HALLUCINATIONS
■Votre enfant dort-il maintenant, enfin le chasseur après un Ion ^
Oui, répondit Madame Ilouel; il esta gué d'avoir été dérangé cette nuil dormi en quelques secondes.
Eh bien I Madame, — reprit-il d'u uel, avec sa lenteur habituelle, el vers le centre du canot, afin il >■ ; plus bas et ae faire entendre, — m:' je crois le danger passé, je dois nous venons d'échapper, par un heureuï k sard, ou plutôt par une protection spéciale di Providence, à un ennemi autrement dar que les partis d'Iroquois qui rôlent dcpu ques semaines sur nos rivages.
Si j'avais eu affaire à tour, svuire rj<i'i j'aurais soigneusement évité de révéler cident; mais je connais la fermeté de t ractére et votre désir que rien ne vt caché.
— Vous faites bien, le Canotier |
— Vous avez peut-être pu cr que votre entant était le jouet d'un rêve, !■ qu'il vous indiquait cette l'orme él r n'avons pu entrevoir que l'ombre ; — mais bien sûre que ce n'était pas une illusion.
Les enfants pénètrent par fois des seurets qi noua autres, hommes, nous sommes î de percer.
L'innocence de cet âge le rapproche des esprits, et lui révèle souvent des dangvi impénétrables à nos regards.
Si j'avatB connu, il y a quelques heure que le bon ange de cet enfant lui
LA JONGLEUSE
entendre, je ne me serais jamais hasardé à partir cette nuit.
— Comment, le Canotier ! répondit Madame Houel, est-il possible que vous vous laissiez entraîner par de misérables superstitions, vous, un vieux chasseur, qui avez passé toute votre vie dans les bois et qui avez bravé tant de dangers au milieu des Sauvages.
Vraiment, je ne vous reconnais plus ; — jamais je ne vous aurais cru capable d'une telle faiblesse.
Ce prétendu fantôme n'a-t-il pas une cause tonte naturelle ?
—Madame, répondit le chasseur d'un ton frave, avez- vous pu croire un instant que cette apparition n'était que le reflet de la chute à trarers l'ombre ?
Croyez-vous qu'à la distance où nous étions, cette nappe d'eau pouvait être visible par une nuit aussi noire?
Ah ! fiez- vous à l'expérience d'un vieux coureur de bois à qui la solitude et le désert ont appris une science qui ne 6e trouve pa3 dans les livres.
Depuis tantôt vingt ans que je mène la vie des bois, j'ai dû acquérir quelque connaissance des phénomènes de la nature.
Il n'est pas. un bruit des eaux, des vents ou des animaux sauvages qui me soit inconnu; — les mille voix du désert me sont familières, et je puis toutes les imiter au besoin.
Bien souvent pendant les nuits, au sein des forêts, près des lacs, ou des rivières, tantôt au milieu des camps indiens, tantôt durant les chasses d'hiver, j'ai passé de longues heures à étudier les divers aspects de l'ombre et de la lumière, à la lueur incertaine des étoiles, à la flamme du bûcher, ou par un beau clair de lune, ou bien par une nuit sombre et brumeuse, comme celle-ci.
Il est peu d'objets qui, soit le jour, soit la nuit, puissent longtemps tromper ma vue exercée par une longue habitude.
Eh bien 1 Madame, je vous dis que cette vague lueur ne vient ni du ciel, ni de la terre.
—Ne serait-ce pas peut-être la flamme de quelque bivouac indien voilé par la brume?
— Tous n'avez jamais confondu les rayons de votre lampe avec la clarté de la lune, n'est-ce pas, Madame?
Eh bien, il serait aussi difficile pour moi de confondre cette étrange lueur avec le feu d'un bivouac indien.
— Une crainte superstitieuse vous aura troublé la vue, — reprit Madame Houel avec un mouvement d'impatience et d'incrédulité.
Ce reproche piqua au vif le hardi Canotier qui garda un moment le silence.
Puis d'une voix émue :
— Madame, un homme qui a pr.ssê la moitié de fia vie exposé chaque jour à pc voir attaqué et scalpé par de féroces ennemis, — qui a servi de guide pendant une dizaine d'expéditions contre les Cinq-Cantons, — qui a tué de sa main plus de soixante Iroquois, — qui, pour sauver son ami Misti-Tshinépik', s'est vu deux fois, sans trembler, attaché au poteau, prêt à être brûlé vif, — qui entonnait la chanson de guerre pendant qu'on lui arrachait les phalanges de deux doigta, après les lui avoir fumés dans le calumet, — qui riait des tourments quand on lui mettait autour du cou un collier de haches rougies dont il conserve encore les cicatrices, cet homme doit avoir le droit de se croire peu accessible à la crainte.
Mais puisque vous doutez de mes paroles, interrogez Tshinépik'.
Vous avez entendu l'exclamation de cet Indien au moment où votre enfant indiquait du doigt cet objet mystérieux qui ne paraissait à nos yeux qu'une pâle vapeur.
Les paroles de l'enfant ont été pour lui un trait de lumière j et si vous eussiez compris la langue sauvage, les mots : Matshi Skouéou, qui lui ont échappé, vous auraient tout révélé, sans que j'eusse eu besoin de proférer une parole ; car vous avez sans doute entendu parler de celle que les Blancs appellent : La Dame aux Glaïeuls, et que les Sauvages connaissent sous le nom de Matshi Skouéou, c'est-à-dire la Mauvaise Femme ou la Jongleuse.
A ce nom trop connu, Madame Houel, quoique douée d'une rare énergie de caractère, ne put réprimer un tressaillement involontaire.
Car on était à une époque où la superstition était encore si répandue et si vivace, que les personnes instruites mêmes, qui n'ajoutaient aucune foi aux contes populaires, ne pouvaient, en les écoutant, se défendre d'une secrète terreur.
Et dans un pays comme était alors le Canada, couvert d'immenses forêts inexplorées, peuplées de races étranges et à peine connues, tout était propre à entretenir et à fomenter les idées superstitieuses.
— En effet, pensa-t-elle, j'ai entendu parler de cette célèbre Jongleuse qui est parvenue à acquérir une si grande influence parmi les tribus iroquoises, et dont les Pères Missionnaires ont rapporté des choses si merveilleuses.
Ils ne doutent pas qu'elle n'ait des communications avec le mauvais esprit, et qu'elle n'opère par son influence des prodiges incroyables. 1
1. Il n'y a guère de donto que la jonglerie pratiquée chez les Sauvages n'ait un caractère diabolique. C'est un fait quia souvent été constat* par des témoins oculaires dignes do foi. Voici comment s'exprime à ce sujet le H. P. Arnaud, missionnaire du Labrador. " Par la force do leur volonté, dit-il, la cabane (des jongleurs) 8e met en mouvement comme une tablo tournante, et ré.
LÉGENDES
On dit qu'elle est parvenue à soulever les Cinq Nations contre la colonie,— que l' ambassade, envoyée dernièrement au gouverneur sous prétexte de conclure la paix, n'est qu'une infâme trahison ourdie pour endormir les colons, — et qu'ils trament, pendant ce temps, le projet de massacrer jusqu'au dernier Français.
Serait-il vrai, comme on le dit, qu'à la tête d'un parti d'Iroquois, elle rôde autour de nos habitations pour se saisir de quelque prisonnier importaut, afin de l'immolera leur dieu Areskoui, et se le rendre ainsi propice dans la nouvelle guerre ?