FRÉDÉRIC DE DIETRICH
des artifices de mes ennemie, mon espérance venait i être c trompée, leur injustice ne me rendra point iiguste; sous le cfer des bourreaux, comme sous le poignard des assassins,
c je formerai encore des vœux pour ma patrie et pour la liberté, ills auront beau faire, ils seront plud à plaiinlr^ que moi; car, c quelque sort qui me soit ri^servo, ils ne p Hin out m'ùler ni « Teslime des gens de bien , ni une conscience irréprochable , «ni la paix de la vertu; et quelle que soit leur destinée, ils tsont condamnés à vivre et é mourir avec la haine publique, tfagitation du crime, leur conscience et leurs remords. Je csuis trop vengé. i
Si H. de Dietricb, pour écrire ce mémoire foudroyant, dut ftire un appel à des souvenirs qui souvent Texaltaient et le passionnaient, il se recueillit en lui-même pour écrire sa dernière vul iiité, à la dérobée, à l'insu de &oii épouse qu'il ne voulait point associer à ces tristes pressentiments d'une inévitable destinée.
Je ne me crois point autorisé à transcrire en entier ce document, quelque honorable qu'il soit pour la mémoire de l'homme de cmnr dont je raconte le long martyre; mais il ne songeait évidemment, en traçant ces pages touchantes, qu'à sa làmille, non au public; et même à plus de soixante ans de distance, il est des douleurs sacrées que Ton ne peut révéler sans une indiscrétion eoupal)le.
Je nie homu a doinier l'analyse succincte de cet acte de dernière volonté; je citerai quelques passages qni laisseront entrevoir Tablme de douleurs où M. de Dietrich était plongé.
• Bci-aiK on , de la maison de justice, le 7 février 1793.
c A mon père Jean Dielrich, à ma femme Louise et à mes deux
fils, Frédéric, Albert,
€ L'acharnement de mes ennemis, leur influence sur un
grand nombre de personnes de cette ville où j'ai été transféré au -mépris des premiers principes de justice et d'humanité,
106 font entrevoir que, malgré mon iiinoceiice el nonobstant les sacrifices que J'ai faits, je serai victime de la rage de quelques fectîeux» soit que mes juges se trouveot influencés par eux, soit que des forcenés se portent à quelque violence emUire mêi, dims le cm où je $eraU aefwUé de (^aeewaUm,
cJe prévois les plus grands malheurs pour ma patrie; me« affaires sont (iaiis un dt'labremenl lolal, et telles »|ue, sans le sccuuis lie iiioa père, j'iiuruis la dualtur de ne pouvoir satisfaire aux engagemenls les plus sacrés; nies mallieurs ont altéré ma santé; ma vie a conslamment été laborieuse; le travail el les soucis ont a£foihli mes facultés morales, de manière que j'envisagerais sans effroi le terme de ma carrière, si j*étais tranquille sur le sort de ceux que j'ai toujours chéris plus que moi-même, et sur raceomptissement de mes engagements.
«Ma confiance sans homes dans les bontés de mon père, dont la bienveillance a toujours été si active envers moi , qui , (Inrnni nia détention à Strasbourg, s'est occnpé de tout ce qui pouvait l'adoucir; des bienfaits duquel nous subsistons depuis quelque temps, moi et toute mn famille, ma conliance, dis-je, dans la contmuatioji de cette bienfaisance en faveur de ma venve et de mes enfants, porte seule le calme dans mon cœur.
« Mon père, écoutez mes dernières prières en tant qu'elles ne nuiront en rien à mon frère et à sa famille. La persuasion où je suis, que voiis les exaucerez, me fera porter la léte sur récbafottd, ou contempler le fer d*un assassin, avec ce courage que la vertu donne à l*homme juste, à celui qui peut se dire à sa dernière benre qu'il a épargné à ses concitoyens tout le mal qu *i a pu, et qu'il a saisi avec enthousiasme !«• p* lii nombre d'uecasions où il lui a été possible de faire le Lien et de contribuer à leur bonbem*. >
ici, il entre dans l'énumération des causes qui ont dérangé et miné sa fortune, puis il reprend en ces termes: c Aucune de ces pertes n*a ébranlé ma constance à remplir
FRÉDEHiC DE DIKTRICU. 295
avec sèle rengagement que j*avaû pris de maînlenir la GoDstiliiUon; et cependant mes omemis ont eo Tatrocité de m'aceuser de perfidie.
«Ma femme est une des plus louchantes victimes de leurs forfaits; sa tendresse pour moi a Hp sans bornes; e!l«' s'est rendue compagne de mes niaiiieiu> et, iimi^né sa faible santé, elle les a partagés avec courage et avec énergie; elle voulait 86 rendre avec moi à Paris au mois d'août. Avertis sur notre route des dangers dont j'étais menacé, elle m*a accompagné loraqae j'ai foi les massacres du â septembre; et )e directoire du département du Bas-Rhin, m'ayant, sans égard pour le décret du 1i novembre, déclaré émigré. Ta comprise dans ma proscription.
cMa mort la privera du fruit du travail de mes mains, que je me serais fait un bonheur de consacrer h sa subsistance, si j'avais été forcé de m'expatrier après avoir été acquillé. Mon père et mes fils emploieront sûrement tous les moyens que les lois ne défendent pas pour la préserver des horreurs de la misère. Elle est d'autant plus digne de leurs soins, que son cœur compatissant a toujours secouru les malheureux, lorsque sa position te lui permettait encore. Éloignée de tous ceux qui lui sont chers , privée de la présence de son A^re en Suisse , que deviendrait-elle s'ils ne s'occupaient d'elle avec la plus grande assiduité durant son exil? Celte crainte est déchiitinte; elle fait le tourment de mes derniers moments; elle me plongerait dans le désespoir, si elle n'était tempérée par la connaissance que j'ai du cœur de ceux auxquels je m'adresse.
«Si, d'un autre côté, les sollicitations de ma famille parviennent à faire annuler l'arrêté du département qui a mis ma femme au rang des émigrés, ce que j'espère après ma mort, puisqu'elle aura calmé ceux qui ont soif de mon sang, elle aura besoin des conseils les plus éclah^s. »
« Mes fils, mes chers enfants! Si je péris, cette injustice vous
296 BIUURAPUtKS ALbACIENNeS.
accablera de douleur. Vous ciumalsses ma conduite poUUqua et mes sacrifices; vous avez vous-mêmes consenti que je les fisse i la patrie ; «4 bim, Mlei votre père: aimez4a tav^owrt, Ékmffez, é fapprùdie du danger fu*eUe eowi, teeridelatui' ture. Ne vous en prenez pas à la patrie du tort de quelques scélérats qui auronl immolé votre père. Vengez-moi en continuant à la défendre avec la plus intrépide bravoure. Il m'eût été (Jou.v (ir vous cnilirasser encore avant de subir le sorl qui m'allend. Tous dpu\ devant l'ennemi, je sacrifie à i ulili^aLion uù vous êtes de le conii»alti ê, le désir ardeut que j'ai de vous appelei' auprès de moi. Je vous serre de toutes mes forces contre mou coeui'. Ayez soin de votre mère: rempliscez-moi auprès de votre petit frère et acquittez-nous envei^ la courageuse amie qui tient lieu de mère i cet enfimt né dans le sein du malheur.
i Je coig'ure Alexis Gloutier de vous continuer ses avis ei sa tendresse. Mon père, ma femme, vous, mes chers enfants, vous regarderez sûrement comme le plus sacré de mes engagements, comme le plus doux et le plus impérieux devoir, l'acquiUoruent exact de la pension viagère que j'ai assurée à ce fidèle ami, lorsqu'il a couûenti à se r.liargei- de l'éducation de mes deux lils. Si vous êtes vei lueux et bons citoyens, vous lui en avez i obiigatiou. li a tout fait pour vous conserver votre père; il lui a procuré et lui a donne, dans les lieux où il a été successivement détenu, des consolations qu'une estime réÛéchîe et ramilié la plus fervente peuvent seules imaginer. Il a diminué Tamertume des derniers jours de ma vie ; plus d'une fois il a exposé hi sienne pour me la sauver, i
c Je prie les citoyens Rei*verseau et Grappe, qui ont si cou-
rag-eusement embrassé uia défense, qui se sont, pour ainsi dire, identifiés avec moi, qui m'ont donné des preuves si fortes de leur estime, en s exposant à toute la liai ne de mes persécuteurs, de recevoir ici mes plus sincères remerciments; l'ac-
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qnit de leurs bonoraires sera sûrement un des premiers soins de mon père; je le supplie de vouloir bien s'en occuper sans relard.
€ll m*en coûte de n'interdire la satisfaction de donner aux
orphelins de Strasbourg un secours individuel; je dis individuel, parce que je ii'aurnis pas donné à la maison, mais à leurs tuteurs respectifs. Les hoiis eiilants m'ainiaienl et je suis navré de périi' sans pouvoir leur fairi* du bien ; qu'ils apprennent au moins que j'ai pensé à eux ù l'approche de nia mort, et que les démonstrations de leur attachement durant ma détention à Strasbourg ont donné des charmes à la persécution que j'éprouve. »
' tQue les citoyens Frédéric Scbœll et Ulrich reçoivent ici les témoignages de ma reconnaissance pour le courage qu'ils ont eu d'écrire et d'imprimer en ma faveur. »
« .1 eiiiliiasse tendrement nia sœur, mes nièces et mon neveu; jr dt iiiunde à la première ses bontés pour mes fils et sou amilié pour ma feiurne; je prie mes nièces d ;iHiier leurs cousins ; je vous conjure tous de vivre en bonne harmonie et de vous dire que des diiïéreoces dans les opinions politiques ne doivent pas désunir des individus qui- ont plus que jamais besoin de resserrer leurs liens et de s'entr^aiderl
c Pardonnez-moi tous mes torts; ils ont été involontaires. J'abandonne cette vie sans avoir de reproches sérieux à me fbire. Si mes ennemis ne lUsaient pas le malheur de ma patrie» je leur pardonnerais en mourant
«0 vous, hommes de bien de la commune de Strasbourg! les malijeura tioiil vou-s ' tes accablés, la perséculiun de la cabale infernale dont vous êtes ainsi que moi le^ vicliraes, ont empoisonné la fin de ma carrière. L'espérance de vous en prései^er par ma rentrée en France, aussi bien que le désir de satisfaire mes créanciers, m'ont déterminé à apporter
f98 hlÙ(.KAFHikS AL^AL1LN.\£S.
ma léte à des hommes dont les mains fumaient encore du sang qulls ont veraé le S septembre, et je péris sans obtenir mon but. Ohf que je sois la demièré de leurs victimes et ma mort serait un bienfait i
nia patrie jouisse bientôt, à l'abri d'une bonne constitution, de toute la félicité qu'on doit attendre des piincipes d'égalité, sainuriieul applujués et d'une liljerté sjins licenre. Tels sont les deruicii» souhaits d'un homme qu'on saciiiie comme traître et rebelle à la Fi-anee.
c Je vous quitte, mes cbers parents, ma femme, mes enftnts, mes amis, en fiibant les vmui les plus ardents pour que te terme de mes jours soit celui de vos peines. Qu'un bonheur sans nuage efface jusqu'au souvenir des chagrins que je vous ai causés. Adieu , je me jette pour la dernière fois dans vos bras. »
Dans une espèce de codicille, il dispose de plusieiu s ili^iu!Jle^ et effets personnels et ajoute qu'il a copié trois fois c cette lettre > et collationné ces trois exemplaires.
Après deux mois et demi de captivité préventive, Tinstniction de raffaire Oietrich se trouva complète; les débats solennels s'ouvrirent dans les premiers jours de mars 1793 et se prolongèrent toute une huilaine. Màîs l'accusé ne sa trouvait plus en face d'un public prévenu contre lui, ni en face d'un jury paï ual el passionné; loin de là, un revirement complet s'était fait dans 1 upinioo pulilupie de Besanyoïi et du IJoubs à l eiiili oil de l'oncieii maire de Strasbourg, il ne laut pouit oublier que le régime de Robespiei re ne jetait pas encore son voile fimèbre sur tous les esprits et ne glaçait pas encore par la peur les nobles élans de bi pitié. Les Girondinfi tenaient encore tète à leurs adversaires de la Montagne. Le dévouement de M"** de Dietrieb à son mari, ce sacrifice volontaire de sa liberté avait attendri tous les cœurs honnêtes; el Tirrésistible
FRÉDHRiC DE DIËTRICH.
ioflaence de ce eouraol sympathique s'était communiqué aux aotorités constituées du département du Doubs. L'extradition de cette noble mère de fiunille, que les ennemis de Dietrich voulaient faire incarcérer loin de son mari, à Strasbourg, avait été catégoriquement refusée.
M. de Dietrich se présentait devant ses juges le front haut et serein; prés de ceut témoins avnicnt élé assignés. Ce. fut le fi mîus seulement que M. de Dielncli prononça lui-même son discours de delense. Il parla pendant cinq heures, ébranla son auditoire par ia force de ses arguments et émut les cœurs par les élans pathétiques qui venaient interrompre le récit des faits. J'ai lu et médité ce long plaidoyer» à la fois éloquent et habile, trop habile peut-être: les circonstances commandaient impé* rieusement à raceusé d*étre prudent; il est évident pour moi , que dans la discussion des fiiits, mis à sa charge, IL de Dietrich, pour essayer de sauver sa téte et se conserver A sa fiimilie, fait è Tesprit do temps des concessions qu'il n'aurait point accordées huit niuis plus tùL Parluul où il a réfuté des iinpuiudans absurdes et calomnieuses, telles que celle de sa connivence avec l'étranger, le maire pi'oscrif de Strasbourg est admirable; une indignation vraie lui inspire des expressions senties ; mais lorsqu'il discute la signification et la valeur des adresses du conseil municipal du 7 et du 13 août, lorsqu'il se croit obligé de prouver qu'il était de son devoir de soutenir la Constitution de 1791 aussi longtemps qu'il ne coimaissait point eipressément la volonté nationale, il y a là je ne sais quoi de subtil et d'emprunté dans son langage qui indique la gône de sa conscience. La déchéance du roi et surtout ravénemem de la Convention étaient évidemment pour Frédéric de Dietrich un événement malheureux, et si, dans lus replis les plus intimes de sa pensée, il ;((Ji>jftail lumuie un pis-aller la république avec LafayelLe pom j»resjdent, il ne pouvait la saluer de bon cœur, lorsque Roland et Daiiton se montraient sur les premici's degrés d'un trône où siégeait impassible, comme une
Statue d'airain, une trinité abstraite décorée du nom de liberté, d'égalité et de fraternité.
Quoi qu'il en soit, l'effet du diacours de Dietrich iîit irrésistible: il devait Télre; écoutez plutôt ce début:
c Juges et vous citoyens, associés par la religion du serment A lenr anguste ministère, et vous aussi que je vois se presser dans cette enceinte cl que i'ainoui' de la pali ie, inséparable du zèie de la justice, y a attirés en foule;
«Dans ce nionieiil redoutable, où la loi va prononcer sur l'honneur et la vie d'un citoyen, écoutez les dernières paroles qu'elle lui permet de proférer pour sa défense, avec cet esprit d'impartialité qui seul doit pénétrer dans ce sanctuaire et que vous commande plus particulièrement encore la situation d'un accusé qui, sans autre intérêt que celui de rendre bommage aux lois de son pays et de manifester son înnocmiee, est venu volontairement soumettre sa conduite à l'examen des tribunaux et .sa tête au g^laive de la justice: écoutez un ancien fonctionnaire pui)li( , iinp^uère pi eniier magistrat d'une grande cité, aujourd'hui ciiargé du poids d'une accusation capitale, avec les mêmes dispositions où l'ont toujours trouvé ceux dont il a été lui-même le juge.
c Distrait de la jundtclion de mes juges naturels, traîné è cinquante lieues du siège de mon domicile, du siège de mes fonctions, du lieu des délits qui me sont imputés; privé d'un des plus grands supports que la loi des jurés assure A l'innocent, de cette upuiiun (juljliqiie dont elle l'environne comme d'une «sauveg^arde, de cet irrécusable témoignage de ses concitoyens qui écartent de lui les odieux soupçons, les intei prétations perfides, j'ai redouté un instant, je l'avoue, l'effet funeste des préventions dans une ville où j'avaâ lieu de craindre de n'être connu que par les calomnies de ceux qui ont juré ma perle. Mes juges ne me feront pas un crime, sans doute, d'avoir cédé aux alarmes de ma fiunille, aux instances de mes amis, et d'avoir, non suspecté leur intégrité (un lel sentiment
...... ^le
FRÉDÉRIC DE DIËTRICU. 30i
n'est jamais entré dans mon cœor), mais réclamé un droit commun à tous les Français, un droit que la loi me garantit, tm droit dont l'exercice me semblait utile i ma défense.
c Aujourd'hui , que la vérité est connue de tous, fort de mon
innocence et de voire équité, foil de la sainteté du lieu et du respect mAme que ce tribunal m'inspire, rassuré pyr ce religieux silence, favorable augure de l'esprit dont sont aiuniés tous ceux qui m'écoulent, je vais parler avec une entière confiance. Juges et citoyens, vous me devez jusiice, vous avez juré de me la rendre; je vous dois la vérité» je vous jure de vous la dire.
cVouB aves entendu Ténumération des délits qui me sont imputés, les dépositions des témoins qui confirment ou qui détruisent les assertions de mes accusateurs, tes explications qui éclaircissent ce que pouvaient laisser d'obscurité quelques faits isolés et dénaturés par la calomnie et dont vous ne pouviez apprécier l'esprit, parce que vous Jie connaissez pas l'ensemble de ma eouduite.
« Si j avcijs ciitendu larunifr d'un autre homme ce que, depuis uu an, on îiîconte de inui à la République entière; si j'avais entendu lui imputer celte prodigieuse multitude d'i^llentats toiyours nouveaux, dont mes ennemis m'ont fait accuser par les cent bouches de la renommée; et ma conspiration avec Lafeyette pour livrer aux ennemis les portes de la France; et Strasbourg vendu iitux Autrichiens pour six millions; et mes intelligences avec la cour pour le rétablissement de Tancien régime; et mes intelligences avec les émigrés pour les introduire sur le territoire français et préparer les torches de la guerre civile ; et celle fabrication de faux assignats dans les îles du lUiiu pour renverser le crédit national ; et la tyiaiiiiie que j'adectais hautement dans Strasbourg; et les actes jouinaliers de violence et de despotisme que j'y exerçais; et toutes les horribles inculpations dont les journaux faisaient retentir contre moi toute l'Europe; je ne sais si mon indignation n'au-
dOS BIOGRAPHIES ilLSÀClENNES.
rait pas éclaté contre cet homme avec plua de violence encore, et ai, diaprés lea préjugéa dont on a irabii le public contre moi, je n'ai pas pltia à me louer de sa modération qu'à me plaindre de son injustice.
«Quel est, en tAhA, celui qui, nii récil de cet incroyable amas de crimes, n'ail pas dù nie regaicJei' rorunK- un nouveau Caliliiia, conjuré contre sa pali ie et sa lii)ei té; mais qnd est celui qui, lisant ensuite le décret d accusation rendu contre moi, et ne trouvant dans cet acte, où l'on voit cependant à chaque h'gne percer la malveillance du rédacteur, au lieu de tant de prodiges de scélératesse, que dea reproches vagues sur quelques phrases de pétitions, dont on n'ose pas même avancer que je suis l'auteur, n'ait pas senti à son tour se soulever son âme tout entière contre l'audace de mes calomniateurs, et ne se soit dit (pi il devait être bien in «'j)rochal)l<', le fonctionnaii e public, couln' lequel, après tiois an^ d'adminislraliou dans une des cités les plus importantes de Tempii-c. de si fiu'ieux ennemis n'avaient pu entasser que des griefs de celle nature !»
Je ne saurais, sans étendre outre mesure cette notice, reproduire un à un les griefs élevés dans l'acte d'accusation contre Dietrich et les répliques de Taccusé. Ce serait en partie, d'ailleurs, faire double emploi; M. de Dietrich, pour se justifier, est obligé de rentrer au cœur de son administration municipale, de se faire en quelqne sorte son propre apologiste, de donner lecture d'une partie de sa coi'resj)ondance et des actes officiels, adresses, délibérations, extraits de procès-verbaux, dont iioiK f oiiiiaissons déjà, sinon le texte, du moins l'objet et le cuiilouu, et quelque intérêt qu'oflrit ce tal)leau d'ensemble, cette espèce d'autobiographie, miroir fidèle d'une existence agitée, compromise par la calomnie, par des événements majeurs en dehors de toute prévision humaine, je doia réserver plutôt quelques pages à ces mouvements inspirés, où l'indignation de l'honnête homme éclate et où il quiliè ie terrain des fidts pour feire un appel direct à hi sympathie de ses
FRÉOEIUC DE DIETRICH. 303
juges Ainsi, après avoir démontré ritiaDÎté des reproches
qu'on Itû adresse pour avoir Aivorisé certains émigrés, il s'écrie: «Mais qae sont à la haine et à la vengeance la justice et cla vérité? Flétrir l'homienr de son ennemi, fimre couler son
iSHn^i sur un écharaïul, dévouer une famille au inalhri in* cl son I nom à rinfamie, voilà ce qui leur importe. Tout esl vrai, tout «est justr quand il peut les conduire n ce but.
« Kn vain la loi de leur conscience leur crie : Arrêlezl lie tvoiis couvrez pas do la honte d'un parjure! ne vous couvres cpas du sang de cet homme juste I... que la honte du parjure, «dtsent-ils, que le sang de Thororoe juste retombe sur nous,
t pourvu qu*il périsse. Mais il est innocent il est criminel,
c puisqu'il est notre ennemi. .. qu'il périsse!... mais il a servi cla patrie... il nous attaque, qu'il périsse 1... mais les saintes • lois que vous outragez, mais la justice à (jui vous en imposez, *• niais la lilterté (jue vous ébranlez, jusque dans ses fondetmeuls... qu'il périsse! qu'il j>érisse!...
«Tel est, juges et citoyens, tel est 1 esprit des passions.... c tel est celui des ennemis qui ont juré de me sacrifier à leur taveugle ressentiment >
Il Ênit ne point oublier que ces paroles ne sont point une vaine déchunation, mais le cri de détresse d'un homme qui sait qu'on le traque comme une bête fbuve et que les chasseurs sont implacables comme des meui*triers passionnés.
Puis, discutant la valmn* morale des témoins entendus, il les montre rongés d'une liaiue qui éclate à ti avers le calme apparent de leur maintien et la trame pertide de leurs dépositions
€ Maintenant écoutez, citoyens, le dernier Irail de la pciséccution à laquelle je suis en butte, et lorsque vous saurez € qu'elle est l'ouvrage des principaux de ces témoins entendus f cojitre moi, jug«s du degré de croyance que mérite leur
< témoignage ils ont conçu le projet de me faire assimiler
c aui traitres qui ont Aii leur patrie pour y reporter le fer et
304 BIOGRAPHIES ALSAGlbANES.
4 lo feu... malgré la loi qui assure au couttunace la jouiasance cde ses droits et de ses biens, dés riostant qu'il se représente, c malgré rhumanité, l'équité qui réclamaient le partage de c cette justice en fitTeur de celle qui avait partagé ma dls^frftce cet mon sort, malgré l'autorité de la Gonyention qui, sur «cette opposition loiinellc failc le 11 novembre par mon « aocii.sateur, aviiif ])nssé à I ukIi*' du jour, malgré une pretanére tleliliéraLiun du ^ i;iii\iei pin laquelle le directoire du «département du i3as-Hliui avait rejeté cette proposition, ce «même directoire, rapportant la délibération, n inscrit mon
«nom et celui de ma femme sur la liste des émigrés Ainsi
cen vain mon innocence eût- elle triomphé à ce tribunal, «échappé à la mort, l'exil m'attendait au sortir des fers; ainsi, « proclamé innocent par la loi, j'étais banni de ma patrie comme «criminel; ainsi, tandis que mes deux fils la défimdent aux «frontières, une barrière éleinellc s'élevait entre eux et leur «père, entre eux el leur mère, et ils étaient réduits à l'atTreusc « alternative d abjurer ou leur patrie ou ceux qui leur ont donné « le jour >
Le malheureux! en prononçant ces paroles prophétiques, il ignorait encore combien il disait juste et qu'il pourrait bienti^t s'écrier avec le poète :
Grâce aux dieux 1 niOB nulhear passe mon espérance 1
Avant de se rasseoir sur le banc des accusés, voici comment il parla pour la dernière fois au jury du Doubs ;
«Je ne crois pas qu'il existe nu seul point dans celte cause «sur lequel je n'aie jtorté ma justifiration jusqu'à l'évidence. «Obi que ne m'est-il donné de pouvoir mettre mon âme tout «entière sous les yeux de mes juges, je n'aurais pas besoin « d'apologie. Qui d'entre eux ne deviendrait tout à coup mon «défenseur, mon ami, mon frère, en voyant que sous le joug « de la plus cruelle oppression, il n'est pas dans mon coeur un «sentiment qui ne soit pour la gloire de la patrie^ pas un vcbu
PRÉD£RIC DE DISTRICH. 905
c qui ne soit pour sa liberté, pour son bonheur et pour celui
idc mes concitoyeiiï;?
«Juges cl citoyens, j>i vous avez aujoiirdTiu! à prononcer «sur mon sorl, c'est moi qui l'ai voulu; si ma vie ou ma ruorl «dépend de votre jugement, c'est moi-même qui suis venu «m'y soumettre. Loin de moi le reg'n.'t d'une démarche qui f m'honore et dont le soin de ma gloire m'imposait la nécessité; «je n'avais Aii que pour dérober ma tète au fer des assassins; t je n'avais fui que le 3 septembre : cette époque seule explique c et justifie ma prétendue émigration. Je devais rentrer le jour « où les lois respectées ^garantissaient à riiinoccncc la sùrelc «et la justice, je l'avais promis, je l'ai fait, je le ferais encore. iJe connaissais la fureur de mes; ennemis, j'avais cumptf^ sur « leur vengeance et sur leurs manœuvres; je m'attendais à tout, «je n'ai été étonné de rien. Hais je comptais plus encore sur « réquité de mes concitoyens; je ne serai pas plus trompé dans « cette attente. Citoyens, ma rentrée en France ne fot point un «acte de courage ; dans un coupable, c'eût été un acte de dé- «mence; dans un innocent, ce n'est qu'une démarche toute
< simple pour réclamer la jublice qui lui rst due.
«One chacim de vous consulte sou jn "|)re cœur el qu'il se «deniande si, en Ijulte à la haine d'euneniis tels que les mieîis, «il eût osé se livrer à la sévérité des lois, si sa conscience lui
< ei^t fiiit l'ombre même d'un reproche.
«luges et citoyens, c'est la justice, c'est l'impartiale et stricte «justice que je vous demande. Oubliez, j'y consens, oubliez « tous les services que j'ai rendus à la Révolution; oubliez «quatre ans d'une adnmustration difficile, orageuse, mais in- «tègre; oubliez et ma fortune et ma santé et (le j)lus cher de « luiis Jiics biens) mes deux (ils que j'ai sacrifiés à la patrie; «ne voyez que les faits qui me sunt imputés, el ne proiiuncez « que sur ces faits d'après votre intime conviction. Mais quand «vous prendrez en main les boules fatales, souvenez-vous « que, en présence de l'Être suprême, vous allez les déposer I. 20
BIOGRAPHIBS ALSACIENNES.
f dans l'uroe de la justice et non dans runie de la vengeance; cqae )e malheur n'est pas un crime » ni la haine des roéehanta tuD titre de proscription, et que Tinnocent persécuté, qui n*a cplus de protecteur sur la terre « doit trouver dans les trihu- «naux un asile assuré contre Toppression.
«Juges et citoyens, j'ai dit. J'attends avec respect le juge- «ment que vous allez prunoiicer. Je fais des vo iix pour qiu' la «patrie trouve des oofants plus heureux que moi, elle n'en «aura jamais de plu5 ii(jelc>.i»
Dans la journée du 7 mars, après une long:ue délibération, le jury apporta un verdict d'acquittement sur tous les points. Un tonnerre d'applaudissements éclata dans la salle. Dietrich allait être rendu à sa ftunille?... Mais nonl.** Facousateur public se lève et le silence se rétablît.
On entend avec un frémissement d'impatience la déclaration que le citoyen Dietrich serait rais en liberté, s*i1 n'était détenu pour autre cause. Dietrich fui ramené dans sa prison, comme inscrit sur la liste dcb émigrés.
Je dois croire qu'il avait été prévenu à l'avance de celle décision, et qu'il n'a point passé du bonheur de se savoir acquitté, libre comme l'oiseau dans l'air, au désappointement désespérant qu'impliquait le maintien de sa détention. Cette dernière année de Dietrich estasses riche en douloureux mcidents; c'est un devoir d'écarler autant que possible les douleurs imaginaires.
Ifeis tout en restant écroué, Dietrich devait espérer Aire
casser la délibération inique du directoire du Bas-Rhin, délibération obtenu*.' par suipi ise, sur la duniaude de trois membres, ennemis acharnés de l'ancien niauc; il (levait compter sur le bénéfice lie l'ordre du jour de la ConvcnUou nationale qui avait consacré dans la séance du 1 1 novembre le principe qu'il ne pouvait à la fois être considéré comme émigré et se trouver traduit, après sa libre rentrée en France, devant un tribunal fkançais, pour d'autres faits que ceux de l'émigration.
FRÉDÉRIC D£ ÛiKTRiCH. 307
M. de Dietrich, dès le li mars, quatre jours après son acquittement, adressa du fond de sa prison une pétition au président
de la Convention nationale; il montre ses ennemis calomniant le jugement rendu eu sa Oivein', et s'clToiranl de .surprendre, n l'Assf'mhlée nationale, do iitHivrlics mesures de rigueur. Soii deleiiseur Kervei'seau écrit un mémoire plus développé dans Je même aeiis; il prouve par des arguments que lui fournit le bon sens, que Dietrich ne peut être considéré comme émigré; il appuie son dire de documents auth^itiques, recueillis en < Suisse sur le caractère de son séjour de deux mois à Tétranger; il démontre que Dietrich, rentré sur le territoire fi-ançais dans le délai légal, doit aussi rentrer dans la pleine jouissance de ses biens et de sa liberté.
Les ennemis du malhenreux délenii firent la sourde oreille. L'horizon politique s'etuit rt iul»! uni ikm^ 1 nilervalle. A Strasbourg, les commissaires nationaux Couturier et Oentzel avaient révoqué le conseil municipal qui était sorti des dernières élections et qui était composé des amis de Dietrich. Monet, le fougueux Savoyard, qui remplaçait M. de Tûrckbeim à la mairie, imposait silence à l'esprit public; appuyé par Euloge Scbneider, il maintenait les assertions haineuses qui avalent provoqué ta chute de Dietrich. A Paris, Fétotle des Girondins pftlîssait; le Conseil exécutif maintenait arbitrairement dans les jirisons du Doubs le citoyen courageux qui était lui-même venu se présenter devant ses juges r't (jui avait été proclann- iiniocnt. Je renonce à dirt» quelles fm cnt les amères sensatiijns de Dietrich pendant le semestre d'été de 1798. La surexcitation de (oiil< s ses facultés ; tenues en éveil par le soin de sa défense, par rélnboration de ses mémoires, par la correspondance qu'il avait dû entretenir pour rassembler ses moyens de justification, celte agitation fébrile, mais productive et sérieuse, avait dû faire place à un abaltenfent profond, augmenté chaque jour par la douleur de l'attente, par les espérances déçues et par le spectacle navrant de la résignation de sa femme.
Dans le couraat du mois de mai. Tronçon Ducoudray, son défenseur oiScieux, avait adressé une nouvelle pélicîoii à la Convention nationale, pour obtenir Télargissemenl de son client; la demande est rédigée dans les tenues les plus inoffensiTs, et de nature à ne point froisser la susceptibilité des hommes qui dominaient alors dans les comités de TAssembléc....; ( Ile montre le citoyen Dietnch prenant Teugragemenl forniél de nf point rentrer à v^frashoiirp, si on veut bien lui
assigner nn séjour qnplronqiic luiti cJi\s Irontières ; mais le
comité de législation se borne à enregistrer, n la date du 27 mai, et sous Je 0*^5865» la pièce déposée par Tronçon Ducoudray. Personne ne s'occupait plus ostensiblement de Dietnch, lorsque, i la date du 31 août, deux officiers municipaux et un commissaire de police de Besançon se présentèrent dans la maison d*arrét, et mirent sous le scellé tous les papiers et effets appartenant à Faneien maire de Strasbourg. M"* de Dif'lricli assista seule à cette pénible opération dont elle pressentait la triste signification. Son mari avait été appelé quelques moments auparavant dans le greffe de la pj isoii , et avait été acheminé vers Paris, sans qu'on lui eût donné le temps de faire ses adieux à sa femme. Le sacrifice était consommé; de ce jour, la séparation éternelle commençait. Une voiture spéciale emmenait M. de Dietrich à Tabbaye de Paris; il en passa le seuil dans les journées anniversaires de septembre 1793; les fantômes des victimes, parmi lesquelles il avait compté quelques amis, se seraient dressés devant lui, si son ftme eût été moins fortement trempée...; mais il se raidit contre des lerreujs qui n'étaient pas tout à fait imaginaires, et reportant toutes ses pensées, toute la vivacité, et toute la vitalité de son aflection veri» l'ange de douceur qu'il avait laissé dans un autre cachot, il parvint par une force de volonté surhumaine à dompter ses aoulfrances morales et physiques. Heureux ceux qui, dans de pareils moments, étancbent la soif qui les dévore, dans les sources d'eau vive dont parlent les
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FRÉDÉRIC DE DIETRICU. 309
Écritores....; mais respect aux caractères pénétrés de stoïcisme , qui, sans la coiisolalion de la foi révélée, prêtent l'oreille à la voix de leur conscience, et y trouvent les ^araiiiics d une vie à venir et une cunipensation pour des malheurs jmn mérit«^s.
Dans les lettres émouvantes par leui simplicité que Frédéric de Dietnch adresse à sa femme pendant les derniers mois de sa captivité solitaire, ii y a peu de U'ace d'inspirations chrétiennes; il est resté jusqu'aux derniers moments ce qu'il était toute sa vie : l'homme juste dont parle le poêle pa!en; par moments il redevient artiste et cherche à tromper les heures et à échapper à ses préoccupations sur les ailes de l'harmonie.
Il ne me reste (pi'ii donner textuellement quelques passages de ces lettres écriU's par im condamné à mort. Le parfum de tendre sollicitude pour les siens qu'elles exhalent, se.com* muniquera à tous mes lecteurs ; l'on sent que celui qui a pu aimer avec cette force, en lace de la mort, que celui qui s'est à ce point dépouillé de tout égoîsme, était digne d'aborder le sanctuaire et d'entrer en communion de tous les bienfaits de l'Église chrétienne.
Vendredi, 13 septembre 1793.
cLes bonnes nouvelles de Dunkerque nous dédommagent un peu de la perfidie des Toulonnais, qui ne tarderont pas, je l'espère, de recevoir leur juste châtiment.
€ ....Mes ennemis auront beau me persécuter, mon dévouement â la cause de la liberté et de Tégalité ne s'ébranlera jamais. Je t'embrasse de toute mon âme.»
.... Octobre.... 22 du mois de Tan IL
€ J'ai reçu, chère amie, ta lettre; je te remercie de tout mon cœur dn nouvel anneau (pie tu me préparer, lu song^es à tout, sois tranquille quant à mon vêlement; j'ai tout ce ipi'il faut; jusqu'à présent l'automne est si doux que mes fenêtres sont tom'ours ouvertes Chaque jour je sens que je n'ai été vraiment malheureux que depuis notre séparation. Hier, la journée
SIO BIOGRAPHIES ALbACIKNNES.
a été supportable, parco que j'ai reçu à la fois des nouvelles de tout ce qui m'est cher; plus feD reçois des marques de tendresse, plus je me reproche les tourments que je leur occasionne à tous. >
f7 octobre.
«J'ai reçu, ma chère amie, h la fois les deux lellres du 21 el et je réponds en môme temps à celle du 23, qui m'est arrivée aujourd'hui. J'ai vu avec peine que tu avais des insomnies , et que te bonheur de voir couleur de rose t'avait abandonnée. Hélas! Fidée d'une séparation étemelle est sans doute affreuse et cruelle; si cela se présente à toi, saisis encore ce qu'elle offre de consolation (!). Sopge é tes enfenls...; rappelle- loi qu'ils sont privés du bonheur d'être dans les bras de leur mère, parce que des ennemis implacables ont calomnié leur ptM e. finppcllr -(oi (jfte chaque monwnt île mon ejcistaice es:t un tonrmrnt pour moi depni<: qu'on in ' a arrndéé de tei^ bras; i*appelle-toi que dons tontes les révdhilions il y a eu des victimes innocentes sacrifiées aux haines particulières. Songe que j'ai rempli mes fonctions avec zèle, que j'ai servi sans relâche la cause du peuple, et que, si je me trouve du nombre de ses victimes innocentes, je quitterai avec sérénité une vie que Ton me condamne à traîner loin de vous. Je t'attendris par ces réflexions; tes lettres y ont donné lieu; je le fiiis pour ranimer
ton couni^^e J'avais offert tes enfants à la patrie; eh bien!
si ton inuji pouvail, par le sacrifice de sa vie. contribuer au bonheur de tous, tn lui dirais toi-même de l'offrir, el il le ferait avec joie. — Tn < 'nihicn de fois je t'ai tenu ee langage, lorsque je pouvai;^ encore coulbudre mes larmes avec les tiennes.»
Puis il lui envoie des morceaux de sa composition.
30 octobre.
( Ma chère amie, un instant après le départ de ma lettre d'hier (elle manque), on m'a apporté la tienne par laquelle tu
FRÉDÉRIC DE DIETUICH. 31 1
m^umonceB ta mise en -liberié; — tu avais bien raison de penser que cette nouvelle me ferait verser des larmes d'at* tendrissement; tu n'es pins tourmentée, et mes enfants retrouveront leur mère, si lenr père leur était enlevé,... Luckner
est entré hier n l Ahbaye. Je t'embrasse tendrement; derrière mes barreaux, rnon cœur bimdil de joie, de savoir qtie tu n'en
as pbis devant \e& yeux Adieu; j'ai cent quintaux de moins
sur le cœur.»
30 brumaire an U.
c Tes lettres me deviennent chaque jour plus nécessaires; je crains l'effet qu*aura produit sur ta santé la nouvelle de l'arrestation de ton fils.... Je te Tai déjà dit, dans un
moment révolutionnaire, les innocents sont souvent confondus avec les coupables, et les mieux intentionnés souffrent pour eux ; mais c'est avec le calme d'un cœur sans refu cclic, et
eu conservant le même amour pour la pairie et la liberté
Je suis toujours dans un état de souffrance pénible, mais supportable Je t'adresse toutes mes lettres directement, afin
qu*on ne croie pas, qu'en me servant d'un autre couvert, nous veufllions y mettre du mystère.»
?2 novembre (vieux style).
tJe n'ai point de nouvelles de Fritz (mon fils), depuis son arrestation; je lui ai écrit directement à la maison de réclusion de Gbaumont.»
27 novembre, 7 fHmatre an II.
«Je réponds, ma chère amie, à ta lettre du 2 frimaire. Je crois t'avoir déjà mandé qu'Albert était léuni à son frère*. Je t'ai marqué hier la raison pourquoi leurs lettres ne te parviennent pas. La tienne m'a fait verser un torrent de larmes. J'ai reçu hier des lettres de mon père qui continue à se bien porter. Quant i moi, je suis comme hier; je gémis en me cou-
t . A cette époque les deux fils de M. de Dietrich étaient arrêtés» ainsi qne ton père, M. Jean de Dietrich.
BIOGRAPHIES ALSACIEMRBS.
chant la nuit, et le malin en me levant, el je suis toujours rameoé à l'affreuse idée que moo eiistence est à charge à tous les miens, et qu'elle fait leur malheur. Âhl si j'avais mille vies, je les sacrifierais volontiers, pourvu que ce sacrifice pût faire cesser vos maux.»
uoveiubre, 8 frimaire.
c Hélas, ma chère amie, je n'ai presque pas la force de répondre à ta lettre du 4 frimaire; que mes ennemis connaissent bien les moyens de faire mon supplice en accablant tous les miens à cause de mol! Qu'ils terminent mes tristes jours pour assouvir leur rage ; ma fin sera douce si elle te rend lihre, ainsi que mes enfants. Ma vi«; m'est insuppurlahle.»
10 Mmilre.
4 J'ai hien pensé que ta santé recevrait une rude secousse des évéfK'iiieiits que nous venons d éprouvi r, Je n'ai pu me procurer tes anneaux de crin; cela m'altlig^e. J'ai fait couper mes cheveux, afm d'être encore plus indépendant pour le peu de toilette que je fais; je te les enverrai.
« ...Je ne sais comment /existe; et mon courage, qui ne s*est jamais abattu tant qu'il n*a iàllu supporter que mes maux, m'abandonne presque entièrement depuis que, éloignés les uns des autres, je vous sais tous malheureux. Ma santé n'est pas pluî> iii.uiv.use qu'iiier; vials clntcfue jour je rcfpeUe de ne pas lu voir se deicnoi t r davantage. Je t'aimn, jn h' cliéi i.s tle tout ce qui me. reste de l'acullés, et je ne trouve de cousulaLiun que dans la certitude de la justice que vous rendez tous à mes senlimenls, el dans l'espérance que vous avez que je n'ai pas mérité mes malheurs et ceux dont vous êtes accablés, i
3 décembre 1793, 13 fiimaire.
t Je n'ai point reçu des lettres de toi, hier, ma chère amie; il m'en parviendra sûrement deux aujourd'hui. Le Jtfbntitsttr d'hier ne renfermait pas, comme je l'avais pensé, l'article des
...... ^le
FRKDERIC DE DIETRICH. 313
lacobÎDS qui me concerne. Peut-être sera-t-fl dans celui d'aujourd'hui; c'est à la séance du 9 que cela s'est passé; j'attends a?ec calme le résultat de cette démarche, et ne suis occupé
que du sort de nos enfants. Fritz et Albert m'oiiL envoyé la copie des pétiliuns iiTils ont adressées au Comité de salut pu- Wic, du lieu de leur détention; ell<îs m'ont paru fort bien faites. Je t'embrasse tendrement et de toute mon âme, et désire apprendre que ta santé. est moins mauTaiae...i
5 décembre, 15 frimaire.
cHélasI ma chère, ma tendre amie, comment me serait-il possible de ne pas m'efirayer , lorsque je te sais malade dans
le moment où tu as le plus grand besoin de toutes les forces et de tout ton eom ag^c nn)ral et physique. Tu recevras par ce courrier le Moniteur (pii rend compte de la séance des Jacobins du 9 frimaire;... tu y verras combien on a trompé Hobespierre a mon sujet,... etcsUe malheureuse feuille te parviendra au moment où tu am'ais peut-être le phis besoin de calme. Je l*y avais préparée d'avance. J'espérais que la nécessité d'exister pour tes enflints te donnerait les forces et le courage nécessaires pour soutenir les nouvelles attaques qu'on fait é ton malheureux époux... malheureux, uniquement par les maux i|u'U vous cause, et non par ceux qu'il souffre lui-même. Tu cherches à me tran^tiilliser en me pariant des soins qu'on a de loi, mais je te sais dans une habitation humide et malsaine, consumée par le chagrin auquel les soins ne remédient guères. Je te conjure de songer à nos enfants. Que ne ftwis-je raeeem^ bUr prompleami toule$ vas souffrances pour moi, et vous en dâivrer en éescendant dans la tombe!
cMes ennemis ne se doutent pas qu'ils me rendent service en provoquant ce moment... Ce doit être une idée consolante poiii toi et pour mes enfants de penser que bientôt peut-être je serai cpiitte de tous les maux;... l'imiocent ne craint pas plus la mort que les fers...
tJe ne serais pas entré dans des détails aussi affligeants, surtout te sachant incommodée, si je ne savais que tu recevrais le Mottitew; mais dans l'idée qu'on ne pensera pas à te le cacher, je dois fortifier ton âme, et par elle ton corps, afn fuê tu soit frété à tout tes événements.
«Qu'ils se trompent, ceux qui regrardoit comme un traître un homme qui n'éfail occupé que de pounoir la ville de Strasboui'g de tous les upprovisioniirincnts, jioui' ki mettre en étal de subir un siège de six rnois; ei rpii ûlail ierinemenl résolu de se faire sauffr auprès (i'un magasin à pondre, plutôt que de s'exposer à tomber entre les mains des puissances coalisées. . . Conserve-toi pour tout ce qui nous est cher, je t'en conjure par ta tendresse inaltérable pour moi Je te presse dans mes bras, je te serre contre mon eoenr, je te couvre de mes larmes. Adieu. »
ie renonce, après ces adieux déchirants, A fiiire assister mes
lecteurs pendant trois semaines encore à celle cfTruyahie lor- Uwo des deux époux. M'"® de Dielricli toriihe malade. M. de Dietricli apeieoil à raltéralioii ilu l'écrilnre de sa leninie, et ses souiirunces persomielles montent à un degré d'intensité eifrayante.
La séance des Jacobins du 0 frimaire à laquelle M. de Dietridi fait allusion, devait, en vérité, sembler un arrêt de mort anticipé au prisonnier et à sa famille.
«Un membre, y est -il dit, s'étonne que Dietrich n*ait pas encore subi la peme due à ses crimes, et qu'U ne soU pas même en état itarrestatUm. Sur cette interpellation, Robespierre fait une sortie violente, haijiuuse, avec des allégations compléleinenl mensoii^^ères: Dietrich, selon lui, n'est resté à son poste à Slrasljouro- que pour livrer Sti'osbourg à l'ennemi; il a été incarcéré à Besançon; mais il avait des amis et des protecteurs qui lui ont procuré la liberté... fNous tarons fait « remettre en arrestation et conduire à Paris, où il devra être
PRÉDEBIC DE OIETRICH. 315
«jugé, contrairement à un autre avis qui demandait qu'on le «fît transférer à Strasbourg; il y conserve trop de partisans, « il y aurait du danj^er à ce transférement. »
Vers In fin t\o ii()veiul)re 1798, le comité des Jacobins de Stiiishoiirp- avnit rappelé ù la société mère de Paris que la jusliee j)iilili(jiie n'étîîif pas encon» snlisfaite, el que le glaive de la loi devait frapper l'ancien chef de la nmnicipalilé de Strasbourg-, qui avait essayé de livrer ia ville à ces mêmes ennemis extérieurs dont on songeait en ce moment à purger TAlsaee. On demandait, pour statuer un salutaire exemple, que Dieirich fût renvoyé et jugé à Strasbouig.
Robespierre s'y opposa dans le club même des Jacobins de Paris. 11 lui semblait dangereux de renvoyer Fancien maire de Strasboui dans nne cité où il comptait encore de nombreux parlibaiis; il le réservait à une fournée à Paris, uù devaient comparaître d'autres ennemis de la liépnhlique qui avaient comploté avec les généraux Cusliney Dumouriez, Houchard et La Morlière.
Quelques semaines plus tard, Hobespierre, au nom du Comité de salut public, demanda que l'ancien maire de Strasbourg fôt traduit devant le tribunal révolutionnaire de Paris. M. de Dietricb avait lui-même écrit à Robespierre... De quelle teneur était sa lettre? A-t-il lui-même, comme on Ta prétendu, demandé â être mis en jugement pour en 6nir avec une existence qui lui était devenue insui>portable? était- il tombé à ce point île dég^oùt des hommes et des choses que même l'affection pour les siens n'a plii^ pu eontre-balancer ce suppliée de l'âme où elle préfère se réfugier dans le néant plutôt que de continuer à être torturée? Quoiqu'il en soit, M. de Dietricb a eu tort peut-être de se rappeler au souvenir du dictateur et de perdre les chances qui lui restaient, d'échapper à la guillotine par l'oubli.
Il comparut le 7 nivdse (37 décembre) devant le juge Foucaud, qui lui adressa des questions à peu près sur les mêmes
faits déjà examinés par le tribunal de Besançon; on lui repro* chail d'avoir protégé les prêtres rebelles à la loi, persécuté la Société populaire de Strasbourg, comploté avec Lafiiyette; d'avoir correspondu avec les ennemis; offert une couronne civique à Narbonne lors de son passage & Strasbourg, et facilité la sortie de beaucoup d'émigrés, surtout de la femme Nadal. Frédéric de Dietrich répondit catégoriquement à < es diverses questions en opposant une vive dénégation à quelques» uns des faits et en expliquant la véritable nature des autres.
Le juge finit par lui demander: cAvei-vous un conseil ?t et sur la réponse négative de l'accusé, il lui dit: cNous nom» mons d'office le citoyen DuchAteau.»
La veille, un autre juge du tribunal révolutionnaire, Dénézot, avait recueilli les dépositions mensongères de Laveau et d'Eulogc Schneider, ces ennemis acharnés de Dietrich et artisans de sn porte. Sclmeiflcr venait d'èti"e ainoiié à Paris, dans la prison niéiiié de TAbbaye, après avoir été exposé à la guillotine de Strasbourg par ordre de Saiut-Just et de Lebas ; il était sur le point de comparaître lui-même devant le tribunal révolutionnaire; mais cette prévision ne Tempéchait pas de &ir6 un aele patriotique en chargeant la mémoire de son ancien antagoniste; peut-être avait -il l'arriére -pensée de réveilla par cet acte de complaisance la pitié de Robespierre.
L'inslniction sommaire éfnnt complète, Dieti ich fnl extrait le lendenjain 8 nivôse (28 décciahre) de la Conciergerie , de cette dernière station avant Téchafaud, et ramené devant le tribunal révolutionnaire, en face de raccnsaleur public Fouquier-Tin ville et du président Hermann, qui avertit l'accusé Dietrich d'être attentif à ce qu'il allait entendre.
Après la lecture de l'acte d'accusation, on entendit successivement les témoins Simond, Laveau, Gbartemagne, Eulogc Schneider, Scliaci, Charles liesse et l'ierre lienlaholle.
L'accusé opposa un silence dédaigneux ù ces dépositions et
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ne prononça pas un mol pour sa défense, c Je sais, dit-il à ses juges» que mon sort est décidé.»
cEt le président, ayant recueilli les opinions, a prononcé à f Taccusé le jugement de e&ndamnation; le greffier a écrit le «• jiip^ement; il y a inséré le texte do la loi. Le prcsidcnl a fait *j étirer le condamné cl la séance a été levée, >
Telle est la relation du procès-verbal.
Au sortir de l'audience, Frédéric de Dietrich aurait, dit-on, demandé à être exécuté sur-le-champ; je n'ai pas de peine à ajouter foi a ce mouvement de désespoir hautain; puis, sur les prières d'un ami de date récente, d'un homme condamné dans la même séance et, je crois, ponr le même fait de complot avec les ennemis de la llépublique, il consentît à faire usage du délai de vin^iHjtialre heures que lui accordait la loi pour bo préparer n mourir.
En renti ant à la Conciei-gcrie, il écrit à sa femme les ligues suivantes :
«Ma chère anu'e, je t'emhrassc bien tendrement. Les nou- < velles d'aujourd'hui te seront bien sensibles; songes à toi tet a tes enfants, et penses surtout que tes maux finiront «bientôt. Je t'embrasse tendrement encore une fois.»
Le 9 ni?ôse (29 décembre), F. de Dietrich monfa sur l'échafaud, raline, an diie de lous les spectaleiii-8 (jiii l'ont vu marcher à la moi t , .sans cet le exaltation fli aiaaLujue & emparait à cette terrible époque de beaucuuj) de rondanmés. 11 avait 45 ans accomplis: c'eût été mourir trop tôt dans un temps de prospérité; mais dans ces effroyables journées de discordes civiles, c'était succomber deux ans trop tard. Si Frédéric de Dietrich avait pu disparaître delà scène après les fêtes de sep* tembre 1791 , la reconnaissance publique aurait déposé la couronne civique sur son cercueil ; la population de Strasbourg loul entière se serait portée à ses funérailles et des larmes abondantes auraient coulé sans contrôle. En décembt e 179^, pas un ami de Dietrich n'osa le plaindre; son vieux père dévora
318 BIOGRAPHIES ALSACIBNNES.
sa douleur daus le cachot où il élail enfeimc, vA mouiiil a rége de 76 ans, après Thermidor , rendu à la liberté qui n'avait plus de valeur pour lui*.
Louise de Dtetricb, sans mourir comme son mari sur réchafaud, but jusqu a la lie la coupe d'amertume. Son troisième fils mourut en bas âge ; recueilli par une vieille dômes* tique, pendant que ses parents, son grand-péi o tl ses frères étaient en j)i ison, il altir;i de violentes persécutions à celle femme, qui fnt incarcérée si son (our.
J'ai louché avec une religieuse émotion aux lettres rpie Tinfortuné prisonnier de TAbbaye avait adi essées à sa femme. Une note écrite de la main de M™* de Dietrich elle-même et jointe à ce recueil, nous apprend avec quelle pieuse tendi'esse
elle conserva ce dernier legs d'un moui^t mais j*aime
mieux la laisser parler elle-même et ne rien enlever à la tragique naïveté fie ce feuillet : * Je n'ai retiré ces letti es de des- *sus mon cœur avec desrhevpux fie iiion mari qiie lui sqtie le «papier se décomposa et que les cbeveux lombéreiit neuf mois • après sa morU>
Que sont, après une réalité pareille, les douleura accumulées dans les fictions des poêles! que sont les misérables souffrances d'amoiir-jiropre et les perles matérielles qui tourmentent et enveniinenf iiotro cxistonre en temps île calme! par quelque voie que i on peiieli e daus les aimules de la Révolu-
1. M. de Dietrich» père, afail adressé, le 15 inai 1794, une pètlIioD â te
Convention nationale , poar obtenir la levée du séquestre mis sur ses biens à litre de biens d'un père ddinigrè, II a\ait à cette occasion ènuméré les vexations qu'on lui avait intligécs. Sa demanda, on le pense bien, demeura sans t'ITf'l. Son petit-fils Frédéric n'obtint qu'en tliciuiidor un iil (aoftl 1795) quL- If nom du iiiallii nreiix tnair<» de Strasbourg lût rayé de la liste des Le lueiiioirc cloqucul préseulé par Frédéric de Dietrich, Uls,
tul appuj é par Jean Debry.
FR£D£R1C DE DLETiUCH. 319
lion, que ce soit par le MûtUieur el le Journal de Fouquier- TinYÎlle, ou par la plus inodeste correspondance privée, où la douleur se cache, s'efforce de se voiler el de s'abriler derrière
un pardonnable menson^ic, on aboutit à des scènes que l'œil el la pensée n'osent affronter, pour ne point tomber dans rnhiiix^ fie la folie. Tous les peuples achètent à un prix exorbitaul les moindres conquèles sur un passé veis lequel ils reviennent rte guerre lasse, comme pour accuser le néant de lous nos efforts, de toutes nos poursuites sur cette terre de
BiOOiiAriilEb ALS▲CIEM^£S.