‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 104 sur 196 · UNE EXCURSION AUX EBOULEMENTS · texte numérisé non relu

UNE EXCURSION AUX EBOULEMENTS

Aimez-vous la grande nature, les montagnes, les larges horizons ? Aimez-vous les vieux souvenirs, les traditions du passé, l'aspect des mœurs patriarcales des anciens Canadiens ? Voulez-vous jouir de l'antique hospitalité française, dans un de ces manoirs seigneuriaux, où revit encore quelque chose de la vie féodale du siècle passé ? Alors suivez-moi : je vous conduirai dans les pittoresques montagnes des Eboulements, chez mon vénérable ami, l'honorable Marc-Paschal • de Sales Laterrière.

Par une belle et chaude matinée de la semaine dernière, je prenais, en compagnie de M. Pelletier, membre des Communes pour le comté de Kamouraska. le bateau-à-vapeur Clydc, qui fait le trajet, pendant l'été, de Québec au Saguenay. Il fait bon alors de quitter l'atmosphère étouffante, la poussière des rues, pour aller respirer le grand air du ileuve, ses effluves salines, et les enivrantes senteurs des campagnes.

On a trop souvent parlé des majestueuses beautés de notre Saint-Laurent, pour que je m'impose la tâche de vous en faire subir une description. Je vous dirai seulement qu'après avoir vu Naples et son golfe immortel) les splendides baies deNew-Yorketde Boston, je contcnple toujours, avec orgueil, notre port de Québec. Les âpres côtes de la Provence, les rives montagneuses de Nice et de Gênes, n'ont pas à mes yeux le charme des Laurefttides.

Nous passons entre la gracieuse côte de Beaupré et Tile d'Orléans : voici le cap Tourmente et Ja longue chaîne de monts # stériles et escarpés que les habitants appellent les Capes : à droite, en descendant, la petite île aux Coudres ; et, à gauche, la vaste anfractuosité de la baie Saint- Paul, où une goélette, mouillée près du Gouffre, attend le steamboat pour transporter à terre la malle et les rares voyageurs qui s'arrêtent ici. Moins d'une demi-heure après, cinq heures après notre départ de Québec, le bateau accoste au quai des Eboulements, qui s'avance au bout d'une longue pointe de sable, à la surface tourmentée. Cette langue de terre, ainsi que tout le terrain d'alluvion d'où elle se prolonge, a été formée évidement par un éboulis de la montagne, à l'époque de l'un de ces tremblejnents de terre si fréquents dans ces parages. Un

coun-d'œil d'inspection sur ce coin de terre roui explique l'origine du nom des Eboulements.

Le docteur Edmond de Laterrière, fils de mon vieil ami, nous attend sur le quai : sa voiture nous conduit eu peu de temps au pied des côtes. Le chemin suit d'abord le rivage pendant uns demi-lieue. Mon jeune ami m'indique sur h grève l'emplacement de l'ancienne église, an* jourd'hui envahie par les eaux du fleuve. ÀB bord du chemin, dans ce verger entouré d'une palissade, d'où surgit une cheminée isolée, s'étavait, au commencement de ce siècle, la résidence, du docteur Pierre de Laterrière, Frère du eo-.; gneur actuel. Après la mort du docteur, ce m* noir abandonné est peu à peu tombé en ruine, et il n'en reste plus aujourd'hui que cette cheminée, solitaire. J'aurais plus d'une anecdote à tocs ' conter sur les anciens maîtres de cette demeure; en particulier, sur Madame Pierre de Laterrière, ' Délie. Marie-Anne Bulmer. Née en Angleterrei d'une famille opulente, élevée au milieu d'une société d'élite, il est facile d'imaginer quel serre» ment de cœur, quel écrasant ennui dut fondre sur elle, lorsqu'elle se vit transportée, après son mariage dans cette âpre solitude, sur notre cfr mat rigoureux attriste par des hivers internait* blés. Aussi les exclamations d'ennui que loi arrachait cet isolement de toute société, eontrelke restées proverbiales dans les environs. Oh / the Eboulemagnes / the Eboulemagni» /Récriait-elle avec horreur, au milieu de l'hilarité générale, chaque fois qu'on lui rappelait, dan* la suite, le souvenir de cette courte mais triste époque de sa vie. Elle ne put s'habituer A cette morne solitude, et vint, avec son mari, s'établir à Québec. Après sept ans de êéjour dans cette ville, elle retourna, avec le docteur de Laterrière, en Angleterre, où elle est morte il y a peu d'années. Sa famille, restée puissamment ricne, habite aujourd'hui une résidence princière à Hampton Court, à deux pas du château de 1* reine.

Sur cette étroite lisière de terre que minent insensiblement les eaux du fleuve,' se dressai jadis un petit village qui a disparu depû* l'abandonide l'église. .

C'est une rude corvée que l'ascension des côt* qui nous restent à gravir avant d'arriver ai manoir De Sales. Nous admirons en montant l'instinct de notre cheval que l'habitude a rendo habile à faire ces marches fatigantes, sans s'épuiser. Il sait profiter de tous les accidente da terrain, s'arrêter, de lui seul, en certains endroit*! pour reprendre haleine et raffermir ses épaulée»

DE SALES LATERRIÈRE

Enfin nons côtoyons le parc de la résidence rigneurinle ; noua saluons, en passant, la Cita- ?lle, jolie tourelle quadrangulaire, surmontée 'une galerie, bâtie sur un mamelon, d'où l'on faouvre un ^panorama magnifique. Nous franhissons l'avenue plantée de^superbes peupliers anadiene, et notre voiture s'arrête devant le ortique, où nos hôtes nous accueillent avec des ouhaits de bienvenue et de chaleureuses poipêes de mains.

M. de Laterrière est un vénérable octogénaire, in peu courbé par l'âge, mais conservant toujours avec une lucidité d'esprit parfaite, ce grand air de la noblesse de vieille roche, relevé tu une affabilité, une bonhomie charmantes.

La simplicité de manières du gentilhomme de la campagne s'harmonise en lui avec l'exquise

Rlitesse de la haute société, et en fait le type de lomme du monde accompli. Doué d'une mémoire heureuse peuplée de quatre-vingts ans de souvenirs que le aouffie de la parole fait envoler, comme des couvées d'oiseaux endormis, sa conversation a tout l'attrait de ces chroniques intimes que de rares privilégiés sont admis à feu il Jeter. Comme tous les vieillards, il aime à «monter vers le passé, à ressusciter les temps qui ne sont plus. Alors, au contact de ces vieux amis, qui semblent se dresser devant lui, comme d'agréables visions, sa figure s'épanouit, ses traits fins et spirituels s'illuminent, ses veux limpides et doux comme des regards d'enfants, nyon oent de l'éclat de la jeunesse. On regrette ■lare de ne pouvoir saisir au vol et fixer pour l'avenir les anecdotes, les traits de mœurs, les Bots spirituels que les caprices du discours font More.

t Moin s âgée que son mari, Madame de Laterrière conserve encore la force et la fraîcheur de de Tâge mûrj mais les épreuves de la vie, des pertes cruelles qui ont fait à son cœur de mère <*s blessures qui ne se fermeront pas, ont jeté •m* mi douce physionomie un voile de mélancolie tachante. Aux qualités de la dame du monde, •Jfe joint les talents précieux de l'active et intelligence maîtresse de maison. Aussi tendre que ferait, Madame de Laterrière n'a jamais banni in ami domestique de sa maison : ils ne sont •Wtis que pour se marier. La vieille Salomé Mit la famille de Laterrière depuis soixante au s !

Un fils et une fille sont les seuls survivants de leur nombreuse famille.

TelB sont les hôtes aimables qui nous accueillit à notre arrivée. Mais pour mieux jouir des bure* délicieuses que ndus avons à passer sous J 8 toit hospitalier, il faut jeter un coup-d'œil sur 'histoire de cette noble famille. Les mâles vertus du passé nouH diront celles du présent.

f La Jamille de Laterrière est originaire dn **ijgiiedoc. Elle porte pour armes : D'or à taû tourelles de sable; l'écu sommé d'une c °nronne de comte, avec cette devise : Boutez ** avant.

Cette famille réclame l'honneur de compter parmi ses membres Saint François de Sales.

Pierre de Sales Laterrière, qui, le premier de sa famille, passa au Canada, était natif d'Albi. Il était fils de Jean-Pierre de Sales seigneur du fief et château de Sales, situés dans l'arrondissement de la ville d'Albi; et de dame Marie de Saint-Salvi. Son acte de baptême porte la date du 23 septembre 1747.

Après avoir terminé ses études classiques au collège royal de Toulouse, le jeune De Laterrière se prépara à embrasser la carrière militaire. Son père, voulant lui assurer un état commefils cadet, selon la coutume suivie alors pour tous les fils cadets de la noblesse française, s'adressa au duc de Praslin, ministre de la guerre, afin de lui obtenir une commission d'aspirant dans la marine royale ou dans la légion de Bourbon, dont M. de Sales frère aine de Laterrière était'major. La commissiond'asprrant comme garde marin lui ayant été accordée, le jeune De Laterrière, alors âgé seulement de quinze ans, reçut ordre de se rendre à La Rochelle, où il fit, pendant un an, un cours.de mathématiques préparatoire à l'art nautique. Le vaisseau de guerre, Le Brisson, sur lequel il devait s'embarquer pour sa première campagne maritime dans les Indes, ayant été condamné comme incapable d'un plus long service, et le récit d'affreux désastres survenus en mer vers cette époque, le dégoûtèrent de la carrière nautique.

Tenant par parenté à plusieurs familles nobles résidentes à Paris, il obtint de son père des fonds et le consentement de s'y rendre, muni de plusieurs lettres de recommandations, entre autres pour la comtesse de Grammont, cousine de son père, laquelle le prit sous «a protection. Quelque temps après son arrivée à Paris, il tomba dangereusement malade, et y reçut les soins du célèbre médecin de la reine, M. de Rocharn»

beau, qui s'intéressa à lui et le visita avec une sollicitude vraiment paternelle. Les rapports qu'il avait eus avec ce médecin, pendant sa maladie, le décidèrent à étudier la médecine II eut pour patron ce même M. de Rochambeau, et suivit les cours à l'école de Saint Corne et &■. l'Hôtel-Dieu.

Après trois ans d'études médicales, une circonstance fortuite le mit en rapport avec M. de Saint-Germain, natif du Canada, qui était alorsà Paris en règlement d'affaires de famille. Soui nouvel ami lui fit une peinture si séduisante des avantages que pouvait se créer en Canada un, jeune homme intelligent et actif) que M. de Laterrière se décida â quitter la terre natale, et'. à venir chercher fortune au Canada. Muni du consentement de sa famille, qui le plaça sous lepatronage d'un de ses oncles, alors négociant à Montréal, M. de Rustan, il fit voile pour sa nouvelle patrie en 1706.

De cette époque date la vie aventureuse et romanesque de M. de Laterrière^ dont le. U&uafe

DE SALES LATERRIÈRE

de ses Mémoires peut seule donner une idée exacte. Ce précieux manuscrit, que nous avons nous les yeux, forme un volume considérable, de l'intérêt- le plus piquant. Ecrit d'un style clair et ferme, il ressuscite une foule d'anecdotes, ouvre des aperçus nouveaux sur la politique, les hommes et les mœurs de cette époque trop peu connue de notre histoire.

Après sept ans d'essais infructueux mêlés d'étranges péripéties, M. de La ter ri ère fit enfin la rencontre de M. Pellissier. vieillard de soixante ans, originaire de Lyon, qui exploitait les forges de Saint Maurice. Ayant reconnu en M. de Laterrière l'intelligence et le génie des affaires, une activité capable de maintenir et de faire prospérer son établissement, M. Pellissier lui en confia la gestion avec un salaire de troiscents louis et un cinquième de tous les profits. L'attente de M. Pellissier ne fut pas trompée; les forges de Saint- Maurice prirent une importance inaccoutumée, et M. de Laterrière partagea des bénéfices qui lui permirent d'acquérir l'île de Bécancour. Par suite des malheurs qui fondirent sur lui plus tard, il se vit forcé de vendre cette île qui avait acquis une grande valeur; et par une singulière coïncidence, elle est devenue la propriété du beau-frère de l'honorable Marc-Paschai de Laterrière, M.

Angus Macdonald. *

La prospérité dont jouissait M. de Laterrière ne tarda pas à soulever 1'* envie et la jalousie : une odieuse trame fut ourdie contre lui, et la guerre de l'indépendance américaine fut le prétexte dont on -se servit pour la faire réussir. On l'accusa d'avoir forgé et fourni au général Montgomery des boulets pour assiéger Québec. M.

Pellissier, principal auteur, disait-on, de cette félonie, craignant d'être arrêté, fut obligé de prendre la fuite et s'en alla mourir en France, après avoir laissé la gestion de ses forges à M. ■de Laterrière. Celui-ci reçut, une année après, l'ordre de les vendre et d'en faire parvenir les fonds en' France. M. Pellissier mandait en même temps de lui envoyer ses deux fils, Jean •et Maurice Pellissier, nés d'un premier mariage, et sa jeune femme, en secondes noces, Dlle Marie-Catherine Delzène, qui n'avait alors que seize an 6. Mais celle-ci ne put se résoudre à s'expatrier, et se retira chez son père, négociant de Québec. Après la mort de M. Pellissier, M. de Laterrière épousa ea jeune veuve.

Cependant les plus calomnieuses . accusations n'avaient pas cessé de pleuvoir sur la tête de M. de Laterrière- Ses ennemis parvinrent enfin à obtenir son arrestation, et il fut conduit par une escouade de soldats à la prison de Québec. Il y fut détenu pendant trois ans et demie, par ordre du suisse Haldimand, alors gouverneur de la province. Le célèbre Du Calvet, dont les mémoires font partie de l'histoire du Canada, partagea sa dure captivité. En vain M. de Laterrière demanàa.'t-ï\ gu'on lui fit son procès. On le laissa lan-

guir dans sa prison sans lui donner nu pérance d'obtenir justice^ Tous ses pa vres, correspondances, parmi lesquels oi trouver matière à accusations, furent si jeune et courageuse épouse, ne se croj en sûreté dans son \le de Bécancour, pri d'abandonner sa demeure, dont elle < garde à un fermier, et se réfugia chez i qui vivait alors aux Trois-Rivières. ' meubles de ménage de M. de Laterri argenterie, etc., furent séquestrés et mi garde d'un domestique infidèle, qui les raitre, ainsi qu'une somme trois cents que Madame de Laterrière avait sous le foyer de là cheminée du manoi:

les amis de la malheureuse famille, ïn terreur, n'osèrent pas réclamer contre • de brigandage. M. de Laterrière serait en prison probablement jusqu'à la fin d< re entre l'Angleterre et les Etats-Unis, singulier incident qu'on va lire.

Durant les longues heures de sa capt de Laterrière cherchait un adoucissent 1 tristesse et au désœuvrement absolu qi blaient, dans la lecture et l'étude de la médicale ; mais sentant la nécessité de quelque exercice manuel pour soutenir f il se procura quelques outils et des nia dont il se servit pour mettre îi exécutio jet qu'il avait en tête. Doué d'un génie que merveilleux etd'une patience à toute il réussit à construire, snr une petite éc jac-similt de toutes les fortifications de sur lesquelles étaient braquées soixant de canon. Au moyen d'un cylindre, rotation faisait mouvoir une année de pi dats- automates, porteurs de mèches al ces petits canons faisaient un feu d'en!

toutes les directions. Durant letintams siège en miniature, la citadelle était occi: deux souris apprivoisées. Dès que le feu elles apparaissaient, attelées sur un petit proportionné à leurs forces, et faisaier avec une docilité parfaite, le tour des :

tions. Le récit de cette petite merveil parvenu au château, le général Haldiir voya un de ses aides de-camp demande] son nier de lui vendre ce petit chef-d'œuv lui faire dire quel en serait le prix. L camp était accompagné de mademoisell mand, qui était curieuse de voir cette fc portative.

Le prisonnier regardant Mlle. Haldi " Dites au général, M. votre père, qu'il î " faire mon procès et juger par les tri!

" ou qu'il me donne ma liberté. Et vc " demoiselle, à ce prix et avec ma re< " sance, faites emporter le travail d'un i tl persécuté. "

Cette liberté acquise à la sueur du g4 ne se vend pas, lui fut accordée le lend mais à la condition de laisser le Canada.

DE SALES LATERRIÈRE

Deux jours apè9 sa libération, en novembre 1782, il n'embarqua à bord d'une goélette qui faisait voile pour Terreneuve, et mit pied à terre an Hâvre-de-Grâce. Il y passa l'hiver chez un compatriote, le docteur LeBreton.

Le printemps suivant, des lettres du Canada lai apprirent que la paix était conclue entre l'Angleterre et les Etats-Unis, que le despote Haldimand avait été rappelé et remplacé par Lord Dorchester, dont le nom est resté si cher aux Canadiens-Français. M. de Laterrière se hâta de partir pour Québec, où il arriva vers la fin de juin, et fut reçu avec enthousiasme par ses amis. II rejoignit aux Troie-Rivières son épouse, dont il avait presque toujours été séparé depuis sa longue captivité.

Ruiné par la perte de ses propriétés, qu'il

avait été obligé de vendre pour Hubvenir à ses

besoins et à ceu* de sa famille, il ne voyait

d'autre moyen de subsistance que de se livrer à

la pratique de la médecine. Les diplômes qu'il

avait reçus à Paris ayant été anéantis, et

n'ayant pu obtenir à Québec la licence voulue

par la loi, il prit la détermination de se rendre

à Boston. Accompagné de deux sauvages qui

lui servaient de guides, il remonta la rivière

Saint-François, et parvint, à travers les bois,

jusqu'à l'université de Cambridge.

Après un an d'études, il obtint ses diplômes de médecin, et revint au Canada en 1 7 cS 7 . Il pratiqua successivement, avec distinction, à la Baie-du-Febvre, à Nicolet, à Saint-François du Lac, aux Trois-Rivières, et vint enfin se fixer à Québec, en 1800, pour y surveiller l'éducation de ses deux fils, Pierre âgé de onze ans, et Marc Paschal, âgé de huit ans. Tous deux furent placés au Séminaire de Québec.

Eu 1807, pendant que M. de Laterrière était occupé à rédiger, dans ses intervalles de loisirs, dea thèses médicales qu'il avait l'intention de

Siblier, il reçut d'un de ses cousins de France • Bousquet, une lettre dans laquelle celui-ci le Passait de se rendre, sans délai, en France, pour ridamer ses droits à la succession de son frère.

i Cedernier, étant mort sans héritier, sa fortune fait tombée en mains collatérales, d'après la

: apposition que son frère d'Amérique n'existait plue. M. de Laterrière se décida de suite, dans nntérôt de sa famille, à suivre l'avis qu'on lui donnait ; et s' étant muni de passe-ports, signés Pjr le président du Conseil-Exécutif, l'honorable *homa* Dunn, qui gouvernait la province, par Mérim, il s'embarqua, en juillet 1807, à bord d'un navire faisant voile pour Oporto. Le Por-

, tagal était alors reconnu comme pays neutre par toutes les puissances de l'Europe qui se faisaient une guerre d'extermination ; et c'est ce qui avait décidé M. de Laterrière à choisir cette voie pour

■ |j* rendre en France. Après trente-deux jours J* navigation, il mit pied à terre, accompagné d*»on jeune fils Marc-Paschal, qu'i^ avait em- Bfcué avec lui dans l'intention de le laisser à

Montpellier pour y terminerson éducation. Il fallut attendre trente jours à Oporto avant de recevoir du consul français les passe-ports nécessaires pour entrer en France. Les voyageurs rencontrèrent, dans le voisinage de Valladolid, les avant-coureurs de l'armée française commandée par le général Junot, créé depuis duc d' Abrantès. L'empereur Napoléon envoyait cette armée envahir le Portugal pour en chasser les Anglais. L'officier, qui commandait l'avant-garde, arrêta notre voyageur et lui demanda où il allait:

u En France, lui répondit M. de Laterrière $ " voici mes passe-ports. "

Après les avoir examinés attentivement : " Vous venez, M. de Laterrière, d'une province " anglaise, du Canada j je vous donne le conseil " de retourner sur vos pas, car on pourrait, " dans ces temps critiques, vous dénoncer corn- " me un espion anglais et vous faire pendre, " vous et votre fils, an premier arbre de la route.

.Ce conseil, ou plutôt cet ordre franc et brutal fit faire au docteur volte face, et quatre jours après, de retour à Oporto, il s'embarquait en t(#ut hâte pour l'Angleterre en compagnie d'une flotte de plus de cent voiles, que les Français, maîtres d' Oporto, cauoniièrunt au moment où. elle levait l'ancre.

Il mit pied à terre à Dartmouth, d'où il se rendit à Londres. I! y sollicita vainement, pendant tout l'hiver, Lord Ca*alereagh, ministre de la guerre, de lui accorder des passe-ports pour la France. Ce refus obstiné du noble Lord fut la cause de la p;*rte toialn de la succession, que la prescription fit échoira une famille, collatérale.

be retour à Québec, en juin 1808, M. de Laterrière continua d'y exercer sa profession jusqu'en 1810. Ayant acquis à cette époque, la seigneurie des Eboulements, il alla s'y fixer, abandonnant sa pratique à son fils Pierre qui arrivait d'Angleterre, muni de diplômes obtenus au collège médical des chirurgiens de Londres.

De 1810 à 1815, partageant les loisirs de sa vieillesse entre sa belle campagne et ses enfants établis à Québec, il termina, dans le calme et l'aisance, une carrière traversée par tant de vicissitudes. Il mourut à Québec, le 8 juin 1815, chez son fils Marc-Paschal, et fut inhumé dans la cathédrale de Québec.

PIERRE DE SALES LATERRIERE

Son fils aîné, le docteur Pierre de< Sales Laterrière, est ce aimable compagnon, ce noble cœur, cet ami incomparable, dont Al. de Gaspé a fait un si touchant éloge dans ses Mémoires. Né avec des talents transcendants, il fit, comme en se jouant, des études brillantes, embrassa la carrière de son père, et alla terminer ses études médicales à Londres, où il eut pour patron le célèbre chirurgien, Sir AstleyCoo^t» \te.^\ss*x.*.

DE SALES LATERRIÈRE

Québec, il succéda à la Clientèle do fou père, et 6e distingua surtout comme ciiirnr^ien.

La guerre ayant éclaté, en 1-S 1 2, entre l'Angleterre et les Etats-Unis, M. *ie Laterrière, entr. îné par un .sentiment martial héréditaire chez les Canadiens-Français, surtout parmi la haute classe, abandonna >a pratique, p.mr courir à la frontière. Nommé chirurgien en chef de i'héruïque compagnie des voltigeur. 4 *, commandée par le lieutenant-colonel de Salaberry et formée, en grande partie, aux frais des officirrs commissionnés, il se distingua, au premier rang, entre tous ces braves.

Vers la fin de cette guerre, en 1814, pendant que le9 parties belligérantes étaient en relations pour conclure la paix le docteur de Laterrière obtint des autorités militaires, un congé d'absence, afin d'aller tenter un dernier eflbrten France, et réclamer la succession de son père.

Il se rendit à New- York, et delà à Bordeaux j mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans cette ville, d'apprendre que Napoléon s'était échappé de l ? île d'Elbe, et que son voyage de Fréjus à Parts avait été une marche triomphante. Au seul prestige ds son nom, la France estait soulevée, avait chassé la vieille dynastie des Bourbons, et l'aigle impériale avait volé de clocher en clocher jusque sur les tours de Notre- Dame. Une levée en masse s'opérait dans toute la France, pous s'opposer à l'invasion des puissances coalisées contre Napoléon.

Heureusement pour le docteur de Laterrière, que, par la plus singulière des coïncidences, le préfet de police de Bordeaux était un Canadien, natif dé Montréal, M. de Mézières. Il s'était fait remarquer parmi les «partisans les plus enthousiastes de l'Empereur, et venait d'être nommé préfet.

Après avoir visé le passe-port qui lui exhibait le docteur de Laterrière: " Mais, mon chercom- " patriote, lui dit-il, que venez-vous faire en 11 France dans un temps si critique ? Vous allez " être enrôié dans l'armée, et forcé de prendre •' part à la lutte gigantesque qui va s'engager. 11 Demain, j'envoie un brick, comme aviso, sous lt pavillon blanc, en Angleterre ; je vous cou- " seille d'y prendre passage, voici votre passe- " port revisé. En attendant, venez ce soirdiner, 11 avec moi, dans ma villa ; nous parlerons du " Canada ; il y a longtemps que je n'en ai pas " eu de nouvelles. "

Ces propositions furent acceptées avec reconnaissance, et, deux jours après, M. de Laterrière descendait en Angleterre.

Après la bataille de Waterloo, ce même M. de Mézières passa au Canada, et rédigea, à Montréal, pendant deux ans, V Abeille Canadienne, qui cessa de paraître, lorsque M. de Mésières repassa en France, pour y rejoindre sa famille.

Dans l'attente d'événements plus favorables, le docteur de Laterrière séjourna à Londres, chez sou ancien ami, Sir Fenwick Bulmer. Six

mois plus tard, il épousait sa fille unique, avec laquelle il avait formé des engagements à l'époque <k* ses études, médicales en Angleterre.

Douze mois après ce mariage, n'ayant plus aucun espoir du côté de la France, il revint au Canada avec son épouse et résida à Québec jusqu'où 1823. Animé du plus pur patriotisme, il s'intéressa vivement aux destinées de son pays, signala souvent sur les journaux ses vues politiques, et dénonça hautement les odieuses tyrannies du régime oligarchique.

Ayant reçu avis que la santé de son beau-père, Sir Fenwick Bulmer, alors âgé de soixante-quinze ans, déclinait rapidement, il passa en Angleterre, avec sa femme et ses trois enfants, lie vénérable vieillard expira, deux, ans après, entre les bras de sa fille, dont la présence, jointe à celle de son mari, jetèrent un reflet de bonheur sur les derniers jours de sa vie.

Il leur légua toute son immense fortune, qui valait au delà de cent mille livres sterling.

De Londres, M. de Laterrière ne perdait point de vue son pays natal, où il se proposait de revenir. Dans, l'intérêt des. Canadiens, il écrivit, en 1830, et fit imprimer à Londres, à ses frais, un ouvrage intitulé : A political and historical account qf Lover-Canada, wiih remarks m Ihe présent situation oj the people.

Ce livre où la largeur des vues le dispute aux élans du patriotisme, fit sensation dans notre province, et contribua à retarder V union des Canadas que préméditaient les ennemis de la race canadienne.

De retour ici en 1831, il fut accueilli avec enthousiasme, par ses compatriotes, qui lui ' témoignèrent leur reconnaissance par des dîne» publics, tant à Québec qu'à Montréal.

Il était à la veille de se fixer, d'une manière permanente, au Canada où, par la noble indépendance de sou caractère, ses talents et sa grande fortune, il aurait pu rendre I03 plus émi- , nents services, lorsqu'une mort prématurée vint ■ l'enlever à l'affection de sa famille et de son j pays. Il est mort au manoir des Eboulementat i le 15 décembre 1834, âgé seulement de quarante-cinq ans. '

La génération actuelle ne peut juger de tell \ hommes, ni apprécier ce qu'ils avaient semé d'amour sur leurs pas : il y a la patrie du tempi '. comme celle de l'espace. Ecoutons le eri de \ douleur qu'arrachait au plus cher de ses amis j ce fatal trépas. i

" Un journal de Québec annonça la mort de j mon ami. Je laissai tomber la feuille, et m'en- j fermant dans une chambre, d'où je découvrais J la paroisse des Eboulements, je fis de pénibles réflexions, en pensant que là gieait le corps inanimé de celui dent la gaîté animait naguère les cercles de ses nombreux amis, de celui dont tous les traits s'épanouissaient de plaisir ebaqo* fois qu'il venait à ma rencontre, comme l'aurait fait un tedftre ami après une longue absence.

3 SALES LATERRIÈRE

e la vie ! m'écriai-je ; s'il m'était ■averser ce fleuve couvert de glace, :her sur la tombe de mon ami, je n'y lia que le froid accueil dea hâtes lu sépulcre !

n paix, ô mon ami, sur la rive droite leiix Ssint-Laureut ! Celui que lu an rouvera aussi bien vite le repos sur wée du même fleuve 1 Les tempêtes:

useront ses flots ne troubleront paij pOH que les ouragans beaucoup pli

la vie humaine, auxquels ton an i jusqu'au jour où il trouvera aussi

la tranquillité dans le silei eusé en lace de (a tombe 1 "

in.

3RABLE MARC-PI a CS AL DE SA

;adel du docteur Pierre de La terrien able vieillard qui nous a tendu h

où il revint en Canada en 1808.

oir achevé ses études classiques sous

d'un maître habile, il embrassa la dicale, et alla terminer ses cours à

de Philadelphie, qui jouissait alors Je réputation. Il y eut pour patron

remarquable du temps le Dr. lieni. Ayant obtenu ses degrés, en mars t se fixer à Québec la guerre de cette année, il imita la triolique de son frère, et servit sur en qualité de chirurgien général des 3as- Canada.

it céda sa pratique au Dr. Morrin, dans sa seigneurie des Ecoulements, 4, membre du Parlement Provincial, )nt avec M. John Fraser, pour le hnmberland, désigné depuis sous le ité de Saguenay, il a continué de le

jusqu'en 1832. A cette époque, inistration de Lord Aylmer, il fut endre, au Conseil Législatif, un siège a jusqu'à la suspension de l'acte el du lias-Canada, en 1837. Membre Spécial, pendant les troubles de cette btint, en 1846, le mandat du

rrler ici des éminents services ren Laterrière, pendant cette longU' itique ? Us sont écrits e

] ineffaçables sur lesol même de ces vastes régions, dont, pendant quarante ans, il a plaidé les

Pour n'en citer qu'un exemple, c'est lui qui, le premier, la hache à la main, à la tête d'hommes courageux, aidé d'un faible octroi, est parvenu à frayer, à travers les Laurentides, cet immense et difficile chemin qui, aujourd'hui, met toute cette côte en communication avec Québec. Les hommes ambitieux qui triomphent de nos jours sur la ruine de la chose publique, et que l'histoire inexorable marquera au front d'un fer rouge, ne purent jamais trouver en lui un instrument servile. l Le sentiment patriotique, et non les passions vénales, avait toujours animé ce noble cœur. Ces hommes sont parvenus, un instant, à égarer l'opinion publique; niais quarante années consécutives de dévouement à la patrie forment un monument de granit, contre lequel viendront ee briser les plumas stipendiés qui auraient voulu le détruire. " M. " de Laterrière, dirons-nous avec son noble ami, "l'auteur des Anciens Canadiens, est à l'âge " où l'on apprécie les hommes sainement, et il " sait rejeter sur l'infirme nature humaine ce " qui lui paraîtrait, dans ces derniers temps, ' " être un oubli de tant de bienfaits. "

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