CENTIÈME ANNIVERSAIRE
iTABLISSEMENT DE LA CONGRÉGATION DU SÉMINAIRE DE QUÉBEC.
8 Décembre 1867.
lis hier à cette belle et touchante céît vous dirai-je les suaves émotions éprouvées ? Imaginez une charmante e printemps, toute éclatante de luyée de chants d'oiseaux, inondée de e fleurs naissantes, qui vient tout-àréjouir au milieu de cette froide et i d'hiver qui commence, et vous aurez ée de l'effet de cette fraîche et rayonnnité. Ce contraste n'en était pas le îarme.
qu'au dehors tout est morne et dée givre et la neige jettent leur blanc ' tout ce qu'ils touchent, que les nuages r ne laissent descendre qu'une terne ue l'air muet et frileux ne répète que ements de la bise qui vous glace plus jœur que les doigts, voilà que tout-àne suis trouvé, transporté en pleine printanière, en mettant les pieds dans ) chapelle du séminaire, si gracieuse nplicité, parée eu ce moment de ses c habits de fête. Parfums, harmonie, ivresse de l'ouïe, du regard et de l'ours à profusion, fleurs d'autels, guirroses enlacées autour des colonnes, et de soie sur les riches vêtements ; encens, lumière scintillante des cierges, îents des voix d'enfants fraîches etpures 18 chants d'oiseaux ; — pouvais-je rêver velle image de la joyeuse saison ?
is cet éclat extérieur n'était que le reubilation intime de toute cette assisle de loin comme de près pour prendre e fête séculaire.
monie s'est ouverte par la translation
au chant des litanies, de la statue de
Vierge du sanctuaire intérieur de la
on à la chapelle du séminaire. La
cée sur un riche brancard, étincelant
de pendentifs et de glands d'or, était
les épaules de qnatre élèves-congré-
et a été déposée sur un tiône, au
chœur. La messe a été chantée par
eque de Kingston^ en présence de
jue assistant au trône, au milieu du
clergé qui remplissait le sanctuaire.
La nef était encombrée d'une foule composée, en grande partie, d'anciens congréganistes.
Les différentes parties de la messe, chantées par les élèves, et alternées par des airs de musique, ont été parfaitement exécutées.
Un ancien congréganiste, M. l'abbé Racine, a prononcé le sermon de circonstance. Nous nous garderons bien de ternir l'éclat si pur de cette fête par des éloges indiscrets ; de mêler un encens profane à ces chastes parfums de la piété. Le prédicateur qu'on avait trouvé di^ne d'exprimer la pensée d'une pareille solennité, pouvait-il en ptésence d'un tel spectacle, inspiré par de tels souvenirs, manquer d'être éloquent ?
Au sortir de la messe, une adresse a été présentée par M. le curé de Québec, au nom des anciens congréganistes, qui ont exprimé^ le désir de perpétuer par une offrande le souvenir de cette solennité. M. l'abbé C. Légaré y a répondu en termes émus et délicats.
Dans l'après-midi, la fête s'est terminée par le chant des Laudes, suivi du salut, de la consécration à la Sainte-Vierge et du Te Deum ; à la suite duquel la procession s'est remise en marche, précédéa de la statue de Marie, qu'on est venu replacer dans son sanctuaire.
Après les divins enchantements de cette journée, en voyant défiler, une dernière lois, la procession recueillie, à la lumière de mille cierges qui brillaient dans les mains de chacun des assistants et que la tombée de la nuit rendait plus éclatants ; — en écoutant la méludie douce et mélancolique des litanies qui se berçait lentement parmi les nuages d'encens, j'éprouvai une indicible émotion. Mille souvenirs du passé, toutes les belles années de mon enfance et de ma jeunesse m'apparurent; je me rappelai ma vie de collège, les purs et intimes bonheurs que j'y goûtai, fleurs épanouies qui s'embellissent à mesure qu'elles s'éloignent, et que remplacent aujourd'hui les flturs du cimetière, ces cheveux grisonnants qui rappellent tout le chemin parcouru — et je me pris à pleurer abondamment.
Douces larmes qui ne tombaient pas solitaires parmi cette foule d'anciens élèves que je voyais, à mes côtés, émus et transportés comme mou
Flevimus dum recordaremur Sion. De
pareilles impressions ne s'effacent plus.
LA FÊTE DE LA BONNE SAINTE-ANNE
Mon cher ami,
Vou9 me demandez les notes que j'ai jetées eur mon carnet pendant mon pèlerinage à la Bonne Sainte-Anne: je vous les livre dans tout leur négligé, telles qu'elles me sont venues sous l'inspiration du moment. Peut-être pourrontelles inspirer quelques bonnes pensées.
Mardi, 26 juillet, fête de mainte Anne, j'étais debout à quatre heures et demie «lu matin. Le départ du St. George, qui devait transporter les pèlerins à la bonne Sainte- Anne, était annoncé pour cinq heures; ce qui ira pas empêché le bateau de ne laisser le quai Saint-André qu'à six heures. Enfin le vapeur s'ébranle, et nous traversons à la Pointe-Lévi, où un bon nombre de pèlerins viennent se joindre à nous. Le bateau est littéralement encombré; les pieux enfants d'Erin forment la majorité de ces voyageurs.
Beaucoup de mères de famille avec de petits enfants dans les bras, des infirmes, des boiteux, des affligés de toutes sortes: car la bonne sainte Anne a tant de miséricordes pour les misères humaines.
Cette foule n'est ni bruyante, ni empressée : plusieurs mêmes s'occupent à lire dans leurs livres de piété, ou à réciter leur chapelet. D'autres conversent à demie voix: c'est bien là un peuple de pèlerins. Le recueillement de la foi a posé son doigt sur ces lèvres, la grâce divine a jeté un doux reflet sur ces bonnes ligures.
Le beau soleil de juillet se lève sur les côtes de la Pointe-Lévi, dans une atmosphère tout empourprée et encore moîte de la rosée du matin. Une brise fraîche ride la surface du fleuve et agite le feuillage des branches de peupliers et d'érables dont le bateau est tout pavoisé.
Vers huit heures nous arrivons à la Bonne Sainte-Anne, pu nous a précédés, de quelques minutes, le ôrondines qui amène les pèlerins de Deschambault, de la Pointe-aux-Trembles et des paroisses environnantes.
Comme il n'y a pas encore de quai en cet endroit, les passagers sont obligés de subir l'ennui de descendre à terre en chaloupe.
L'église est située au pied du coteau, d'où elle se détache gracieusement sur la verdure des arbres. A une couple de lieues en arrière, la grande montagne de Sainte-Anne ferme majestueusement l'horizon. Tous les abords de l'église, la route, les champs voisins fourmillent de voitures et de pèlerins ; cependant les paroissiens sont retournés dans leurs familles : la messe a
été célébrée pour eux dès six heures du mat%j afin de laisser l'église libre aux pèlerins.
Plusieurs membres du clergé et lesmessi du Séminaire de Québec, maintenant en vacaneer au Petit-Cap de Saint-Joachim, sont venus faut leur pèlerinage et assister M. le curé. La messes et les communions se succèdent sansi* ( terruption depuis l'aurore, et l'église est toujoan encombrée : ceux qui ne peuvent pénétrer daar la nef se tiennent à genoux en dehors, devant le portail ou aux fenêtres.
A dix heures commence la grand' messe dei pèlerins, chantée par M. le grand-vicaire Taschereau. supérieur du Séminaire. Ne vend chercher ici ni l'éclat (fes cérémonies, ni les rat finement* de la musique moderne : tout est simple, grave, antique.. Le mâle chant grégorien exécuté par des voix de prêtres; et, à l'of fertoire, un cantique chanté par un sauvage, un descendant des Hurous, M. l'abbé Vincent, diacre du diocèse de Québec. La voix mélodieuse de M. l'abbé Vincent, qu'on pourrait appeler le. dernier îles Hurons, avait un charme tout parti* eu lier dans cet antique" et vénérable sanctuaire qui a si souvent retenti des belles et naïves voix «le ses ancêtres. Un ne décrit pas les émotions qu'on éprouve dans un pareil lieu, à pareil jour; il faut aller les y éprouver soi-même, se mêlera cette foule, prier, chanter, pleurer, jouir avec elle, voir les larmes d'attemirissement couler des yeux, les rayons du ciel tomber en pleines figures, la grâce d'en haut déborder à plejn cœur. Comme de coutume, plus d'une béquille a été laissée dans l'église. Il "y avait là une dame deNw- York qui y était venue l'année dernière: elle avait complètement perdu l'usage d'an œil, et l'autre était presque éteint. Après avoir fait son vœu, elle est retournée guérie. Cette année, elle est encore venue pour renouveler ses actions de grâces à sa bienfaitrice.
Au reste, pour ma part, ce qui m'étonne ici, ce ne sont pas les miracles ; je serais beaucoup plus étonné s'il ne s'en opérait pas. Jésus* Christ, ch'-que fois qu'il faisait un miracle, disait: u Croyez-vous? " Et, après le prodige, il ajoutait: "Allez, votre foi vous a guéri." Cette foule cr<>it. Comment les miracles M s'opéreraient-ils pa*?
Après la messe, suivie de la vénération de 1» relique de sainte Anne, M. l'abbé Vincent, «t mon ami, le savant et trop modeste curé de Saiut* Joachim, M. l'abbé Beaumont, nous examinons en curieux les nombreux ex-voto suspendus aux murs du vieux temple.
LA FÊTE DE LA BONNE SAINTE-ANNE
essus du maître-autel, qui est fort riche
beau travail, on admyre un tableau de
inné dû au pinceau d'un des plus grands
français, Lebrun. C'est un présent de
Tracy, vice-roi de la Nouvelle-France,
aperçoit les armes à l'un des angles du
ieux peintures des petits autels sont du père Luc Lefrauçois, récollet, mort . Elles out été données par Mgr. de
maintenant, par ordre, les peintures de n commençant du côté de l'épitre ; n tableau de saint Louis, roi de France, i petit tableau représentant le vaisseau Le Héros, au moment où il est délivré »nd danger.
3 ex-veto qui représente le père Pierre...
page du navire Le Saint-Esprit, faisant à sainte Anne.
:ie toile où l'on voit le vaisseau de Royer
dans les glaces et sauvé miraculeuse-
r l'intercession de sainte Anne. On ne
mpêcher de sourire en remarquant au
de cette toile, sainte Anne montrant
nent à lire à la sainte Vierge, sans avoir
s'apercevoir de la scène de danger qui
à ses pieds. Au reste, presque tous ces
n'ont d ? autres mérite que le souvenir
naissance qui s'y rattache : quelques-
des caricatures.
i ex-veto de Louis Cypret sauvé du nau-
ie autre scène de naufrage, où l'on voit ;e d'un navire faisant un vœu à sainte à saint Antoine de Padoue.
-dessus de la porte latérale, un petit •eprésente grossièrement la forêt et un écrasé sous un arbre. Sur l'avanti aperçoit un petit chien qui a l'air de iiportant quelque chose, ende raconte qu'un canadien, nommé |ui travaillait, seul avec son chien,. dans aux environs deTadoussac, fut entrainé iUte d'un arbre qu'il venait d'abattre, et mbe fracturée. Resté pris sous le tronc ivoir se dégager, et n'espérant aucun .ans cette solitude, il se recommanda à sainte Anne qui aussitôt lui inspira un î salut. Il prit un morceau d'écorce, . dans son sang, et le donna à son chien sant signe d'aller chercher du secours nations. Le fidèle animal comprit la e son maitre, et courut au poste de xs, où son air inquiet et le morceau d'ént de sang, qu'il jetait aux pieds de l rencontrait, donnèreut l'éveil. Quelques s'empressèrent de suivre le chien lida jusqu'à son maître. Celui-ci, dèiculeusement, et guéri en peu de temps, mplir son vœit et déposer cet ex-voto en ge de sa reconnaissance.
8° Bu côté de l'évangile, à l'entrée de l'escalier du jubé, petit tableau sur bois, scène de naufrage entre lea deux église de Beauport et de la Pointe-Lévi : caricature effrayante. »
9° Naufrage du navire de M. Goulin.
10° Scène maritime, copiée, d'après un ancien ex-veto, par M. Plamondon. Le navire de M. Juing, marchand de Québec, poursuivi par trois vaisseaux de guerre hollandais, s'échappe miraculeusement par l'intercession de sainte Anne. Au moment d'être pris, un nuage l'enveloppe, le dérobe à la vue de l'ennemi et lui donne le temps d'aller chercher un refuge dans l'embouchure du Saguenay.
1 lo. Sainte Anne et la sainte Vierge aux pieds desquelles est agenouillée Mademoiselle de Bécaucour, des Trois-Rivières, plus tard religieuse ursuline au monastère de Québec, sous le nom, de mère Sainte-Tri uité.
12o. Une miniature représentant une dame Riverin de Québec, agenouillée, avec ses quatreenfants, au pied de l'autel de aainte Anne.
13o. Un petit tableau, représentant le navire le Saint- François, du Canada, armé par M.
Lamorille, et commandé par Pierre d'Astaritz. Ce vaisseau fût démâté le 29 septembre 1732 et. sauvé miraculeusement.
Des faisceaux de béquilles sont accrochés ça. et là aux corniches de l' église.
Partout, dans cette maison de Dieu, on touche du doigt le surnaturel: chacun de ces objets, témoin du passé, vous crie: "Miracle." Et vous tombez à genoux, adorant Celui qui aujourd'hui comme autrefois, passe parmi nous en faisant le bien.
Je m'informe de M. l'abbé Beaumont d'où, vient- cette odeur de parfums répandue dans toute la nef. C'est du baume, me dit-il, que les pèlerins cueillent au bord du chemin, où il croît eu abondance, et auquel ils attribuent des vertus curatives.
Au sortir de l'église, nous allons visiter, à deux pas d'ici, le Kremlin, bâti sur le flanc de la montagne, parmi un épais massif d'arbres.
C'est une vaste construction en pierre, flanquée de tourelles, lambrissée et peinte avec goût. Ce château, aujourd'hui abandonné, fut construit, vers 1815, * par M, Ranvoysé, ancien curé de Sainte-Anne.
Grand admirateur de Napoléon, il avait donné à son castel le nom, assez mal choisi, de Kremlin, . en souvenir de la campagne de Russie. Une jolie petite chapelle, adossée aux rochers s'élève à droite, avec son clocher élancé, à demi perdu dans la verdure.
Cette forteresse du Kremlin, qui, avec ses travaux extérieurs, avait coûté, dit-on, 90,000 francs, fut habitée pendant six ans par son propriétaire : il mourut à l'âge de soixante-et-ouze ans.
1. Il a été réoemment converti en hospice à .l'usage des pèlerins.
LA FÊTE DE LA BONNE SAINTE-ANNE
En parcourant les salles désertes de cet édifice ouvert à tout venant, je ramassai à terre, par hasard, un vieux papier, dont la teinte jaunie attira mon attention. Le premier mot qui frappa ma vue en le dépliant, fut la belle signature du marquis de Vaudreuil. C'est un ordre de milice adressé sans doute au père de M. Ranvoysé. Expédiée douze jours seulement avant la bataille de Sainte-Foye, cette proclamation convoquait les miliciens de la côte de Beaupré, et leur ordonnait d'aller réjoindre l'armée du chevalier de Lévis qui s'avançait pour assiéger Québec.
Pendant que nous lisons ce curieux document, l'heure du départ arrive, et le sifflet du bateau -à-vapeur se fait entendre. Nous allons rendre un dernier hommage à la Bonne sainte Anne, serrer la main de M. le curé j et nous
rejoignons la longue procession des pèlex dirigeant vers le St. George qui nous r»
dans la soirée* à notre bonne ville de Que -Malgré qu'en ait dit le fanatique, qui i un certain journal de cette ville, ni moi, pieux pèlerins et pèlerines de sainte Anne n'avons-perdu notre journée. " L'homme " pas seulement de pain, dit Jésus-Chrit u de toute parole qui sort de la bouche del Et nulle part cette parole, divine ne se fait entendre à l'esprit et au cœur, que dans m tuaire, où, depuis des siècles, elle a conspl d'âmes, guéri tant de malades, essuyé tî larmes, relevé taut de courages!
Québec, ce 28 juillet 1870.
UN SOUVENIR DE VOYAGE
Mon cher Rédacteur,
Durant votre visite chez moi, au mois dernier, tous m'aviez fait promettre de vous envoyer une chronique pour votre feuille. Je m'en voulais, hier, de voua avoir fait cette promesse inconsidérée; car en feuilletant l'une après .l'autre chaque page de mon carnet, eu parcourant le parterre de mes souvenirs pour cueillir quelques fleurs qui ne fussent pas trop fanées, ma main ne rencontrait que des pavots. J'étais eur le ïK)int d'abandonner mes stériles perquisitions, lorsque j'aperçus, à l'écart, à demi-caché sous les feuilles jaunes de l'oubli, un tout petit bouquet d'anecdotes que je vous envoie. Peut-être trouvera- t-il grâce aux yeux Ile vos amis.
Le 25 juillet 1867, je partais de
Tours à cinq heures du matin, et je descendais à la gare de Poitiers, à sept heures et demie, par une matinée délicieuse. Le chemin de fer s'arrête, dans la vallée, au pied de la montagne, sur laquelle est située l'antique ville de saint Fortunat, évêque et poète, et du grand saint Hilaire. Aux yeux d'un Canadien, Poitiers a un faux air de notre vieux Québec. Bâti, comme lui, sur un promontoire escarpé, envirouné de murailles flanquées de bastions, le Clain, petite rivière qui fie jette dans la Vienne, coule en serpentant, à ses pieds. On entre dans la ville par six portes
fortifiées.
Je gravis la montée rapide qui tourne sur le flanc du promontoire, à peu près comme notre côte de la Montagne, et je pénétrai dans les rues étroites et tortueuses de la ville.
Après m'être installé à l'hôtel de France, je métis conduire, rue de l'Industrie, au Gésu, résidence des RR. PP. Jésuites, où je désirais serrer la main du R. P. Martin, fondateur du col- Jége Sainte-Marie de Montréal, et qui a laissé de si excellents souvenirs au Canada.
Après quelques instants d'attente, la porte du parloir s'ouvre, et j'aperçois la bonne et placide figure du P. Martin, un peu vieillie, mais toujours lumineuse dans son auréole de cheveux blancs. Je n'avais pas encore eu le temps de me nommer, qu'il s'élance dans mes bras, m'embrasse avec effusion 4 :*
«—Quoi I s'écrie-til, c'est vous! venu jusqu'ici du fond du Canada ! Depuis quand ètes-vous à Poitiers ?
— J'arrive ce matin.
— Où logez-vous ?
— Hôtel de France.
— Ecoutez j la règle des Jésuites défend de donner l'hospitalité à aucun étranger, sans la permission du supérieur. Mais, ici, je suis supérieur, et je permets au P. Martin de vous recevoir. Portier, allez chercher les malles de Monsieur l'abbé a l r hôtel de France. Et vous, mon ami, suivez-moi ; je vais vous installer tout à côté de moi, dans la chambre même réservée au Père Provincial. Comme nous allons jaser ensemble de ce bon pays du Canada! Figurez-vous que, "depuis mon départ, je n'eu ai, à peu près, reçu aucune nouvelle.
Là-dessus, après m'avoir mis en possession d'une excellente chambre dont les fenêtres s'ouvrent sur les grands arbres de la cour, nous descendons au jardin. Pendant que nous nous promenons sous les charmilles, le long des vignes en espaliers, dont les grappes de raisins se balancent à la brise, le Père m'inonde de questions sur le Canada.
— Comment est un tel ?
— Mort, lui dis-je.
—Et un tel ?
—Mort.
—Et un tel ? .
— Mort au^si.
— Quoi ! 8'écrie-t-il, sont-ils donc tous morts ?
— Eh bien ! oui, presque tous les vieillards de votre temps ne sont plus. Vous le voyez, quelques années suffisent pour renouveler une génération.
Un nuage de mélancolie* avait passé sur le front de mon vieil ami.
— Je ne serais donc plus qu'un étranger en Canada, reprit-il avec un sourire triste.
— Oh ! non, lui dis-je, les hommes meurent ; mais les bons souvenirs ne meurent pas.
Pendant plusieurs heures, la conversation ne tarit pas : les hommes et les choses de la vieille et de la Nouvelle-France revinrent tour-à-tour sur nos lèvres.
Je demeurai plusieurs jours dans la compagnie de cet excellent ami. Le Père Martin possède des trésors, pui>és à Rome et en France, sur l'histoire du Canada. Avec une bienveillance parfaite, il me tit part de toutes ces ri-" chesse. Ld nuit, je travaillais j et, le jour, le bon Père me servait de cicérone dans la ville de Poitiers.
Le Blossac, belle promenade plantée d'arbres, qui longe le bord du cap, me rappelait la terrasse de Québec. Comme ici, la montagne est escarpée : la vue s'étend au loin sur uue belle plaine
UN SOUVENIR DE VOYAGE
ondulée, tout émaillée de bouquets d'arbres et de gracieux villages. A vos pieds, le Clain circule, à moitié eudormi, sous des massifs de verdure, i
Au centre de la ville, on montre, avec curiosité, une église, dédiée à saint Jean, d'une antiquité extraordinaire. Elle-passe pour avuir été un mausolée qui date des premiers siècles de Tère chrétienne.
La vétusté est incrustée sur ces murs enfumés, noircis par l'âge, couverts de mousse j sur chacune de ces pierres tombant en poudre, creusées, trouées par les ongles du temps. On dirait un amas de cendre que le premier souffle va renverser. Je ne me souviens qu'une seule fois d'avoir vu, ailleurs, une image aussi frappante de la décrépitude monumentale : en visitant, à Londres, le cl titre de Westminster, dont les , arceaux, ciselés à jour, s'écroulent d'eux-mêmes, réduits en poussière.
— Vous ne partirez pas sans voir l'illustre évèque de Poitiers, Mgr. Pie, me dit le Père Martin en traversant la cour du palais épiscopal. Un instant après, nous étions dans le saion du grand évêque.
A peiue le Père Martin eût-il prononcé mon nom.
— Seriez-vous, me dit Mgr. Pie, parent de M. C. . .. du Canada que j'ai rencontré récemment pendant mon voyage en Italie ?
— Je suis son frère, Monseigneur.
— Gomment! s'écria l'évêque avec un sourire, vous êtes à Poitiers depuis plusieurs jours, et vous u'êtes pa? encore venu me faire obédience, vous qui êtes mou diocésain ? Savez-vous que votre famille est originaire d'Airvauit à quelques lieues d'ici ?
— Je me confonds en excuses, Monseigneur.
— Eh bien, à cause de cette infraction à votre devoir, je vous condamne à venir dîner ici, demain soir, avec le Père Martin.
Le lendemain nous étions à la table de l'évêque, en compagnie de quelques intimes, et d'un général polonais, dont le nom s'éternue et finit en ski.
Physionomie ouverte, figure affable, le digne successeur de saint Hilaire, a Ja conversation enjouée d'un enfant, avec les grandes paroles d'un esprit supérieur.
-—J'ai bien connu, dit-il en me donnant le bras, sans cérémonie, après le dîner, et en me conduisant à travers les superbes allées de son jardin ; j'ai bien connu votre saint évêque de Montréal.
A ce propos, savez-vous pourquoi il y a jours, à Montréal, un chanoine honeraii Chartres, et à Chartres, un chanoine houoi de Montréal ?
— Nun. Monseigneur, j'avoue que j'igm même ce fait.
— C'est toute une histoire.
Natif moi-même du p.iys chartrain, jN vicaire-général de Chartres, lorsque noue çûmes, il y a plusieurs années, la visite de 3 Bourget.
Dans le cours de la conversation, il dit c était originaire de Ciiartres, et que c'était tradition dans sa famille, qu'avant de quitte ville natale, son ancêtre était venu, selon la tu me des voyageurs, faire un vœu à Notre-D de Chartres, et qu'avant de partir, il avait gi non nom et la date de son départ sur le pour) du chœur de la cathédrale. Je serais cur« ajouta-t-il, de constater s ? il en existe encoreq qae vestige.
— Kieu de plus facile, lui dis-je ; et nous r dirigeâmes, sur le champ, vers la cathédrale
Après quelques instants de perquisition, j< tout-à-coup Mgr. de Montréal se précipiter à noux et prier avec une ferveur extraordini pendant que de grosses larmes tombaient de yeux. II venait de lire, en toute lettre, le non son aïeul, tracé, là, sur la pierre, plus de d cents ans auparavant, avec la date de son dép
Après avoir prié, pendant quelque temp l'endroit même où s'était agenouillé son vj rable ancêtre, avant de quitter son pays j aller fonder une famille au Canada, Àfgr.
Montréal se releva, la figure illuminé et U baignée de larmes.
— En reconnaissance, me dit-il, du boni que vous venez de me procurer, je vous chanoine honoraire de Montréal.
De retour à l'évêché, nous nous empressa de raconter cet incident à Monseigneur de CJ très.
— Monseigneur, dit ce dernier en s'adressM l'évêque de Montréal, je ne veux pu être retard de générosité avec votre Grandeur, sonnais il y aura toujours un chanoine lu raire de Chartres à Montréal
Cet honneur appartient aujourd'hui à U grand-vicaire Trudeau.
Québec, 26 novembre 1870.
LA PÊCHE AUX MARSOUINS