‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 105 sur 196 · LE MAHOIR DE SALES · texte numérisé non relu

LE MAHOIR DE SALES

Le manoir De Sales, où l'on arrive par une

niajestueuse avenue, est encadré de grands ar bres, et tapissé, jusqu'au toit, de plantes grimpantes du plus gracieux effet II se compose d'un vaste corps de logis, flanqué de deux pavil Ions : ses murailles épaisses et solides, comme savaient en construire nos pères, semblent deotinéesauxbastionsd'uneforteresse. En face d* portique, s'étend un vaste et beau jardin, soigneusement cultivé; en arrière, un profond ravin où coule une petite rivière qui alimente le moulin seigneurial, situé à deux pas, sur la gauche, au pied du coteau. L'écluse forme un joli étang que traverse le pontet: ce petit lac, ou l'on voit sauter la truite en abondance, est ombragé de bouquets d'aulnes et de jeunes bouleaux. La vue s'étend, au delà, sur une vallée cultivée, qui s'élève en pente douce jusqu'au pied des montagnes.

A l'un des angles du jardin, sur le bord d'un précipice, au fond duquel tombe, en murmurant, une blanche cascade, s'élève une petite chapelle k demie cachée au milieu d'un massif de verdure. Ce pieux monument, dédié à la Sain te- Vierge, doit son origine à un incident triste maïs conso-

Un jour, l'aîné des fils de M. de Laterrière prit fantaisie de tirer un vieux canon français

■ daH.deOupé.p. S42.

DE SALES LATERRIÈRE

di-pui-» longtemps abandonné. L'arme, chargée impr'.idviiiiiieiit, éclata en pièce.-, et un énorme :V.i^n.cMit vint frapper le ma'heureux jeune h't!in:ic* au i'0".é, en lui déchirant les entrailles. .11 ne survécut que vingt-quatre heures à cette horrible blessure-, niais, aiiié des prières de sa mère, il se prépara à la murt avec des sentiments de piété et de résignation si édifiants, il expira avec des marques si consolantes de prédestination, que sa pauvre mère, en souvenir de reconnaissance, lit bâtir cette chapelle en l'honneur de Celle qu'elle avait tant priée et qui l'avait exaucée. C'est ici, sur ce prie-dieu, devant cet autel d'où la statue de Marie lui tend les bras, qu'elle vient, chaque jour, s* agenouiller, et prier pour ce cher enfant et les antres bien-aimés qui sont partis. Oh ! oui, priez, mère pieuse, c'est la loi qui vous a consolée, qui vous a empêchée de succomber sons le poids de la douleur. Priez encore, priez toujours : quand vous avez ainsi prié, n'avez-vous pas senti comme une présence invisible ? c'était l'ange de votre entant qui venait vous remercier pour lui, vous baiser au iront, et soulever de ses ailes le fardeau qui vous écrasait.

A ^extrémité du jardin, vous entrez dans les Chemins Perdus du parc; c'est la nature canadienne danstoute sa sauvagerie; rochers, coteaux, vallons, pentes abruptes, déclivités, précipices. Toujours on entend le murmure de la rivière qui traverse le parc, formant des rapides, des chûtes, des cascatelles, dont la blanche robe déroule ses plis gracieux, ses dentelles d'écumes, qu'on voit briller à travers le feuillage.

Les Chemins Perdus, entretenus avec soin, sillonnent le parc en tons sens, montent, descendent, se courbent, se croisent, passent devant des bancs rustiques, reviennent sur leurs pas, s'écartent pour vous ménager des surprises : il faut près d'une heure pour les parcourir. Ici, vous gravissez sur un plateau, d'où l'on découvre, à travers une échappée des arbres, un pan du fleuve et l'île aux Coudres, qui paraît à vos pieds, semblable à une table ronde, avec ses assiettes blanches rangées tout autour: ce sont les maisons proprettes de l'île bâties sur le rivage. Vous êtes sur Y Observatoire : à vos pieds s'ouvre une large crevasse où la rivière se précipite en cascade. Descendez par un étroit et tortueux sentier dans ce gouffre; jetez, au pied des chûtes, la mouche de votre ligne, et vous prendrez de belles truites.

Une foule de noms sont gravés sur les arbres ; je lis les initiales de Sir Etienne et de Lady Taché, avec la date de 1830.

Plus loin, un vallon planté d'arbres fruitiers, où la marguerite et la violette sauvage s'étalent au soleil et se mirent dans l'onde de la rivière quiîvoudrait s'arrêter ici pour écouter chanter les oiseaux et fredonner les cigales ; cette plaine, dis- je, où il fait si bon rêver, un livre à la main, c T est le Vallon des Champs Elysées. C'est le

seul endroit, dans cette partie du pays, où j'aie entendu le chant des cigales.

Allons maintenant reposer, sur la galerie de la Citadelle, nos jambes un peu fatiguées d'avoir monté et descendu tant de côtes et de gradins. On y arrive par deux escaliers. Une exclamation lie surprise et d'admiration s'échappe involontairement de vos lèvres en apercevant le sublime paysage qui s'étend à perte de vue devant vous: l'immense nappe du Saint-Laurent, ses îles et, au loin, la ligne bleue des Alléghanys. Mais d'où vient que mes regards, en se promenant sur ce paysage, viennent toujours se fixer sur le même endroit, sur cette longue pointe de la côte du end qui s' avance dans le fleuve? Ah ! c'est là qu'est mon pays natal, c'est là qu'est ma mère !

Joignez à ces promenades délicieuses, le charme des soirées du manoir, les conversations attrayantes du noble vieillard de céans, et voua aurez quelqu'idée des jouissances intimes que doit éprouver un ami, durant une visite au manoir De Sales. Les quelques jours que je viens d'y passer, m'ont laissé de suaves impression! qui ne s' effacent pas et vers lesquelles j'aime à remonter. Ma pensée, imprégnée de ces doux souvenirs, ressemble à ces vases laissés vidée de parfums ; les gouttelettes exquises, restées attachées aux parois, répandent toujours d'enivrantes odeurs.

Je me souviens, avec délices, des promenades , que nous faisions en voiture, le jeune docteur, son beau-frère et moi, pour jouir des pointa de vues si variés qui s'offrent, à chaque pas, dam cette paroisse pittoresque des Eboulemente.

Comme au temps jadis, une blanche hacquenee conduisait le carosse antique, orné des armoiries de la famille : on se serait cru au temps de Louie j

Nous allons rendre nos hommages à H. le curé, qui nous fait les honneurs de son église. Construite en 1797, elle occupe un plateau élevé j à 1,500 pieds au-dessus du fleuve, et ressemble, avec son clocher mauresque, à toutes nos églises de cette époque. Du portail, la vue embrasée g un horizon immense, depuis le cap Tourmente jusqu'aux îles de Karaouraska. L'intérieur, soigneusement entretenu, a une apparence fraÈ- <j che et gracieuse. Près du chœur, du côté de l'épître, on remarque sûr la muraille, au-dessoi du banc seigneurial, plusieurs épitaphes en marbre, sur lesquelles on lit les noms des membre» j de la famille Laterrière, inhumés dans cette église.

Nous jetons, en passant, un coup-d'œil sur le cimetière, où le jeune M. de Laterrière vient de faire construire une chapelle mortuaire.

De retour au manoir, au soleil couchant, noua descendons à l'étang, sur lequel npus glissons légèrement en canot d'écorce, en chantant des chansons canadiennes.

Et puis, le soir venu, quelle douce cauaefl*» au clair de la lune, en marchant sous les granda

DE SALES LATERRIÈRÊ'.

'avenue, dont le feuillage, agité par >us secouait les parfums de la nuit !

ces arbres, une longue pièce de bois c rustique : c'est là que M. de Later-

souvent s'asseoir pendant la belle s ses braves censitaires viennent l'enaffaires, lui demander conseil, vider iflerends ; c'est là, eh un mot, qu'il e. Ne dirait-on pas un vague souîêne de Vinceunes ?

an s ma chambre après la veillée, je vieux manuscrit de M. de Laterrièrê, x tombent, par hasard, eur l'anecdote |ui fait bien connaître le style et la 'esprit de l'auteur.

r oir dit adieu au toit paternel, M. de avait été accompagné par un de ses uis Albi jusqu'à Angoulëme. De là, *, seul, sur Rochefort, où il arriva, «nui, et prit son logement au Grand

nouveau, dit-il, dans ce café, plein de toutes espèces, j'y faisais, en me sans expérience, avec l'ennui de s, une figure bien triste. Aussi rien ait, et si l'homme et le cheval que igés jusqu'à LaRochelle, eussent été serais parti toute de suite, renture, qui arriva à la maîtresse du a un peu de mon accablement. Elle itiperbe perroquet parlant très-bien.

î étranger prenait son diner en CDnsietit animal. Tout-à-coup il dit à la —Il est beau cet oiseau, et devrait ;ement bon à manger/ Elle lui réui. — Combien coûterait-il, ajouta cet it écus poursuivit-elle — Bon, dit-il, se cuire.

it et exécuté, on le lui servit en préaucoup d'autres, qui regardait son »c étonnement. '4g

sis le plat devant lui, il appela la ;t ordonna de lui en faire servir pour ela occasionna un éclat de rire et une traordinaire. Deux partis pour et vèreut d'abord. Les uns soutenaient il avait fait tuer le perroquet, il dee prix convenu. Les autreR suivaient ; combien est-ce qu'il coûterait? — et prétendaient que cela ne voulait s'entendre de tout prendre- Et la rmentant, quelques coups suivirent ; haussée vint finir le bruit en se paisiincipaux, le champion du perroqtfet mure. Heureusement qu'étant dans lyant observé le plus parfait silence, ice de ma jeunesse, me firent laisser Liicune question ne me fut demandée, itentai de me joindre à l'hôtesse pleuîrroquet et faisant le panégyrique de oiseau : Quelle perte ! Combien il H le monde !

" Etant parti îelendemain matin, je n'ai jamais entendu parler de l'issue de cette difficulté. ..."

Réveillé, le matin, par les premiers rayons du soleil, l'éclat et la fraîcheur de la température m'invitent à aller méditer en me promenant dans les Chemins Perdus du parc. Le jardinier est déjà occupé à nettoyer les allées. Je m'amuse, un instant, à faire parler ce naïf Eboulois de ses maîtres et de sa paroisse.

Nulle part les mœurs des anciens Canadiens ne se sont conservées aussi bien que dans ces montagnes presque inaccessibles aux idées modernes. On y retrouve la franche et cordiale hospitalité, la simplicité des costumes, le vieux langage, des mots qui étonnent, des coutumes origi nales. Malgré l' abolition des droits féodaux, les bons Eboulois persistent à offrir chaque année à leur Seigneur, les œufs de Pâques, et, en novembre, les chapons gras. Est-il besoin de 4aire l'éloge d'une famille quia su conserver de si doux rapports, de pareils témoignages d'estime, d'attachement et de respect ?

Au reste, la plus belle des vertus sociales, la charité, est héréditaire dans cette maison. Il y aurait làdes mystères attendrissants à dévoiler ; mais la charité est craintive et discrète, comme lasenbitive ; elle aime l'ombre et se replie au moindre contact. . ,;

Un demi siècle de services et de dévouement, comme médecin, ont appris aux Eboulois à lire dans l'âme de leur Seigneur. Pour lui, la médecine est un sacerdoce : le malade est un être sacré à qui il se doit, même au risque de sa vie. Jusqu'à ce jour, chargé de ses quatre-vingts ans, M. de Laterrièrê, par pur motif d'humanité, a rempli les devoirs de son art. L'année dernière, appelé, au milieu de la nuit, pour un pauvre malade, il s'engage à travers les montagnes, prodigue ses soins à son patient, revient accablé de fatigue, et tombe, victime de sa charité. Que lui importait ? Le devoir était accompli 1

C'est à lui que son brave curé doit la vie.

Et c'est parmi ces belles choses de la nature et des cœurs que je viens de passer des jours délicieux 1 Aussi l'heure a-t-elle passé trop vite $ et c'est à regret que,, malgré mes hôtes, il m'a fallu arracher ma main de leur étreinteP* . Adieu donc, aimable famille ; adieu noble vieillard ! Les années qui s'accumulent sur votre tète et qui ont déjà amaigri votre corps jadis si robuste, pourront vous enlever encore quelque part de vous-même ; mais il est une chosequ'elles ne pourront vous ravir, qui, en vous, restera toujours entière : c'est le cœurl

Québec, 11 juillet, 18rt).

PHILIPPE A. DE GASPE

Page 1