait - il dit , « sont le dernier hommage

< que je rends à ia muse de l'histoire. — Je l'ai servie longc temps avec fidélité et même aux dépens d'une santé qu'on i timfl assidu avait altérée. — Je ne Tabandonne cependant cqne malgré moi, an milieu de ma carrière. — Qnoiqae

< comblé de ses tKmm, je dois sacrifier une ingrate à mon f propre repos pour suim les traces de muses qui , pour étro € plus légères, n*en sont que plus aimables. — Concentré déc sonnais entre les devoirs de mon état et Tattrait d'une rie c douce et tranquille , je rechercherai dans le sein de la divi- € nité et de l'amilié , ce bonheur que les lettres ne peuvent

dunnci lorsqu'elles sont empoisoiiilées par l'envie et par « rintrigue. »

Vous le voyez , c'est toujours la même plainte. Combien la blessure, faite à ce cœur aimant, n'a-t^elle pas dû ôtre profonde, à Toir ces cicatrices que lliomme, soutenu par la foi dirine et par Famitié terrestre , ne craint point de mettre à nu. «Je suis entré très -jeune,! dit-ii autre part, « dans la « carrière littéraire, à l'âge de dix-sept ans; è un ftge où je ne 4 connaissais pas encore les hommes. — Je me les représentais t alors tous bons , justes , honnêtes , reconnaissants ; fls m'ont « détrompé. — Je regrette de voir mon illusion détruite, mais f je ne hais point ceux qui ont cherché a me nuire. — Je leur f pardonne la calomnie , et je ne sentirai jamais avec amer- « tunie que le regret de jie pouvoir leur ^tre utile. »

Il me semble qu'à la lecture de ces aveux aussi simples que naïfs, on ne peut s'empêcher d'aimer l'homme qui les fait, et en même temps de le plaindre.

Grandidier toutefois rompit l'engagement qu'il venait de prendre, de ne plus s'occuper de sujets historiques et de vouer ses loisirs aux muses légères, et il a très-bien ftdt de ne pomt tenir parole; car le peu de vers que je connais de lui sont , sinon détestables , du moins médiocres , et puis la reprise des travaux dignes de lui nous a valu un volume de VHidmrê

l'abbé grandidier. • 188

eceiéstasHgtiey mililairey civile et IKltraire de la province d^Aiioee, publiée en i787 et dédiée au roi Louis XVI, dans les tcnnes suivants:

c J'ose présenter à Votre Majesté Thistoire d'une province c qui Ait le bereeau de la monarcbie et qui a été recommant dable dans tous les siècles par son amour et sa fidélité envers f les princes qui loi ont donné des lois.

• L'Alsace, dislijig:uée par les grands évênemeFits dont elle •< fui le théâtre, a goùlê longtemps le ImnliPiir ef !a paix sous «I les nnrolri^s d'iinn roine qui fait \o> délices el 1 oi nement de < la France. Elle révère encore le sang de ses anciens maîtres « dans l'auguste compagne qui partage avec vous le plus beau € trône du monde. »

Deux ans plus tard , cette princesse , les délices de la France, était obligée de se sauver de nuit de son palais de Versailles ; et quatre ans de plus, elle montait sur l'écha&ud.

Grandidier ne vit point ces temps de fimeste mémoire; occupé de fouiller le passé , il oubliait peut-être k présent et ne croyait sans doute pas que Torage qui allait emporter cce plus htda trône du monde , » était déjà tout formé sur les bords de l'horizon.

Je n'ai que peu (ie choses à dire de YHislorrc d'Alsace de Grandidier; ce n'est qu'un Iw nu fragment, une promesse : car l'auteur arrive à peine au commencement du sixième siècle. Comme YHistoire de FÉglise de Slratbourg, cet ouvrage est le résultai de recherches et d'études foites aux sources mêmes, et quoique la science contemporaine ait produit sur les antiquités celtiques et sur le séjour des Romains dans les Gaules, des travaux phis complets que celui de Grandidier, le volume de notre auteur n'en forme pas moins, pour l'histoire primitive de notre province, un beau tableau d'ensemble, qui sera lu avec fniit par les érudils et les hommes du monde. Dans le discours préliminaire il retrace le plan de ce travail que la mort devait interrompre ; il parle surtout des difficultés d'une

histoire spéciale de notre province, et cai^ctérise avec une haute impartialité ses prédécesseurs, parmi lesquels le père Laguille et Schœpflin occupent sans contredit le premier rang. ' Jp ne puis m*expliqiier Tabandon que fit Grandidier de son

Histoire de t Église et rentreprise de ce nouveau travail , que par son désii d'échapper aux ci iliques, et par l'invincible dégoût qu'il éprouvaif à rciuiroil d'un ouvrage qui lui avait valu tant (le déboires el qui avait été loccasiou de:» iulerprélations les plus malveillantes.

Je ne puis me dispenser de parler sommairement des travaux accessoires de Grandidier, ne serait-ce que pour donner une idée de son activité dévorante. Ainsi, indépendamment de son labeur journalier d'archiviste , il était collaboratenr de y Art de vérifier Ut dalet, de la collection de la fie des eaintt, [iiihiiéo pai- Godessard, et de la Ger mania sacra, «nlitée par Don Gorlicrt , a!)l)é de Saint -Biaise dans la Forêt - iNuin* ; il publia une bcne de vues pittoresques d'Alsace avec commentaire — ouvrage précurseur de celui de Schweighfleuser et Golbéry — ; puis une série de mémoires historiques , dont je donne ci»joint la nomenclature*; il s'occupait de physique, de beaux-arts, de littérature, et payait un tribut au goât du dixhuitième siècle, en faisant, comme je l'ai dit plus haut, des vers , qui n'ajouteront rien à sa renommée.

Tant (le travaux , imposés à une organisation frêle et délicate, auraient suffi pour raccourcir une carrière que les nom-

1. Mimoim mrksfirofiei^açoju. -~ MAMfr» kitêtrifue mut Voritimt éê» Mine» â^9r9«mtdê SÊinie'ilariÊ-aug-MhÊet,— Amedoin ki»toHpiet et Httirmtrêi sur la canonistUion dê$ tainti. ^ $fUr0 éê MiM iatqmu. ^

^nmrance de* siéeUê de barbarie: le iM, — IMceuiH de corriger le* ancietu bréviaire*. — Observations sur deux monuments singttliers de la simpficifé de nos pères : Sur te goût des anciens Alfemands pour le vin {Haut-RAin); Sur les pririlr'fir?; fies St rnsbourgeois . Sur !n rnp(ivit(^ de Richard d'Angleterre , vt sur ses chansons — Un tnf'inotrf historique pour servir à l'histoire littéraire des poéteg erotiques du treizième siècle.

L ABBÉ GRAMDIDIER. 185

breoi amis de l'homme et du savant auraient voulue longue et heureuse; mais le désenchantement, auquel j'ai plus d'une fois fait allusion dans le cours de ce récit , avait tari la sève de cette existence, et longtemps avant l'âge sa tête était penchée vers l.i lomUe , parce que son ciBur sétail brisé, en silence, dans la lutte avec les hommes.

Dans les premiers jours d'octobre 1787 il s'était rendu à l'abbaye de Lucelles, située sur les frontières du Haut-Rhin et de la Suisse, dans un pays agreste , où Fautomne amène déjii par moments les frimas d'un hiver anticipé. Grandidier arrivait an milieu de cette oonmnmauté de Tordre de Gtteaux , pour y poursuivre ses roclifrches laborieuses dans la bibliothèque et les archives du couvoiif ; mais, à peine an ivé, il fut saisi d'une fièvre inflammatoire qui l'enleva au hout de quatre jouis de maladie*^ Ses derniers moments fui*eut ceux d'un chrétien; il rassurait , il consolait les moines consternés, qui entouraient son lit de douleur; il répondait à haute voix aux prières des agonisants ; il indiquait lui-même du doigt, dans le rituel , les rubriques que le prêtre ému ne parvenait point i trouver.

J'ai entendu dire , qu'à voir cette maladie, au cours si rapide et si fatfll , quelques membres de la famille de Grandidier avaient conçu le soupçoii d'un empoisonnement. Je n'articule qu'avec nne exUèmo réserve celli! indication, sans y ajouter, pour ma part, la moindre croyance. Le poison qui dévore et qui arrive au même résultat infaillible que le sublimé corrosif, c*est le chigrin; depm's plus de douze ans Grandidier en avait éprouvé les lentes morsures; il avait été blessé à la fois dans son amour - propre d'auteur et dans sa juste susceptibilité d'homme d'Église dont on suspectait la foi. L'homme et le prêtre étaient tous deux fi'appés au vif; les racines par lesquelles l'ai bru tenait à la terre , la cime qu'il élevait vers le ciel, étaient à la fois entamées; un premier souiÛe glacial de l'hiver ùl le reste. En succombant, Grandidier n'avait pas accompli sa trente-cinquième année.

BlOfiRAPHIES ALSACIENNES.

Uu citoyen de Strasbourg , collecteur infotigable ' de toute espèce de documents relatifs à Tbistoire d'Alsace et à nos illustrations locales , conserve un portrait authentique de Tauteur de f Église de Stratbcurff, J'ai longtemps tenu mes yeux fixés sur ces contours délicats, empreints d*ilne inexprimable douceur; une profonde émotion s'est emparée de moi» et si le lien mystérieux qui unit deux âmes, n'est point une illusion de nos sens , si ce n'est point de ma part une présomption de penser que ce lien a pu s'établir entre un prédécesseurmodèle et un succpssenr-élève, j avouerai n'avoir détaché mes regards de cette gravujv , qui e\(n;;iiî sur moi un empire irrt si>li!t)e. qu'après m'èti e bercé de 1 espérance que je retrouverai un jour dans Graudidier une âme protectrice et amie.

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