CHANSON FORESTIERE
Le type du Coureur des Bois, dont le baron de Saint-Castin est la plus remarquable personnification, est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en donner une esquisse. Le grand romancier américain, Fénimore Cooper, a exploité admirablement ce caractère original qu'il a dérobé à notre histoire, car le type du Coureur des Bois appartient particulièrement à notre pays, où il a pris naissance. Peut-être trouvera-t-on un reflet de cette existence étrange et aventureuse dans les couplets qui suivent.
J'ai voyagé toute ma vie Seul et sans me lasser jamais ; Je ne connais d'autre patrie Que les déserts et les forêts.
A ma famille, à mon village J'ai dit adieu depuis trente ans ; Jamais, durant ce long voyage, Je n'ai vu la face des blancs.
Ma carabine est ma compagne ; / Je règne avec elle en tout lieu.
Dans la plaine et sur la montagne Je n'ai d'autre maître que Dieu.
On dit qu'une tribu guerrière, Jadis confia son destin Au grand chasseur qui fut mon père, Dernier baron de Saint-Castin.
De l'Indien j'ai l'insouciance, L'ouïe et l'intrépidité ; Pareil mépris de l'existence, Pareil amour de liberté.
Il n'est pas un souffle, un murmure, Pas un frémissement des bois, Pas un seul bruit de la nature, Que ne puisse imiter ma voix.
Que sont les brillantes parures Dont s'enorgueillissent les rois A côté des riches fourrures Qui parent le Coureur des Boîs?
J'ai pour sceptre ma carabine, Le dôme des cieux pour palais, Pour tapis j'ai la mousse fine, Pour trône, les monts des forêts.
Là-bas, au fond de la Prairie, Les buffles paissent par troupeau ; Pour mon vêtement, pour ma vie Je n'ai qu'à choisir les plus beaux.
Quand la neige des bois s'amasse, Qu'on enfonce jusqu'au genou, Je prends mes raquettes, je chasse L'orignal et le caribou.
Lorsque l'oinjbre du soir arrive, Je me fais un lit de sapin.
Couché près de la flamme vive, Je rêve et dors jusqu'au matin,
Au bruit des vents et des cascades Qui beuglent comme des taureaux j Au grognement de3 ours nomades Qui vont boire dans les ruisseaux.
Si je vois monter la boucane D'un camp sauvage à l'horizon, Je vais nrasseoir dans leur cabane Et partager leur venaison.
Au fond des bois, ou sur la plage, Quand mon cadavre dormira, Celui qui prend soin du Sauvage Sur mes os blanchis veillera.
Peut-être le missionnaire
Qui prêche au pauvre Indien la croix,-
En passant dira sa prière
Pour l'âme du Coureur des Bois.
9 décembre 1869.