‹ Biographies alsaciennesChapitre 33 sur 57 · Protwblemeul le 2 ou ie 3 septembre · texte numérisé non relu

Protwblemeul le 2 ou ie 3 septembre

FRtoERIC DB DIBTAICR.

militaire i t protesta en toute occasion de son déTOuement à la

liberté et à la pairie fran(;aiso.

Son Init était «'videiU; il craipnail H'iHre confondu avec les émigrés. Son exil avait évideniim iil un loul autre caractère que celui des royalisles qui, dans ce même moment, prenaient les armes contre leur pays et entraient avec Tannée du duc de Brunswick dans les murs de Verdun.

Mais ces protestations de l'ancien maire de Slrasbouii^ arrifaient trop tard; ses ennemis voulaient sa chnte et au besoin sa mort, non sa justification. Dès que la nouvelle de sa fiiite eut été mandée à Paris , un décret du 6 septembre le déclara émigré; ses biens furent imniedialenK'nl mis sous le séquestre.

Pour ne point compromettre son beau-fière et uo pns se donner lapparence d'un intrigant, qui guettait sur rexlième frontière Toccasion de s'entendre avec les ennemis de l'intérieur, il sortit de Bâie presque aussitôt après son arrivée et se retira dans la petite ville de Winterthur, écartée alors de toute grande communication, au fond du canton de Zurich. Dans cet asile, que son beau-frère, le chancelier, loi avait probablement conseillé de choisir, il observa la même réserve pindente qui avait caractérisé toutes ses déniarrhos à BAle; et il passa dans celle pittoresque contrée ses dernières semaines de liberté pendant l'automne de 1792.

Ce furent, comme au Jœgerlbal, de tristes journées de grâce. La grande nature peut offrir des consolations et un baume réparateur aux cœurs malades ou ulcérés; mais Tesprit rongé d'inquiétudes n*y trouve point le repos. Placez un condamné é mort en face d'un magnifique coucher de soleil, dans un beau panorama de montagnes, il restera înattentif et insensible, on bien il trouvera dans ces grands eflets de lumière et d'ombre je ne sais quel rap[*i orhcment avec sa j)ropre destinée, et le poids (ie sa douleur retombera sur lui plus violemment que dans un cachot.

Dans la seconde quinxame d'octobre, M. de Dietrich pensa

lli U 0 li A l'IU K s Al .s A Cl E N.N KS .

que le moment de rentrer ea France éiaît venu; îl avait réuni ses moyens de défense* Le gouvernement prenait une attitude |>lu8 ferme en face de ranarchie; la journée de Valmy sauvait la république naissante; l'attention publique était absorbée par rinstrnction du grand procès contre la victime royale.

Avant de quitter la ville hospitalière de Winlerlhur, M. de Dielricli se fit délivrer un certitical Ju mafristrat local, ctnistatanl que |»emlaiit son séjour il avait vécu dans iinr iriiaii • profonde; il recueillit de;- certificats analogues des h ilde Bàle et de l'ambassadeur Uarthél''rtiy; pui^ il écrivit de Bàle, le '2 novembre, au commissaire civil du déparlement du HautlUiin |>our lui annoncer son intention de se constituer |)risoanier à Saint-Louis au jour et à Fbeure qu'on lui indiquerait, et pour demander à être transféré à Paris, devant TAssemblée, où û répondrait de laccusation formée contre lui. iLe porteur ca Tordre d'attendre votre réponse; vous êtes trop fidèle ob- < serval eur des lois, pour qu'il me soit permis de douter de « votre em[tressenieul a satisfaire à celle que je vous duaiuade « (l'accniijj il ir. "

La 1 1 (jul^itiu^ qin* ( iloyen Coioinbelle, commissaire à l'armée du llutit-IUiin, adressa au général Fenières» est datée du 4 novembre; elle porte en somme : que le général ait à donner aide et protection au requérant Frédéric Uietricb, pour la sûreté de sa personne, depuis Saint-Louis jusqu'à la barre de la Convention nationale, lieu de sa destination; et a le faire conduire sous bonne et sûre escorte, à ses frais.

Enfin, dans la matinée du 5 novembre, Frédéric de Dietricb repassa la frontière de France, après avoir fait ses adieux à son lit uii-fi-ère rpi'il ne devait plus revoir. Il se présenta devant la niunii ipaiili' de Saint-Louis, en d'aulres termes, il iiiuulaii la première inarclie de l'échafaud, mais il ne devait conquérir le droit d'en finir avec une intolérable souflVance qu'après des alternatives déchirantes, après des péripéties tragiques et quatorze mois d'cmprisonnemenL

prAobric dk dibtrich. S73

On serait presque tenté de fairf» nn reproche h M. de Dieti'ich d'être rentré dans son }irns livré aux factions; on se demande comment il a pu sejrloi de propos délibéré dans la gueule du monstre révolutionnaire, après avoir échappé miraculeusement à ses premières morsures; comment il a pu trouver le courage barbare d'ÎDfliger à une épouse, déjà si cruellement éprouvée» toutes les tortures morales qu'aucune langue ne peut rendre et que l'imagination la plus hardie ose à peine rêver....

n n'y a qu'une réponse -à Mre. M. de Dietrieh voulait sauver le patrimoine de ses trois fils; il ne voulait point amasser la lèic blanchie de son vieux père la réprobation qui s'attachait en 1792 aux familles des émigrés.

Je suis, au suî*plus, convainc\j i(ue cet acte hors ligne et sans exemple dans l'histoire de notre première révolution, si riche en feits anormaux, avait été médité et concerté entre les deux conjoints» d'accord ici comme dans toutes les circonstances de leur longue union.

Le cœur de M""* de Dietrieh devait battre d'oipieil et de tendresse; car l'homme n'affronte jamais la mort dans une noble cause sans se faire respecter et chérir davantage par celle qui lui tient de près.

M. de Dietrieh, au mufiient où il franchissait (le 5 novirahic 170^) la fragile barrière de bojs qui sépare le canton suisse de liàle de l'empire français, avait quaranle-quali e ans révolus. Des cheveux chàtanis encadraient sa belle tête; un front bien dessiné, des yeux bleus, une bouche délicate, figurent dans le passe-port délivré par TofTicier municipal et signé d'une main ferme par le porteur. Le malheureux! il venait d'apposer son propre nom au premier feuillet de son arrêt de mort.

Un aide de camp du général Ferriêres raccompagna à elamionça son arrivée le 11 novembre à l'Assemblée» dont il attendait les ordres avant d'amener son prisonnier à la barre.

Une vive discussion s'éleva dans la séance même du 11 , L 18

BlUdRAPHItS ALSACIENNES.

après la lecture de la lettre de l'aide de camp; preuve nouvelle, 8*il en fallait, que des pasûous violentes et haineuses se rattachaient à la cause de Tanoien maire de Strasbouiif .

On lui reftisa la faveur de se faire entendre à la baiYe de l'Assemblée, parce qu'il était f décrété d'accusation, t Ses adversaires redoutaient évidemment sa mâle éloquence et reflet que produirait, iur le noyau non prévenu de la Convention, l'altituLie de ce citoyen qui ii avait d auti*e tort que d'avoir peîîdanl trois ans di-joné dans une ville frontière les iutri«;uei des deux paiiis extrêmes. Dietneh avait rencontré au milieu de ces débats un défenseur dans la personne de Condorcel, qui rappela les mérites administratifs de l'ancien maire de Strasbourg et son s&le pour la liberté garantie par les lois. Son adversaire Rûhl voulait qu'on lui appliquât la loi sur les émigrés ; mais un autre membre ayant ftit remarquer la contradiction patente qui résulterait d'une décision pareille, puisque Die- Irich serait à la fois traité comme émigré et comme étant mis en arrestation pour répuudre ù une inculpation différente, rAsseraliL'e passa à l'oi Ltrc du jour sur la proposition Rûhl.

La situation de Dietrich n'en devenait pas meilleure; d'autres membres (Bourdon de 1 Oise, etc.) demandèrent que, sur les nouveaux faits articulés par Rultl , le comité de sùi elé génèi'ale ftl rédiger un nouvel acte d'accusation et que Dietrich fût renvoyé devant ses juges naturels, c'est'à'^dire devant le tribtmal criminel du Bas-Rhin. Cette proposition flit adoptée et un nouvel acte rédigé le 30. A la date du 37 novembre, Oietricb rentra à Strasbourg» non plus comme il Tavait peut-être espéré un moment en passant trots semaines auparavant la frontière près de Bàle, non pas justifié, déclaré innocent par l'Asseniblée souveiaine, mais sous la gi-ave inculpation d'avoncoinplolé avee LaCayctle < unli e !« sûreté de l'État et d'avoir été, le 7 août derniei-, la cause pieniière, le rédacteur même de l'adresse désormais criminelle <|ni déniait à l'Assemblée souveraine le droit de briser la Goostitution royaliste de 1791.

FRiOKRIG DE DIBTRICH. 275

La raucuiie du pai li actuelleinent duiimiaiil était luul entière concentrée sur ce dernier fait. Dietncb avait £ûUi établir à Strasbourg le noyau d'un gouvernement hostile aux résultats obtenus par la révolte couronnée du 10 août. Il n'y avait, pour expier ce tort iiTémissible, qu'une allemative: l'exil et la confiscation ou la mort. Dietiîch avait Iui-*méme téméraire* ment renoncé aux bénéfices de sa fiiite du 3 septembre. Ses ennemis ne devaient lâcher leur victime qu après lui avoir ravi Thonneur, Ja foi tune, la vie ul, après avoir puni, même dans la personne de son père, dans celle de sa femme et de ses fils, ses velli'ités d'indej»endanre.

i'our aUeiudre ce but, on avait mal fait san^ doute de le renvoyer devant ses juges à Strasbourg. La sympathie de la majorité continuait à lui être acquise. Dès le ii novembre , F. de Dietricli avait adressé de sa prison de Paris une lettre à ses anciens administrés où il rappelle les faits depuis le 19 août; puis il ajoute: cLa Convention m'a désigné le tribucnal de votre département; il est heureux pour moi d'avoir à < me justifier en face de mes dénonciateurs, au milieu de tous «tceiix qui, témoins jouinaliers do mes disroiiis et de mes « Niairlies, ont pn apjjriVicr ma conduite politique. Quelle aqu ait été, chers « uneitoyciis, votre opinion à mon égard, je tvous conjure, au nom de rattachement que vous m'avez tant «de fois témoigné, de suspendre votre jugement jusqu'à ce «que mes juges aient prononcé. J'espère également de mes «amis et de mes ennemis qu'ils resteront calmes et laisseront « un libre cours à la justice. Pour moi, j'attends mon jugement «avec Vassui-ance d'un homme fort de sa conscience et de ses « pi incipes. i*ai pu me tromper sur le caractère et les inten- « tiens de ceux qui ont eu quelque influence dans les affidres *c publiques, mais toute la France verra que je n'ai parlé et agi *que pour la liberté de mon pays.

«Le renouvelleniciil des éle» tmii^ ;i|j|iî 0che; je ne puis igno- «rcr que, on supposant mon innocence déclarée, plusieurs

S76 BIOGRAPHIES ALSAGIBKIIBS.

«d'entre vous se proposent de la reconnaître par leurs sufcfrages. Je déclare, et j'en prends rengagement formel» que <je n*accepterai dans ce moment aucune fonction publique. < Je le dois à ma tranquillité autant qtt*i la vôtre... L*attacfaec ment et Testime des uns ne feraient qu'entretenir la haine des «autres et fomenter les divisions de parti qui doivent toutes c disparaître sous Tétendard de la république. Déclaré innocent, «je me retirerai à la canipairne. J'y propagerni les principes cde rpfralité; j y fcini romiaîlre pai- ma soumission aux pou- « voies f (uislitin-s crllc »pie (oui liomme lilire leur doif; les € fatigues d'une longue et pénible administration, les cruelles «persécutions que j'ai éprouvées depuis quelques mois et le «soin de ma fortune entièrement délabrée me commandent «impérieusement de rentrer dans la vie privée.»

Je dois croire que Frédéric de Dietrich était parAiitement sincère dans cet appel qu'il fait aux sentiments pacifiques de-ses concitoyens; il avait toute espèce d'intérêt è éviter l'agitation des esprits, les déoionstraiions oiseuses el irritantes; mais ses amis influents ne pensèrent pas comme lui, ou bien ils furent impuissants à mallrisor ic courant de l'o|»inion publique et à apaiser les voix qui se déclaraient hautement en faveur du maire déchu. A peine F. de Dielricb fut-il descendu (le 27 novembre) à rhôtel de VEtprU, qu'un groupe de partisans dévoués Tenvironna pour lui faire cortège au moment où il se rendit à la maison de justice. Des visites incessantes vinrent lui porter l'assurance du dévouement âe ses concitoyens. Une soife tic f^arde nationale s'établit spontanément vis-à-vis de la prison pour déjouer les tentatives d'invasion armée que pourraient faire les Jacobins; f[nel(pies dames [)réparèren( eilesraémes les aUments que Ton envoyait à M. de Dietrich, afm de prévenir tout essai d'empoisonnement. Les orphelins vinrent en dépulation saluer «le père de la cité,» injustement emprisonné... Je livre ces faits è l'appréciation de mes lecteurs... 11 est évident que de pareilles manifestations devaient blesser et

..yui^cd by

PRKDKRIG DB DIBTRIGH.

irriter au vif tes « maîtres de céans » et aociimuler sur la tête de M. dt' Dielrich de- nouveaux loils, d'autant plus irrémissibles que l'on lie pouvait réhabiliter l'ancien maire, sans imprimer indirectemt'nl uni? flétrissure à tous ceux qui depuis plus d'un an avaient contrarié et calomnié sa gestion. Il est difficile toutefois, malgré l'imprudence iatempeslive de ces ovations « de blâmer ces courtisans du malheur qui ne craignaient point d'apporter leurs hominages derrière la grille d'une maison d'arrêt à un fonctionnaire disgracié et menacé de la bâche des septembriseurs.

Dans cette attitude courageuse de Strasbourg, en novembre et en décembre 1792, dans ces témoignages de syni[iathie prodiijués à un incarcéi é, à la veille de l'établissement systématique de la Terrpur sans contrôle, il y a évidemment une protestation cuiilre les massacres récents de septembre. La contagion de l'effroi n'avait pas encore énervé tous les caractères; on se redressait pour la dernière fois avant de baisser la lèlc (levant la fatalité personnifiée dans le Comité de. salut public. Un nouveau fait bien significatif et grave, parce qu'il touchait aux rouages mêmes de Tadministration mumcipale, exaspéra les Jacobins & Strasbourg. Les assemblées primaires avaient à procéder à de nouvelles élections pour remplacer le conseil révoqué â la fin d'août Les élections furent toutes favorables aux partisans de l'ancien maire; le parti modéré remporta une victoire coniplclc. Les noms d'une partie de l'ancien conseil général de la couimune (c'est ainsi qu'on a[)})elait alors le conseil municipal) sortirent de l'urne; les auiies membres furent pris parmi les membres exclus en août du directoire du département par les commissaires de Paris. M. Frédéric de Tùrckbeim Ait nommé maire de St[ asbourg; c'était le frère de l'ancien ammeistre et un.ami de Dietrich. Le procureur révoqué de la commune, M. Mathieu» rentra dans les mêmes fonctions. Qu'on se figure la colère et la rage du club du Miroir en vue de ces nominations qu'ils n'eurent point de peine à repré-

278 BIOGRAMIBS AI^ACIBNNBS.

senter à Paris comme le produit d'une faction bosdle à la

Fiance.

Ce ii'c'tait rien moins que, la rôsnrrertion de l'anrien mag^istrat qui se dressait eoninie un fantôme devant le nouvel ordre de choses, apportant le trouble, la désunion dans les esprits, et cherchant à exercer une influence désastrease sui* l'esprit des jurés appelés à prononcer sur le sort de Dietrich. Aiumdonner au tribunal crimmei de Strasbourg ie jugement de Tancien maire, c'était vouloir à coup sûr son absolution et le triomphe du principe germanique dans une ville que déjà, sous Ui«'tri('li, on avait (cnlt- de livrera l'ennemi. Ces nis de détresse, poussés par les anfa<,'onistes des Girondins, eurent un retentissement fini este à Pans. La Convention nationale décréta (le 12 décembre) que Dietrii-b serait jugé à Besançon. (Tétait une contravention flagrante à réquiti- naturelle et môme aux prescriptions de la jurisprudence révolutionnaire. On enlevait le maire de Strasbourg â se$ juges nainrds, sans lui accorder le bénéfice de la loi qui lui octroyait le droit d*étre juge dans l'un dea deux départements les plus voisins.... Pour ceux qui connaissaient les moteurs secî*ets de celte mesure inique, il y avait un raflînement de ( i n ih imis le ( lioix du chef-lieu du Douhs. La place de Besauyun était alors cuniniandée par Charles de liesse, Tun des ennemis persoimels de l'ancien maire de Strasbourg, qni n'avait pas <'lé gracieux pour cet intrigant étranger, prétendu bâtard de prince» dont le principal mérite avait consisté â sacrifier des titres imaginaires sur l'autel de la démagogie française. Le club du Miroir de Strasbourg 's'était trouvé en rappoils suivis avec le club des ultra-démocrates du Doubs; l'opinion publique dans ce département était à l'avance corrompue et aigrie contre le prisonnier qui allait eomparaître devant t e jury f a-^^iuinié.

Dietrich partit le 19 décembre pour sa nouvtlU^ destination, après avoir exhorté ses amis à ne point aggraver sa position par quelque démonstration hostile à l'ordre de choses établi.

FRÉDÉRIC D£ OIETRlCIi. ^79

de Dietricii demanda, comme une iaveur, d'être incar^ cérée avec son raarî; elle obtint cette grâce. Pour les deux époux, à la veille d'une cruelle séparation, ce Ait fépoque a la fois la plus intime et la plus navrante de leur union. L'époque de la Terreur a présenté plus d'un exemple de dévouement conjiigîtl jusqu'au pîed de Téchafeud. L'attachemcjit de M"* de UieIriLh à son mari, placf* suus le couteau, n'est jjas unique dans les fasles de la Révolution; mais peu d'agonies se sont prolongées aussi longtemps que celle île Fn-Jeric de Dietn»;li; aucune détention n'a présenté, comme la sienne, le contraste rapproché de l'espérance et du désespoir; elle a été pour ces deux âmes d'élite, à ih'-ïmi de foi dans la vérité révélée, un travail d'épuration» rinitiation la meilleure dans les mystères et les promesses de la vie étemelle.

Frédéric de Dietrîcfa avait été écroué dans la maison de justice de Besancon le ^ décembre; il ne fiit jugé par le jury du Doubs que le 7 mars. Il employa les loisirs des longues soirées d'hiver à combiner ses moyens de défense et à écrire sa dernière volonté.

Mais, en définitivr, de (piel ciime était-il accusé?..... La dénonciation ofticielle, déj>osée en novembre 1792 sur les bureaux de l'Assemblée nationale par le député Rûhl, va nous l'apprendre. L'acte d'accusation, annoté par le défenseur de Dietrich, n'est à tout prendre que la reproduction un peu affaiblie de tous les points articulés dans un factum que je crois devoir reproduire dans une partie de sa triste teneur. Le citer, c'est faire justice des calonmies systématiques qui ont conduit Dietrich sur l'échafaud.

« Frédéric Dietrich , je t'accuse :

« i" D'avoir eu, comme maire de Strasbourg^, l'une des clefs de la république, une entrevue secrète à Pljalsbourg avec Lafayettu, qui, de l'aveu du général Galbaud , saisissait ces occasions pour comploter contre la sûreté générale ;

cS^D'avoir calomnié les citoyens de Strasbourg dans une

BIOGRAPHIES ALSAClBIfNBS.

adresse que tu as fait présenter à l'Assemblée nalionale législative, et dans laquelle tu dis que le vœu des citoyens de Stras^ bourg était que l'Assemblée nationale portât une loi contre cette corporation conspiratrice et anarchiste, connue sons le nom de Jacobins, qui ne tarderait pas, si elle devait encore durer quelque temps, à précipiter la France dans un abtme de malheurs, et dans laquelle tu dis encore tjiie les citoyens de Strasbourg ont ijouvé dans hi leltie du dé(iiii leinenl de Paris, du 12 juin, au ministre de finlérieur, et dans relie du général Lafayette à l'Assemblée nationale, Texpreââion de leurs sentiments et de leurs vœux; et qu'ils ont reconnu dans la dernière fémule de Washington et le héros de la liberté des deux mondes; tandis que les citoyens de Strasbourg n'ont jamais légalement émis leurs vœux à ce sujet, et qu*un grand nombre de ces citoyens étaient eux-mêmes Jacobins;-

c3^ D'avoir fhit imprimer cette adresse calomniatrice et inceinliain , el de l'avoir envoyi'c aux principales nitinicipalilés du royaume d'alors, pour les animer eonfro Jes sociétés populaires, et pour exciter du ti'oublc, ce qui était rcilel que tu en attendais;

< 4* D'avoir approuvé et d'avoir promis de faire approuver la conduite de ton émissaire Ghampy, qui, lorsqu'il a été empêché de placarder â Paris des placards i ta louange, et tournés contre le citoyen ministre Roland, a menacé les ci* toyens de Paris du courroux et de Tindignation de ceux de Strasbourg, en leur faisant sentir que cette clef du royaume poun ait les faire repentir de leur procédé à son égard, tandis que les eitoyens de Strasbour^^ n'ont jamais eu l'idée de venger ta querelle personnelle avec Roland sur les citoyens de Paris, et tandis que cette vengeance, si elle avait pu être conçue , n'aurait abouti qu'à une trahison et à une défection dont, ils sont incapables, ou au comble du ridicule dont ils sqnt bien éloignés de vouloir se couvrir ;

« 5^ D'avoir, au mépris du titre 1"* de la Constitution et de

FREDERIC DE DIETRlCJi. ' 281

rarticle 4d du décret rendu par rAssemblée nalioDale du 14 décembre 1790, défendu aux membres de la société populaire de Strasbourg, qui s'assemblait à la tribu du lliroir, de s'assembler; 1 6" D'avoir fait mettre le scellé sur les papiers, livres et

corresporiJance de cette société, sans y avoir été aiiLurisc par aucun jugcuienl ou seotcnce qui aurait précédé cette apposition de scellé ;

« 7° D'avoir sollicité du général La MorUère une réquisition de bannir et d'exiler de Strasbourg , sans aucune forme de procès, le citoyen Philibert Simond, aigourd'hut membre de la Convention nationale; le citoyen Perigny, premier commis du ministre de la marine; le citoyen Laveau et plusieurs autres encore qui avaient en le malhettr de te déplaire;

« 8" D'avoir séduit ]ilnsieurs milliers de citoyens de Strasbourgs, ilont la plupart ignorent le fronçais, et de les avoir déterminés à si<^ner une adresse à rAssemhiee nationale législative, dans laquelle ils protestent contre la déchéance du roi, et déclarent que le jour oîi cette déchéance anticonstitutionnelle sera prononcée, leurs liens seront brisés, et leurs droits leur seront rendus, ce qui veut dire que alors ils se croiront autorisés à se séparer du reste de la nation et à reprendre leurs anciens droits ;

« 9* D'avoir fait imprimer cette adresse incendiaire , et de ravoir envoyée aux principales niunicij>aliiés du royaume d'alors, pour provoquer la guerre civile, en cas que l'Assemblée nationale dût prononcer la déchéance du roi, en quoi lu as si peu réussi, que plusieurs de ces aiiuiicipalités, remplies d'horreur contre tes coupables projets, ont renvoyé ton projet au comité de surveillance et de sûreté générale;

« 10" D'avoir, après que h suspension du ci-devant roi a été prononcée y proposé deux adresses, qui ne tendaient à rien moins qu'à séparer Strasbourg du centre de l'union qui résidait dans l'Assemblée législative, en désapprouvant le parti qu'elle avait pris de la suspension ;

« D'a?oir tenté (f exciter la commune contre les com* missaires de TAssemblée nationale enToyés dans les départements du Rhin;

« 19^D*avoir de ta seule et propre autorité expédié on passe-

poi l ii la feniine du li-aître Nadal, directeur de l'arsenal de Strasbourg, qui, en émigranl, a empoiié beaucoup d iVctf! appartenant à la nation, et qui voulait se faii'e suivre par sa femme avec le reste de ces effets.»

Dans un mémoire volumineux , mais éloquent et plein d'intérêt, Frédéric de Dietricb * s'applique à se justifier devant ceux de ses concitoyens dont l'opinion ft?orab1e, mais non raisonnée, aurait pu être faussée par les insinuations malveillanles de ses ennemis. Il ne complaît point ramener a lui ses ennemis; et, quant à ses amis, tout au plus leur fonmissalt-il tjiiel(|ucs arjj'^iiniciils de fait à l'appui de ceux qu'ils Irouvaieut inscrits dans leurs cœurs.

On i*econnaît, dans le style de (juelques parties de ce discours pro domo, l'élève de Técoie un peu déclamatoire de Thomas et de Raynal; dans son ai^gumentation, Taccusé est quelquefois subtil, et en quelques points U est facile d'entrefoir qu'il cherche à tourner la question; car au point de vne réuolutUmnaire , il était évidemment coupable, puisqu'il ne s'était pas, dès le premier moment, et sans réflexion, rallié au parti vainqueur; mais ce plaidoyer émane dans son ensemble d'une inspii'tiUuii vraie; c'est l'honnête lioinine indigné qui renM)!f' à ses advei'saires les pierres dont ils clierclienl à le lapider, et qui dévoile avec une lormeté babile les perlidies de ses calomniateurs. U est indubitable pour moi que ce mémoire répandu dans l'intervalle qui s'est écoulé entre l'époque de son entrée en prison et son premier jugement à Besançon a dû produire une irrésistible impression sur l'esprit public

1. Frédéric de Dietrich , ancien maire de Strasboury, ù si s < uucito^ens. 1 vol. graad iu-4'', sauâ iiidicatiuu U imprimeur et saos date précise.

FRiDERIG DE DIBtRICH. 283

et décider ses enneini? à se relrancher derrière une décision arbitraire pour empêcher ce magistrat éminent de rentrer dans la vie nclivf».

Le préambule de ce discoui s imprimé , dont les principaux arguments, et, en quelques parties, les termes mêmes sont reproduits dans le discoura que Dietrich a prononcé le 7 mara devant le jury de Besançon, ce préambule se déroule avec une majestueuse ampleur....

« Si je ne considérais que le caractère connu des hommes cqui me persécutent et la nature de cet amas d'inculpations «que la calomnie a élevées conlie moi avec ime si laborieuse «et cependant si stérile rfin]i<:nifé , je ne répomiiais ii Uiul de «vaines clameurs (jiit- j)ar Ir silenee du dédain, et me présenclant devant les tribunaux avec le décret qui contient la c longue liste de mes prétendus délits et les registres oii sont «consignés tous les actes de mon administration , je n'oppo-

< serais à mes détracteurs que les pièces de conviction qu'ils « ont eux-mêmes produites, et j'attendrais en paix le jugement «qui doit mettre le sceau à ma justification et le comble à' « leur opprobre. Mais dans im Étal où l'existence morale de

• chaque citoyen est luul entière sous le domaine de rof)inion, " où chaque individu nVi^l rien (jue par l'eslime de tons, j'ai « cru que ce n'était pas assez pour moi d'être absous par ma «conscience et par l'organe des ministres de la loi; jai cru «qu'un ancien fonctionnaire public , que le premier magistrat td'ime grande cité, diffamé par tout l'Empire par la plus au-

< dacieuse calomnie, décrété d'accusation par les représentants

< de la nation, devait à la nation cet hommage et cette preuve «de son respect de se soumettre lui-même k son jugement, «et de lui rendre compte iK)n-seukment de ses actions, mais

• encore de ses sentiments et de ses pensées. Mon respect «même pour la Convention nationale exigrc de moi des expli-

< cations que /aurais refusées aux menaces de mes ennemis. «En m'imposant l'obligation de répondre à tant d'impostures,

284 BIOURAPUIES ALSAClËiNNËS.

«elle m'impose l'obligation de confondre les imposteurs. Un c décret d'accusation contre un innocent est un arrêt de con- < damnation contre ceux qui l'ont surpris à sa religion par fleurs calomnies.

tUne autre considération non muiris puissante, c'est que la «gloire (le la commune de Strasbourg se Iroiivaiil essentielle- «meut lire à ma cause, puisque ce sont ses actes mêmes qui isont attaqués, puisque c'est elle-même que ses ennemis c veulent flétrir en ma personne, puisque c'est elle-même i qu'ils ont prétendu jeter dans les fers, et qu'ils voudraient c frapper de mort en m'assassinant avec le glaive de la justice, c c'est à moi qui ai présidé à ses délibérations, qui ai été cFeiécuteur de ses arrêtés, c'est à moi qui ai connu mieux f que personne la sagesse de ses conseils, l'ardeur et la pureté tde son patriotisme, à la venger des outrages de ses ennemis, cet à présenter à la recorniaissance publique le tableau de « ses services et de ses vertus dont j'ai été pendant ti ois ans tle témoin et l'admirateur.

c Enfin, et ce motif n'est pas le moins capable de me déter- € miner, dans un temps où la confiance publique, tourmentée c par un flux et reflux continuel de dénonciations contradic- . ttoires, sait à peine distinguer les vertus du crime; où une c accusation est, aux yeux d'une multitude égarée, «n titre de «conviction; où la calomnie se présente avec assurance à la «face des tribunaux, tandis que l'accusé trcml le encore, mal- «gré son innocence, sous la sauvegarde de la loi...; fai pen.^é «qu'il était digne d'un vrai patriote, d'apprendre par son c exemple à la nation entière, i apprécier à leur juste valeur c ces étemels dénonciateurs de complots, en lui montrant un c citoyen dont toutes les pensées, toutes les affections, tous cles travaux, n'ont eu pour but que l'intérêt de la patrie , et c cependant persécuté, accusé, décrété comme traître à la «patrie; de relever l'espérance des bons citoyens, en leur «prouvant que, malgré la force des préventions et les cris des

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tfactieux, pour faire entendre la vérité, il ne faut que ie cou- « rng:n de la dire, et d'étonner laudace des calomniateurs en leur c faisan! voir que du fond même des cachots on peut dévoiler «llmpostore, et que la prisou peut devenir un rempart pour fia vertu, en élevant une barrière entre les poignards des € assassins et le cœur de rhomme de bien.

«Qu'il me soit permis, en commençant, de fhire quelques c réflexions sur la bizarrerie de ma destinée , ou pluiot sur « l'aveuglement et l'injustice des hommes passionnés qui jamais tne voient ou du moins ne roprésontenl les ohjots tels qu'ils «sont en nn\-mémes, mais tels que l'inlérét de leur haine «exige qu'ils paraissent et peignent le même individu sous des < traits diamétralement opposés, s'embarrassaul fort peu que «le portrait soit ressemblant , pourvu qu'il soit odieux.

(Dans leurs déclamations fanatiques, les écrivains d'un «parti mW dénoncé à TEurope comme un instigateur de (sédition, comme un fauteur de guerre civile, comme un • homme vendu aux ministres de l'ancien régime , vendu è la ( liste civile , vendu anx princes français, vendu à la maison «d'Autriche et à In coaiiiiun des puissances, comme un aristo- «ri*ate déguisé, enfin, comme nn FmiUmit.

«Dans le même temps, un autre pnrfi me l'eprc^cnic i iMiinie «un ennemi des lois anciennes de l'Ëlat, comme un ennemi de «la maison de Bourbon, comme un chef de conjurés, un ti-aître (vendu à toutes les factions qui déchirent la France, et à toutes «les couronnes qui veulent la démembrer; enfin comme un (démagogue forcené, comme un Jacobin,

«Ponr mettre le comble à tant de coDtradiclîoos, tandis « que je suis décrété en France, sur la dénonciation des clubs, (comme prévenu d'avoir favorisé l'émigration et les émigrés, (je suis cité devant les tribunaux de l'Empire comme prévenu «d'avoir attenté n la vie des chefs des éniij,^rés; lundis qne je «suis dénoncé en France comme ayant voulu livrer la ville de «Strasbourg aux Prussiens, je suis dénoncé à Berlin comme

286 BIOGRAPHIBS ALSACiEMKBS.

«ayant, dti coiirerl avec les mêmes Jacobins qui me persécii- «lent, dépêché uii aieurti ier pour nssassiner le roi de Pniss* .

<Ge rapprochement simple ei£rappaul suiiii'a sans doule pour « faire éTanouii* ces imputations accumulées qui se détniisenl t mutuellement; car assurément, si j'étais vendu à la maison de € Bourbon» je ne Tétais pas à la maison de Brunswick; si je c conspirais contre le despotisme, je ne. conspirab pas contre cla liberté; si fêtais Jacobin, je n'étais pas Feuillant, ou plutôt je t n étais ni Yim ni Tautre; j'étais ce que ju m'honorerai toujours «d'être: un ciloyeu soumis aux lois, un magisti'nt esclave de «ses devoirs, t'uneini de toute lactiou.de toute rahale, de tout «parti, ne connaissant qu'une passion, celle du bien public, c qu'une régie, la Constitution qu'il avait juré de maintenir. »

Je ne pouirais, à moins de reproduire en entier ce magnifique plaidoyer, suivre M. de Dietrich dans tous les détails de sa défense. 11 prouve par les dates qu'il n*a pas pu comploter contre le salut de l'État avec Lafayette qu'il n'a vu qu'une fois,

le 13 janvier 1792, à Phalsbourg, à une époque où la France entière proclaniail ce général le défenseur le plus zélé de la

liberté menat f'e et que rel cntrelii ii avait eu pour but de

se concerter avec lui pour la délense de la frontière. Il rappelle, non sans orgueil, les services qu'il a pu rendi-e comme maire de Strasbourg, non-seulement i sa ville natale confiée à son adminisli'ation, mais au gouvernement central qu'il a tenu au courant des projets des émigrés sur toute la Ugne du - Rhin; il rappelle la correspondance qu'il a entretenue avec nos ministres à l'étranger, à Vienne, à Munich, à Stuttgart, en Sidsse; avec les ministres à Paris; avec des agents dévoués et habiles qu'il a mis eu rapport , dans l'inlérôl du service avant de quitter Strasbourg^, avee le gi-ri/M-al Biron dont îî n'invoque pas eu vaiu le témoiguage'; il démontre l'urgence desprélen-

1. U géabnl Dtron èerlvtl, le 1 S février 1793, nue lettre trôs-tkvmrable à M. de Dieirieli.

riUBDEniC DE OIETlUCii.

dus actes aj'bitnures qu'il 8'esl permis contre des fauteurs du désordre, contre cette engeance anarchiste, la seule cause de . ses roalheui-8 personnels; il prouve Tînanîté de certaines impu* tations, i'eiagération triviale et calomnieuse d*autres po&its de Vaccnsation formée contre lui; tour ft tour rironie» le |iursiflage, la rolèic lui foiirnissenl des armes pour blesser en face les pygmées qui l'ouL insulté; il raille, il écIaU>, il maudil tour à tour; son discours porte quelquefois l'empreinte violente de répoque; c'est le torrent des montages qui écume, gronde et se brise contre les rochers qui obstruent -son passage, mais redevient limpide et calme au travers des prairies. M. de Dietrich se révèle i noos comme un chalem'eux écrivain; et certes, plus d'une fois, la noble compagne de sa captivité a dû tressailUr et serrer la main de son mari en entendant ces mâles accents de l'homme de bien persécuté dans son dernier l'efuge, traqué jusque sous les verrous et digne d'une meilleure destinée.

Je viens de diie que dans ce mémoire M. de Dietrich se rappelle, avec une fierté permise, les services rendus par lui;' on lui pardonneni anssi de revenir, avec une douloureuse satisfiiclîon, sur les témoignages d'attachement qu'il a reçus de ses concitoyens dans le moment le plus pénible de son administration , celui où il apprend que ses ennemis l'emportent et qu'il est cité à la barre de l'Assemblée nationale I

t Je voulais faire prévenir individuellement ions les mcm- «bies, dans la crainte qu'une telle nouvejli J i u^jucment ré- «pandue et hautement annoncée dans une seajice publique < n'excitât de la fermentation; mais le citoyen La Chausse c insista pour que la cloche fût sonnée, et elle le fut. A neuf c heures, je retournai à la maison commune. L'affiaence y était € si grande, que feus peine à parvenir à ma place. J'ouvris moitméme la séance. A la lecture du décret qui me mandait A la c barre, la douleur publique éclata d*one manière si énei^gique cet si touchante, que le témoignage d'une affection aussi vive

288 BIOGRAPHIES AI SACIKNNES.

cet aussi universelle m'aurait fait bénir la haine ménie de mes c enuemis, qui me procurait un prix si flatteur de mes services, csi mon respect pour l'Assemblée législative et mon sèle pour crinlérêt de la nation m'avaient permis de ne voir que moi c dans un acte d'injustice surpris ou arraché aux représentants «du peuple.

«Le maire ëlail su2<]iL'iiiiii cl tontes les rues retentissaient «de.^ ( lis i\o Vive le Maire! Dans la maison commune, ce < n'étaient que pleurs et gémissements. Si l'Assemblée riatio- «nale avait [)u être témoin d'un tel spectacle, jp n'aurais pas « eu besoin d'une autre apologie. La voix de toute une ville ne c s'élève pas avec tant de force en fiiveur d'un magistrat précvaricateur. On peut surprendre un instant la crédulité du « peuple , on peut usurper un jour les honneura de l'apothéose, «mais ce n'est pas durant trois ans d'administration qu'on en € impose à se2> coiiciloyeus; ce n'est pas ou jiioincnt de î^a dis- « grâce qu'on reçoit les homnjages de lu flallcrie , qu'on re- «cupille niènjc le fi'uit tl'unL' juste bienveillance; ce n'est pas «au milieu de la crise la plus violente d'une révolution impré- « vue qu'un intrigant échappe au soupçon , que le fonctionnaire I le plus intégre peut compter sur la conôance la plus méritée, c Cette bienveillance, cette estime, cette confiance si précieuses tet si rares, j'en ai cependant joui trois ans entiers, je les ai «conservées au moment même où il est si commun de les «perdre, et le jour marqué pour ma disgrâce fut le plus beau «jour fie mon triomphe. »

Voici en quels termes il parle «le l'iieure terrible où il apprend, sur la route de Sarrcgucuiiues, que l'Assenibiée avait décrété qu'il serait amené par la gendarmerie à la barre:

«Il était évident que je compromettais ma sûreté sans aucun t avantage pour ma patrie, à laquelle je serai toujours prêt A «faire tous les sacrifices. Loin de pouvoir me flatter de réussir «à ikire entendre ma justification, je n'avais pas même l'espoir «de parvenir Jusqu'à la barre de l'Assemblée nationale. Mes

FRÉDÉRIC D£ DIETRICU. 289

f «menais m'avaient poursuivi jusque dans ma retraite; ils f m'avaient environné d'espions et d'émissaires, ils avaient c cherché è soulever les communes voisines contre celles qui

€ m'accordaiciiL un a^ilo; enfin j'étais prévenn par des menaces «direcles et des avis certains qu'ils m'avaient dénoncé à Paris cet sur la route comme un conspirateur déjà décrété d'accucsaiiou pour avoir voulu livrer Strasbourg aux Autrichiens. cDans ces ciroonstances, je fis ce que me prescrivaient le soin c de mon honneur et celui de ma sûreté personnelle : Renvoyai cé la commission des Douse les pièces qui prouvent que je c n*ai rien ordonné , que je n'ai rien fait qu'en vertu de délibéc rations des corps administratifs et sur des réquisitions des c généraux qui avaient pour objet le maintien de Tordre et tla sûreté d'une ville en lilaL de guerre. Je lui fis passer de tplus les certiûcals des municipalités dans le. ({ h lîcs j'avais «séjourné jusqu'alors H qui constatent l'intention (jue je «n'ai jamais cessé d'y manifester de me rendre à la bari-c. «Après avoir rempli ces tristes devoirs, je partis enfin le c3 septembre» le cœur déchiré, bien plus encore des matc heurs de ma patrie, où la sauvegarde des lois était im- € puissante devant la fureur des factions, que de mes propres c malheurs dont je trouvais la consolation dans le témoignage « de ma conscience et le souvenir du bien que j'avais fait. »

«Je fis, sous un nom emprunté, environ cent cinquante «lieues en Allemagne, presque toujours de nuit cl par des «routes dclouroées, pour gagner la Suisse sans être arrêté «par les émigrés et par les armées autrichiennes. Je ne voulus «pas même demeurer plus d'une nuit à Francfort, dont le «voisinage avec Hayence me Husait craindre qu'un plus long «séjour ne fournit à la malveillance un prétexte de m'accuser c d'intelligence avec les ennemis de l'Étal. Dans ce pénible «voyage, j'eus pour compagne de mes fatigues et de mes «dangers mon épouse, dont la tendresse et les vertus ont I. 19

c doublé pour moi le seotimenl du bonheur dans les jours cde prospérité > et dont te eonstance soutient mon courage et «écarte de mon âme raflUctîon et la douleur sous les coups « les plus cruels du sort i

Enfin dans une brillanie péroraison il demande : «Gomment «les cris de lu haine do (jiielques élraiigers suspects pour la «plupart, el d'un petit nombre (Je leurs pailisaniî séduit^, ou p égai es, ont-ils pu l'emporter sur le témoignage d uiie ville c entière? et les délations d'unX^aveau, d\m Philibert Simond, « d'un Schneider, sur les sufTrages de 40,000 citoyens? 11 faut «le dire, ce sont les préventions d'un seul homme, c^est la «démarche hasardée d'un ministre qui a donné une ombre de «réalité aux plus méprisables chimères. Gel homme, ce mi- «nistre est Roland, alors Fidole, aigourd'hui lliorreur d*un «certain parti. C'est cette inconcevable lettre, écrite le 44 juin «par un des premiers agents du pouvoir exécutif au maire d'une «grande ville, au directoire d'un département sur je ne sais «quelles dénonciations, contre lesquelles les lénèbres mêmes «dont s'enveloppaient leurs auteurs, auiaienl dû le tenir en «garde; c'est la créance qu'il panit donner à ces Ikbles ab- «surdes qui leur donna en effet quelque crédit; et voilà la «source de tant de persécutions que j'ai essuyées, de tant de «calomnies débitées contre la ville de Strasbourg, de tant de «vexations et de violences exercées sur les corps administi'a- < tifs et sur les meilleurs citoyens.

« C'est à l egret, Roland, (pie je vous cite au Iribunal de Topimiou dans un niomenl où vous offrez un nouvel exemple de « rinstabiUlc de la laveur populaire, où vous éprouvez aussi I l'ingratitude et peut-étie même i'iiyusUce de ceux que vous lavez servis. J'honore votre courage et je respecte vos mal- I heurs. Mais que de maux n*ont pas causés à voire pairie cette K malheureuse facHîlé à adopter les préjugés, les passions de (Ceux qui vous environnaient, et cette ténacité si nécessaire, (lorsqu'elle n'a pour objet que le maintien des principes, mais

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FAÉDJkRiC D£ DWTiUCU. 291

en dangereuse lorsqu'on la porte dans ses afleclians et dans fses jugemenls? Que ne pourrais-je pas tous dire sur votre c prodamalion du 19 août, sur la suspension arbitraire de tant

« d'adminislraleuis |jnfiiot(3S, sur votre lellie du août au a dé(>arlemynt pi ovis-oirc du Has-Uhin et sur tant d'actes du

* despotisme exercées au nom de la liberté! Mais 'y veux écar-

< 1er tout reproclie; je ne me permettrai qu'une seule rëllexion; c c'est que ceux qui, depuis près d'un an, font lant d'efforts

< pour me rendre leur victime, sont les mêmes qui vous céié- « braient au mois de juin comme l'espérance de 4a patrie, qui, «le iO août, semblaient ne vouloir détruire la royauté que «pour vous porter au ministère et qui, le 3 septembre, ont « voulu vous fiure égorger dans les prisons et qui voudraient « vous Irainer é Téchafiiud.

«Par quel grand sacrifice, par quel service signalé rendu à « TEtal, c(.'^ arduiils délalt'Uis de luu& les aiuis de l'ordre, onttih, en effet, mérité la conliance publique? Qu'ont-ils fait epuui' la nation? Ils ont dérlamé dans un rlnh, ils ont aristotcratisé le respect des lois et démocratisé 1 anarchie; ils ont, «parleur corre^ndance. allumé la défianre universelle contre «les fonctionnaires civils et militaires; ils ont déclamé dans un «club, ils ont préconisé rexœUence des piques; ils ont célébré «la fêlederari>re de la liberté. Et moi aussi, /ai planté l'arbre c de la liberté, et moi aussi, j'ai fait, de concert avec le comité «permanent, ftdi^riquer quatre mille piques, et invité le conseil (général du département à procurer des armes aux citoyens «qui en manquaient; et moi aussi, j'ai entretenu une vaste

* correspondance , non pas avec de prétendus comités de

< ( iiihs, sans titre, sans mission, sans caiactère, mais avec les «généraux, les ambassadeurs, les ministres, les comités de « rAsseuibiéc nationale. J'ai surveillé au dedans les mauvais «citoyens, au debors les émigrés et leurs agents, les démarches «des princes français» celles des princes étrangers. J'ai dénoncé «avec courage les ennemis du peuple quels qu% fiissent, et

fje n'ai difiiBttné perBOiuie, et je n'ai sacrifié l'honneur et l'état c d'aucun citoyen i mee mm» et à mes Tcngeances. Je n*ai tpas déclamé dans les clubs, mats on m'a toujours vu au con* <seîl de la commune, au comité permanent, à la mairie; par- « tout où m'appelaient les devoirs de ma place et l'intérêt de «mes concitoyens. Je n'ai jamais prêche aux troupes Tinsubor- «dination, cl aux cituyeiis la licence; mais j'ai contribué à «purger l'armée des oflicieis îirislocrales (jm rmli Niaient; j*ai «maintenu le reï^pcrt des personnes et des propi iétés; enfin j'ai ( sacrifié à ma patrie ma place, ma fortune, mes espérances; c et ce qui est bien plus encore pour un père, deux enfimts qui cme sont plus chers que la vie

«Je n'ai rempli que mon devoir, je le sais; mais enfin je cl'ai rempli. Je ne demande point de récompense, je l'ai- rec cueilUe : elle est dans mon cœur; elle est dans le sentiment du cbien que j'ai fait; elle est dans cet honneur qu'il n'est point « au pouvoir de mes enuemis de flétrir, parce qu'il ne dépend « ni de leurs opinions, ni de leur témoifi^nage; elle est dans cet «ainour de la patrie, qui fait trom or du plaisir dans les tra- «rvaux, de la douceur dans les |»eiiit.;s, du charme dans la mort 0 même que, l'on souffre pour elle ; elle est dans le bunlieur «d'avoir assuré pendant trois ans celui d'une ville entière; « elle est dans l'amour et dans la reconnaissance de mes con* t citoyens; elle est dans fachaniement même de mes persécuc leurs, honorable témoignage de mon éloignement pour Tinctrigue et la cabale et de mon dévouement absolu au bien c public; elle est enfin dans le snflrage de ce témoin irrécusable cdom la voix puissante terrasse le méchant au milieu même c de son triomphe, soutient le juste sous le poids de l'infortune «et les traits de la calomnie et le rend supérieur aux vains «jugements des horijfiies et aux vicissitudes des événements.

«Je deiaande justice, et je pense trop bien de l'équité de inies juges et de celle du peuple français pour ne pas l'at- < tendre avec confiance. Si cependant, par la violence ou par

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