‹ Biographies alsaciennesChapitre 39 sur 57 · OBERLIN LE PASTEUR · texte numérisé non relu

OBERLIN LE PASTEUR

avenues ôtincelanles de h Jêrusaleii) rélesle. Permettez -moi seulomrni de dire que, dans s^^s liorn«''lits et dans ses sermons, G était toujours le père qui parlait t'amiliérement a $es enfants, et que, même en cliaire, ragriculture faisait souvent l'objet de ses enseignements. Il existe une corrélation tellement intime entre h vie des champs et radorallon du Dieu qui a créé cette terre si belle et si féconde, que le patriarche du Ban-de-la- Boche devait de préférence se placer sur ce terrain et fiiire de hi pi opagandc ag^ricole au sein même du sanctuaire.

Je n'ai pai lé jusqu'ici que des succès, des j ésullats obtenus par Oherlin; je pourrais les rehausse! , en étalant les mécomptes qu il ('prouva et les épreuves qu'il dut traverser pendant toute sa carrière. La vertu la plus haute ne met point à l'abri des douleurs; Oberlin en subit de cruelles; mais lutteur indomptable, il se redressait plus fort après en avoir subi l'étreinte.

Pendant la Terreur, Oberlin, protégé par sa popularité, échappa phis longtemps que ses collègues de la plaine i l'incarcération et aux menaces des proscripteurs; il put même offrir un asile à plus d'un proscrit; ce n'est que peu de temps avant Thermidor qu i! fut emmené, avec son ami, le pasteur Ho^ekel de lioltiau, dans les {irisons de Schlestadt. Pendant sa captivité, sa famille passait chaque jour des heures cntièi es, agenouillée dans sa chambre, pour demander à Dieu la délivrance de son chef; ses paroissiens unissaient dans toutes les maisons leurs voix à celles de ses enfants. Aussi sa rentrée dans le vallon (ùt-elle le signal de la plus touchante démons* tratlon. il reprit, comme il avait fait pendant toute la Terreur, ses conférences religieuses è l'église même, en couvrant d*un mensonge pieux ces réunions chrétiennes.

Cest l'année calamiteuse de 1816 à 1817 qui a, sans aucun doule, éprouvé le plus fortement la foi d'Oberlin. La famine allligea le Ban-de-la- Hoche plus durement que le reste de l'Âlsace; il faut que la détresse ait été grande pour que le pasteur de Waldersbach se soit décidé à faire un appel à Stras^

3S6 BIOGRAPHIES ALSACIBMMES.

bourg, à Golmar et aui autres communes des deux départements, dans un moment où presque toute la ]>o|>ulBtion iNUSsait

la tèlc sons le fléau. L'iiitôrèl qu'inspira cette malheureuse vallée fut tel , (juo les (pièles produisirent, à Strasbourg surtout, des ressoiirees suilisantes pour altfîindrc le printemps; Oberlin eut le bonheur inapprécinf)le de pouvoir rappeler à ses paroissiens, sauvés d'une mort immiuente, que la foi et la charité opèrent de nos jours encore des miracles.

A la même époque il fut affligé d'un coup personnel; il vit mourir lentement à ses côtés un fils qui s'était dévoué, comme lui, à l'enseignement des pauvres d'esprit Dans cette cîrcon* stance terrible, Oberlin resta fidèle aux croyances de sa vie entière; il respecta Tarrét du ciel; pas une plainte ne sortit de sa bouche, et ses paroissiens, saisis d'un respect mêlé d'effroi, virent ce vieillard presque octogénaire, debout sur le bord de la tombe qui engloutissait son plus cher espoir, entonner un hvuuie à la louange du Très-Haut, dont la main s'était appesantie snr lui.

La Providence avait d'ailleurs réservé dans ces cruels moments, je ne dirai point une compensation, mais quelque contre-poids à ses douleurs de père. Il avait a ses côtés, depuis 181 S, un aide, un ami digne de le comprendre et de le seconder. Un fabricant de Bâle, qui envisageait Tindustrie non comme un mécanisme destiné à broyer des rivaux et à accumuler des trésors, mais comme une succursale de l'agriculture, M. Legrand, le type de rîndnstriel chrétien, avait fondé une fabri(iue de rubans de soie dans la commune de Fouday; cet établissement viiif ;i piupos remplacer au Ban-de-la-Horhe l 'induslrie cotonnièr»^ i^ui était écrasée par les machines. Sans l'arrivée de cet homme, irrésistiblement attiré au sein des Vosges par les vertus d'Oberlio, et ambitieux de lui venir en aide pour consolider son œuvre au milieu d'une population sans cesse croissante, la ruine du Ban-de-la-Roche était peutêtre immanquable; ce fiit donc encore le bon génie d'Oberlin

OBEELiri LE PASTEUR.

qui protégea son œuvre. Legrand donna plus que du travail aux paroissiens du pasteur de Waldersbacb; il leur voua la même affection désintéressée, et il ae fit, comme son ami dont il partageait les convictions religieuses, l'instituteur des enfonts, le patron des adultes, le soutien des viefllards et le tuteur prévoyant de tons.

Je suis presque honteux. Messieurs, de vous parler de quelques honneurs iiiuiicktiiis qui échurent, sur la lin de sa carrière, à Oberlin, qui, loiii tic les chercher, fut naïvement étonné, stupéfait, (Qu'ils lui fussent tonilié.s vu (tailage. Lui, qui toujours pensait aux autres, ne put longtemps comprendre que des personnages haut placés eussent songé à lui. 11 n'avait usé de ses rapports intimes avec M. de Lezay-Marnésia que pour hftter la fin d'un litige séculaire au sujet des droits forestiers que réclamaient les communes du Ban-de-la-Roche; ses relations avec desécottonustes, des pédagogues, des missionnaires en Allemagne, en France, en Angleterre, en Amérique, ne forent, aux yeux de ce modeste travaillein* dans le champ de Dieu, que des lilenfails non mérités destinés à répandre quelque charme dans sa solitude. Oberlin a\ait refiisé, sans sourciller, des carrières brillanles; il voulait le bonheur de ses enfants d'adoption, non sa gloire personnelle; et, comme ii arrive souvent, la gloire qu'il méprisait vint déposer une couronne civique sur sa tète blanchie.

L'illustre François de Neucbftteau révéla en 18iâ à la Société centrale d'agriculture les métamorphoses du sol, les mystères de bienfaisance qui s'accomplissaient depuis plus d'un demi-siécleau sein des Vosges dans quelques hameaux ignorés. La Société crut devoir décerner avec acclamation» à Jean-Fréderic Oberlin, une médaille d'or. Quelques années plus tard, un préfet des Vosges lui « nvoya la croix d'honneur; et rarement l'étoile (tes braves brilla sur une poitrine plus brave.

Lorsque, âgré de 86 ans, il expira, accablé de labeurs et d'années, lorsque, le 5 juin 1826, le convoi funèbre s'achemina

S58 BIOGiUPBIBS AUACUmiES.

de WalfJersbach à Foiiday, où I on av;ul creusé la foss»* qui allait recouvrir sa rléfxniillo morti'll»', ce fui dans l uiie la vallée un immense sanglot; ce fut une de ces journées do deuil populaire qui oe se lèvent que pour les hommes de bien H dont les émotions pénétrantes sont refusées aux pompes solennelles. Ce ne furent pas ses paroissiens seuls qui lui rendirent les derniers honneurs» j'allais dire les dernières adorations; de bien des lieues ft la ronde accoururent des milliers d'habitants de tous les cultes pour voir à travers le cercueil vitré, pour la dernière fois, les traits de ce serviteur de fËvangile, père du pauvre, censeur de l'égoïsme, inteq)rAte et consolateur éloquent de toutes les duuleui ji liutnames , miliateur des âmes saisies de repentir, et véritable législateur de cette vallée, qui avait vu ses premiers f)as dans la carrière militante, et qui oflrait à son corps inanimé un champ d'asile jusqu'au jour de la résurrection.

n est difficile. Messieurs, de constater le progrès dans l'histoire; il est encore plus facile de le nier; car il y a dans la vie des peuples de longs temps d'arrêt, et même des pas rétrogrades qui inspirent le doute et la défaillance. Hais quoi qu'il en soit, et même en adoptant une profession de foi pessimiste. Ton ne saurait nier que les annales des pays et des provinces ne pi ésciiteiit des points lumineux qui projettent leurs reflets ù de lon^nios distances cl ipa effacent les impressions sinistres par leur doux rayonnctnent. La vie et la mort d'Oberlin fui ment dans l'histoire de notre province un de ces points sur lesquels les yeux fatigués aiment à se reposer; et si, au début de ce travail , je vous ai montré sur les confins du val de Rruche trois civihsations diverses, qui ont laissé leurs traces visibles sur ce sol, j'y ai mis quelque préméditation.

Supposez un instant que les ombres des druides gaulois^ qui accomplissaient sur les hauteurs boisées du Donon de sanglants sacriGces, eussent pu assister aux funérailles de ce prédicateur chrétien que Ton ensevelissait au pied de leur sombre mon-

OBERM.N I E PAhlELR. »'j59

tagne; supposez qu'à la suite de ces Keltes, les nianes des soldats romains» qui luttaient contre les géants de la Germanie sur les bords du torrent de la Bruche, eussent été conviés à cette même cérémonie; et que les spectres des brigands féodaux, qui siégeaient impunément pendant le moyen âge dans le chftteau de la Roche, fussent venus se joindre à tous ces représentants des siècles passés. — Quelles auraient été les pensées de ces âmes, invisibles et frémissantes, meurtries par le ^souvenir des temps d'cxécrabln cruauté, au milieu desquels avait été jelée leur exisleucc teri (\stre? Auraient-elles compris ces hommages rendus par une immense population à un ministre de paix qui avait toujours donné au lieu de prendre, et qui n'avait jamais usé d'un autre glaive que de celui de la pa* rôle pour rappeler aux heureux et aux riches leurs devoirs envers les faibles et les nécessiteux?

Et maintenant, pour sortir au plus vite de ce jeu d'imagination païen que vous pourriez presque me reprocher au milieu de ce sujet austère, veuillez tirer vous-mêmes la conclusion de mon parallèir*. La génération qui rend des lioniifurs religieux a la uiuiisuétude, n la hienfaisance , à la pureté évangélique, vaut-elle plus ou niuiijs, est-elle i»lns ou moins avancée que ces troupeaux d'iiommfs, que dis-je, de serfs ou d'esclaves, qui livrait ut leurs enfants aux égoi^eurs sacrés, leurs femmes et leurs filles aux vautours des donjons? Le druide ou l'aruspice qui enfermaient leur science dans le sanctuaire, le chevalier qui la méprisait, sont-ils les types d'une civilisation plus douce que celle au sein de laquelle Oberlin décupla les produits de la terre à l'aide de la science vulgarisée, et put dire aux enfants: Venez à moi, je vais vous enseigner i louer votre pére qui est aux cieux et qui vous donne votre pain quotidien ?

LEZAY-MARNÉSIA

PRiFBT DU BA8-RBm.

Je vcm Mtonr d* nol qa* Mut vtv* M pfMpèra,

Je reax «ine «nr ma tombe on pnUse écrire on Jours J'at Mné blcafUta «t re«a«ltU l'«B«or.

Ces vers, inscrits en tôte de ces pages, sont empruntés à un poème didactique d'ailleurs peu connu sur la Naiure. Ils ex* priment d'une manière si précise et si vraie les sentiments, la

tendance, la pensée intime de Tadministrateur éminent dont je vais essayer de retracer la vie et U't, travaux féconds, que je n'ai pu ni empéclier de les citei-; je l'ai pu d'autant moins que l'auteur du poënie est le père d'Adrien de Lezay-Mamésia. Possédé, romme son fils, d'une ardente passion pour le bien public, et de cet amour du peuple qui ont ftiit d'Adrien de Lezay te préfet le plus populaire de Tépoque impériale , le marquis Glaude-François de Lezay eut la douleur de ne pas réaliser, dans le cours de sa carrière, sou programme poétique ; c'est que chez lui ces nobles sentiments étaient ternis par un peu d'alliage, tandis que le magistrat départemental du Bas-Rliin était un homme complet.

Je crois iu(li>peiisHhit* de dii e ipielques moLs des aucêtres de M. Adrien de Lezay ; |a suite de ce récit me justifiera, je l'espère.

§ 1. Ancêtres et parents de M. Adrien de Lezay-Mamésia.

Il est rare qu'une illustration surgisse tout à coup, sans antécédents, sans tradition de famille. Si , chez les hommes de

cceur dont l'origine est obscure, et qui s'élèvent comme par enciiantenieul au-dessus de la foule, on pouvait suivre la trace

dos prpmièri'^ iifKnis, j)ivs(nit' loiijoins on les trouverait dans les sainlrs leçons puisées au fover doiiit'slique, sous l'inlluence de parents dislinj^ués; on aboutirait à un fil qui rattache leur développement eu apparence spontané i une transmission héréditaire. Les maisons d'une noblesse reconnue possèdent HnappréciaLle avantage de ces annales privées, à l'aide desquelles il est permis de deviner ou d'expliquer la célébrité d'un contemporain par le sang que lui ont transmis ses ancêtres.

La terre de Maraésia est située en Franche -Comté, près d'Orgelet*; mais la résidence habituelle de la fhmille, d'origine esjtngnole, élait à Saint-Julien, non loin de Lons-le-Saulnier.

Dans la première moitié du dix-huitième siècle, Claiidc- Hniiil)ri i, marquis de Lezay, sieur de Mamésin, Conrîaon, Présilli et Saint-Julien, occupe le grade de brigadier des armées dii roi et commande à Toulon.

La grand'mére rlu préfet, Charlotte-Antoinette née de Bressey, résidait à Nancy, entourée d'une cour de littérateurs» tels que Saint •Lambert, le chevalier de Boufflers, Gérutti. Elle* même s'adonnait à la composition littéraire; elle est l'auteur des UUtês de Julie à Ovide ^ fiction romanesque» longtemps attribuée à llarmontel, par la seule raison que le public, si prompt à accorder aux femmes toutes les Ibiblesses et Thé* roisme du cœur, se plait à leur refuser la pensée créalrici». Je iit nieniioniie l'exi^îtonce de l'aïeule de M. de Lezay que [)our couslaler les teudanees> ijui réfîtinii iil dans sa famille. La marquise de Mamésia mourut à Condé, en 1785, chez son beaufrère, Louis-Albert de Lezay-Marnésia, évéque d'Évreux, doyen du chapitre Je Lyon , qui est lui-même mort sur le seuil de la Révolution, le 4 juin 1790.

L'un des fils de la marquise -auteur, Claude -Gaspard de Lexay-filamésia, vice -dôme à Lyon, a joué un rôle dans les

I. Je dois quclqlll;^ notices sur la famille de M. de Lezay à l'ouvrage intéressant de M. de Slrambe^, iutilulu: t'AtUiquaire rhénan {lier rheim$eh€ Antiquariut),

LEZAY-MAIlNéSIA.

assemblées provinciales qui uni iin'ciîdé 1789 ; il est l'auteur àe&Béfiexiom sur f Ht Moire de France (Paris, 1765) et d'une Orahon funèbre de Louis X F (Lyon, 1774, in- A'*).

Le frère aioé du vice-dôme, Claude -François -Adrien, marquis de Lezay-Uamésia (père da préfet du Bas-Rbin), est né à Metz, le S6 août 1735. Jeune, i) servit comme capitaine du régiment du roi; mais il ftit forcé de prendre son congé par suite d*on règlement de service. Dès lors il vécut dans Tinlérieiir de sa famille, 8*adonnant è la culture des champs et des letties; il étudia la iniuLialogic, créa les bosquets et les jardins de Saint -Juli<'u, et rcpanrlit des bienfaits matériels et intellectuels sur ses vassaux. Lon^^t inps avant la l{évolution il avait aboli la corvée, et, aux approches de i'orag«^ politique et social qu'il voyait poindre à l'horizon, il avait demandé, avec d'autres gentilshommes de sa province, Tabolition des taxes féodales et la répartition égale des impôts entre toutes les classes.

En 1788, il publia un ouvrage de circonstance, composé par Gérutti : le Mémoire pour le pewfle français, et fut élu membre des États généraui où il passa du côté du tiers état. Mais lorsque, en dehors de l'Assemblée constituante, les passions anarchiques commencèrent à s'agiter, le marquis de Lezay, philanthrope plutôt (pj'honnne de lutlt-, se découragea; il prit le pai li dcuiign-r, non pa^ du côté (îo Colilfuct' , niais aux K(ats-Unis, oîi il essaya de fonder une ( i nie agrirol»'; c'éluil en niai 1790. L'un de ses fds, celui qui fut préfet sous la HesLiuration et sons le gouvernement de Juillet, el qui siège maintenant au Sénat, l'accompagna dans cette course aventureuse, entreprise avec Tardeur et la bonne foi de rhomme de bien qui voit le but sans calculer les moyens de réussite. Or, M. François de Lezay n'avait puni étudier le terrain sur lequel il allait s'établir dans les solitudes de la Pensylvanie, au con-

I. Celte biognipliif est èrrile eîi 185î. - Le préfet -sénalciir, frère du préfet du Bag-Ithiti, est mort en noût 1837, a Blois, au moment môme où Ton ïDaugurait, à Strasbourg, la statue d Adrien de Lezay-Marnèsia.

BIOGRAPHIES ALSACIBNIIES.

fluent de TOhio et du Sciotlo ; il n'avaiL pas non plus opéré un triage parmi les aspirants -colons qui se présentaient pour émigrer avec lui. C'était une tourbe bigarrée qui se pressait sur le bfttiment frété par loi; Homme pieux» et sur la pente de la dévotion y il avait exigé que chacun fùt muni d'mi billet de confession, et que les partners des deux sexes justifiassent de leur acte de maiiai^t . H est facile diraaginer à quel point, au moment d'un départ en temps de révolution , les aspirants purent abuser de la généreuse confiance du clief de l'expédition. Un témoin irrécusable de cetfe traversée, ainsi que de l'essai de colonisation, affîmie que M. de Lezay fut dupe de ceux avec lesquels il traitait et dupe de lui-même. Avec de pareils éléments, on devait échouer. Le père et le fils passèrent Fhiver de 1791 dans un blockhouse à Marietta, au beau mflieu des sauvages Indiens. M. de Lezay engouflra une bonne partie de sa fortune dans cette malencontreuse entreprise, et, au sortir de ce désert, il se iiiiua complètement à Pittsbur^.

Il allait être enipnsomié pour dettes à Philadelphie, lorsqu'il fut tiré d'affaire par une inspii'alioii hardie de son IjIî^ , «jui sut intéresser à sa situation désespérée le comte Aiidriani et la famille Bingham. Cette dernière lui fournit des fonds, et accepta, avec une généreuse confiance, une traite sur un banquier de Londres. M. de Lezay put se rembarquer pour rEurope, prit terre é Londres, puis rentra en France vers la fin de i79%, malgré l'imminence des dangers auxquels il s'exposait. D'abord caché à S:iiiil -Julien, dont le parc et le château avaient été ruvngés par des hunles incendiaires, puis emprisonné pendant un an à Besançon, libéré après le 9 ihurmidor, une seconde fois exilé après fructidor vers la fin du régime directorial; enfin, rentré en France sous le Consulat, il termina sa carrière agitée à Besançon , dans les derniers jours du siècle qui finissait (le 9 novembre 1800), après avoir salué l'aurore d'une ère nouvelle.

LEZAV-iiàafiÉSU.

§ 2. Jeumête de M, de Lezay.

Adrien, comte de Lezay-Manicsia, le (ils aîné de François de Lezay, naquit dans le domaine paleriicl de Sainl-Julicii en 1770. Au milirii d'un beau pays, sous \os ym\ et la direction d un père agronome, minéralogue et poêle, le jeune Adrien 8*éprit, de bonne heure, de sciences el de littérature. I.n culture intellectuelle ne fait pas les hommes distingués et illustres, mais elle leur ouvre la voie; elle facilite leur développement. Adrien de Lezay n'aurait point fourni sa brillante carrière d'administrateur, si, dès ses premières années, il n'avait vécu dans le commerce des grands génies de tous les âges; il n'au-» rait peut-être point été homme pratique, homme d'action , si , de bonne heure, il n'avait vu la science appliquée par son père aux faits , et le sol remué par la même main qui Iraçail sur le papier les vers que lui inspiiail la vie champèlie

Pour obéir à des tradiliuus de famille, il entra au service militaire; mais peu satisfait d'une vie de garnison, il éprouva l'irrésistible besoin de donner à ses facultés un aliment nouveau, et il se livra à l'étude dt> la dijiioniatie en Allemagne. Pendant quelque temps il fut à Gœttingue le commensal du poète Bûrger et dut sans doute à cette relation d'avoir été initié dans le grand mouvement qui rajeunissait alors la littérature allemande.

C'est pendant cette retraite studieuse qu'il apprit la chute de la royauté en France et le retour de son pèi e qu'il alla rejoindre à Saint-Julien. M'"® de Lezay, sa mère, osaiL déjà émigré en Savoie, et son père était aigii par les malheurs publics,

1. Voici les principaux titres sdentiflqoes et llUénlras du marquis G. Pr. de Leny. 11 est rsulenr d*on Sitai ntr (a mitidraiogie du baUHage «POrgelet {Besançon, t778^; ^ du Bonheur dans les eampagne» tNeufdifttei, 1784); c'est on traité contre Ja oorrëe; — des Uttr«t éerUe» deê riw» de tOkiù (Paris, 1792); ces lettres ont été saisies par la police; — d*tta B$$ui fvr la naiure, poCme en cinq chants.

par la ruine de ses projets de colonisation, par le ravage de ses plantations, le délabrement de son cbâtean héréditaire, et

par la nécessité de ne point paraître au grand jour, afin de d^roher sa téte aux pi oscripteurs. Dans ces circoiisinnces cri- Ui|ucs, Adrien et sou hère prireiil le pui li de se léfuj^iiT au rentre même du volcan, à Paris, avec l'espoir d'y passer plus sûrement inaperetis que dans la commune de Saint-Julien, lis comptaient d'ailleurs sur la protection et sur Tassistance de deux amis de leur famille

Hais les événements se déroulèrent avec une effrayante rapidité ; la journée du SI mai 1793 engloutit le parti des Girondins , auquel les deux frères paraissent s*étre ralliés dans ces (cinps de détresse; ils faisaient du moins partie, pendant cette crise, de la p-arde nalionyle de la butte des Moulins, rpii passait pour girornii^ië, et iJi> jugèrent convenable de quitter Paris, après la rliui»- de ees ileriiiers défenseur*; d'un ordre légal. AiTôtés dans un village aux environs de la capitale et miraculeusenient sauvés par la présence d*esprit et la générosité d*un commissaire qui prenait les dehors d*un proscrtpteur*, ils se réfugièrent aux bains de Forges, où s*élait réunie, au sein même de la Terreur, une société d'élite.

Les deux frères paraissent avoir joui de la protection de la nmnicipalilé locale, en récompense de strophes patriotes qu'ils composèrent pour un club.

Dans cette retraite champêtre, la première léquisilion e^f'-nérale les surprit. Adrien lui exempté j)our une maladie de larynx, cl dut se séparer de son frère, qui partit pour l'armée républicaine, et lit les campagnes de Hollande en 1704 et 1795.

«Tignore dans quel asile M. Adrien de Lezay parvint, pendant le reste de la Terreur, à échapper à Temprisonnement. Nous le retrouvons à Paris, après la chute de Robespierre, cherchant

I. M. (le Foiilancs et M"" In vii-orotcsse île fieaubarnaiâ qui, peo d'anaéetf

plui tard, épousa II" g^«''n< r;il Bouûparlo.

'l. Ce brave ciloycn pent plus tard sur rc-cliafaud.

LEZAY-HARNÉSIA. 367

dans les lettres à la fois une consolation et des ressources matérielles. Il publia, vers la fin de 1794, une brochure intitulée : les Bumei ou Voyage en France, pow servir de suite

à celui lie la Grèce. C'est un lableau saisissant de la Terreur, sons laqucllo la France venait de gémir. Cet nnvrajjro ciil un succès prodigieux; quatri' éditions en une seule aiiiKM-, des traductions anglaises et allemandes donnèrent à ce jeune auteur de vingt-quatre ans quelque confiance en lui-même : il dut croire, un moment, qn*une brillante carrière littéraire s'ouvrait devant lui.

En i795 parut, de sa main, mais sous le voile de Fanonyme, une seconde brochure : Qv^est-ee que la ConsiUuUan de f!9$f La pohce supprima cet écrit , qui ftit réimprimé sous le nouveau titre de : Considérations SUT (es États de Motssachuscts et de Pensylvanie ou ParnlUic de deux Constilulloiis , dont l'une esl f'iinh'e mr lu division^ Faulre sur Cunitc de Lu législature. L'énoncé seul de ce titre indique que le jeune Adrien de Lezay, avec un jugement qui, pour être sûr et juste, n'avait pas attendu le nombre des années, prévoyait qu'il sortirait de la Convention nationale un autre ordre de choses, et que le régime d'mie assemblée unique sans entraves et sans contre-poids était con* damné dans l'opinion publiqtie. Il pressentait, avec tous les esprits élevés et tous les cœurs droits, (|ue le bélier destructeur de la Révolution avait fait son temps et qu'il lallait mettre la main à l'œuvre pour reconstruire un nouvel édifice gouvernemental au milieu de.s ruine:? el en partie avec les matériaux mêmes qui gisaient sur le sol ébranlé.

Mais cet avenir que M. de Le/ay voyait poindre à fhorizoïi, pensait-il le trouver dans le Directoire qui allait succéder à la Convention?.... Pas davantage. Il était, en sa qualité de collaborateur des Débais, franchement réactionnah^e. La brochure intitulée: De la Condilulion de i795, fut une nouvelle attaque contre le parti dominant. Après la journée de vendémiaire, il Ait obligé de se cacher dans une campagne de la jNormandie.

BlcH.HACaiES ALSACIENNES.

Du MÎD de sa retraite , il continuait à Taire la guerre de partisan A UD pouvoir amphibie , qui n'était ni républicain ni monarchique.

Dans un écrit, publié en 1797 par 11. de Lezay, sous le titre : Des eaum de la Bévotutlion ei de sei rétullalSf le jeune pam-

phlélaii e j)! ojiliélisc la rhule prochaine dos cinq Directeurs. Aussi Ir jiaili du gouvernement fut-il de plus en plus irrité contre lui; Cht'nier lui lit l'iioniiour de le nommer daii> nie de ses satires; celait la première consécration de riionmie poliliqMf- , Pexil vint mettre le sceau à sa réputation naissante. M. Adrien de Lezay fut proscrit et obligé , en septembre 1 797, de se sauver avec son pére dans le pays de Vaud, où il continua à utiliser ses loisirs par des publications de circonstance, qu'il est superflu d'analyser dans cette esquisse *.

Dans sa première retraite à Bretteville, en Normandie, et maintenant, pendant son exil involontaire en Suisse, M. Adrien de Lezay-Mni-nésia avait préparé un travail littéraire sui b ipiel il fondail de grandes rspn aiice>. J'ai (léjâ fait allusion à son séjour dans la maison du poète allemand biii-^'^ei-, auteur de Lénore; de cette époque date évidemment sa prédilection pour une littérature alors fort inconnue en France , si l'on excepte quelques traductions informes des œuvres de Gessner, de Klopstock, de Werther^ et des Brigandt. M. de Lezay avait traduit en français la tragédie de Dm Carlos, de Schiller. Le choix de cette œuvre est tellement significatif pour le caractère du futur préfet, que je suis justifié à Tavauce, j'aime à le croii e,

I. La brucliiirc intidilrc ; /V la Jnihiessr 'hi r^nurrrnrmrnt qui coiH' menée, et de la nri i'ssitv de se raUier à la majni ité ruilioiuile , a rte publiée <it!'jà fil I7'.)(i, à Paris; file est dirigée contre Uenjaiuiu Uoostant, alors l'avocat ëloijueut du Dii'ecloiic.

A Reuchàtel, en Saisie, il publia, en 1797, les letlre* à un Svûnntr Ift ttmpate C»n$MuHQn Mcétique. te» Pan^* ehoMes du earUn^ ée Meti «ont imprimées i Paris (en 1797) avec nne bonne PrèllMe de ncUe auteur.

LËZAY-MARKÉSIA. 369

si je m'anéte quelques instants, pour eipliquer la corrélation iolinie qui existe entre Tidée qui a inspiré le poêle -créateur et les tendances de son jeune interprète.

Toute personne qui a lu et médité Don Carias , sait que les prédilections de Schiller n'étaient point pour le prince , fils de Philippe 11, (jui donne son nom a la Lia-édie, mais pour un personiiaj(c de laiiiaisie qu'il appelle /ft«ryt//s' de Posa. Ce n est point la passion malheureuse de Don Carlos pour sa belleinère Elisabeth de France qui inspire au poëtc ses plus belles scènes, mais la passion idéale du noble chevalier de Malte pour les idées réformatrices, pour la liberté de la pensée, pour le bonheur intellectuel et matériel des peuples. La froide raison a beau démontrer qu'un pareil caractère, au seizième siècle, à la cour de Philippe II, est un Yéritable anachronisme, qu'il a aussi peu de réalité qu'en aurait un grand inquisiteur jeté au milieu des mœurs douces et tolérantes du commencement du dix -neuvième siècle. La puissance créât rire du poêle allemand t'sl telle, l'illusioti (jue produit celle appyriliou d'un philosophe en face du sombre autocrate; espagnol est si grande, que le lecteur, subjugué, se laiss* ni 1er à la pensée que dans Texisteoce du roi, ûls de Charles -Quint, il a pu y avoir un moment de lassitude du pouvoir absolu, un moment de dégoûl, d'efltoi et d'isolement, dont Taudadeux franc-maçon, qui porte le nom de Posa, s'est emparé pour donnei* corps à ses chimériques mais généreuses espérances.

Adrien «te Lezay, jeune, élevé par un père dont nous con- - naissons les tendances, secoué par la Révolution, mais nullement in iié par nllc , haïssant la tyrannie de la Convention et l'arbitraire du Directoire, eonmic il aurait haï le cruel Phihppe II, s'il avait eu le malheur de vivre sous son règne, aspirait, lui aussi, à entrer dans la phalange sainte des réformateurs de rhomanîté. Désireux de mettre à la disposition du peuple la plus grande somme de bonheur possible, Adrien de Lezay devait se mirer dans l'adorable caractère de Posa, qui I. 2è

DIOGRAPUIES AL.SACi£NNES.

lui renvoyait ses propres traits, comme la source limpide renvoyait à Narcisse son image enchanteresse. Quelle bonne fortune pour lui qu'une semblable découverte! quel heureux hasard de trouver sous la main un pareil tableau ! de pouvoir

s'en emparer, en reporter les couleurs sur une autru tuile, se cruiic presque créateur à son tour, sauf à traduire plus tard, sui le théâtre de la vie, lus nobles projets éclos dans la téte d'un puële idéaliste!

M. Adrien de Lezay retourne à Paris dès que le gouvernement consulaire lui rouvre les portes do la patrie; ii se hâte de foire paraître Bon Carlos (en 1799), avec des notes et une introduction c sur la langue française et le Théâtre français.»

En publiant cette traduction d'une tragédie allemande, il compte sur un grand succès littéraire; il compte étonner' du moins et captiver l'attention publique , car il sait qu'il se fait novateur. A cette époque, en eiïet, la voie n'était pas préparée; M"* de Staël n'avait pas encore révélé aux valons de Paris le monde fantastique d'oui re- Rhin ; ce n'était pas témérité pure (jue d'espérer un accueil favorable.... Hélas! malheureux traducteur! malheureux jeune homme! Le canon de Marengo tonnait alors au delà des Alpes et renvoyait ses échos dans toutes les capitales de TEurope. Paris s'enivrait des chants de victoire; tout au plus quelques littérateurs de profession prêtèrent-ils une attention distraite à cet essai de naturalisation, tenté en faveur d'un mélodrame germanique par un jeune publiciste , dont le monde mobile de Paris avait depuis longtemps oublié les premiers succès.

Adrien de Lezay, découragé en face de cette indilTéreiice inattendue, quitta Paris comme un enfant boudeur; prcsqu'en désespoir de cause , pour l'acquit de sa conscience, il envoie un exemplaire de sa traduction au conseiller d'État Kéal, qui était alors en faveur auprès du premier Consul.

Il arrive souvent dans la vie que des espérances déçues, des projets détruits, se réalisent plus tard sous une forme autre

LEZAY-MARNÉSIA. 371

que colle donl nos désirs les avaient revêtus. Adrien de Lezay n'avait pas cueilli les lauriers liltéraire? qu'il croyait déjà saisir, mnis le succès lui amva d'une luiinii i e plus flatteuse que par rintcrmcdiaire d'un feuilleton ou par les éloges toiyours peu sincères du moode des salons. M. Réal, frappé de la nouveauté des aperçus que reafennail la préface de Don Carlos, répondit avec bieoveîIlaDce au traitucteur, et lut demanda s*il désirait que le volume tà% présenté au premier Consul. Cette ouverture inattendue dut combler les vcnn secrets de Técrivain, qui joi^mit a son nouvel envoi une lettre avec des considérations politiques d'une haute portée. H. Réal tint parole : il soumit volume et lettre d'accompagnement à Napoléon Bonaparte. El nouveau succès plus inespéré encore! ï.e Consul prit le temps de lire l'épUre d'envoi et s'écria (Icwuit M. Réal : «Ma foi, c'esl plus beau que Cicéron!* Il me senilile que celte parole du vainqueur de Marengo, rapportée à M. de Lezay, a dû l'enivrer plus que n'auraient fait tes paroles louangeuses des critiques en renom et des plus belles femmes de Paris!

Quant à la tragédie de Don Carlos, ét\t n'obtint point le suffi*age du premier Consul. On en devine fkcilement la cause. Les tirades de Posa, quelque éloquentes qu'elles fiissent, devaient déplaire à Napoléon , qui détestait toute ambition chimérique et qui échappait au charme que le poète de Weimar exeroe dans la langue allemande sur des lecteurs allemands. Élevé h l'école ilraii»ali(pie de (".omeille, il voulait hicn que des héros fussent grand? sur le liiéàlre; mais il les voulait jetés dans un moule d'airain et non drapés dans le manteau des philosophes idéologues. Le gios du volume paraît, en un mot, avoir détruit dajis l'esprit du premier Consul l'impression favorable de la préface el de l'épitre dédicatoirc. M. de Lezay ne fut point appelé, conmie la première parole échappée à Napoléon Bonaparte l'avait feit espérer, à prendre part immédiatement aux aflaires publiques. (Cependant son nom resta gravé dans la mémoire du premier Consul, qui avait évidemment

372 B106RAPBIB8 ALSAGIEJfNES.

devine la portée do ce jeune novateur littéraire et qui complail Il l'eriijjloyer comme un instrument utile à ses grands desseins, comme un rouage dans l'immense machine politique qui obéissait à son impulsion puissante, j'nllnis dire à la ï.euie pression de Tua de ses doigts, si ces comparaisons ambitieuses ne donnaient une image imparfaite et confuse de ces fortes volontés qui du haut d'un trône. ébranlent, gouvernent et vivifient le monde.

M. de Lezay*llamésla conservait du reste auprès du souve* rain de la Fraace un protecteur actif qui pouvait, a défaut du souvenir de Don Carlos, rappeler le nom du traducteur. Je rentre ici au sein de la famille de notre préfet que j'ai dù un liiùtaiii reléguer au sceond phm.

La sœur de M. Adrien tie L»'zay avait épousé M. Glande de Bcauharnais, cousin du gênerai Beauharnais, dfi premiei' mari de l'impératrice Joséphine. On n'ignore point que Napoléon a constamment témoigné les plus grands égards aux parents de sa première épouse; il en donna une preuve éclatante en adoptant, dès les premières années de l'Empire, une jeune fille, issue du mariage de H. Claude de Beauharnais avec M'** de Lesay-llaiTiésia. Tous mes lecteurs ont nommé la princesse Stéphanie , grande-duchesse douairière de Bade.

M. Claude de Beauharnais n'oublia point les intérêts de son jeune beau-frère. L'occasion de lui être utile se préîjciiia bientôt.

§ 3. M» de Lezay-Mamégia, minkfrë résident à SaUbowrg.

Par un article secret du traité de paix de Lunéville (conclu le 26 janvier 1 801), l'ancien archevêché de Salzbourg avait été sécularisé, érigé en électorat et conféré, à litre de dédommagement, à Ferdinand, grand-duc de Toscane, dont les Ëtats héréditaires passaient, sous la dénomination de royaume dlStrurie, à Louis de Bourbon , prince de Parme.

L'électorat de Salzbourg n'était pas coniiné aux étroites

LEZAY-MARNÉblA. ' 873

frontières de Tarchevéché; pour faire une principauté sorlable à?erdiDand UI d'Autricbe, frère de l'empereur François U, on y réunissait Tancienne ville de Paasau, Févéché et la ville d'Aagsbourg, Tabbaye de Kempten, dôme autres abbayes immédiates» enfin dix-neuf villes impériales de l'ancienne Soaabe» parmi lesquelles se trouvait comprise Ulm, la clef du Danube. C'était au cœur de l'Allemagne, sur les confins de l'Antriche et de la Bavièri:, un territoire qui, snns »Hi e Ijeati comme le séjour (Je la Toscane , pouvait uttrir un équivalent au prince autrichien dépossédé.

La ville de Salzljourg, située dans iin mag-nifique pays alpestre, conservait, avec les traditions de ta cour ecclésiastique, le culte des beaux -arts. L'un des coryphées de la musique moderne, Mozart, y était né et y avait occupé fa charge d'organiste de la catbédrale et de la cour. Des édifices relifpeux, dignes du séjour d*un ancien prince de TÉgUse, des palais, des villas, des maisons à terrasses, où le marbre était prodigué, faisaient de cette résidence un séjour qui i-appelait quelque peu, sur le revers septentrional des Alpes, les souvenirs de l'architecture italienne. Pour un prince doux, pacifique, prudent, amateur des aris, tel que Ferdinand III, la ville de SalzlHMMg- seiiihlait clioisie à dessein; elle devait adoucir les rigueurs de l'échan^i mihhi- I il .rvait souscrit, atiri de faciliter les arrangements politiques entre la France et rAulriche.

Dans celte principauté de nouvelle création rt (juî fut officiellement connue à la suite de la convention de Paris du ^ décembre 1802, il fallait un ministre plém'potentiaire , chargé de représenter la Piance auprès du ft'ère de l'empereur d*AHemagne.

Le premier Consul appela à ce poste délicat M. Adrien de Lesay, recommandé par ses antécédents nobiliaires, par ses études diplomatiques, historiques, économiques, httéraires, et par Tune de ces nobles physionomies qui appellent partout, même en pays hostile, l'allacheraent, la confiance et la bien-

374 BIOGRAPIIIES ALSACIBNNES.

veillante amitié. Napoléon Bonaparte, lorsque le jeune diploniulc hii fut présenté, resta frajij)!' rie sa icnuc. irréprochable, de ses traits ré{fuli*"rs. « Que vous êtes beau, Munsieui' l'ambas» sadeur!» s'écria-t-il en le distinguant au milieu des courtisans qui remplissatent les salons de Saint-CIuud. Cette parole bieD-* veillante et presque familière du chef de l'Étal deveoait pour M. de Lesay-Mamésia, dès son entrée en foncUons, un brevet de réussite. Quant à son diplôme de capacité, II ra?alt conquis dans les rudes épreuves d'une jeunesse touitnentée par tes angoisses de la terreur, de Teiil, des privations maléridles ; il l'avait conquis dans les études solitaires, dans la lutte du joiirnaliismu , dans les déboires de la carrière d'iKuiiuie de lettres. Mais, (juc^ii*- bien prépai é qu'il fni , ^uii ii^rvicial allait être périlleux. La jeunesse ne voit ^nnirc (juc le cùlr liriliaut de la carrière diplomatique; elle n'en devine pas les aspérités. Et sous Napoléon, dans quelque poste que vous eût placé sa volonté, il fallait réussir: sa faveur élait à ce prix.

Envoyé à Salzbpurg» M. de Lezay ne remplissait pas une mission aussi simple que semblait le faire présumer le rèle secondaire du souverain auprès duquel il allait représenter la France, n était jeté comme une sentinelle perdue sur les confins du plus puissant État de TAUemagne, qui sortait ébranlé, mais nullement épuisé, d'une lutte de dix ans avec la République fiançaise. On était en droil de supposei- des unièrepensées au cabinet de Vienne; et c'est le cabinet de Vienne que M. de Luzav éluil ( liarg-é d'ctiidier, de surveiller, de deviner à Salzbourg. C'est dans le suurire , le silence uu les paroles des ministres et des courtisans de l'électeur que le jeune diplomate devait lire les pensées de la cour impériale d'Autricbe; dans la familiarité des maisons de Salzbourg, il avait â recueillir l'écho affaibU , mais très-intelligible, des salons de la grande capitale du Danube.

M. de Lezay apporta sur ce terrain difficile la prudence, le tact, le jugement, qu'on n'était pas en droit d'attendre d'un

LEZAY-MARNÉSIA.

homme y encore jeime, qui rcmpKssait pour la première fois, A TAge de 89 ans, des fonctioDS publiquest

Auprès de Télectenr hii-mèrae, sa tâche devait être moins ardue. Ferdinand HI, comme doc de Toscane, n'avait jamais

été hostile à la France; il n'était entré dans la promière coalition, en 1793, que pour sauver son purl de Livourne, qui allait être bombardé par la Hotte anglaise. Dès 1705, il signa la paix aver la République franraise. Après la riiplnrc du traité de Campo-Formio, il avait suivi à regret la fortune de sa famille.

M. de Lezay, par la droiture et l'aménité de son caractèi e , maintint Télecteur dans ces bonnes dispositions; il bi inspira pour le premier Consul, et bientAt pom* l'Empereur, Tadmiration qu'il éprouvait lui-même. Aussi, dans plusieurs circonstances. Napoléon donnaH^il à Ferdinand d'Autriche des mar- (}ues non douteuses de son intérêt; l'on assure même qu'à l'entrée de la campagne de 1812, la couronne de Pologne avait été un instant destinée à l'ancien électeur de Salzbourg, par celui qui alors encore était l'arbitre de l'Europe.

Pendant le peu d'années que Lezay séjourna dans le pays de Salzbourg, la modeste cour de Ferdinand n'était point animée par la présence d'une électrice. La princesse Louise de Naples, sa première femme, était morte au moment même où le soit de son époux se décidait dans les conférences de Lunéville, et Tei-duc de Toscane ne s'était pas encore remarié.

Mais cette circonstance, qui devait enlever aux réunions aristocratiques de Salzbourg une partie de leur charme, laissait peut-être un champ plus libre à l'influence directe de M. de Lezay sur ' le prince qui honorait de son amitié le jeune ministi e de Franct;.

Les rapports de confiance et d'intimité que M. de Lezay sut établir avec des personnages distingués dans l'électoral et à Vienne même, ne furent pas sans influenre, roinme je serai conduit à le dire, sur ia destinée ultérieure de notre préfet.

La saison d'été et d'automne est courte dans les hautes montagnes. M. de Lezay savait la mettre à profit pour visiter les plus beaux sites de ces Alpes du Sakkammerfjiut , dont les pieds sont iMÙgnés par de petits lacs pittoresques, et les cimes encadrées de neiges élernellcs. Le jeune ministre de France était grand adriiiriiteur de iiionls el de forôls; il avait puisé, dans sa faniilUi ot an pied du Jura, cet ardent amour de la nature qui l'a suivi dans toutes les positions de sa vie et lians tous les pays qu'il a habités par la suite. Mais ce qui rattachait de préférence au pays de Salzbourg, c'étaient les richesses minéralogiques enfouies au corar de ses rochers. M. Adrien de Lezay avait fbît de la minéralogie Tune des occupations se* rieuses de sa vie; pendant son séjour dans TAUemagne du Nord, il avait visité en détaU les mutes du Han ; il connaissait celles de l'Angleterre, et peu de temps avant d'être appelé dans la carrière diplomatique, il avait fait uue excursion minéralogique en Espagne.

Mais ces études pacifiques, ces courses cliarmanfes eurent bientôt un ternie. Sa position se compliqua à la suite des événements politiques. Napoléon avait placé sur son front la couronne impériale; il préparait à Boulogne sa descente en Angleterre, lorsque l'Autriche ût marcher ses troupes vers le Danube supérieur.

Au milieu de ce redoutable conflit, dont l'issue allait amener l'humiliation de François II et une nouvelle dépossession de

son frère Ferdinand, M. de Lezay conserva une attitude de médiateur qui allait le mieux à son earactèi'e. Il chercha autant que possible à éparj^ner au |>ays de Salzhourg les rigueurs et les ravaj^â's inutiles; excellent Français «Fime part, il ne renonçait cependant pas sans lutte à son rôle primitif de philanthrope; il comprenait la guerre chevaleresque, comme Eugène Beauhamais; mais il détestait le gaspillage et les déprédations gratuites qui font maudire les vainqueurs. Poussé par rimpérieuz besoin de son cœur et par la voix de sa conscience,

. ...... ^le

LEZAY-MARMÉSIA. 377

il signala au gouvernement Ihinçats des actes peu délicats qui étaient reprochés à un officier supérieur de notre armée d'invasion. Cette démarche, qui ne fut peut-être pas Aûle a?ec hule.ltt prudence d'un diplomate, mais avec la ferveur d'un

redresseur de torls, paraît avoir été mal interprétée par quelque courtisan habile on envieux, qui ffonfin à entendre que M. de Li'zay avîul philùl les allures p;n liah s (l'un diplomate autrichien ou anglais ijue le dévouement sans réserve d'un sujet de l'Empereur. Ces insinuations portèrent leurs fnn'ts; car le génie n'a point le privilège d'une pénétration infaillible, lorsqu'il est obligé de se servir d'intermédiaires pour apprécier les hommes et les choses. Tranchons le mol : on parvint à tromper Napoléon sur les intentions de M. de Lezay, et lorsque, au retour d'Austerlitz, l'Empereur tint à Munich une cour pléuiére , où les princes de l'Allemagne méridionale, qui espéraient leur part dans les dépouilles opimes, étaient méié> aux illustrations de notre armée, le niimslre de Fronce à Sal/bourg dut aussi se rendre dans la capitule de la Bavière, soit pour se justifier, soit pour apprendre à connaître sa destination ultérieure. î/électorat de Salzbourg venait d'élre supprimé par la paix de Presbourg (S6 décembre 1805); l'électeur Ferdinand conservait son titre; mais il transférait sa résidence à Wûrzbourg, ses possessions passagères ayant été englobées dans les deux nouveaux royaumes de Bavière et de Wurtemberg. M. de Leïay-Mamésia allait-il suivre l'archiduc Ferdinand dans soïi nouvel électoiat sur les bords du Mein, ou recevoir une iiiitie iiiis^iuii?

Dans les salons du palais de Munieh, l'Enipereur, en parcourant les rangs serrés de sa cour militaire, passa devant M. de Lezoj' en lui jetant un regard sévère et sans lui adresser la parole. M. de Lezay restait anéanti ; le bruit de sa disgrftce se répandit dans les groupes, et en un instant il demeura isolé, comme si le doigt de la réprobation divine l'avait frappé.

Mais un ange gardien veillait sur IuL

L'impératrice Joséphine se tenait, avec sa cour, dans un salon voisin; ayant appris Tétai d'abandon où se trouvait M. de Liezay mi mlltea de la foule dorée, elle le fit inviter â se rendre auprès d'elle, et calma par ses paroles bieaveillaiites la Oèvre qui agitait l'honnête homme froissé dans sa conscience et le fidèle stget de l'Empereur, blessé dans son cœur dévoué.

Grâce à Tinfluence de Tlmpératrice, H. de Lesay reconquit

rapidement le terrain perdu; il fnt chargé d'organiser la république du Valais que l'Empereur avail 1 xutenlion de transformer en déparleiiient de Î Kiupii e.

Je n'ai rien à dire de celte iiussiuu ([iii [)nrnît avoir été à peine entreprise; car nous sommes au coniMienceiJieiit de 1806, et dès le 15 mai de cette aiuiée, M. de Lezay reçut sa uomi> nation de préfet de Rhin-et-MoieUe,

Ici s'ouvre pour lui une nouvelle carrière; l'homme de lettres et le diplomate se transforment; l'administrateur éminent se révèle et trouve à Coblence on premier théAIre de succès et de gloire incontestée.

§ 4. M. de Lesajf-Mamêna dan» U dfymrtemmt de JRkithei-MoÊelU.

Le déparlement que l'Empereur confiait à la haute intelligeuce et au dévouement de M. de Lezav-Marnésia était formé d'une partie de l'ancien électoral de Trêves el réuni depuis cinq ans à la France ; c'était un terrain vierg^e où tout restait à créer, quoique les préfets Boucqueau, Mouchard - Qiaban et Alexandre Lameth, qui avaient administré le Rhin -et -Moselle avant M. de Lezay, n'eussent manqué ni de zèle ni de capacité; mais, soit que leur séjour eAt été trop passager, soit qu'ils se trouvassent trop rapprochés encore des souvenirs de Témigration qui avait établi à Coblence le théâtre de ses intrigues et communiqué ses passions è le haute classe de la société, leur administration ne laissa point de traces durables.

LL/.AY-MARNKSIA. 379

Aucun de ces préfets de la République française n'avait été, d'ailleurs» au même degré que M. de Lezay, passionné pour le travail, pour les créations utiles, pour les innovations pratiques; ils n'étaient point, comme lui, aiguillonnés par TirrésistiUe besoin de se faire aimer, et par Tamoar de la gloire qtii seul feit accomplir les grandes choses. Boucqueau parait avoii' t'ié un esprit cûiitr'iiiplalif; car, après avoir perdu son fils, il entra dans les ordres; Mniicliard-r/haban organisa plus lard ks déparleineuLs ani^éatiques ; Alexandre Lanieth ealin laissa dans la ville de Coblence la réputation d'uu homme aimable , beau parleur et protecteur des médiocrités.

M. de Lezay, à peine arrivé à Coblence, déploya une dévo* rante activité; il se mit en rapport personnel avec toutes les sommités sociales, avec toutes les intelligences distinguées, avec les savants, les agronomes et les hommes de bonne vo* lonté. Dès son début, il annonce que le sort des classes inférieures lui tiendra avant tout à cœur; il veut connaître leurs besoins, leurs intérêts, leurs désirs; il veut élrc accessible à tout le monde, remédier sur-le-champ aux abus, réparer sur place les injustices; il ouvre sa porte aux plus humbles, et n accorde sa bienveillance aux fortunéâ de ce monde qu'autant qu'ils veulent s'associer à ses vues, à ses pensées, à la mission qu'il a reçue de l'Empereur et de sa propre conscience. Son but est de faire aimer leur nouvelle patrie aux populations des bords du Rhin; c*est par des bienfiiits journaliers qu'il cherche à étouffer les souvenirs de l'émigration et ceux de l'invasion républicaine; c'est dans ht métamorphose du sol et dans le renouvellement des idées au cœur de la société qu'il cherche les moyens d assmiiiulion et de fusion de rAlleniague rhénane avec la France,

Pour connaître, il faut voir; aussi ne se confine-t-il point au chef- lieu; il commence à parcourir son ressort administratif dans toutes les directions. Ce n'était pas chose facile et simple à une époque oii les routes y étaient à l'état de nidi-

380 BIOGRAPHIES ALSACIBMMBS.

ment; car le terriloin* du (lôparleinuut de Bhin-et-Moselle offraii 1> s ( «Hiirastes les plus ùicroyables, les disparates les plus

cho(|ii:ri)tes.

Dune pail, l'admirable vallée du Rhin, les pittoresques vallées de la Moselle et de l'Ahr inférieure, avec leurs vignobles, leurs ?illes aux dômes byiantias el aux flèches gothiques» leurs bourg^ades, leurs villi^es, leurs hauteurs rocheuses couronnées de chAteaux en ruine; vallées privilégiées» dont huit années de guerre n'avaient pu anéantir tonte la prospérité; et le che^lieu lul*méroe, éprouvé sans doute par les calamités récentes, maïs toujours beau dans un site classique au confluent de deux fleuves, avec ses édifices, témoins vivants de l'ancienne résidence électorale;

Et d'autre pari, tout rintt'rieur du pays euUe le Rhin, la Muselle, la Meuse el le Hol'p, couvert de bois, de bàuyères, de lacs, des montagnes basaltiques de l'Eifel, el des deniiers contre-foris du Hundsrûck; une population pauvre, arriérée» négligée sous le gouvernement ecclésiastique» luttant, sur un terrain ingrat» dans des gorges sauvages» sur des plateaux arides, avec l'intempérie des saisons» et n'essayant pas» feute de moyens matériels» d'appliquer à ce sol Tunique genre d'industrie qu'il aurait comporté» l'élève du bétail ;

Tel était» en 1806» l'aspect général du pays dont M. de Lezay-Marnésia comptait entreprendre la transformation.

Avec le coup d'd'il [irornpt de l'homme de génie, le jeune préfet il saisi cette double physionomie d»; son déparlemenl; il Comprend vite ses (ievojrs (radminisU'ateur : ne j»as favoriser les uns aux dépens des autres, mais faire vivre les uns par les autres; souder les uns aux autres par des voies de communication faciles; mettre à la disposition de la chaumière la plus écartée les secours du médecin et de l'assistance publique; répondre partout les bienliiîts de l'éducation populaire ; apporter à cette tâche toutes les forces de sa volonté» toutes les ressources qu'il pourra emprunter au gouvernement d'un

tESAY-MARMÉSlA. 38i

grand empire, el jusqu'au dernier centime de sa propre fortune, voilà quel fut, après ses premières tournées, son programme secret, que ses actes officiels se cbarg^ont bientôt

de traduire au grand jour.

D iinu iiiaiïi ferme, ii a saisi, dès son ni rivée, en niai 1806, les l ènes de rndniinistration , el ronimuni(jné, avec la vivacité qui lui est jiropie, so!i ardeur ;'i tous reux qui fravnillaienl sous ses ordres. A la honte, d'aillours, il sait unir la sévérité; les paresseux, les traînards sont écartés saiis miséricorde; il récompense le mérite laborieux et punit les fautes. La connaissance des hommes que, souvent à ses propres dépens, il a acquise dans la carrière diplomatique, le sert à merveille dans sa nouvelle position; il apporte à Tétude des caractères, à l'appréciation de leurs qualités et de leurs dé&uts, une rare sagacité, une application scrupuleuse, et, lorsqu'il s agit de renouveler, dîx-huit mois après son arrivée, une grande partie du personnel des maires, il connaît parfaitement la valeur de tous Icb ca^ididats, el ses nominations obtiennent Tassentimcnl unanime.

Sûr désormais d'être bien seconde dans ses bureaux , dans son chef- lieu , dans les communes, el par les iagénieurs, il mel en œuvre ses réformes projetée&

. Avant son arrivée, riotérieur du département, je l'ai déjà dit, n'avait point de routes. Il crée, comme il le fera plus lard datas le Bas-Rhin, le système des chemins vicinaux. Le long du Rhin, et sur le grand fleuve lui-même, la circulation, même avant Vintroduction de la vapeur, a toujours été ft^uente et Aicile; le préfet n'a point à se préoccuper des rapporta entre Coblence, Andemach, Bonn et Cologne; mais il s*af)p]i(iue h relier à cette grande artéi c tons les vallons laléraux, aux villes des bords du fleuve, les villnîres ot les iiainiaux des moiilagnes. Par ses arrêtés, ses inblruelions, ses circulaires, et surtout par SCS courses personnelles sur les points b's jdus reculés du département, il parvient, selon l'expression d un témoin ocu-

383 filOGRAPHlËS ALSACIENNES.

iaire% à faire comprendre au dernier paysan du dernier hameau Tutilité, la nécessité de ces voies de communication*

Pendant ces fatigantes promenades, il voit de ses propres yeux les besoins des communes: il étudie l'opinion publique, s en inspire ou la rectifie; son altitude, sa physionomie commandent la confiance; les prestations tu naiure et en argent, aujourd'luii conniiiiiKN'os par la loi, il les obtient par son influence personnHlp, rt torminf à IV'lonnçment général une entreprise cnoi me, hérissée de dillicultês, que sf*fî prédécesseurs, s'ils l'avaient conçue, n'auraient probablement point exécutée ou qu'ils auraient léguée à leurs successeurs, s'ils avaient tenté de la commencer.

L'instruction primaire était aussi fort négligée dans son département. M. de Lexay, qui veut pour le peuple é la fois le pain matériel et la nourriture de Time, relève les écoles, en commençant par la base, par l'éducation des maîtres. Dès novembre 1806, il a fondé une école normale (arrêté du 99 novembre 1806), où les inslitutf'urs, déjà en fonclion, vont être astreints îi suivre des coin s. Tout est pratiqtin <lans rmseij^nfnienl (pj'on leur donne. «Je n»' veux point, dit le préfet, qu'il y soit (piestion du ken},nmr(iuli de FAuslrah'e, mais de la laupc et de la larve du hanneton.» La serpe à la main, un maîtrejardinier leur démontre, dans la pépinière départementale que le préfet a fondée, l'art de grefler et d'améliorer les arbre& On leur enseigne la préparation du vin et du cidre, l'aménagement des forêts, les régies fondamentales de l'agriculture; car H. de Lexay ne veut pas que les instituteurs primaires soient les rivaux du curé et les oracles de la politique de cabaret; il désire, et en cela il devance aussi les meilleurs pédagogues modernes, il désire que les mettres de Tenfance cultivent, à côté de leur école, un veiger, un potager. Dans sa

1. M. de Stramberg, auteur de VAnUgmaire rhénan. Nous dcTon.<^ à cet liit6rcâsaDt ouvrage une partie de ce piregniphe sur le séjour de M. de Lesay à Gobleace.

LEZAY-MàRNÉSlA.

pensée, le plue beau délassement du précepteur de village est la promenade dans les champs et les bois, la culture des fleurs, des légumes et des fruits. Chez ce noble esprit , l'idéal et le réel se touchent et se confondent , sans s'exclure; on aurait dit que, rlyns sa Ihéorie ol sa prati(jue administrative, il a vuiilu appliquer les règles d'une saine poétique, en mêlant Tagréable et l'utile.

Aux soins donnés é l'avenir des jeunes générations, il ajoute, dans son aimable prévoyance, les soins pour la maternité. La création d'une école de sages-femmes, prés de Tbospice de Coblence, date de 4807; un cabinet d'analomie j est anneié

dès l'origine; et cet établissement modèle, créé é une éporjne où presque pas un clief-lieu de département dans le vaste unipire Iranraiii ne se Ironvait doté d'écoles de ce genre, n'est que le précurseur, le point de dépari pour l'introduction d'une police médicale. Un arrêté du 18 janvier 1808 divise le département de Rhin-et-Moselle en dix -huit districts on cantons médicaux, dont chacun est soumis à l'inspection d'un médecin cantonal, ayant la mission de veiller sur la santé publique et de propager par tous les moyens légaux, par la persuasion et les encouragements, le bienfait de la vaccine. Ce but, M. de Lezay le poursuit avec une persévérance qui tenait à une conviction sainte. Il se croit appelé à lutter avec le fléau qnî décimait et enlaidissait les générations. Celte foi lui donne la force de contrarier les préjug-és, la routine, et de braver au hesoKi la moquerie, qui poiusnif , à leur début, les novateurs convaincus. Transportons-nous à un demi-siècle en arrière, dans les sauvages vallons de l'Ëifelgebirge, pour concevoir avec quelles superstitions locales le préfet dut entreprendre la lutte. Eh bienl trois ans de cette incessante pression sur des esprits, rebelles d*abord et puis convaincus, suffirent pour aboutir à une vaccination générale. En 1809 déjà, le ministre de l'intérieur adresse au préfet de Coblence des félicitations : c Vçus m'avez confirmé dans la conviction qu'une volonté forte

BIOGRAPUIKS ALSACIENNES.

peut et doil aboiilir à des résuilats compleU, même dans 1m objets qui dépendent de l'opinion publique. Recevez mes féli* citations; vous êtes Tun des premiers préfets qui aient résolu le problème de Texlirpalion de la petite vérole, ie remets à votre disposition une somme de 1,800 fr., pour prix é décerner aux médecins qui ont surtout concouru à atteindre ce but. »

1,800 francs! ce nefnil pas un trésor, mais im encoiirageineiit. El M. de Lezav laisail \r bien pour se coiifruier liiinièmt', avant dr* songer à d anibilii.'uses n'CDUipeiiM'.^. *11 est fou puui le bienii» disait de lui le conseiller d État Héal, son protecteur du temps du Consulat. Lorsqu'une fièvre épi Jémique éclate sur un point quelconque du département, le préfet accourt lui-même sur les lieux; il B*as8ore de ses propres yeux de Texécution des mesures qu'il a prescrites. Son entrée dans les chaumières, les paroles et les secours qu*il prodigue, y répandent le calme et la sérénité qui hAtent les guérisons.

Ami de l'enfance, ami du peuple et du pauvre, M. de Lezay doit surtout et avant tout être l'ami de l'agriculteur. Dès sa preuiicrc jeunesse, en Franche-Gonilé, sous la direction de son pérr, il s'est initié dans le travail des champs et l'art du jardinier; les études théoriques et les voyages ont complété son instruction première. Maintenant, jeté dans un département où la ville la plus peuplée ne comptait guère plus de lâ^OOO âmes, sur la lisière des vignobles, des bois et des bruyères, au milieu d*une population dont la mijorité n'a d*autre avenir que l'agriculture, M. de Lezay ne dédaigne point de descendre aux plus humbles détails du métier. Les ouvrages sur le droit des ^tm et des Iraités diplomatiques sont relégués dans les casiers écartés, où dort la traduction de Don Carlos. Des lèves brillants de Posa, il n'a refenii que le vers qui assigiiL- à la charrue du villageois une place dans le grand ensemble d'un État bien gouverné.

M. de Lexay commence par introduire d'excellents ustensiles deJabour, et il fait des essais sur divers points du départe-

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ment pour constater la productivité et le rendement de certaines espèces de blës ou de plantes fourragères. Une grande extension est donnée à la colttire de la luzerne; l'esparcette,

inconnue jusqu'à lors dans le pays, commence à être cultivée, grâce aux encouragements du j)i érei et aux gnïines qu'il fait distribuer. Sa constante prédceupalion coni>islc à faire pLuifer partout des arbi es fruitiers ; ou en compte près de quali e cent mille, plantés de 1807 à 1809. Dans chaque mairie on établit une pépinière; le jardin du château de Coblence est transformé en pépinière départementale, où le préfet réunit toutes les essences précieuses que peuvent lui fournir les Pays-Bas , l'Alsace, la pépinière des Ghaiireux et quelques grands jardins allemands; il distribue libéralement ces trésors ehet les particuliers et dans les campagnes. Pc la Normandie il fait venir des esseiire> de pommiers et cherche à répandre le goùl du cidre; mais il ne pai vient pas à faire une concurrence sérieuse aux vins du Hiiin; et Ton a remarque* (jue, après le départ du préfet, les esp« r*'s ont i-apidemeut dégénéré.

Prolecteur de Tagriculture, M. de Lezey-Hamésia devait, pour obtenir la fin , vouloir les moyens. Sans fiimier, point de bonnes terres » et point de fumier sans bestiaux; aussi appliquet-il tous ses soins à encourager Télève do bétail , et il le foit avec d*aulant plus de raison , que les parties centrales, montagneuses de son diipartcment , sont propres, avant tout, à ce gein c d industrie'. Il rajeunit et renouvelle les races indigènes abâtardies, en niiroduisanl le bétail de fJirkenfeld; il améliore la race chevaline par des étalons amenés de Rosières et distribués sur plusieurs points de son territoire administratif. Ces innovations hardies, successives, n'étaient pas toujours du goût des agriculteurs ; mais le préfet persiste, et la routine obstinée finit par céder le pas à Texpérimentation, ayant pour alliés rentbousiasroe et Tintelligence.

Et toujours soucieint de rapjiorter à Thygiènc publique, à la santé du peuple, toutes ses mesures, après avoir incontes-

BIUGIUPIIIES ALSACIENNES.

lablemeiil amélioré là race bovine, il défend de mener les veanx trop jeunes à rabaUoir.

Nous ne cacherons pas, cependant, que, parmi ces pians de réforme agricole, il n'y ait eu place aussi pour des mécomptes.

L'idée de naturaliser le mérinos sur les bords fortunes du niiin, où les hivera soul quelquerois si cléments et où la vigne prospère, à l'abri des coteaux f>ai^és par le fleuve, sous une latitude déjà très-septentrionale, celti; idée un peu hardie lui avait semblé réalisable. En 1807, an bélier et quatre brebis de race espagnole sans mélange avaient fait heureusement le loug Irajet qui sépare de Coblence leurs plaines natales. Cette avantgarde avait été suivie de trente-quatre métis de 4* ou 5* génération. Le préfet les établit â Bell, près de- Laach, et ce troupeau prospéra d'abord dans ces pittoresques solitudes. Knhanli par ces proinières tciilativL's, M. de Lczay fit venir dix béliers et cciif brebis des bergeries Delesserl et Francastel. Mais ces animaux, à la complexioii délicate . qni semblaient d'abord s'acclimater, grâce à quelques hivers uu peu doux, socconibèreot plus lard au ceeur d'un hiver rigoureux.

Héritier de Tesprit d'entreprise de son père, M. Adrien de Lezay-Hamésia n'était pas seulement gentilhomme; il avait, dans sa nature, quelque chose du pionnier d'Amérique. Le^ nhead, ttUer de fcivanl, du citoyen des Ëtats-Unis était aussi sa devise. Et è vrai dire, on ne fint rien de grand sans hardiesse. Il se prépai'jiil, p«,'u du temps avant son ra|)pel du déparlement, à rendie Jiavigable hi Aetlc, (jiii traverse les sites du Màifeld el de rFifel. Dans les districts les jihis sauvn[.»es de cette dernière chaîne, près de Bai weiler, il avait témérairement créé, de ses propres deniers, des fermes-modèles et persistait à défricher ce sol ingrat. Le capital appliqué au terrain le plus rebelle ne lui semblait jamais perdu; et en un sens, il avait certamement raison ; à moins de travmller sur le roc vif , la contrée la plus sauvage finit par céder aux eflbrts incessants de Thommc; mais les iiacrifices peuvent devenir

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trop grands pour les efforts Individuels. Ce fut le cas dans cette circonstance; il laissa une partie de son patrimoine dans les fermes^modèles de Barweiler, avant de recueillir les fruits de ces défHchements.

Si mes lecteurs uni ï^uivi sans Irop de fatigue les réformes agricoles de M. de Lezay, ils s'arrêteront [xuit-ètro un moment encore avec quelque comf)laisan( e dans sa créai ion horticole aux portes mêmes de Coldence. Le pi éfet , nous le savons déjà, n'était pas seuleiiienl agronome; s il avait pu suivre son véritable penchant , il auiait été minéralogiie ou planteur-paysa" giste. Donnez-lui la colossale fortune d'un lord anglais, et il fera de vastes collcictions d'histoire naturelle; il construira des serres- chaudes, où les plantes tropicales déploieront è leur aise leurs gigantesques rameaux ; il taillera un parc magnifique dans quelque forêt d'Allemagne ou de France. Voici, au surplus, ce qu'il exécnte avec les moyens dont il dispose au siège de la prélecture: il dote la pépinière départementale d'une collection de livres appropriés à cet établissement , après avoir créô une hihliolijèque administralivf». Il fonde aussi un cabinet de minéralogie locale, et fait lui-mènic une collection des produits naturels et artificiels de son département; il encourage enfin des publications destinées à répandre ces connaissances paroii ses administrés.

Au sortir de Coblence, en longeant le Rhin vers le sud, le terrain était couvert de décombres, de ruines et de jardins vignobles dans un état de délabrement complet Le sens artistique du préfet était blessé de cette vue, qui attristait les abords du cheMieu, an milieu d'un site d'aflleurs ravissant, dont le Rhin , avec son cadre de collines, et le fort, alors démantelé d'Elneid)rcitstein , faisaient seuls tous les frais. Pourquoi ne rhei'cherait-on pas à frapper 1 étranger qui aborde le chef-lieu, en venant du côté méridional, par rn>[)- l d'un vaste et gracienx jaidin? Concevoir, vouloir et exécuter, c'étaient pour M. de Mamésia des teimes presque synonymes;

c'étaient les trois temps d'une seule et même opération ; mais il connaissait bien les lenteors et les objectîoos administratives. Pourquoi ne pas exécuter à ses propres risques et périls? Ne pouvant, en sa qualité de fonctionnaire départemental, acquérir les parcelles nécessaires pour agrandir le terrain commnnal entre le Rhin et la grande route, il engage des amis à friirt» des acquisitions, commence par y établir des plantations d arbies fViiilii rs cl loi csliers accommodés an climat; puis il demande jtour sa créaliftn lavunte le concours de tous les habitants de Coblence. Et à son appel, les uns donnent de l'argent, les autres font des prestations en nature; on distribue les parcelles à ensemencer; bientôt le parc, tel que le préfet l'avait révé, sort du néant; de nombreux sentiers traversent en serpentant le terrain; et tous les jours on y rencontre des hommes de loisir, des travailleurs sortis des classes lettrées et marchandes, qui s'y portent en foule, â k voix du fondateur de cette belle pépinière, oA les fleurs exotiques, les magnolias et les hortensias, cultivés par les mains délicates des femmes du ^nand monde, encadrent les reposoirs, où Ie& parapets vriduvanls se reflètent dans les ranx du Uiiin.

Vuilà les miracles que peut opci er une loi vive mise au service d'une volonté forte, désintéressée, int» lligente.

Dans la sphère morale — et c'était là le but suprême de ses efîorts — il avait mérité et conquis une couronne civique. Que devait vouloir un préfet envoyé par Napoléon dans on pays réuni à la France par le droit de la guerre et des traités?. . . . Il devait gagner les cœurs è leur nouvelle patrie, et préparer dans l'ancien électorat de Trêves et de Cologne la métamorphose qui a Aiit de l'Alsace la province , je ne dirai pas la plus gauloise, mais la plus patriotique de ri-.Mipire français.

C'était snm donlc un arben»iii»'mfnt vurs ce noble but, que rns soins rnnstanls donnés à l'agrirullure et au bieu-èlre des I lasses qui [tarent de leur sang et de leur sueur la dette du citoyen. Les écoles, transformées sous la direction de maîtres

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habiles et moraux, devaient aassi préparer cet iji livoisement des esprits et la fusion des caractères. Mais ce n'eût pas été tout, si le clief civil du départenienl n'avait apporté à celte lâche, dans ses r;ipj>arts avec les classes populaires, sa bonne grâce ox son affabilité natives. Vis-à-vis des dissidents politiques, M. de Lezay savait être indulgent sans faiblesse et sans faire de concessions; les mesures sévères forcément adoptées pour la conscription, il savait les adoucir à propos, lorsque des cas véritablement exceptionnels permettaient de mêler rinterprélation à la lettre morte de la loi. Aussi sa seule présence et son attitude énergique suffirent-elles, en 1809, pour étouiïer une tentative de révolte dans une commune où Ton avait essayé d'arrêter le (léjiarl des recrues.

J'ai cité à dessein l'année de celle tentative avortée. On se rappelle que c'était 1 épo(]ue de la campagne de Wagram , où sur plusieurs points de l'Allemag-ne couvait la révolte contre la suzeraineté de la France. C'était l'année de la levée de boucliers du duc de Brunswick et de Schill, l'année où on étudiant fonatique tenta, dans la cour de Schœnbmnn, de poignarder l'Empereur.

Dans le département de Rhîn-et-Moselle , au contraire, le représentant du chef de l'État avait su réunir, par les liens d'une coujmime affection et d'un même dëvuuenient, les esprits élevés dans des traditions toutes diflérenles de celles du noyau de la France. Un témoin , dont je ne puis révoquer en doute )n parfaite impartialité', affirme que la vie pui)li(]ue y ressemblait à l'existence au sein d'une grande famille. C'est avec des hommes de la trempe de M. de Lezay qne les monarques font des conquêtes plus sûres, quoique plus lentes, que par les armes, filais les hommes tels que M. de Lezay-filamésia sont rares, et plus rarement encore ils savent se contenir et se contenter d'un rang inférieui. C'est le propre des nobles

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