‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 113 sur 196 · VEcéncmeiit, 30 janvier · texte numérisé non relu

VEcéncmeiit, 30 janvier

PHILIPPE A/DE GASPÉ

Après avoir fermé les yeux à mon vénérable ami, j'écrivis, à travers mes larmes, les lignes que je transcris ici :

u J\ est mort le noble vieillard, le conteur aimable, le témoin et le peintre des anciennes mœurs canadiennes, le chantre émouvant de nos malheurs 1

" Tout ce qu'il y a de Canadiens, jaloux de nos gloires nationales, joindront leurs regrets aux nôtres, pleureront .comme nous cette étoile brillante qui vient de s'éteindre dans notre ciel, et viendront apporter leur tribut d'hommage et de respect à cette noble mémoire.

11 Après une longue vie remplie de vicissitudes, vouée longtemps au silence, M. de Gaspé est devenu en peu d'années le plus populaire de nos écrivains : son nom est aussi connu sur les bords du Saint-Laurent que celui du vieil Ossiau dans les montagnes d'Ecosse $ et sa mort sera pleurée par nos compatriotes, comme celle du barde écossais par les fils de Fin gai.

'* Ce rapprochement avec le poète calédonien rappelle involontairement un passage des Mémoires de M. de Gaspé, où celui-ci parle en termes trop saisissants de sa mort pour que cette citation ne trouve pas place ici. Après avoir raconté une de ces soirées brillantes que donnait le gouverneur Craig, à Spencer Wood, M. c|e Gaspé it ce retour sur lui-même :

" Soixante-ans se sont écoulés depuis ce jour. Mes pas, qui se traînent aujourd'hui pesamment, laissaient alors à peine la trace de leur passage. Toute la jeunesse qui animait cette fête des anciens temps dort aujourd'hui dans le silence du sépulcre : celle même qui a partagé mes joies et mes douleurs, celle qui, ce jour même, accepta pour la première fois une main qui, deux ans plus tard, devait la conduire à l'autel de l'hyménée, celle-là aussi a suivi depuis longtemps le torrrent inexorable de la mort qui entraîne tout sur son passage. ,

14 Ces souvenirs rappellent à ma . mémoire ce beau passage i d'Ossian :

11 But why art thou sadj son of Fingal ? why grows the cloud of thy soûl ? the sons of future yjars shall pass awav : another race shall arise. The people are liketne waves of the océan ; lîke.. the leaves of woody Morven : they pass away in therufltling blast, and other leaves lift their green heads on high.

" En effet pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme ? les enfants de la génération future passeront bien vite, et une nouvelle surgira. Les hommes sont comme les vagues de l'océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; les tempêtes des vents d'automne dépouillent mes bocages, mais d'autres feuilles auHsi vertes couronneront leur sommets. Pourquoi m'attrister ? quatre-vingts enfants, * petits-

1. A sa mort, M. do Gaspé comptait cent quinte enfanU et petits-enfants. -

fants et arrière-petits-enfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé. Et si je trouve grâce au tribunal de mon souverain juge, s'il m'est donné de rejoindre l'ange de vertu qui a embelli le peu de jours heureux que j'ai passés dans cette vallée de tant de douleurs, nous prierons ensemble pour la nombreuse postérité que nous avons laissée sur la terre."

Il est ailé rejoindre, dans la terre des vivants, cette compagne chérie, et goûter enfin ce repos qui fut absent de sa vie. Sa dernière heure, accompagnée de prières et de bénédictions, réjouie par toutes les grâces et les secours de la religion, a été douce comme l'espérance, suave comme la charité. Juste et épuré par les larmes, il s'est vraiment endormi dans le Seigneur : nous qui avons été témoin de ses derniers instants, après l'avoir suivi chaque jour de sa maladie, nous pouvons en donner l'assurance à ses amis et à sa famille qui le pleurent.

" Cette heureuse mort est un grand exemple qu'il fait bon mettre sous les yeux de la génération présente.

" La douceur de M. de Gaspé, sa patience au milieu d'atroces douleurs, furent inaltérables jusqu'à la fin. Cette exquise amabilité qu'on admirait chez lui, paraissait plus exquise encore que d'habitude. Il était attendri jusqu'aux larmes des soins maternels que lui prodiguaient ses enfante. Voyant autour de son lit ses trois filles, Madame Stuart, Madame Fraser et Madame Hudon, qu'il appelait, en souriant, " ses trois Grâces," leur tendresse lui mettait sur les lèvres les plus gracieuses paroles.

" S ? adressant à Madame Alleyn, son antre fille, qui se penchait vers lui pour l'assister, un souvenir classique lui venant en mémoire, il se mit à réciter ces vers d'Horace :

Bhen ! fugaces, Posthume, Posthume, . Labuntur anni : née pistas moram

Adferet indomftaeque morti.

' " Mais, tiens, ma fille, continua-t-il, j'oubliais que tù ne sais pas le latin. Voici ce que signifie cela : Hélas ! mon ami, les années rapides s'enfuient, et ta piété filiale ne saurait retarder l'indomptable mort.

' "Le moment suprême du bon vieillard' a été une scène vraiment biblique. Entouré de ses enfants et de ses petits-enfants, qui remplissaient la chambre mortuaire, et qu'il voyait agenouillés autour de sa couche funèbre, son agonie ressemblait à celle des patriarches des anciens temps, Isaac, Jacob, Tobie, expirants, calmes, pleins de jours et d'espérance, au milieu de leur nombreuse postérité. Sa figure enflammée par la fièvre, illuminée par l'émotion et la ferveur, semblait entourée d'une auréole. Ses yeux, où toute sa vie et son âme s'étaient concentrées, brillaient d'un éclat qu'on ne lui avait jamais vu ; et son intelligence était aussi lucide, sa parole aussi claire que dans ses ^lua taux*. V^sv^*

So

PHILIPPE A. DE GASPÉ

11 Après avoir «lie té ses dernières volontés, distribué *es dernier* conseils avec ses dernières charités, il joignit les main*, se recueillit et levant le.-* yeux au ciel : '* Mes enfants, dit-il, je meurs dans la foi en laquelle j'ai été élevé, la foi de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. J'ai été absous par le ministre du Seigneur, et j'espère que Dieu aura pitié de mon âme. Mon eeul regret est de n'avoir pas mieux vécu. M Puis étendant les main* : " recevez ma dernière bénédiction ; je vous bénis, mes enfants et mes petits enfants. "

* ; Une de ses filles lui dit alors en sanglotant : '*' Papa, bénissez donc mes petits enfants qui sont absents." " Oui, ma chère fille, dit-il, je les bénis. Qu'ils soient heureux sur la terre et bons chrétiens ! "

" M* approchant de lui : " Je ne vous oublierai pas dans mes prières, lui dis- je." " Ni moi, dans Y éternité, " répondit-il en me serrant affectueusement la main. " Vous vous rappelez, continuât-il, ce sauvage, dont je vous ai raconté l'histoire et que ses ennemis torturaient si cruellement. Eh bien 1 je souffre plus que lui, mais j'offre mes souffrances en expiation de mes péchés."

" Chose étonnante ! sa surdité qui avait été si grande sur la fin de ses jours, disparut, et il suivit avec un profond recueillement les prières des agonisants. Il se joignit à cette sublime prière qu'il admirait tant, qu'il a cité lui-même, avec un si rare bonheur dans les Anciens Canadiens :

" Partez de ce monde, âme chrétienne, au " nom de Dieu le Père tout-puissant qui vous a " créée : au nom de Jésus-Chrit, fils de Dieu vi- " vant, qui a souffert pour vous j au nom du " Saint-Esprit qui vous a été donné, etc., etc. "

" Ce fut ensuite un spectacle navrant et consolant à la fois que de voir ses enfanta et ses petite-enfants, venir, l'un après l'autre, baiser, une dernière fois, le front glacé du vieillard, qui adressait à chacun d'eux une parole affectueuse. Enfin, il joignit les mains, leva les yeux, les referma, et, comme son Sauveur, poussa un profond soupir et ce fut tout. La pâleur de la mort s'étendit sur sa figure qui devint placide et blanche comme un marbre." x

M. de Qaspé est mort comme devait mourir un fils des croisés, un allié du Grand-Maître des chevaliers de Malte, Villiers de Plele-Adam, un petit-fils d'un des héros de Carillon et de Sainte-

Foye.

Les funérailles de M. de Gaspé ont eu lieu à Saint- Jean Port- Joli, où il avait exprimé la volonté de reposer à côté de ses ancêtres.

tl Un immense concours de personnes assistaient à ce service, le plus triste et le plus solennel qu'ait vu la paroisse de Saint-Jean Port Joli.

Cette paroisse, plus heureuse que bien d'autres qui lui envient ce privilège, a prouvé, en cette

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