I. Saint Isltea, Mint Muime et aafnto PèUoilè
SAINT LÉON IX
Dois; a VaUonibreiise, saint Romuald; entre les golfes de Salerne et de Tarente, cent vingt couvents abritaient trois mille disciples de saint Alfer...., que de motifs d'espérance et de
confiance dans FaTenir! Les Pisans, protégés et encouragés par lui, venuit'iil de conquérir la Corse et la Sardaigne sur les Sarrasins: le pape crut y voir la main do Dieu qui l'invitait à chasser les Normands de rilaiie méridionale.
En jnin 1053, il se mol en ranipag^ne avor une petite armée, commandée par Kodolphe, recteur de Bénévcnt, et par Werner, un chevalier sounbe , qui lui amenait le secours si longtemps attendu du fond de rAtlema;^nc. Le pape se dirigea d'abord sur le mont Gassin, de là à San-Germano età Capoue, avec un brillant cortège clérical et laïque. Sur les bords du Voltumo , il tient une cour de justice ; mais déjà de sinistres présages commencent à circuler. Jean, archevêque de Soierie, avait eu, dans son église, sur le tombeau de Tapôtre Matthieu, une vision qui lui annonçait qm la Fouille et laCalabre resteraient aux Normands. On comprend que ce songe, qui pouvait aussi netre qu'une hallncin;iti( n ou une inspiration de Tespril du mat, ne détourna pas lo pape d un projet longuement médité. La position des chevaliers normands était cruelle; excomniuiiiés par le pape , détestés par les populations , en proie à la &mine, en l'ace d'une levée générale du pays, ils devaient se montrer prêts à tous les sacrifices. Lorsque les deux armées se trouvèrent en présence dans laCapitanate, présdeGiviteUa» ils demandèrent instamment à négocier. Mais les chevaliers allemands , forts et d'une taille élevée , méprisaient les Normands, petits et grêles; ils comptaient ea avoir fiicilement raison, et rapporter au delà des Alpes des dépouilles opimes.
Léon ne se confiait dans la supériorité du nombre : î! comptaii dans son année au moins sept mille combattants, à pied et à cheval; les Normands ne comptaient que trois mille ca\dlicrs; mais celaient, selon l'exprnssioji de Grcgorovius, autant de démons incarnés, de vrais Centaures, prompts à Valtaque
30 BlOtiRAPIlIKS AL8AGIEMME8.
et redoutables mdme en fuyanl. A leur téte se trouvaient trois braves : Ricbard, comte d'Averse , le comte Humfiroi et Robert Guiscard, lUlysse de ces temps héroïques. La bataille qui allait se livrer entre CSivitella et Dragonara,
le 18 juin 1053 , esl l'un des fidts guerriers les plus remarquables dans les annales de la papauté leniporellc; involontaJremenl on esl porl»' à taire uu parallèle enti'e cette rencontre et le eoml>at de Castelfidardo.
î.e pape, du haut des créneaux dp Civitella, bénit son armée, ne doutant pas un seul instant de la victoire.
Les chevaliers et les soldats allemands» couverts de leurs boucliers et armés do leurs glaives, repoussèrent facilement l'attaque de Humfroi» de ses tireurs d*arc et de ses lanciers; mais les troupes italiennes se débandèrent â la première attaque de Richard d'Averse; alors Robert Guiscard se mit à entamer immédiatement le flanc des Allemands. Ces braves se formèrent en carré et tombèrent un à un , jusqu'au dernier. C'est un des sacrifices les plus héroïques de l'histoire du moyen ôge.
Les vainqueurs se précipitèrent contre les murs de Civitella; ils voulaient s'enipai er du pape. Le lunlMtui g de Civilella est en feu; l'assaul est donné contre les remparts. Dans l'inlérieur de la petite forteresse, les bourgeois, mobiles et inlidéles, se metleui ù piller les bagages pontificaux et à chasser le pape lui-même hors des murs.
Dans cette extrémité, le pape envoie des négociateurs vers les chefs normands, et se met â couvert sous le bouclier invisible de Tapôtre samt Pierre; il échange le rôle d'un chefd'ar* mée inhabile et malheureux contre celui du bon bei^er Les guerriers victorieux et sauvages sont apprivoisés, miraculeusement convertis; ils s'agenouillent devant leur prisonnier, baisent humblement les sandales apostoliques, enveloppent le
t. Gr^rovius.
SAINT LÉON IX. Si
pape de leur escadron chevaleresque et promettent de lui l^re escorte fidèle jusqu'à Bénévent» au besoin juaqu^à Rome.
Pendant deux jours» Léon IX resta plongé dans une douleur profonde et dans la prière pour l'éroe des combattants qui
venaient de se saciilier [tour Tinflépendance teo)j)orelle ilu saint-siége. Puis il le>. lit enterrer solennellempnf. L'aspect du champ (le balailh; de Djagouara hrisa son cœur sympathique : il ne se releva jdus de ce coup funeste, et, sans aucun doute, dans le silence des nuits dmsonuiie qu'il passait maintenant, il devait s'adresser quelque reproche d'avoir laissé sacrifier le sang des fidèles pour une cause politique. 11 déclina visiblement; sa carrière était tenninée.
Lorsque, sous l'escorte des chevaliers vainqueui^, il fit son entrée ft Bénévent, les sanglots de la population répondirent aux larmes qu'il versait lui-même. La nouvelle de la défeile pontificale s'était répandue avec une effrayante rapidité dans toute t*Enrope chrétienne; le blâme et la critique ne firent pas défaut. Hruno de Segni, saint Homuald, le chroniqueur d'Âmalfi, Sainl-Pierre Damiani lui-même sont unaiiiines dans le juR^craent qu'ils portent sur celte campagne contre les Normandi); car, à cette époque, l'idée du domaine temporel du pape n'avait pas encore atteint le dc;,Tê de certitufie qu'on sendde lui accorder de nos jours , où des hommes d'État protestants m sont rangés au nombre de ses défenseurs.
Les Normands venaient d'obtenir, par leur éclatant succès, un titre qui légalisait leurs conquêtes. Le pape leva l'interdit qui pesait sur eux; il promit très-probablement de reconnaître leur conquête; les prétentions de la papauté» d'exercer une suzeraineté complète sur le royaume de Naples, datent de cette délaite de Bragonara.
De quelques soins que les cheft normands entourassent le pape, il resta inconsolable V Une seule pensée l'obsédait en-
I. LfS Annrt^rs Hr f.ainhrrf portClit: CMHCAW tftM quibui WpWOisU
tania eaiantitati in luctu et mœrore egit.
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core, celle cfa?oir trop vite cédé i la force et de n'être pas mort à côté on au milieu de ses fidèles défenseurs. De sa prison spl^dide de Bénévent, il efivu\a les cardinaux Frédéric de Touraine et Hombert à Gonstantinople, avec mission de
sommer l'emperem* Constantin Mononiaque de se concerter avec Henri 111, empereur d'Allemagne, à l'effet de reconquérir au profil de l'Église l'Italie méridionale. Était-ce une impulsion sponfanée, ou suivait-il, en cela, les conseils de Hildebrand? Qui peut le savoir, à la distance où nous sommes de la cata* strophe de Dragonara, et dans la pénurie de documents précis? Nous possédons toutefois la lettre du pape à l'empereur de Byzance; pour le pousser à intervenir en Italie, il s'appuie surtout sur la donation de Constantin le Grand, fl ajoute: < Tu juxianommig fin Hymologiam conHanler a<^va reeuperwre, reHnere ei defendere..,. Fais honneur i ton nom, aide*-nou8 vaillamment à reconquérir, à conserver et à défendre notre héritage, t
Lorsqu'il écrivait cette épîtrc pressante, ses joui*s étaient déjà comptés; vers les derniers temps de son séjour à Bénévent, il ne prenait plus de nouirilure; une fois encore, se ranimant, il y célébra la messe en public. Puis, il se mil en route pour Home. C'était le 12 mars 4054, un peu plus de huit mois après la fatale l)ataille. Son étal d'épuisement le força de s'airéter doose jours à Gapoue. Humfroi l'avait accompagné jusque dans cette viUe; ici, le pape le congédia ainsi que son escorte normande. Il anîva à Saint-Jean de Latran, dans la société du fidèle abbé du Monl^ssin.
De plus en plus brisé, il sentit approcher sa fin et se fit transporter à Saint-Pierre, à la date do 18 avril 1054. A peine les hahitanls de Kome eurent-ils appris celle nouvelle, qu'une partie de cette hideuse populace, habituée depuis de longues années au désordre des rues et au camagre, se précipita vers le palais de Lalran, avec l'intention de le piller; puis elle s'arrêta tout à coup, frappée d'une mystérieuse teireur, au pied
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des escaliers. La samte figure de Léon IX protégeai^ invisible, ce séjour d'une longue série de ses prédécesseurs.
En attendant, le pape luttait avec la mort. D avait fait placer, près de son fit de repos, le sarcoi^age qui devait recevoir sa dépouille mortelle ; appuyé sur ses serviteurs, il s'approcha de ce dernier asQe, et dit aux as^stants à haute et inteîligîble voix: € Voyez, mes frères, combien est misérable et transitoire la j^randcut limiKime! Que chacun de vous, s'il est destiné à jouir des honneurs de ce inonde, me prenne pour exemplel Voici qtie, élevé du néant jusqu'au faîte des ^a'andeui's humaines, je suis de nouveau réduit à néant; la cellule que j'ai habitée comme moine, je la retrouve dans l'étroitesse de ce cercueil Tout à l'heure j'y serai couché, recouvert, au lieu d'ornements, du fil de l'araignée; en ce moment déjà, je suis une pâture préparée pour les vers.» — Puis il bénit le sarcophage, en prononi^nt encore des paroles qui arrachèrent des sangbts à toute rassemblée. Pendant cette lente agonie de quatre h cinq jours, on Tentendit plusieurs fois faire sa prière en allemand; il demandait à Dieu de l'enlever rapidement, si telle était sa volonté, ou de le guérir par un nin ar le.
Léon IX était alors dans sa cinquante-deuxième année. Lu plus long avenir lui semblait garanti; mais les soucis du pouvoir spirituel et temporel usent vite. — Le 19 avril, de bon matin , sentant décidément approcher sa fin, il se fit porter vers Tautel de Saint-Pierre, se jeta contre terre, pria en sî* lence pendant une heure, prit le sacrement des mourants, et puis se recoudia pour s'endormir paisiblement du dernier sommeil C'était la neuvième heure du jour.
La cloche de Saint-Pierre commença è tinter sans qu'une main d'homme l'eût ébranlée, à ce que rapporte la tradition contemporaine.
L'ensevelissement se fit le jour même, selon la volonté du pape. Des guérisons nombreuses s'opérèrent sur sa tombe, et I. 3
Si BIOGRAPHIES ALSACIBNltES.
TEglisc recuiuiuissnnte courouua de l'auréole de la saialeié le front du pieux réformaleur.
Hetrix Borna dolet nono rûteate léom, Kx mu^ talm ns kabitura patnm \
Des églises forent élevées en son honneur : è Toul, dont il avait administré le diocèse pendant vingt-deux ans; à Bénévcnl, qu'il avait conquis puur le saiiil-.siége. Les témoignages contempurains exaltèrent In hontr de son cœur, sa pureté, son ahnégation, son hiiiiiililc , sa ï>utiij)iï;s!on aux décrets divins, ison désir de lépandie le règne de Dieu sur terre. Les papes Victor UI et Grégoire VU^ Lanfranc, le primat d'Angleterre, Bruno, évêque de Segnî, se Brent les organes éloquents de leur siècle. Pour Léon IX, la canonisation n'était que lo verdict d'un jury d'élite, qui lai-même avait puisé son jugement dans un écho de la voix publique.
Je n*ai point cherché à eflàcer ni i dissimuler Tombre que l'expédition contre les Normands jette sur cette noble figure. Mais ses qualités et ses vertus évangéliques rayonnent d'un éclat tel qu'il demeure, en tout état de cause, l'un des ornements du saint-siége. L'Alsace revendique avec fierté cette gloire de l'Eglise; les noms de ilolicnbourg et de sainte Odile ne sont point prononcés sans que le souvenir de Léon IX s y rattache. Ce pape a délivré les lettres patentes qui constatent et consacrent les origines du pittoresque monastère, de cet asile placé au-dessus des nuages et des bruits de la terre. Il a pour ainsi dire frayé le chemin que devait suivre un siècle plus tard Frédéric de Hohenstauffen, et que devaient prendre pendant huit siècles après lui, des princes, des prélats, des hommes illustres et des pèlerins obscurs, femmes, enfioits et vieillards, qui allaient chercher, à travers ces forêts de sapin, dans Tair pur des iiiuulagues et dans la chapelle sépulci aie de
1. Home victorieuse s'aflliçc d'Ctre veuve de Léon IX, car dans une long-ne •dite de pontifes, elle retronvera difiicilement un père qui lui ressemble.
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SAINT LÉON IX
la sainle ahhesse, des su ihu s spuiluels et nialénels, la santé de l'âme et du corps, le chai'me des souvenii's historiques et légendaires *.
1. J*ai fait usage pour cette esquisse, iudépeudarument des diartei, relatives à saint Lôon, et éditées par Scliœpflin: de V Histoire d'Alsace, par Strobel, t. p. 27i et stiiv.; je Ini dois la traduction de la trôve de Dieu; de y Histoire fhit sninf^ ff'Ahfrrr , pnr î ribbO Huucliier; de l'outrage capital de (Jontt iiiliu fin lltr: Papes uUemands , 2' section : Léon IX, Victor II, éiienne /A, .SirofaM II. Hafisbounc, 1839; de GregoroTÏus, Histoire de la tfiiie de Routes au uiuyeu âge, vol. IV, p. 71 et suiv. Cet auteur prolc^staut se disUogae par soo impartialité, l'élévatioa de ses rues, ses aperçus ingè- Dieux» sa diction i la fois simple et tiôqneale.
CMstantio Hflefler, en tnliant rbisloira spéciale de Léoa IX, ponvsit se doDiier Hbfe carrière; il m osé d'an nombre inJIoi de dtartes , que OregOroûVÊ a prabablcment négligées de propos délibèié, car le ponlUlcat de Léon IX n'est pour lui qn'on épisode liés-coort dans nn OBvrsge qui embrasse plus de dix siècles.
Ces deux écrivains se complètent; l'auteur catholique est plus détaillé, plus précis, pius eotbonsiaslc ; l'auteur protestant plus incisif, plus entraînant ; tous les deux professent pour ce saint pontife une admiration sympatiiique qui se transmet oatureliement au lecteur.
OODBFHOI DE STBASBOURa
u MtMinuxoaK
(■CISTEII 60TFRIT VON STRASIURC) JUiMiM la M Mf«aUtr« 1S4I dui !• SmM UHinin 40 StmiMarf .
Yen la fin du douzième et dans la première moitié du treizième siècle, on vit ae prodaîre en Allemagne un mouvement poétique d'une eiabërance, d'une richesse telle que peu
d'époques, dans l'histoire littéraire des autres nations de l'Kurope, offrent un spectacle pareil. Dans le vaste corps de l'Empire germanique, ce sont les vallées du Hhin, du Danube, de la ThurinR-e et des Alpes qui participent surtout à cette vie intellectuelle ou qui fournissent les artistes de cet immense concert. A voir surgir à une seule et même époque, en si grand nombre, les poètes é(Mques, didactiques et lyriques , l'observateur cherche. à remonter à la source de cette productivité, de cette fécondllé merveilleuse. Ce printemps et cet été splen* dides, ces innombrables alouettes qui s'élèvent tout à coup dans les airs et disent leur chant matinal sur tous les points de l'horizon, ces rossignols qui modulent leurs accents plaln- Itft snr la lisière de toutes les forêts de la Germanie, n'auraifnt-ils point appris leurs accords dans des fiays plus fortuiR-s, plus méridionaux? Les tapis de llturs, qui couvrent subitement le fond des prairies, des vergers et des clairières, ne seraient-ils point le produit de graines transportées sur faile invisible des vents du sud et de l'ouest?
Il faut certainement, dans ce remarquable essor du génie littéraire allemand sous la dynastie des Hohenstauffen, faire
la part des loflueoces provençales, italiennes, normaDden et anglaises; mais, indépendamment de cette inspiration mixte, il hai reconnaître en Allemagne, à l'époque privilégiée dont nous parlons, une soarce purement nationale; dans beaucoup (Je productions littéi'aires circule un ^yilg geiiéieux, pur de tout alliage; toute une série tie poëmes est basée sur des traditjous Scandinaves , franques, hourgondes et gothiques; même les compositions , dont le sujet est emprunté au cycle carlovingien et à celui de la Table ronde, se ti^ansforment complètement sous la main des hommes de talent ou de génie, qui, au pied des Vosges, sur les rives du Uhin et du Danube, et sur la lisière des pays slaves, ont célébré les mystères du Saint-Graal, ou les amours des chevaliers de la cour d'Arthur.
Dans le cadre que je me trace en ce moment, û ne peut être question de suivre cette filière des origines respectives, de fixer la ligne de démarcation entre les domaines de la lit* térature purement allemande et ceux où elle confme et se mêle à la littérature de ses brillants voisins. J'ai annoncé mon désir de vous initier ici dans les œuvres des plus éminenls poêles de cette ère des Minnesin{,^er, qui oftie hien quelque ressemblance avec celle des troubadours et des trouvères, niais qui s'en écarte dans la plupart de ses représentants, et fait éclater, dès ces temps reculés, la diversité du génie septentrional et de l'esprit du Midi.
Quelques centaines de noms se trouvent inscrits en caractères plus ou moins visibles dans les annales de la poésie allemande du troisième siècle; mais il en est quatre surtout qui brillent d'un éclat sans pareil.
WMer von der Vopdwêide, le vrai type du chevalier errant et chantant, le poète h la fois patriote et élégiaque, passionné i»our la gloire de l'empire roaiano-gennaïufjue et de ses pr inces, épris de la beauté de sou pays natal et des chastes femmes qui habitent ses châteaux, Wallher, le croisé, ([ui place la terre promise, la terre de Canaan au-dessus de sa
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belle patrie allemaDde, et qui redit, conume TEcclésiaste ou comme Galdéroo, le néant du c songe de la vie, i Walther est le représentant le plus complet de la poésie lyrique de cette
époque fortunée; il est, d'après l'expression de Godefroi de Slrasbouff?, le chef d'orchestre dans ce chœur de rossignols.
Haidnnnn von AuBj le contein- naïf des peines du ■ jniivre Henri, 1^ consigne dans ce récit charn)anl les douleurs de la résignation et les ineffables jouissances de l'amour désintéressé, du saci'ifice volontaire , du rachat par l'amour. S'il était pennis d'associer, sans blesser des susceptibilités légitimes, un nom propre mal famé avec une épithète dont on a souvent abusé, je dirais que Hartmann von Aue est un La Fontaine chrétien; peut-être me sera-t-il permis de justifier bientôt mon assertion.
Wolfram von Eaehenbaeh, le chantre mystique de Pareival, profond comme la mer, qui recèle des perles dans le sein ineiploré de ses grottes sous-marines, en reflétant sur le miroir de sa surface toutes les splendeurs du ciel et toutes les richesses du rivage, Wollrani d'Fschenliach, à qui la tradition populaire attribue même la facture des iSiebelunyen dans leur forme actuelle, est pour rAlleniapne de 1220 ce que fut, cent ans plus tard , pour l'Italie, Dante Alighieri, et ce qu'avait été cent ans plus tôt , pour la France et pour l'Angleterre, le moine Théroulde, le chantre de Roland.
Puis, à côté de Wolfram, de Hartmann, de Walther, tous trois poêtes^chevaliers, vient se placer un poëte-bourgeois» originaire de la vieille cité municipale que nous habitons.
Jfofire Godefroi do Siradtaur^, évidemment phis lettré, et probablement moins pauvre que ses trois illustres émules, rachète l'obscurité de son origine roturière par une renommée conquise à force de labeur et de souffrances morales.
L'auteur de Tristan et hcuH ne nous est connu (|ue par son œuvre. Aucune circon-^lauee Idopraphjquf précise n'a révélé à la postérité le point de départ de sa car i iti * Pt h ff>nsc de sa iio prématurée. 11 résulte seulement du lémoiguage de quel-
ques-uns de ses conlemporain» et des poëlea qui lui ont succédé, qu'il avait conqoia une gloire méritée» etqueladeetiiiée des deux amants» célébrée par Kii, ftisait les délices des cours priudères et des châteaux. G*est donc dans Toeuvre même de Godefroi 4iu*il fout étudier Tbomme et deviner les influences qui ont développé les germes de son rare talent
Selon toutes les probabilités, l'enfonce et la première jeunesse (le Godefioi tombent dans les dernièic- aimées du douzième siècle. A cette époque, l'Alsace était joui iiellement traversée par les chevaliei s et les liandes années qui, du Nord, M i f inlaient en Italie, ou de 1 Ouest vers i'Oiieiit. Le g^rand mouvement des croisades commençait bien à s'amoindrir, mais il n'était pas encore arrêté. Les poétiques figures du vieux Frédéric-Barberousse et du jeune Richard Cœur de lion avaient dû frapper rimaginalion de Godefroi; la cour des Hohenstauflien, si souvent fixée à Haguenan> avait déroulé ses pompes devant les yeux éblouis du chantre novice, qui entrevit d'abord, à travers un voile, ce monde d'enchantements et d'amour, dont il allait devenir l'un des plus éloquents et des plus dangereux interprètes.
Waltiicii, appréciateur ingénieux cl tout récent de Godefroi de Strasbour^'^ suppose que ce poëtc à la fuis si limpide, si élég-ant et si passionné, a l'ail une partie de son éducation littéraire à Paris. Je ne serais point éloigné d'admettre cette hypothèse; Waltber von der Vogelweide et le chroniqueur Otton de Freisingen ont bien suivi la même route. Ce serait donc à Paris qu'il aurait puisé, dans quelques manuscrits latins et français, k première idée de son vaste poëme. Les vers français, intercalés dans son oeuvre, ne laissent subsister au* cun doute sur la source primitive de Dritian und YuuU*.
1 . Goitjried oon Slraubur§t H» Sœitger der G^Uesmitme, voh D' Wattrich. Leipxig. 1858.
2. L'auleur du maniuscrit frauçab {dir hnta'onseheH Biicher), qui a servi de point de départ à Godefirai, avait probablemeot puisé dans Ttioinas
GOOBPROl DB STRASBOURG. Ai
Avant Godefroi de Strasbourg, Eilhart d'Obergen avait déjà traité en vers anemands le siqet de Tristan , et puisé dans un manuscrit anglo-normand Mais , je le répète , les prédécesseurs de notre poëtt' indigène n'ont fourni qu iiiic matière indigeste, dont lui. Il I 11 ) luier, a démêlé et mis en saillie les éléments psycliologiques.
Plusieurs passages du Tristan de Godefroi laissent entrevoir les fréquentes tournées du {)oëte, qui a certainement visité le cours du Rhin depuis le lac de Constance jusqu'au pittoresque Siebengebii-ge, et qui s'est rencontré très-probable* ment à la cour de Thierry de Misnie avec Wallher von der Vogelweide. Comme ce dernier, qpii lui était congénîal sous |das d'un rapport, il a sans aucun doute, suivant les mœurs du temps, promené sa lyre de Ghftteau en chftteau; bien accueQli pour ses vers, mais tenu h distance ft raison de son origine bourgeoise, et faisant, dans cette position ambiguë, la dure épreuve de la vie des salons, tour i tour" gracieuse ou blessante pour son amour-propre d'homme et de poète. Le secret des douleurs jiersonnelles de Godefroi, qui perce dans plus d'une strophe de sa vaste composition, se trouve probablement dans cette existence précaire, qui le rapprochait journellement des grands de ce monde, sans le mettre sur le pied d'une égalité complète ni avec les distributeurs des grAces, ni avec les princesses ou les cfafttelames. Quant à ces dernières, il devait en être aimé et redouté; car, sous le voile de la fiction, il racontait leurs doux péchés, leurs amertumes cachées, leurs ruses, leur repentir et leurs rechutes.
de Bretagne « non pas dans Thomas d'Brcjldoune, qui est pwlérteiir. Voy. vm der Hagen» Mùummnger, t IV, p. 559 et snlv. — FrtDdMiiie mebel s nenellll tout oe «pil reste des poèmes prinltUii (du domtème •isole) sur les anoai* de THaïaii et d*Iieiilt Les poSnee set pféeèdè le rèdaetloa en proee coouiMiieée sou Henri II d'Aiiglelenre, pef Lnea de Oeet.
1. Le poème d'EUhart a senrf à fabriquer le fOOHUi popaUfe en proie , que uauft s»ehê a ditmitiBè vers 1553.
4!2 IIOCBAPHIES AI^ACIENNES.
Le poèmo de Godefroi a été très-diversement jugé. Jostifié, exalté par les uns ' comme le miroir de Tarnour dievaleresqoe, et é titre d'analyse complète et délicate de la passion malheureuse, il a été sinon dénigré , du moins flétri ou bMmé par
d'autres', comme une œuvre éminemment immorale, dangereuse, romnif le réceplacie de tous les so[>hi!iuies de la pashiuii gitiriip.
Pour /lia part, je dirai que \c poënir de Tiistan ne ujc paraît ni nne lleur jnii e et sans larlie, ni un eude de perdition. C'est tout simplement le tableau lidèle, quoique légèremeol idéalisé, des mœurs des grands seigneiu's et des cours au treizième siècle; à ce titre, il a une valeur à la fois historique et littéraire. Je ne mettrai point le Wttan de Godefroi, comme un livre moral, entre les mains des adolescents; je cbercfaerai encore moins à justifier les données premières de ce poème, où le charme d'une diction naïve et fleurie semble demander grâce pour quelques Situations hasardées; mais faflBrme hardiment qu'il n'y a pas un seul roman moderne , à partir de Werther jusqu'aux œuvres conleuiporaiiie^ les [)lus admirées et les mieux accueillies, qui n'offre cent fois plus d'attraits et de dangers à de jeunes iniaj^inafions que l'œuvre du poète des Hohcnstauffen. Si. de plus, vous faites entrer en lij^aie de compte les difiîcullés philologiques qui enliavenl la lecture de ces poèmes allemamls du dousiàme et du treizième siècle, et qui en rendent les abords pour le moins aussi difficiles que ceux des poètes grecs ou latins, ce serait, en vérité, une affectation puérile et ultrapuritaine d'insister sur les périls d'une étude réservée à quelques érudits et à quelques littérateurs intrépides *.