LES LAURENTIENNES
J'assistais, il 7 a quelques mois, à une séance des Communes, à Ottawa. Le grand orateur de la Nouvelle-Ecosse, M. Howe, faisait entendre, ce soir-là, sa puissante parole. C'était pour la première fois qu'il m'était donné de K>uir de ce beau spectacle, auquel prêtait un ringulier caractère de grandeur et de majesté la raste et magnifique salle du palais législatif. fendant plus d'une heure, l'orateur tint son aulitoire suspendu à ses lèvres.
H venait de reprendre son siège, au milieu es acclamations générales, et j'étais encore oufile charme de cette voix enchanteresse, lorsu'enme détournant par hasard, je vis entrer, ans la galerie de l'orateur, où j'étais assis, un eune homme, élégamment vêtu, à la taille velte, à la démarche vive, qui vint s'asseoir îstement près de la rampe à mes côtés. Du •remier coup d'oeil, cette figure, encadrée dans ne abondante chevelure brune, et sur laquelle 'épanouissait toute la fleur de la jeunesse, me aptiva. Un rayon d'enthousiasme jaillissait ^volontairement de ses grands yeux noirs; &ndis que sa fine moustache noire voilait à emi un sourire qui semblait habituellement or ses lèvres.
Je m'étais dit plus d'une fois, en écoutant le Tand orateur, que si je voulais représenter la tatue de l'Eloquence, je prendrais pour type [. Howe j en apercevant ce jeune inconnu, à oeil inspiré, je me dis tout bas que si j'avais à eprésenter la Poésie, je la peindrais sous les raite de ce charmant étranger.
S'il y a de l'exagération dans cet éloge, qu'on 'attribue à l'enthousiasme que m'avait causé b discours du grand orateur. Quoiqu'il en soit, al fut pour moi l'impression du moment.
Après quelques instants d'hésitation, mon ïune voisin, a ma grande satisfaction, m'arasa la parole :
—Vous êtes monsieur si je ne me trom-
6j me dit-il, d'un ton moitié timide, moitié conant : il y a longtemps que je désire faire votre onnaissance. Peut-être, ajouta-t-il, d'nne voix isiblement embarrassée, mon nom ne vous estpas toutrà-fait inconnu: je suis M. Benjamin utte.
Après cette courte introduction, l'intimité ne irda pas à s'établir entre nous 5 notre causerie
m Pétrit, LES LAURENTIENNES, par Benjamin ttt», llootréal, Enaèbe Sénéeal, Imprimeur Editeur, ffO.
se prolongea fort avant dans la nuit, et cette soirée, passée entre une page d'éloquence et une page de poésie, m'est restée comme une des plus fraîches souvenances de ma vie littéraire.
Tels furent les heureux auspices sous lesquels m'apparut, pour la première fois, le charmant poète trifiuvien.
En ouvrant aujourd'hui le volume de poésie de M. Suite, si coquettement décoré du titre de Laurentiennes, ma pensée s'est reportée naturellement vers cette soirée qui s'élève dans mon passé comme une suave apparition.
L'origine littéraire de M. Suite, ses premiers débuts dans le monde poétique me semblent d'un intérêt vraiment touchant. Né d'une brave famille, mais déshérité du côté de la fortune, son enfance reçut- les rudes caresses de la pauvreté. Ce fut l'âpre main de ce guide austère qui lui fit faire les premiers pas dans la vie. Sa mère, restée veuve encore jeune, n'avait d'autre moyen de subsistance qu'un petit commerce. C'est derrière le modeste comptoir où il gagnait sa part du pain de la famille, que notre poète s'est formé lui-même, qu'il a étudié, qu'il s'est élevé à la hauteur de la jeunesse la plus intelligente de notre pays ; c'est à la lueur de sa lampe studieuse que l'ange de la poésie lui est apparu, et que, sentant l'inspiration venir, il a dit lui aussi :
Le bon Dieu me dit ohante, Chante, pauvre petit . • . •
Il a chanté pour obéir à la voix intérieure, et pour donner du pain à sa mère. Voilà l'origine des Laurentiennes. Après cela, le livre n'eût-il qu'un pâle mérite poétique, ne serait-ce pas encore un devoir pour la critique de l'accueillir avec une religieuse bienveillance? Aussi le public sera-t-il indigné, avec nous, en apprenant qu'une plume, qui se dit canadienne, a déversé sur cette fleur naissante des flots d'encre et de bile rancunière.
Mais laissons de côté cet incident, sur lequel nous reviendrons plus tard.
Que dirons-nous maintenant des Laurentiennes ? Voici, en deux mots, notre appréciation : ce recueil de poésie est plus encore un recueil d'espérance. La moisson promet d'être belle $ mais peu d'épis sont arrivés à maturité.
Nous ne commettrons pas le ridicule de comparer M. Suite à quelque grand poète : le géant écraserait l'enfant. &ei%*\\iQK&^^&^^^Ks^
so
LES LAURENTTENNES.
ver une compara:*:^ pour lèdnir le genre de son talent, nous iri-.iis La caerciier dans notre nature canadienne. Nvu* r.'avou* pas encore de grand jx.-ëte nation ai, mais que Lie poésie s'échappe de toutes par:?, de notre grandiose nature, de nos vastes ii-.-r.^-.-r.'* ! Q\iel p.-ëce. par exemple, que ce N:;ij:ara 4! il ciiatr.e »au< du cet hozanna subi inie, doîjt les ec'.iotf t'ont trembler les montapies ! Quelle prière ijae celle de notre fleuve géant, 411:, la. ivurl'e éternellement le genou devant ie Créateur, et Uni ce vers lui, avec des vapeurs d'encens, ce cri qui n'a pas son égal sur le ulolv. Niagara. c'est le poète géant; c'est, si vou.h le voulez, noire Dante, notre Shakespeare.
A quel 411 <"* arjvnts au-dessous de l'endroit où ton île riinine:i<t k îlot de poésie, s'écroule du rivage, en nappe de neige, un léger filet d'eau, auquel on a donne ie nom poétique de Bride 1 8 Vail f le Voile de la Fiancée.
Si nou<i \01tlioiH mettre le nom de M. Suite à cote de quelque ^rand nom, sans crainte de l'év raser, non m emprunterions cette comparaison. La ;toô.«ic do l'auteur des Laurentieunes, c'est le ruiHseuu t|iii gazouille à travers un rayon de soleil, ri non !e largo torrent qui bondit et déchire li-n Marie* île la montagne. Ce n'est pas l'ourayi\n qui puM.Hr vu tordant la crinière des grands Imin, iii li-iir arrache un rugissement sublime; ifvr.X lu hrimf du printemps, tiède et parfumée, qui luit chanter le feuillure naissant
l'utit »in la lyre du povte ne voile d'un crêpe de diMiil au •■■■11 venir dra mulheurri de son enfance. Ni'» e..i«U«* uni ne* l'ont ulor.i pleurer une mélodie |iuiiisl mule- 4111 voiih pluiige dans une sympathique imrrir. Knmiez livre quels soupirs tendres m n»uiuiu'..lh|iu-.-i il riicimlo la funèbre catastro-
|ihi- ijui le III uiplii'llll :
U; 'juMHKAU DU MÀU1N.
Au lii.nl iiiid iikId ^n.iiiluiilii, sur lu rive déserte,
F.'i.iftvi, .i.llltiliii uiiu IiiuiIhmUi uri'lx
</<«•. U* OKinliii.i mii-'Iiuio ul U iiutiiru inurto Kiwiomiibiil 'l'un iluiill Uni ul naliuu à lu fuis.
|.'i...i lit i|ii"iJ i-i vitm li.iiiiiiiui nu oumèro l'»i hi.i. tinii ii'i.i .!,!■., mi iilii'iiluiil au |iurtj
r. .1. «ni mi miiiiiii âi'uai. liiiiibMiii lu jiioiru,
J, 'i.',.i. ii.<. h<i niiii .iiin. jnii l'ungu du lu uiortê
tii, j'iiil iili viiyu^itlil itufimiliillt MUT lit |ilaj£0 J-t >llf IJ/4.M |«'iimi| ifili jiUU V014 lun hauteurs.
I.i. i/iiiii. lui ufnili il miiUH un io*l«r sauvage du UiiiUku tiuui l'aiptot fit déborder les pleurs.
Lors, tombant à genoux, saisi d'un trouble extréaij
Il pria le Seigneur pour le pauvre marin,
Et répéta souvent : béni celui qui t'aime,
Mon Dieu, j'ai tant souffert par ce coup de ta main!
Il pria fort longtemps. Plongé dans ta tristesse, Le passé revenait poignant et douloureux, Tandis que son regard, tout rempli de tendresse, S'abaissait vers la terre en descendant des deux.»
Il se souvint qu'un soir, au milieu de décembre, Sa mère, entrant soudain, voila ses traits défaits, Et dit à ses enfants qui jouaient dans la chantas* Que leur père parti ne reviendrait jamais.
Dans la triste maison où tomba la nouvelle, £a foudre aurait produit moius de saisissement: L'infortune prenait dans sa serre emelle Trois êtres sans appui dans leur isolemenfc;
II se souvint de plus qu'en proie à la misère L'avenir se fermait devant lui sans retour.
Mais que devenant fort tout- à. coup poux sa mère» II lui donna depuis son travail, son amour.
Quand il redescendit le sentier de la grève, Un vide immense au coenr lui reparla de Dieu, A son abattement aussitôt faisant trêve, Il vainquit sa douleur par an damier adieu :
Adieu ! j'ai terminé mon saint pèlerinage, Je suis venu de loin vénérer ce tombeau.
Ce fut le rêve aimé qui berça mon jeune âge, J'emporte un souvenir à jamais cher et beau.
Adieu ! protège-moi dans les maux de la vie, Mon père, j'ai besoin de m'appuver sur toîl Conduis mon pas errant, garde qu'il ne dévie Du chemin de l'honneur, du guidon de la foi.
J'aborderai par là, sans remords, sans alarmes, La carrière où le ciel me voudra maintenir.
Il est un doux secret qui sèche bien des larmes : C'est prier, travailler, se soumettre et bémr.
Ce pèlerinage du poète au tombeau de sou père, raconté en vers simples et naturels, nous semble empreint d r un sentiment vrai et d'une grâce touchante : c'est là, croyons-nous, delà véritable poésie. On voudrait rencontrer plus souvent, danB le cours du volume, de ces belle] et profondes inspirations. Disons-le, elles sont trop rare semées. Toutefois nous n'en reme> cious pas moins le poète de sa gracieuse œuvre, . dont nous ferons un dernier éloge (le pins bett à notre avis) en disant qu'elle rayonne des plm belles convictions religieuses.
Nous en avons dit assez, croyons-nous, pour prouver que les Poésies Laureniiennes de M.
Suite méritent d'être saluées avec bonheur pat le public, et appréciées par la critique avec uni encourageante modération. Auan avons-noal