H. de Stramber
390 BIOGRAPIIIKS ALSACIENNES.
esprits de faire leur devoir dans le cercle» même étroit, où Dieu les a placés.
Ce devoir» M. de Lezay le comprenait dans toute son étendue et dans sa partie la plus difficile. La firanchise faisait une partie intégrante de son caractère. Poli comme un courtisan
dans les fuî mes habituelles de la vie , en alftires il ne cachait
111 ^^a pensée, ni la véi ilé, au risque de dt'jilaire à sou rninislre et mèiiiL' à rEmpereur. !i faul au iuiphis en convenir : c'est un pif'jugé bifn use que de cioire que la vérité ne peut jamais se dii'e eu haut lien; elle se dit plus souvent qu'on ne pense» et n'entraîne. point, comme une suite indispensable» la disgrâce.
M. de Lezay était occupé à relever de ses raines la ville d'Oherweset» qui avait été incendiée» lorsqu'il reçut, vers la fin de février 18iO» une dépêche qui lui enjoi^^uait de se rendre immédiatement au chef-lieu du Bas-Rlmi. U était nommé
préfet de ce déparlemeut. C elait un avancement rapide. Sun adiuinislration actuelle nepuil iil (jue sur :25(),000 lialdtants, pauvres poui- la plupart; tandis ijne le iias-iiliin , à l'époque où Landau el les caatuus iiiéndiuuaux du Palatinat actuel entraient encore dans ses limites» en comptait bien plus du double. M. de Lezay allait quitter un cbef-lieu de 12,000 ftmes pour une ville de 50»000 habitants ; il se rapprochait du centre de l'Empire et allait se trouver» comme dans le temps de sa splendeur de diplomate» en rapports fréquents avec les cours voisines de Bade» de Darmstadt» de Wurtemberg. AGarIsruhe surtout il retrouvait sa parente, sa nièce, la fille adoptive Je l'Empereur , la gracieuse princesse Stéphanie. Cependant M. de Lezay, comme tous les cœurs bien nés, s'était vivement attaché au sul qu il fécondait ; on lui arrachait i àme, en l'enlevant à cette famille allemande qui était devenue la sienne. Mais il ne s'agissait pas d'hésiter; une fois déjà il avait refiisé un siège au conseil d'État; maintenant l'obéissance la plus empressée était de rigueur ; car son appel à Strasbourg avait
LEZAY-IIAHNËSIA. ^91
UD but polltîqae, que mes lecteurs devineut. L'archiduchesse Varie-Louise y était attendue ; M. de Lesay devait recevoir la jeune souveraine sur les confins du territoire français. Les
rapports qu'il avait formés six ans auparavant à Salzbourg avec des pei sioiiiiages haut placés en Autriche n'étaient pas éliaijy^ers au ciiuix t[w rKii)|)t'i'eut' avait iuil de hii pour le poste de préfet du Bas-lUna.
11 part, mais la mort dans Tâme, comme s'il avait eu le pressentiment, non des nouveaux succès qui l'attendent, non des nouveaux amis qu'il allait se faire, mais de Taccident funeste qui devait clore sa carrière d'une manière aussi imprévue que tragique.
Le 1^ mars il avait quitté Coblence avec lè jurisconsulte
AiTiold et M. Daglon, son secrétaire particulier; et le surlendemain déjà le conseil municipal tie cette ville a |»ns un anélé disant que le parc, créé par lui sui les bords du Uhin, porterait désormais le nom de Parc Lezay.
Le nouveau préfet, à peine arrivé à Strasbourg, répond: « Attaché, comme je le suis, à la ville de Coblence, vous « jugerez facilement le prix que j'attache à son souvenir, et c la profonde reconnaissance avec laquelle je vois les preuves « touchantes que le conseil municipal daigne me donner... La c promenade que j avais commencée, et que vous voulez finir, t 9ervii*a d'éternel monument de la bonté avec laquelle les # habîtniits ont su reconnaître les inteiitiuiis île 1 niiimUistra- <( lion, et (le la facilité ({irelle a Je faire le bien dans un pays < où il siiflit qu'elle le projette pour que ses habitants l'exé- « cutent. Quand ces arbres que vous avez plantés répandront fl leur ombrage et que vous irez vous y promener avec vos « familles, souvenez-vous. Messieurs, du préfet qui vous f adopta tous comme sa femille, qui mit sa gloire en vous, ( et qui ne doit qu'aux infotigables efforts de ses coopérateurs c et à l'inépuisable bon esprit de ses administrés les faveurs et c les distinctions que Sa Majesté s'est plu à répandre sur lui. »
BIUCRAPHICS ALSACIENNES.
Uu second arrêté du cutiseil iiiuiiicipal ordonne le dépôt de ceUe lettre dans les archives communales , et prescrit l'inauguration solennelle du parc.
Mais, béiasi triste mobilité des choses de ce monde I ià fidlut plus tard, pour payer les termes échus des parcelles que le domaine avait vendues aux prête-noms de JI. de Lezay» revendre en détail le terrain du parc; la commune reprit, comme son bien, les terrains va^es qui lui avaient appartenu dans Torigine. Le beau parc Lezay n'existe plus ; on ne retrouve sur IVnipIacemenl qu'il uvail enibolli qne certaines pl;i nUs exotiipK'S : le peuplier arj^nnlé , la spiréc , des i ()se^ et tjueltpies cci isiers plantés de la iiiiiiii riiènie du pi t'lct ; mais sa mémoire continue à être vénérée dans le pays entre Hhin et Moselle. Heureux, entre tous, Tbomme qui laisse de pareils regrets au cœur de toute une population! cfM f« ^, il a conquis une immortalité aussi brilbinte que celle de l'artiste ou du poète, et des affections moins passionnées sans doute, mais plus solides et plus profondes que celles inspirées par la beauté.
§ ô. M. de Lezay h Stratbourg»
Au moment où M. Adrien de Lezay-Marnésia prenait possession de riiôlel de la pi éfecturc du Bas-Rhin , et saluait , de son reg^ard d ui lisle, la layade el la llùcljc dt.' celtf cathédrale, dont les voùtfs devaient, (jualiu ans. plus lard, ahiiter son cercueil , la ville de Strasbourg était joyeusement agitée. Iles fêtes se préparaient; les cceurs et les e$pril$ étaient à l'unisson des événements. Le nouveau préfet, avec le génie d'orga^ nisation que nous lui connaissons, mit immédiatement ki main à Tœuvre. Déjà Ton préparait au cbeMleu un spectacle, renouvelas du moyen fige: un cortège des arts et métiers. Le préfet voulut étendre cette solennité en y conviant des députations de campagnards ; de concert avec M. de Waugen, alors maire de Strasbourg, il règle le programme des deux journées que rUnperaU'ice devait passeï' à Stl'a6buul^^
Vis-à-vis du palais , qui lui servira d'babilation , sur Tautre bord de la rivière» s'étendait alors une rangée de baraques et de maisons lézardées , dont il fallait masquer le désagréable aspect, n improvisa une décoration, dont la charpente reposait en partie sur le quai et s'avançait par {^radins sur ]a rivière. C'était uiie représenlafion assez lidùlc du cliàleau de Schœiibrunu , avec ses jets d eau naturels et ses terrasses, qui se dressait ainsi vis-à-vis du palais impérial. Ce dernier était, dans ces temps de splendeur , meublé avec luxe et digne d'abriter pendant quehiues jours la ûlle des Césars d'Allemagne.
Sur le pont du Rbin, alora en charpente massive, des allées de sapin , transplantées tout à coup des forêts des Vosges, annonçaient le pa^rs agreste que l'Impératrice allait traverser avant d'aborder l'intérieur de la France.
Le 9S mars est arrivé. Un soleil prinlanîer ftvorise la solennité. Le son des cloches eL le canon amioncent que l'Impéralrice a touché le sol franchis, Uti mi> i \ < mciit électrique s'est communiqué aux 1UU,U00 s«jieclateurs qui couvrent la route du Hbin , et aux habilaiils de la ville , qui cache sous des guirlandes de verdure et de drapeaux les fiiçades peu élégantes de . ses vieilles maisons, et qui montre partout, aux portes, aux fenêtres, sur les toits, dans les mes, te plus bel ornement d'une féte princière : des figures radieuses.
Au son des cloches, au tonnerre de l'artillerie, au roulement des tambours, a répondu une immense acclamation; c'est le peuple qui salue dans la femme, dans l'épouse de Napulcuii P"", la luture mèie d'une lignée d'empereurs; car.Tlors on était à l'une de ces rares époques dans la vie des peuples, où Ton croit à la gloire et à ses triomphes , au bonheur et à sa durée.
Le cortège impérial a franchi la porte d'Austerlila ; il avance lentement A travers une double haie des troupes de la garnison et de la garde nationale. Aux portières de la voiture de Marie- Louise se tiennent le préfet du Bas-Rhin et plusieura généraux.
BIûr.RAPUIES ALSACIENNES.
au milieu desquels se fkit remarquer par son air chevaleresque le général de Goehom, qui devail, quelques années pins tard, succomber sur le champ de bataOle de Leipzig. Maïs dans ce moment pei-sonne ne songeait à la possibilité d'un désastre pareil ; l'entrée de Marie-Louise fut une entrée trioinphale ; el si, ail milieu de celte foule immense, il se fûl rencoiilré uu pioj*li<>t(' dp iiiulheui , qui eût en la prescience de l'avenir el qui eitl dit à lu fiancée impériale: cTu ielounM»r8s hientùl. fugitive, avec un roi, ton fils, dans le pays de ti s pères! » rindigualiou publique auiait étouffé, sous des cris de colère, cet oiseau nocturne, qui s'égarait au milieu de cette resplendissante solennité.
Le lendemain , un soleil tout aussi radieux se leva sur la fôte qui se préparait
A onxe heures du matin, rimpératrice s'était placée sur Tun des balcons qui donnent sur la terrasse du bord de feau. M. de Lozav-Marnésia occupait une place d'honiitur à ses côtés. Alors on vif s'avannT, en vingt-cinq groupes, les vingt-cinq corporations de métiers de la ville, et à leur suite les paysans des cantons du Kochersberg et des environs de Strasbourg, longue procession du travail, de celui qui transforme et ennoblit la matière, et de celui qui féconde le soL Plus de huit mille personnes formaient ce cortège, accueilli dans les rues de la ville qu'il traversait, avant de déboucbor sur la terrasse aux pieds de rimpératrice, par une population aussi nombreuse (|ue la veille. Les lémuins de ce spectacle original, répété avec assez de (idélité en juin 1840, lors des fêtes Gutenherji , i>e rajipelleiit une sii[)eiiie jeune fille, portée par les menuisiers sur uu élégant fauleuii , comme sur un trône de beauté ; puis un enfant, revêtu d'une armure, sur un cheval, bardé de fer, et conduit par les ferblantiers ; puis deux jeunes hommes, en uniforme autrichien et français, joignant, sous les yeux de rimpératrice, leure guidons aux armes des deux puissants pays qui formaient une alliance nouvelle ; puis la nacelle des
LFZAY-MARNÉSIA. Ô%
hnU ÏM'Sy avec un réservoir, où s'éhutlait une carpe ceuleiiaire du Rhin, à côté d'un silure du Danube; enfiu, le symbole d'une iudusirie, â laquelle le préfel du Bav-Rhin allait, au milieu du blocus conlineiilal, prêter le secours d'une invention nouvelle : deux énormes pains de sucre , portés par les coii- Hseurs. L'encadrement vivant de chaque corps de métier était formé par des «groupes de jeunes fUlcs , vêtues de l*lanc , et |*ar les palioiis liu la corpoialioii.
Soixante maires, à la téle des agriculti ui:, , des (eninies e( des jeuiies iilles de leurs communes, dans leur antique coslunif luitional, traversèrent la terrasse après les métiers, et, vivants symbôles du moyen âge, dont ils conservaient le vêtement. Us saluaient de leurs acclamations rimpéralrice, r^'eton de ces comtes de Habsbourg, qui avaient joué un rôle dans les mêmes campagnes, sur lesquelles s'étendait maintenant le sceptre de Napoléon.
Grâce iiiix soins du prête L , une larg^e hospilalité accueillit ensuite ces braves cultivateurs et leurs làmilles sur les glacis «le la ville ; line soixantaine de chariots, garnis de jeunes filles cl de jeunes femmes , et les escadrons des hommes à cheval y reçurent des distributions de vivres, pendant qu'un banquet réunissait à la Robertsau les huit mille soldats de la garnison.
Dans la soirée , M. de Lexay ouvrit pour la première fois ses salons en Fh^nneur de l'Impératrice: douze jeunes filles, des premières maisons de la cité , vinrent déposer des corbeilles de fleurs nm pieds de leur souveraine, éclatantes comme elle de l'inciuiiat de la beauté printanière. C'élail la clôture de la fêle; l'élile des habitants a])|) ii iii l'expression de ses hommages , après Tacclamation popiilaii e.
C'était, sur la frontière de la France, la consécration du cboii de TCmpereur par la voix publique.
Le nouveau préfet avait contribué à faire de cet accueil un événement significatif, qui devait lui valoir un sourire d'approbation du souverain. L'Impératrice lui fit remetti*e par
H. Daru une rîcbe tabatière, ornée du portrait de l*Empercur, et accompagna cette munificence des paroles les plus gracieuses: c L*Empereur m'a fait défendre, > telles furent les paroles rapportées par M. Daru au préfet, c de donner son portrait; mais l'accueil que je viens de recevoir a été si extraordinaire que Sa Majesté me pardonnci'a de lut avoir désobéi. » Aussi , \à solisfacliuii , !<• bonheui' de M. de Lezay érluteiit-ils (luit^ la proclamatiuii iju'H adresse à Slnisbumg: et aux lampat^nes, inimédiatemenl après 1p départ de l lmpéralrice. Dès le 54 mars, à peine de retour de Saveroe, il écrit au maii t- de Stia&bourg :
< Vous couvoquerez le conseil municipal de la commune , c afin de lui fliire connaître que Sa Majesté a daigné se monc trer satisfaite de ta fête que la ville de Strasboui^g a été c admise é lui offrir. Sa Majesté , en voyant défiler le magnif fique cortège des arts et métiers, a daigné dira que ce « spectacle était unique...
p Dans ce beau jour , que le ciel a f)ris .mjiu de lèler av«»c « nous, toUb nu> vaiux ont élé. comidés ; c'est avec oigueil « que nous répéterons à nos neveux : Le [)reniiei' jour que « rimpératrice a passé en France a été accorde â la ville de « Strasbourg, ei celte journée, sans prix pour nous, ne fut * pas sans intérêt pour elle. •
Et le 2fi mars, il écrit aux maii*es du département, en leur transmettant l'assurance de la satisiliction éprouvée par 11mpératrice :
• Sa Majesté n'a pu voir sans intérêt, à son premier pas dans « l'Empire, le maj^^nifiquc échantillon de sa population et il<* « ses richesses , ijiil' lui ollrail ce superbe cortège, dani- ietjuel « soixante cmninuiies ont pu fournir, à elles seules, sept cents c pères de famille , montés sur de beaux chevaux , autant de ( jeunes gens , et antanl de jeunes filles élégamment vêtues, c Sa Majesté a voulu les voir défiler jusqu'au dernier. Gomme c on paraissait vouloir fermer la grille de la terrasse, elle a < daigné la fiure rouvrir.
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c Donnez ces détails aux habitants. >
Enfin, le 96 mars» il s'adresse plus spécialement aux maires de la route de Paris, sur le parcours du cbef-lieu du Bas-Rhin à Saveme :
c Malgré tous les eflbrts du génie des ponts el chaussées , « la route de Strasbourg à Snvnrn»' fùl resléf iinpralirnble pour f le passage rio S. M. rirapéralricc , si des st'cours exiiiu/i di-
• naires n'y avaient été appliqués. J'ai eu rorours à voti e /.èle,
* et en di^ jours, celle rottte, qui était un cloaque y a été con- « verlie en une allée de jardin ; ce sont les mots de S. A. S. le c prince do Neufchàtel.
i. Je n'ai pas eu moins de plaisir , en précédaot Sa Majesté « pour la recevoir aux frontières do département, quaod j*at vu c les communes que leur trop grande distance ne m'avait pas c permis d*y appeler pour la fête, se porter en masse sur la c route et la border d*un bouté Fautre sur le passage de Tlm-* € pératrice. Cet air de fête et cet empressement n*ont point « échappé à Sa Majesté, et elle a daigne s'en expliquei avec « une adorali!( bienveillance.
«Je vous envoie 120 médailles comméraoralives de la fêle.» Dans la dernière missive, on pressent déjà l'administrateur qui va donner tous ses soins à la création et à I entretien des routes, de même que dans un arrêté , pris à la date du même jour, il proclame le respect scrupuleux de la propriété, en faisant défense aux fermiers de la chasse des banlieues communales de s'égarer dans les propriétés particulières.
Après le départ de llmpératrice, il se met lui-même en route, pour la capitale (le S9 mars), pour y prendre le mot d'ordre sur Tattilode à observer vis-è-vis des petits États allemands du voisinage, el pour y reeueiliir des récompenses méritées.
Il reste absent j)cndant trois mois, et re n'est qu'en juillet IJ^IO que Si; [irodiiit dans le Has-Khiii cette activité lécondc, dont il a déjà donné tant de preuves dans le département de Hbin-et-MoseUe.
308 lilOt.IiAi'illK^ AL.SAClENfiES.
Dès le 7 juillet se (orme, sous son impulsion , el sous les auspices de M™* de Lezay-Mamésia, la Société maternelle , qui se donnait pour mission d'assister les femmes pauvres en couche. Dans les vues d^amélioration sociale, le préfet du Bas- Rhin était activement secondé par uiie épouse faite pour comprendre son nolile cœuv.
M'"** df I^ezay appas ! n iit à la fRmillo do ('anisy; elle avait épouse «.n premières noces li- marquis de Bricqueville , <|ui cmigra et péril dans la funeste expédition de Quiberon. Restée veuve, à peine sur le seuil de la jeunesse, elle connut de bonne heure les vives el profondes souffrances; son àme s'ouvrit à la pitié ; elle fécondait par la charité pratique des principes religieux très -sévères qui, pins tard, sous le coup de malheurs redoublés, tournèrent en dévotion peut-être trop ascétique; mais, à l'époque dont nous parlons, M"^ de Lesay- Mamésia était encore romement des salons , la bonne et gracieuse compagne du chef du département cl la distributrice de ses amnônes.
Pour l estei" toutefois histori' n lidèle el tiaiis la complète vérité, je dirai qu'à Strashouig laction de M. de Lezav-Marnésia était moins éclatante peut-être qu'à Coblence ; le lerram n'était pas déblayé comme dans l'ancien électoral de Trêves, où l'invasion française avait effacé tout vestige du passé. Dans lu Bas -Rhin subsistaient plusieurs anciennes et vénérables institutions de charité ou d'instruction publique qu'il s'agissait seulement de maintenir et de féconder. A Strasbourg comme à Coblence, le préfet s'entoure d'hommes capables, ardents, dévoués.
Prescpie toutes les notabilités alsaciennes qui ont siégé sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, soit dans les assenibiées législalives, soif dan» les conseils locaux de la cité et du déparlement, les professeurs des facultés, les principaux conim errants et industrielâ étaient ralliés autour de lui et dans une intimité pkis ou moins grande avec le préfet -modèle; au
LEZAY-MARNÉ^IA. 399
fond des campagnes, il allait chercher les hommes de bien déTouésà anetâche obscure. Lezay-Mamésîa tendait volontiers la -main au pasteur Oberlin, du Ban-de-la-Roche^ eti Souitzer, le médecin du pauvre et des paysans au pied du mont Sainte*-
Odile.
Son l eg^ard paternel s'attachait surtout aux communes ninil«!S. liOrs du séjour de l'Impératrice, il avail L-lé loucli»'» ;tii vif par l'empressement des paysans, et il s'était bien promis que l'émotion qu'il avait éprouvée ne serait point passagère et tournerait au profit de ses admmistrés.
Gomme dans le ^département de Rbin-et-Moselle, il commence par des tournées fréquentes, brusques, inattendues; il voulait voir de ses propres yeux quels étaient les besoins des localités*. Les routes qui sillonnent le département étaient alors dans un état détcslahle ; elles ressemlilaient à ces tempériiiiu nis usés par de longs excès qu'une cure ladn aie peut seule i amcjiei a hivn. Je ne parle pas des chemins vicinaux, ils n existaient point; même les routes de 1*^*^ et de classe étaient complètement défoncées à de certaines époques de Tannée. M. de Lesay mit tous ses soins â y remédier; il fit comprendre à toutes les communes que leur bien-être agricole et industriel dépendait de leurs communications avec les centres de population; il entraînait les maires par de chaleureuses paroles; généreux jusqu'à la prodigalité, lorsquMl voulait presser les travaux publics, il arrivait lui-même inopinément sin' place avec des fourj^ons eliar<^és de vivres: il réunissait les notables du eantou dans les haniiuels fraternels, oii le vin du cm un peu âpre était remplacé jiar h' vin pélillant des rives de la Marne. Il enchantait ses convives par l'aménité de ses manières cordiales ; et les voies de communication se réparaient, s'achevaient rapidement, comme si la
I. L'jiitctir rte celte notice reproduit iri, cii partie, un rnrniuire présenfr par iui, en décembre 1818. a la Sociclc d cignruUiire du Bas-Rliin: /«- Jluencede Si. Leiag de Marnésia sur t' agriculture de notre département.
400 BIOGRAPHIES ALSACIENKES.
baguette d*une fée avait aplani leur surface raboteuse ou comblé les fondrières. En moins de trois campagnes, la viabilité départementale était restaurée, et les premiers fondements de la vidnallté se trouvaient jetés. Quant à cette dernière, il
était réservé à l'un de ses successeurs! de la mener à bonne fin cl de rendre accessibles les cantons les plus rernlés du tlc[)artement. Mais Iieza\ nesin avait (levanrf- d iin (juarl de siècle les principales dispositions de la loi de mai 18:36 ; il avait deviné le parti énorme que l'on pouvait tirer de la prestation en nature, et il en avait fait comprendre les avantnp^cs aux populations rurales du Bas -Rhin, i Ce qui est impossible <raux plus grands États avec tous leurs trésors, disait- il, est «possible aux moindres États avec la prestation en nature, t et il rappelle à ce sujet les mervalles accomplies dans le moyen âge, lorsque les populations pieuses et dévouées élevaient les cathédrales qui font rétomicment de leurs arrièreneveux.
Déjà, le 24 septembre 1810, il peut charger le sous-préfel de Wissembourg de remercier en son nom les cantons de Seltz . Souitz et Niederbronn , pour la réparation des routes :
c Je dois à tous justice , i tous elle sera rendue; mais il est des faveurs que je ne dois à personne, et qui reviennent de droit à ceux qui méritent le mieux de Tadministration ; c'est a eux que je les réserve. t
M. de Lezay-Mamésia ne se contentait point de créer oti de r<'' parer les roules; il s'appliquait à les orn^ r. Dans ses actes iuliiiiiiislratifs, la plantation d'arijres fait rohjVl de nombreuses inslruclions ; et les bouquets de conronnctnei)i, (jui devaient, aux abords de chaque village, rappeler ia solennelle intronisation de l'Empereur, figurent dans plus d'une circulaire. M. de Lezay voulait partout de la verdure, et il avait raison; lesarbres
I. M. Luuid Sers, prc-fet du Bas-Hliiii dcpuid le Lmin d hoiiI 1837 jusqu'au 26fëTrier 1848.
LEZAV MARNÉSIA. 401
forment la plus belle parure d'un pays; depuis que les épaisses foréis d'autrefois ont disparu, il iCy a point de mal à multiplier le long des routes et autour des villages les arbres ihiiliers on forestiers et les essences étrangères, qui transportent llroa-
ginalion en de lointains climats.
Les snus- préfr'fs . j«luiix tic capter la bienveillance rie leur rlirl", H(![ i[)l;iiL'(it .ses idées, qui avaient mi eiiraclère à la fois chanipèii e et utilitaire. Une énorme ({uanlilé d'arbres de toute nature siii girenl comme |>ar encbaoiemeut sur tous tes points du Bas-Uiiin. Un rapport de M. Vcmy, sous-préfet de \V issembourg, annonce, à la date du r'' janvier 1812, que dans les derniers mois de laimée précédente, ââ,000 arbres, appartenant à 25 espèces différentes, ont été plantés sur toutes les routes de rarrondissement Et le préfet lui répond : cVous ne pouvies m*envoyer de plus agréables étrennes. Uu*on conserve ces arbres avec le même soin, et bientôt le cultivateur bénira leur onihiai^e.D Lin autre sous -préfet, M. Dartein, auuiuice, le 80 du nièiue mois, que 28,0UU arbres ont été plantés dans l'arroniiisseinenl de Strasbourg. Les autres souspréfets en font autant, et ces rapports reviennent à des distances plus ou moins rapprochées. Je l'ai déjà dit, le préfet, qui voulait réaliser en quelque sorte les rêves des j)oëtes arcadiens, alliait à l'idée d'un bouquet d'arbres plantés à l'entrée d'une commune, Timage des danses villageoises pour la jeunesse, du repos pour les vieillards; il voulait que le pâtre y trouvât un reluge contre les cbaleurs de Tété, et les anciens, au besoin, un salon de verdure pour y délibérer sur les intérêts lie la communauté. Peut-être s'éloigne -l -il un peu trop du tenaui et du style administratif diurs ses circulaiies qu'il n'épargnait point aux maires des comiiiuues i nrales; mais cette faute est vénielle, si l'on vent bien considérer l'intention qui inspirait le préfet, et les résuitat& positifs qu'il parvint à obtenir.
C'est lui qui a fait établir sur toutes les grandes routes les r. I. 26
i04 BïO<JlAI'HIKS ALSACJENNKS.
reposoirs en grés rouge dédiés au roi de Rome. Ces constnic- (ions modestes ont survécu au malheureux prince^ dont le titre était inscrit, dans l'origine, sur leur entablemenL Arbres, bosquets, re{K>soirs, le préfét ne cesse de recommander le soin de leur conservation, à Taide de tuteurs et d'épines, à tous les foncfionnaires placés sous ses ordres ; il menace de punilions sévères les dêlinquanls qui hrisenl ou rjui mutilent les nrlires. Luisf|!ii' des inéfails de i* iii nature aniveul à sa connaissance, le Ion (If ^l'S leUres est passionné, Jégèieiuent emphatique : «Tout ce qui est à planter sei*a planté, s'écrie-t-il, dans une circulaire du 18 décembre iSii, et malheur à celui qui, emporté par une aveugle rage, pourrait être tenté de détruire on de mutiler les nouvelles plantations!.... Les mal' heureux qui ont renversé le reposoir de Batzendorf croyaient être bien invisibles quand ib attentaient à ce monument dressé aux voyageurs par Thospitalité publique; eh bieni ils sont aujourd'hui dans les prisons' de Strasbourg ! Le même sort attend tous ceux qui seraient tentés de les imiter.»
Il prescrit aux maires d'envoyer fréquemment leurs adjoints pour inspecter les jeunes planlatiODi? ; pni>, lrnii\;iiif ce moven insîjffîsnnl. ii nomme des commîssîiires pour vei iliei les arljrcj» manquants. II veut qu'on établisse des pépinières communales, réservoirs locaux , où chaque agriculteur pourra se procurer les espèces qui lui font défaut, et pour que les bosquets ne cessent de gagner en étendue, il prescrit, lors de chaque renouvellement des conseils municipaux, aux nouveaux fonctionnaires, de planter de noureaux arbres à titre de bienvenue; il Ait la même invitation aux nouveaux mariés, aux militaires décorés el retraités qui viendront s'élahlir dans la commune. Il vent que ces bosquets soient des annales de famille, où le fils vieiuie s'asseoir à 1 oiiilire des arbres plantés par son père; «il veut peupler ces bois de lespectables souvenirs. ^ Les reposoirs seront aussi entourés d arbres touffus. «Tout voyageur, dit- il, qui aura mis le pied en Alsace doit pouvoir, de demi-
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lieue en demi-lieue, s'asseoir à Fombre. Chex un peuple aussi bospitaliei* que Test l'Alsacien, les routes doivent être hospitalières comme les demeures.»
Les soins principaux de M. de Lezay-Bfaroésia dans le Bas*
Rhin ont porté sur la cnlinre du tabac et de la betterave. C'est pour ces deux ptutiuils a tiansfoimé de fond eu comble ragiicultme .'ilsacieniie.
Le décret impérial qui établi! if uionupolf du tabac avait été promulgué le 29 déctnibre iHïO, c'est-à-dire dix mois après Feutréf' en fonctions de Lezay*Marnéâia. C'est une opinion assez généralement répandue que ce décret a ruiné une importante branche de notre industrie locale. Je suis obligé de m'inscrire en faux contre cette opinion, qui prévalait encore si bien sous le régime des Bourbons, que les députés du Bas- Rbin — A quelque opinion politique qu'ils appaitinssent — étaient obligés de faire à ce sujet la petite guerre au gouvernement. Mais, si le monopole ;i minu (jiielques malbeureux fabricants obligés de l'uinier leui s jitelieis , il a sauve la culture même du tabac dans le Hub-Uhin; et Lezny-Marnésia, par les instructions paternelles qu'il prodiguait aux cultivateurs, et par une intelligente application du décret, peut revendiquer l'honneur de cette régénéralion.
Depuis plus de quioxe ans, les planteurs alsaciens avaient complètement négligé la préparation des Tenilles; le tabac d'Alsace avait perdu sa réputation, acquise dès le dix-septième siècle, lorsqu'un prince de Deux-Ponts appela pour la première fois des réformés fhmçais dans la petite ville de Bischwiller. Bref, depuis quelque temps les feuilles du tabac d'Alsace n'étaient cultivées que pour cuiier d;nis le commerce à titre de mélange , et pour enlever a d autres espèces le goût trop acre du terroir.
La cessation du commerce maritime avait néanmoins augmenté chez nous la plantation du tabac, en dépit de l'infériorité de l'espèce, car beaucoup de fabricants, établis dans le
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Bas-Hhin, achelaient rar place. Nos paysans^ sûrs de débiter leur marchandise « la livraient avec la lige ou caboche, et en mouillant discrélement les feuilles pour leur donner plus de pesanteur. U arriva de lâ que les tabacs alsaciens furent de plus en plus dépréciés, ot qu'au moment oà parut le décret, ils allaient être expulsés des marchés, peut- être même du marché indigène.
Le préfet, pour arriver à ses lins, c'est-à-dirr pour sauver maIf,MY' eux les plantcui s, ont à liiltfM' avec des prejugu:» enraciués et avec la cupidité basée sur mauvais calculs. Mais dans celte lutte il s'obstine, car il a la conscience de vouloir le bien. Dés le principe, il lui faut déjouer certains spéculateurs, qui, pour acheter des feuilles à vil prix et les revendre plus cher au gouvernement, répandent de faux bruits sur la somme que payera la r^e. Ce premier point gagné , il fait comprendre aux cultivateurs le côté vicieux de la culture et de la préparation pratiquées jusqu'à ce moment. « Vous compromettrez l'avenir de celte industrie eu Alsace . It ur dil-il après une première épreuve en ISII. car la ri'gie sera f>lus sévère à l'avenir, 1rs experts désigneront li^s eultivafeius qui s'obstinent à mouiller les feuilles; on leur refusera le peimis de planter; vous vous habituerez moins aisément à la ruine de la culture qu'aux mesures jugées nécessaires pour la conserver. »
Après le blâme, qui ne s'adresse qu*à quelques*uns, les en* couragements qui s'adressent à tous : c Aucune partie de l'Empire n'est aussi propre que l'Alsace à cette culture; mais il ftiut renoncer à toute routine vicieuse.» Puisqu'il convient de changer souvent de semence, pour empêcher l'abàtardissmieut de l'espèce, Le/ay s'eu^rarr<. ;') rii faire venir (rAmérifjue . de Hollande, de Belgique, de Hongrie; il élablua des si iius pour distribuer des plants. Les préceptes les plus détaillés sont donnés sur les couches, sin- la plantation, sur tous les srMiis que nécessitent le sarclage, le buliage, l'écimage, et surtout la des-
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siccalion des feuilles dans les séchoirs. fG*est le défiiul de séchoirs convenahles qui a altéré la qualité du tabac» s'écrie^
t-it ; c'est le pernicieux usage de pendre des chapelets contre les murs , sous les toitures des iikusoiis, à des palissades ou ù des arbres, et de laisser le taltai; exposé à toutes les viciisitiides de la température. En etlel, quelle force, quel poids, quelle esseuce, quelle onctuosité peut-il conserver après avoir été tour à tour, et sans cesse, mouillé et séché? la feuille n*e9t plus qu'un composé de filaments sans consistance et sans veilu.»
Les manoques, ces paquets de quinze à vingt feuilles liées ensemble, font aussi le fhème de longs et minutieux pi éceptes.
Le préfet sentait (ju'il fallait en revenir aux éléinejits londamentaux et traiter les culiivniturs comme des écoliers, au lisrfue de blesser leur susceptibilité, pourvu que le but final fût atteint.
Au bout de peu de mois, le préfet recueillit déjà les reroerctments de plusieurs agriculteurs sensés: ils le priaient de rendre obligatoire l'exécution de ses mesures et de ses conseils. En novembre 1811, trois visiteurssonlnommés par lui, avec la mission d'aller de village en village pour commenter les instructions écrites et faire comprendre aux planteurs que les soins exigés d'eux ne sont ntillement pratuils. Le triage par qualité devra être spécialeinenl recunmiandé ; les feuilles tle ISl 1, non triées, seront déclarées hors de classe et rejetées. Des poursuites sont intentées contre les fraudeurs; car cet homme si bienveillant et si doux sait user de sévérité lorsqu'il le fauL Des gamisaires sont envoyés au Frohnhof, prés d'Epfig, parce qu'on y avait opposé la force ouverte aux agents de la régie. Mais si d'une main le magistrat départemental se croit obligé de punir, il récompense largement de Taulre. Dés cette première année de culture au coniple de la ré^ne, il iiitUtue des fêtes cantonales, où des prix (de 300 fr.) sont décernés aux planteurs qui ont fourni les plus belles mauoques; et une fête
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départementale est célébrée [x>ur la première fols en 1811, le jour anniversaire da couronnement de Napoléon, avec un éclat
pl'opre à frapper les imaginations populaires el rustiques. Un vaste magasin de la manufacture de tabac avait été
liaiisforiiif eu s;ilon, où vint s'établir le jury' nommé pour décerner les piix an |ireriiier des lanréals canlonaux. Aupiès du jury se lejiaiL uu voyageur illiisire et (pii s efai! arrêté pour assister à celle solennité, un savant, anjouid liui cliargé d'ajis et de gloire, M. Alexandre de llumboUit*; le général Desbureaux, alors dans la force de l'Age, plus tard cachant sa modeste vieillesse sous les ombrages et dans la retraite d'Argenleuîl; Brackenbo0er, maire de Strasbourg, et Bon adjoint Levrault; de Hontbrison, recteur de TAcadéniie; de Tûrckbeim, membre du conseil général; enfin Villars, le doyen de la Faculté <lc niédecine.
A l'entrée du magasin, 150 jeunes lilies, vèlnes de l>laiic el unies par des guirlandes, formaient une haie sur laquelle l'œil des spectateurs se reposait avec autant el plus de complaisance peut-ôtre que sur les illusti-ations civiles et militaires; car la jeunesse et la beauté ont le privilège passager de primer tontes les autres supériorités sociales. La salle était remplie ■ par les agriculteurs venus des environs de la ville, par le public strasbourgeois et par les ouvriers de la manufacture en habits de féte. Le son des fanfares couvrait le nnn*mure confuî; de ces mille \ui\ qui attendaient avec impatience le verdict de la niagisli aliire pla( tW* sur une estrade an-df»îJsns de laquelle on avait disposé un trophée des attributs de la lubrique, tout entier en tabac filé , recouvert d'ornements dorés. Au milieu
1. Ia' jtiry éfiiif composé de MM. GraveloUe, «lirerJcur des droits rtuuis; Maroi'co, ré|:isseiir de la manufacture impériale; Dillcinan, garde - magasiti géuérul; .Morict, colonel du ^M-iiic. et prC-.-idciit de la Soch tè d' agriculture : Saglio, iuend)re du cooseit générât; Hauiiberger et Juodt, auciciis faliricnul& de lubac.