SOUVENIRS D'ENFANCE
Le souvenir du vieil ami, qui vient de me quitter pour toujours et que tous mes compatriotes pleurent avec moi, se perd dans le crépuscule de ma première enfance. .Malgré ce que cette réminiscence a de personnel, je veux la raconter j car elle me donnera l'occasion de décrire l'antique manoir des seigneurs de Gaspê, et d'ouvrir au lecteur un aperçu dans l'intérieur de cette famille aux habitudes si étrangères à notre temps.
Avez-vous remarqué, à l'aube du jour, quand les premières lueurs de l'aurore tracent, sur la crête de nos montagnes, ce pâle sillage que nos habitants appellent la barre du jour, avezvous remarqué ces vapeurs diaphanes qui flottent souvent à l'horizqn : fantômes gracieux que l'œil suit comme un beau rêve qu'on craint de voir s'évanouir, et dont la silhouette vague et indécise se confond parfois avec l'azur du ciel ? C'est dans ce même demi-jour de l'intelligence qui s' ouvre, semblable à ces formes attrayantes, que se dresse dans mou passé la douce et lointaine apparition du bon vieillard dont je vais vous dire la vie.
Mon père et ma mère avaient l'habitude de faire, chaque année, quelques visites à nos parents et amis échelon nés dan.s chaque paroisse, le long du fleuve, depuis la Rivière-Ouelle jusqu'à Québec. Parfois, plusieurs des enfants étaient admis à l'insigne bonheur de le* accompagner. C'était alors une fête sans pareille, on l'attendait avec impatience comme un jour de l'an, on se faisait compter les jours, on en rêvait. Ces promenades, avec les beaux tours sur le fleuve que nftre père nous faisait faire dans son yacht, sont les souvenirs que j'ai gardés le plus vivement gravés dans ma mémoire d'enfant. .
Dans ce temps-là, (je parle de plus de trente ans passés) on voyageait encore ; c'était un événement qu'un départ. Aujourd'hui, comme dit le proverbe moderne, on ne voyage plus, on
1. Malgré les sollicitations de mes ami*, j'e*tais décide* à ne pas faire la biographie rite M. de Gaspé : d'abord à cause de l'impossibilité où jo suis d'écrire sans le secours d'une plume étrangère; ensuite à cause des liens de parenté qui m'unissent à M. de Gaspé. Mais un si grand nombre d'amis des lettres m'ont réitéré cette demande, me disant que personne n'avait connu l'auteur des Anciens Canadiens aussi intimement qun moi, et n'avait été mieux à portée do l'apprécier, que j'ai dû céder enfin à leurs instnnees. *
arrive. Il fallait deux grandes journées pour monter de la Rivière-Ouelle à Québec. Le voyage était déterminé et fixé des mois d'avance. I* semaine précédente, des lettres partaient pour annoncer l'arrivée.
De t>onne heure le matin, toute la maisonnb était en mouvement. La barouche, espèce da, carosse comme on n'en voit plus, sortait de kj remise dans la cour. La barouche était naj monument, comparée aux grêles véhicules d'i jourd'hui qui ont plutôt l'air de vélocipèdes.
John, le fidèle groom, vieux matelot angl naufragé que mon père avait recueilli, arrii de l'étable avec les deux chevaux noirs, dont!*] noms singuliers, Pompée, César, retenti encore à mon oreille. Il les attelait à la barot puis grimpait sur le siège à une hauteur phéi ménale, et arrivait solennellement, le- fouet ft main, devant la porte. **
—John, you are in tirne, lui criait mon pèftj
John, en effet, véritable anglais, phlegmatiqqij et taciturne, était la précision même.
Au moment du départ, mon père réuni toute la famille, avec les domestiques, dans salon, et récitait une prière pour demander Dieu de bénir le voyage.
Puis, c'était une ronde d'embrassements, i nous montions, les uns après les autres, lesgfir dins de la barouche, espèce d'échelle de JaeMfcf qui se repliait dans la voiture comme no livre. Il me semblait alors que ça devait être «tant] cela dans le paradis.
Le 6oleil, déjà haut sur l'horizon des AIN hanys, nous regardait de son grand œil réjottîj Il faisait toujours beau ce jour-là autreuu nous ne partions pas.
Enfin la caravane s'ébranlait: nos voix ento-j tines gazouillaient comme une couvée d'oiseaux^ et c'était à grandes peines qu'on pouvait cootenf] dans la voiture notre frétillant bonheur.
Comme toute la nature était belle alonl Comme elle nous souriait avec amour ! La magique de l'enfance avait touché chaque obj de sa baguette. Le ciel, les prairies, les m( gnes, la mer, tout était enchanté. L'azur dai marnent était plus limpide, les campagnes pL verdoyantes, les montagnes plus ombragée*, H mer plus chatoyante des feux du jour.
Je voir eneore, dans les guérêts. les moii neurs. la faucille à la main, parmi les gerbes; dans les prairies, les faucheurs qui s'arrétaiei pour nous saluer, selon la belle coutume caoi (iienne, lorsque nous passions : j'entends lebruM sèment du foin qui tombe sous les grands coup!
PHILIPPE A. DE GASPÉ
Je suis de l'œil les goglus, au plumage i'ébène, qni chantaient à ravir, en.voltir les prés, ou perchés 6ur les clôtures, sauter, sur la poussière du chemin, les es, autour des roues et sous les pas des
ne nous rencontrions quelque pauvre, it dans la même direction que nous, s'il ux ou paraissait fatigué, mon père disait d'arrêter et -faisait monter le pauvre dans re. Il prenait de là occasion de nous une leçon.
niants, disait-il, il faut respecter les pauijoure les saluer, les secourir : ils sont
3 de Jésus-Christ.
n'aurions jamais oublié d'ôter notre chapaseant devant les croix que nous rens souvent le long de la route. Dans les )itde Sainte-Anne, soit de Saint-Roch, où onssont plus clair-semées, nous récitions let
après bien des arrêts, de paroisse en , nous arrivions, dans J'après-midi, au le M. de Gaspé.
là que m'apparaît, pour la première fois e physionomie du "bon gentilhomme. " aspô 1 , debout devant sa porte, entouré liants, nous^attendait, le sourire sur les î cœur sur la main.
«idence seigneuriale, que M. de Gaspé a Usée dans ses Anciens Carthdiens sous Le manoir d'Haberviîle, s'élève, à quelents du fleuve, en face d'un petit cap i de pin 9, d'épi nettes et de bouleaux, et s duquel pa?se le chemin du roi.
ue superbe s'étend, de là £ur le fleuve semé d'îlee. En face, ce sont les deux le Pilier de Bois, et le Pilier de Roche »ur de son phare, i% l'un désert et aride le roc d'Oea de la magicienne Cireé, ne l'autre est toujours vert comme l'île >eo. " Plus loin c'est la Batture aux Marins et l'île aux Oies avec l'île aux
4 tout à fait sous le nord l'île aux Coul quatre ou cinq lieues de distance, dé ■ôté du fleuve, la longue et formidable es Caps, aux nuances bleuâtres, ferme
inoir qui aujourd'hui tombe en ruine, construction d'assez modeste apparence, il étage, au toit roide et élancé, avec 28 qui projettent du côté de la façade.
.ti, peu de temps après la conquête, pour er le manoir primitif qui avait été incenies Anglais en 1759. Le second manoir le remarquable que son air de propreté incheur uniforme qui faisait ressortir ses êtes sur la verdure et le feuillage des Des parterres de fleurs, un jardin
quelques allées d'arbres fruitiers, que ispé cultivait avec amour, embellissaient
qui conduit à la porte d'entrée.
Le silence, l'abandon et la décadence ont aujourd'hui remplacé les soins diligents, l'animation de la vie, les écfats de rire bruyants qui faisaient retentir les salons et les bocages de cette demeure, quand la nombreuse famille de M. de Gaspé l'habitait. A l'époque reculée dont je parle, elle était remplie d'hôtes aussi aimables que spirituels, qui faisaient de l'hospitaliffr la plus large part et le bonheur de leur vie.
On aimera peut-être à connaître les noms de cette société qui a complètement disparu : c'était d'abord M. de Gaspé et Madame de Gaspé, née Susanne Allissonj Madame Allisson, née Thérèse Baby, belle-mère de M. de Gaspé ; Madame de Gaspé, née Dlle. Catherine de Lanaudière 5 Mlle. Marie- Louise-Olivette de Lanaudière, tante de M. de Gaspé, enfin la nombreuse famille de ce dernier. Une •douce gaîté, assaisonnée du vieil esprit français, animait cette belle société, dont M. de Gaspé était l'âme. Sa verve intarissable, 6a tournure d'esprit si originale, ses connaissaces variées, son talent de narration faisaient oublier les heures en sa compagnie^ Durant les longues soirées, quand la conversation commençait à languir, il ouvrait sa belle bibliothèque, en tirait un livre, prenait quelque passage choisi de Racine, de Molière, de Shakespeare ou d'autres, et en divertissait .ses auditeurs avec un talent de lecture incomparable.
Ce genre d'amusement était si attrayant pour lui et pour sa famille qu'il avait traduit en français et copié de sa main presque toutes les œuvres de Walter Scott qu'il lisait tout haut le soir.
Ceci explique le mystère des Anciens Canadiens, cette fleur de printemps éclose sous les neiges de l'hiver. L'étude approfondie des grands maîtres avait perfectionné depuis longtemps le talent de M. de Gaspé, élaboré dans son cerveau cette conception, si savante et à la fois ai simple, qui en est sortie tout-à-coup complète et toute vêtue, comme la Minerve antique.
De temps à autre, pour initier ses enfants aux plaisirs de l'intelligence, M. de Gaspé leur faisait exercer une petite pièce de théâtre tirée des œuvres «i jolies de Berquin, ou des contes des Mille et une Nuits. On improvisait un théâtre dans le grand salon, et la pièce était jouée aux applaudissements de quelques amis et des censitaires du voisinage qu'on invitait à prendre part à cette petite fête.
La chasse, la pêche, les promenades au bord de la mer, les soins de son domaine, la culture de ses jardins, les conseils qu'il donnait gratis à tous ceux qui venaient, de prés comme de loin, pour le consulter en sa qualité d'avocat, remplissaient Je reste de ses journées.
Durant la belle saison, on faisait diversion aux habitudes ordinaires de la vie par quelque fête champêtre sur les coteaux voisins ou sous l'ombrage des graudes érablières.
Les cris de joie que faisaient entendre les enfants et les convives du i&wurô *s^ ^rp« ^r.
PHILIPPE A. DE GASPÉ
ces festins agrestes, retentissaient encore aux oreilles de M. de Gaspé, lorsqu'il écrivait cette scène charmante de ses Anciens Canadiens.
li De joyeux éclats de lire se taisaient entendre du chemin même, et l'écho du cap répétait le refrain :
Ramenés vos moutons, bergère, ^ Belle bergère, vos moutons.
" Les danseurs avaient rompu un des chaînons de cette danse ronde, et parcouraient en tout se n 8 la vaste cour du manoir à la file les une des autres. On entoura la voiture du chevalier, la chaîne se renoua, et Ton fit quelques tours de danse en criant à mademoiselle d'Haber ville : — descendez, belle bergère.
" Blanche sauta légèrement de voiture ; le chef de la danse se mit à chanter.
C'est la plus belle de céans, (bis) Par la main je tous la prends, (Jbù) Je vous la passe par derrière.
Ramenés vos moutons, bergère :
Ramenés, ramenés, ramenés donc, Vos moutons, vos moutons, ma bergère, Ramenez, ramenés, ramenés donc, Belle bergère, vos moutons.
11 On fit encore plusieurs rondes autour de la voiture du chevalier en chantant ;
Ramenest ramenés, ramenés donc, Belle bergère, vos moutons.
" On rompit encore la chaîne ; et toute la bande joyeuse enfila dans le manoir en dansant et chantant le joyeux refrain. "