La Ville et t Université de Strasùourg en
UIOl.iUPUtËS AI.SACIENNKS.
lieu dei'Alsace est désormai» tombé dans le lieu commun, tant le roman et Thistoire en ont usé el abusé.
Ce qui est moins connu, c'est la présence, à Strasbouii^, d'une autre illustration : je veux parler de Tbistorien Scblœzer, qui visita notre pays en 1773 et produisit sur Olierlîn une in> conlcslablc ol heureuse inipiessiou. Kucore de nos jours, le jiuiii iJc Schlœzei' n;\ poiiil perdu sa valeur dans ceUe Alleinngruo, si riche eu illusUatious scieiihlicpies. A ré(t(M|i)c dont nous parlons, Schlœzcr y exerçait, roniiue puhlicisle, une vérifalilc dictature, car, pai sn Correspondance y il devint le Ibndateur des publications périodiques; il ouvrit de nouveaux horizons d'études en faisant entrer rbisloire des Ëlats du Nord dans le cercle des recherches énidites et révolutionna les vieux procédés de composition , en introduisant dans les <etivres historiques une animation plus grande. Oberlin lut encouragé par bii dans ses recherches philologiques; son ouvrage sur le patois lorrain, ses éludes sur la lexicographie et la poésie afieruaiide du moyen àp-e sont cerlaincnitul dus à celle présence viMliantc du savant ju-olesseur de Gretlingue.
Indépendamment des trésoiï; d érudition, dont Schlœzer pouvait comnnuiiquer à son ami l'inépuisable réservoii-, un autre atlrait, iVnn genre nouveau, s'attachait à c<*tte forte individualité. Dans l'un de ses voyages en Alsace, Schlœzer amena sa fille Dorothée, qui unissait aux grâces de son sexe toutes les ressources et les charmes d'un esprit formé i l'école de fautiquité. Dora Schlœzer iDppelatf, à s*y méprendre, les femmes italiennes de la Benaissance; elle était citoyenne de hi république de Platon plutôt que sujette du roi de Hanovre : el celte apparition illumina, comme un tiullaiit luéléorc, I horizon Dcliult ij\ de l'antique Argentorai. î^e monde savant et le monde des salons ctaient toiif entiers à ses pit'ds, tant était irrésistible le charme de celte àme qui vivait dans les régions de la haute science, sans devenir étrangère aux devoirs de la famille. Je n'ai point à faire ici la biographie de la fille de Schlœzer, qui
OBERLIK l/ANTIQUAtRK. :tS7
vint plus tard cliercher un refuge dans le midi de la Fi-auce et s'éteindre au pied du château des papes à Aviron; ,fai seulement saisi cette occasion naturelle pour ouvrir une échappée de vue sur un chapitre moins ronnu de rhisloire btérieure do Strasboiii^y dans le dernier quart du dix'huitiéme siècle.
Par renseignement qu'il donnait à des jeunes gens de grande maison, Oberlîn» sans renoncer à ses habitudes simples et patriarcales, était l'hAie bienvenu des salons, et je trouve une liace du iies relations dvee les cercles nobiliaires dans la dédicace de la secoixle édilion do son Orbîs nnliquus, à M™*' Hélène de Dietz, épouse de M. de Krock , conseiller d'État intime de l'empereur de Uussie. II avait instruit les iils Je cette dame (|ui s'était, pendant un séjour en Italie, vouée à l'étude de Taiitiquité. Oherlm avait sans doute retrouvé dans ses relations avec elle le même genre d'intérêt que dut lui inspirer la présence de Dorothée Schlœser. Marié deoi fois» heureui et inspecté comme père de famille, Ûberiin n*a pu être insensible cependant au charme qn*exerce une grande naissance, unie à un liéYelojipement intellectuel que le ftionde de la bourgeoisie de sa ville iiulale, au dix-|juitiènie siècle, ne pouvait lui olîrir.
Lef^ es jouissances allaient èlre, pour un temps, interrompues par des devoirs plus sérieux, à rapproche de la grande tourmente. On peut observer le progrès de ces préoccupations dans les programmes semestriels qu'Oberlin publiait en sa qualité de gymnasiarque ou de directeur du gymnase pour la distribution solennelle des prix. Jusqu'ici le savant, le paternel surveîlkmt de cet ancien établissement pédagogique s'était appliqué dans ses allocutions à développer, en lieau langage cicéronien, les avantages de Téducalion clasi^ique; tantAt il avait fait l'éloge d'ua professeui défunt, tantôt rappelé les phases diverses que renseignement public avait dû liaverser à Strabbonrg. Mais à partir de 1700, il prépare les jeunes élèves, impatients de recueillir leurs paciiiques couronnes, il les prépare à leur rôle prochain de citoyens actifs; avec le maire de
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Strasbourg, qu'il complimente à son entrée dans l'Aiidituiie, il échange des paroles civiques ; il se permet de Jeter un peu de ridicule sur les procédés de Tancien enseignement scolastique ; mais il appuie avant tout sur la nécessité de baser k liberté sur les mœurs; il rappelle que le déclin de la république romaine commence avec la corruption publique et pri< vée. A ses yeux , la crainte de Dieu e$t la base de téqwlé; et le ( oiirage civil, dans les moments de crise, le premier devoir du cituyen. Jugez ce qu'un pareil lan^M^^e, m\ mois d'avril et d'octobre 1793, impliquait de hardiesse, de lianchise et de sentiment indélébile du devoir. Celle vpix ne fui que trop entendue. Une arrestation nocturne s'ensuivit; Ûberlin fut conduit, avec d'autres citoyens de la même trempe que lui, dans les prisons de Metz. Pendant un transleremeni d'un cachot i l'autre , on lui mit les menottes comme a un vil crimmel. Mais sous la hache des bourreanit , Oberlin ne démentit pas une seule minute ses aIllt't■L'den(^ ; i! pioiiva que l'élude des grands modèles de ranliquité u avail pas ete pour lui une vaine phraséologie, mais i|u'il s'était nourri de la moelle de ces grands génies. Aux espérances et à la foi du chrétien , Oberlin alliait l'imperturbable courage des sectateurs de la Stoa. Éditeur de Tacite, il s'était identifié avec le vertueux Agricola et avec tous ces nobles citoyens qui préféraient la mort à l'adoration des idoles dn jour. Éditeur d'Horace, il répétait la sentence du poêle :
Si/ractus iUeUfahtr orbtê, tmparfdum ferhtnt ruinés.
La Providence pouilaiil allait mesurer les éi)reuves aux forces défaillantes du sexagénaire. Au bout de trois mois de cette dure et terrifiante captivité, OberUn put circuler sous caution dans l'intérieur de la ville de Metc; il reçut line gênéreuse hospitalité chez un courageux habitant de la ville; le docteur llalhias recueillit sous son toit l'éroinent archéologue, qui reprit de suite ses éludes comme aux jours de sa pi ospérité*
. ...... ^le
ûBERUN i/antiquaire. 329
Vers Taulomne de 1794^ il oblint rauturisation de retouroer dans ses foyers « et il revit, en passant les Vosges, son frère puloé, le pastear du Ban-de-la-Roche, qui, abrilé derrière ses montagnes, ses forêts et ses paroissiens chéris, avait échappé è rétreinte révolutionnaire.
Rendu à la vie de Strasbourg, il se bâta de rouvrir les l iasses du ^^ymnase ot d'y réunir les élèves qui n'élcuenl pas encore d'âg»' à purler les armes. Dans les j>j ug ranimes semestriels, dont il reprend l'usage, mais en renonçant ù la langue latine, il exalte la nécessité et les bienfaits d'une forte éducation; il cherche dans l'antiquité grecque et latine, à Tépoque de la Renaissance et dans les temps modernes, des exemples & Tappui de sa thèse. Les illustrations indigènes occupent, bien entendu , nne grande place dans ces* sermons scolaires ; des noms, aujuurd'hui familiers à tous, éveillent dans ces jeunes esprits, alors entrnînés avec leurs parents dans le tour- Lill 11 (Ji! jour, le culte désiuléiess*' du heau, du bien, du vrai. Et ù travers ces eicursioos dans le temps passé, on entend retentir dans ces discours le canon de Marengo qu'Oberlin salue avec enthousiasme, comme le coup de grâce de l'anarchie et rinauguraUon d'une ère nouvelle.
Le cahne est rentré dans les esprits et dans les ccBurs. L'académie protestante de Strasbourg rouvre ses portes en 1803 et Oberlin solennise le fait par un remarquable discours d'inaiiguialion'; il prend plaee au eoîiseil municipal de l i vilie, il préside le collège électoiui; il reprend, avec ses savanls amis, les échanges scientifiques et organise la bibliothèque agrandie des dépouilles des chapitres et des abhayes; jamais, à aucune époque de sa vie, il n'a été plus actif et ne s'est senti plus jenne; jamais il n'a parcouru d'un pied plus léger et avec un
I. Vers cette époque (l an XIî, Camtis vint à Strashonr? visiter les établissements savants. Il Ut, duns suii rapport à TiDâtitut nationai, un rapport flatteur sur OtterliQ et ses collègues.
3^ BlUfSRAPUlKS ALSACIEMKES.
v&\>i i\ jdiis lucide ces vas(es ^.-^alenes où vifiiinenl s'élager les trésors intuliccUiels et les débris artistiques des temps passés. Seg concitoyens, ses coliègfues, ses parents lui souneal et lui promettent une heureuse vieillesse ; la fin de sa carrière va ressembler, après les temps d'orage, à ces merveilleux crépuscules qui prolongent, dans les régions du Nord, les journées d*été; il va recueillir les fruits de ces multiples plantations qui ont absorbé tes forces de sa jeunesse et de son Age viril... Mais non... la main invisible de la mort le frappe ; le matin du 8 octobre 1800 un trouve le vieillard septuagénaire étendu sîins mouvement à côté de sa couche; deux jours phi^ lard il a cessé de vivre, et le 13 octobre I •dite de la populatiua accompagne ses restes mortels à leur dernier asile.
Des voiv anu'es ont célébré dans les trois langues les incontestables mérites d'Oberlin: modeste au milieu de ses succès, calme dans le malheur, irréprochable dans sa conduite comme homme et comme citoyen, laborieux comme peu de savants, et doué surtout de ce coup d'œil qui devine Tavenir et en apla* nil les abords. Un résumé succmct des travaux d'Oberlin justilieia mon dire. Nous sommes, mieux que ses contemporains, en mesure d'appréeier l'ensemble de ses études, la portée des résultats qu'il obliril. Oiini^jne J. Scliweiîrha'user, l iliu>liv !ielléuiste, ait rendu dans .>oii éloge luuèbre une éelulaule justice au collègue et ami dont il avait à célébrer te mérite, et que des journaux lîKéraires français et allemands aient dès lors proclamé Oberlin l'un des coryphées de la science archéologique, nous pouvons mieux qu'en i806 et i807 juger l'étendue et la portée de ses connaissances. On ne prévoyait pas, il y a soixante ans, quelle importance prendrait l'étude de l'aileraaod et du français du moyen âge, ni quel immense secours rarchéoluj^He apporterait aux sciences historiques. L'élude comparée des langues ut des nioiiuinenis, en un mot, i iii pres(jue dans l'enfance à l'épuipie où Oberlin, avec la diMnation d'un talent supérieur, défrichait ce champ inculte.
OBKHLIN l'antiquaire. 331
A moins de tomber dans ane aride nomenclature, je ne pourrais énumérer ici, même sommairement, tes volumes, les dissertations, les traités, les progitimmes sortis de la plume
«rOberliii. Il faul de toute nc^cessih' me borner à rindicalioii des principaux ouvrages de c»; savniit [tolygraplie en le suivant sur le lenain de Tantiquité classique, du rnoyeii ùiir allemand, du moyen âge français et de la HUéralure générale. Je m'appliquerai à ne pas amoindrir à vos yeux le mérite rrO}» i lin, tout en ne relatant pas avec Tinexorable conscience du bibliographe les litres de ses œuvres complètes.
Comme archéologue, Oberlin a conquis d'un seul bond une place distinguée par la publication de ses Tahles de» rilen rth^ mninsiMlo), par la desrriplion du musée de Seliœ|ifliii (1 77:5), H (lar l'édition do YOt hia m\tiquns , de njanuei |irali(|ue de la géographie ancienne, viviii«'>t' ])<'ir l'énuméralioii des monuments alors découverts (1775). La description du muséi» Scb(]q>Ûio n'est malheureusement pas teiminée; elle s'est arrêtée au premier volume qui comprend les monuments en pierre, les marbres, les vases. Les monnaies, les gemmes et les statuettes devaient suivre. L'édition était faite aux frais de l'auteur, et j'ai regret è le dire, il ne trouva point de Mécène généreux pour continuer cette publication. En parcourant les détails du pclil volume que nous possédons, avec pkifjchcs, j'ai lemanjué la description des ault'l> de Diane, de Cybèle, de Pallas; de nombreuses pierres votives, des têtes d'Ib reulu et d Hylas, de Sextus Ëmpiricus, de la mosaïque de la villa Tiburtioe, de nombreuses lampes funéraires et domestiques, de quelques antiquités mérovingiennes et d'un calendrier runique. Oberlin indique toujours en quelques contours précis, en quelques phrases accentuées la physionomie de l'objet, de manière à en donner une idée nette même au lecteur qui ne pourrait compléter par u!io visite sur 1rs lieux cette première notion aeqiiisr. Il est bien regretlalde (pie l'élève de Scijo'pllm n'ait pu tci niinei- son travail projeté, qui serait encore d« no;> jouis d'une utilité
pratique pour ceux de oos collègues* dont le zèle désioLéressé se chargera prochaloemeol de Tinvcntaire des richesses archéologiques que renfenne la bibliothèque de Strasbourg*
Pendant deux ou trois générations, de savants professeurs et de nombreux élèves ont feit usage de YOrbis anti^us d*Oberlin pour renseignement elpourPétudede la géographie ancienne. L'énoncé de ce fait me dispense de m'élendrc sur Irs mérites d'un Miaiincl liuiit la seconde édition parut en 1790, ù la veille môme de^ eveiiements qui allaient entraver l'activilé érudile d'Oberlin en lui iœposynt des devoirs civiques plus uigeuls.
Durant le voyage qu'Oberlin avait fait dans le midi de la France, le canal qui unit la Méditerranée à l'Océan lui avait inspiré l'idée de décrire la canalisation telle qu'elle était appliquée dans le inonde ancien, en partent du fossé de Marius, de Drusus et de Gorbulon. Ge traité, moitié historique, moitié technique, écrit en latin, attira rattention du monde savant de la capitale et lui valut des rapports plus intujies avec Villoison, Sainte-Croix, etc., et les autres hommes qui marcliaienl alors à la téte de la science. Dès sa première jeunesse, il avait d'ailleurs laissé deviner par sa thèse De &vra9ia(7(iû, c'est-àdire du mode de sépulture usité chez les anciens, la portée de son esprit investigateur. Jamais, même lorsque les études du moyen âge allemand semblaient devoir absorber toutes ses forces, jamais il ne devînt infidèle à ses premières affections pour le monde antirfue. Tantôt il saisissait Foccasion d'une io* léi essante découverte pour donner cours à d'ingénieuses lijpollièiics, basées sur des eonsidéralions où le bon sens s'alliait à une saine érudition*; tantôt il reproduisait, élucidait, améliorait avec la clairvoyance de l'amour paternel les textes de César,
t. Celte notice biogrupiiique a idè lue eu séance générale du Gonyiè
historique.
Telle est, par exemple, la leure adrossi'c en 1779 aii comte de Skawl'onsky, chauibellan russe, sur uo bijou du leuips deti Aniouioâ, trouvé à Ciui UxilàA dtoB les roinet de rancien UnnTiiun.
OBKRLIN L'akTIQL AIRE. 'SSS
de Tacite, d'Horace, d'Ovide. Pour ledilion d»' Tacite, il eut la bonne chance de se servir du manuscrit de fiude qui avait fait partie de la bibliothèque de l'héroïque Malhias Corvinus, roi de Hongrie. Ce sont de ces bonnes fortunes qui arrivent presque immanquablement, par une espèce de coïncidence miraculeuse, aux hommes studieux; on dirait qu'ils sont pourvus d'une baguette magique, ou d*un sens divinatoire qui leur révèle la connaissance des sources cachées et fait surgir à leur appi oclx' les eaux qui vont fertiliser 1rs champs e\i>loilés par mix.
Cuniiiie germaniste, Oberlin a le grand niéi ile d'avoir l'un des premiers attiré les re^rards des savants et des amateurs sur les trésors que recèle la lillérature allemande du moyen âge. Ën ùiCQ des immenses travaux de la science contemporaine, je ne veux pas surfaire le mérite d'Oberlin; ses travaux sur les poètes allemands de ces siècles reculés semblent le bégayement de l'enfance, lorsqu'on les compare aux éditions multiples et complètes livrées de nos jours au public par les savants de toutes les régions d'Allemagne et de Suisse. Hais encore feut-il apprécier ces premiers tâtonnements d'un homme désintéressé, car le vent de la faveur ne gonflait point alors les voiles de ces pauvres ballons d'essai. Je n'ai jtu, en vérité, me défendre d'un sourire eu parcourant, par exemple, une thèse sur Conrad de Wiirzbourg, soutenue par un jeune i^trasbourgeois (J. D. Koch), sous ia présidence d'Oberlin , en comparant ces citations tronquées au texte des 50,000 vers de la Guerre de Troie, publiés en 1858 par Âdalbert de Keller à l'aide des travaux antérieurs de Froounann et de Rotfa. Mais ce sourire, je Tai bien vite comprimé en me reportant à quatrevingts ans en arrière*; j'ai même pensé qu'il fallait, à cette époque reculée, un grand eonragc pour aborder le manuscrit de la collection de la maison de Saint -Jean qui contenait celle informe et incommensurable épopée. Précisément à celte