‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 77 sur 196 · CHAPITRÉ TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ TREIZIÈME

Mort de la Mère de l'Incarnation.

Choisie la première, des trois fondatrices venues de Tours avec elle, la Mère de l'Incarnation, leur guide et leur soutien, était destinée à clore sur la terre leur marche vers l'autre rive de la vie.

Jusqu'au commencement de l'année 1672, les Ursulines avaient conservé l'espoir de prolonger encore quelque temps les précieux jours de leur vénérable mère, malgré son excessive débilité et ses souffrances habituelles. Depuis sa dernière maladie, elle avait toujours souffert d'une extrême faiblesse surtout dans les côtés, et d'un épanchement de bile qui mêlait un goût d'amertume à toute sa nourriture. Toutefois aucun symptôme alarmant ne s' était «encore déclax&\ mais dans la nuit àxx. opxvcAA «a w» Npœr*it\

elle fut prise d'une oppression de poitrine qui faillit l'étouffer. Cette première attaque -fut suivie d'un vomissement extraordinaire, qui dura vingt-quatre heures, sans qu'aucun remède pût le calmer. A peine eut-il cespé que l'étouffement recommença et devint extrême. Une douleur de tête accablante se joignit à cette oppression, et ne lui laissa plus un moment de repos, un seul instant de sommeil. La fièvre ardente, qui s'était allumée dans tout son être, avait produit une telle prostration de forces, que son corps n'était plus qu'une masse inerte que trois personnes robustes pouvait à peine remuer. Deux tumeurs s'étaient en même temps déclarées aux côtés, et devinrent deux foyers de fièvre, dont les élancements lui causaient d'atroces douleurs.

La sublime malade, ainsi gisante sur sa couche funèbre, parut plus grande que dans l'action et les ravissements de l'extase. Pas un soupir, pas une plainte, pas un muscle de son vidage ne trahissaient les intolérables souffrances, dont elle était consumée ; sur toute sa physionomie rayonnait une auréole de majestueuse sérénité, de jouissance surhumaine. La paix et l'éclat de son âme rejaillissaient sur sa ligure. Ravie de se voir crucifiée avec Jésus-Christ, elle répétait avec un saint transport : Ckristo crucifixa sum cruci.

Cependant le mal faisait des progrès si rapides que, dès le cinquième jour, 20 janvier, les médecins déclarèrent qu'il n'y avait plus d'espoir. A une heure de l'après-midi, elle reçut le saint Viatique des mains de M. de Bernières, en présence de la communauté en pleurs. Elle seule éprouvait une joie indicible en s'unissant, dans le sacrement d'amour, à l'époux invisible qu'elle espérait bientôt voir et posséder sans voile. Le lendemain, au moment de recevoir l' Extrême- Onction, elle demanda pardon à M. de Bernières, supérieur du monastère, et au vénérable P.

Laiemant, son" directeur; puis se tournant vers la supérieure, la Mère de Saint-Athanase, elle la remercia, ainsi que toute la communauté, de leur charité à son égard, et leur demanda pardon des fatigues et des peines qu'elle leur avait données pendant sa maladie.

Un instant après, entendant dire que la petite fille d'un des premiers chefs algonquins convertis venait d'entrer au pensionnat, elle la fit venir et lui prodigua les caresses les plus affectueuses. Puis s' adressant à ses sœurs, u elle leur dit des merveilles pour les exciter à l'estime de leur vocation et à l'amour des petites sauvages, qu'elle appelait les délices de son cœur. " Toutes les pensionnaires françaises et sauvages lui furent ensuite présentées pour recevoir sa bénédiction ; la mourante étendit ses mains tremblantes sur le groupe des jeunes vierges agenouillées autour de son lit de mort, et, le regard illuminé d'un rayon céleste, tandis qu'un sourire affectueux errait sur ses lèvres pâles et daaséchées, elle appela sur elles toutes

les bénédictions d'en haut Les sanglots des religieuses et des enfants, qui la vénéraient et l'aimaient comme leur mère, interrompirent seuls ensuite le silence ; et toute la famille te retira, n'attendant plus que le moment fatal.

Cependant les vœux, les prières et les pénitences avaient recommencé avec une nouvelle ferveur pour la prolongation d'une vie si chère. La Mère de l'Incarnation fut contristée de cet empressement de ses sœurs à conserver des jours qu'elle croyait inutiles, et s'en plaignit affectueusement au B. P. Laiemant. Le vénérable vieillard, touché du deuil où la mort de la sainte allait plonger la communauté, lui ordonna alors d'unir ses prières à celles de ces compagnes. Interdite à ce commandement, elle se recueillit un instant, puis joignant les mains, et levant les yeux au ciel : " Mon Père, dit-elle, je crois que j'en mourrai; mais si c'est la volonté de Dieu que je vive encore, je m'y soumets. "

— Tout cela est bon, ma mère, repartit le saint homme, mais vous devez vous mettre de notre côté ; et prier Dieu de vous conserver à cette communauté, qui croit encore avoir besoin de vous. "

A ces paroles, l'humble mère se résigna sans réplique, et renouvelant l'admirable dévouement de son compatriote, Saint Martin de Tours:

"Mon Dieu,- dit-elle, si vous juges que je sois encore nécessaire à cette petite famille, je ne refuse point le travail : que votre volonté soit faite!" J

De ce moment, elle éprouva un soulagement sensible; la fièvre la quitta, et peu de-tempe après, les médecins la déclarèrent hors de danger. Un Te Deum d'actions de grâces fst chanté dans l'église du monastère, an mitien de . l'allégresse universelle. La malade elle-même y assista, et parut recouvrer ses forces.

La joie d'une convalescence si inespérée fat , partagée par la ville entière ; de tontes pépie on s'empressa de venir la féliciter et de lui témoigner^ par les attentions les plus délicates» la pe^t çûe l'on prenait à son rétablissement. Cette cort* ■ lescence parut se continuer pendant tout .h carême. Le dimanche des Hameaux, elle toi suivre la cérémonie; et le vendredi-saint e&e eut encore assez de force pour assister àVtfr ration de la croix. Mais le soir même, eDe Ait obligée de déclarer à la supérieure 1 que les deux tumeurs, qu'elle avait aux côtés lui causaient dei douleurs aiguës. Le chirurgien, appelé sur k champ, constata la présence de deux abeèe) qu'il fallut ouvrir. L'opération fut très-douloor reuse; mais la seule trace de souffrance <p parut sur le visage de l'héroïque patiente, w un reflet de plus intime sérénité.

1. La Mère de rinoarnation avait remli sa entre les mains de la Mère de Samt-Athaaase, temps avant sa maladie.

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TROISIÈME ÉPOQUE

Deux fois le jour, le chirurgien visitait la malade, pansait ses plaies, les nettoyait, et souvent y appliquait le fer et le feu. Un matin, pendant une de ces cruelles opérations, elle ne pat réprimer un léger frémissement ; toute connue de cette sensibilité involontaire, elle en fit une satisfaction immédiate, comme d'un scandale*

Cependant le médecin déclarait que les plaies étaient vermeilles et en voie de guérison. Mais le huitième jour, il se produisit une altération subite, jointe à un complet épuisement, indices oertains de sa fin prochaine. On en fit part à la mourante; aussitôt ses traits s'épanouirent; une expression de recueillement extatique se répandit sur toute sa physionomie, et son esprit parut prendre son vol vers les cieux pour n'en plus redescendre. Son regard à demi-voilé resta fixé sur le crucifix, qu'elle tenait entre ses mains.

Lorsqu'on lui adressait la parole, elle répondait "avec une douceur et une affabilité angeliqae" 1 mais en peu de mots, et sans sortir de son attitude méditative. La supérieure, qui se tenait constamment à ses côtés, rappela à son souvenir le fils qu'elle laissait dans le monde, et alors si éloigné d'elle ; elle s'informa si elle n'avait aucune recommandation à lui faire, et s'offrit à lui communiquer ses dernières volontés. En entendant prononcer le nom de son fils, elle tressaillit; un profond attendrissement se peignit sur sa figure : " Dites-lui, murmura-t-elle, que je l'emporte avec moi dans mon cœur en paradis, où je ne cesserai de solliciter sa parfaite sanctification."

Le vingt-neuf avril, elle reçut le Saint- Viatique et F Extrême-Onction, avec une parfaite présence d'esprit, mais sans épancheroent extérieur, ni empressement visible, et toujours absorbée en Dieu. L'âme oubliait déjà son enveloppe mortelle, et ne communiquait plus qu'avec le monde des esprits.

Plusieurs fois pendant les derniers quinze jours de sa maladie, elle avait demandé à voir les petites sauvagesses ; et chaque fois elle les avajt bénies avec cette effusion et cette tendresse inexprimables d'une mère mourante. Quelques religieuses lui ayant demandé de leur faire part du mérite de ses souffrances : " Tout est pour les sauvages, répondit-elle avec un sourire, je n'ai plus rien à moi.' 1

Dans la matinée du 30 avril, sentant sa fin approcher, elle voulut voir une dernière fois ses chères petites néophytes, et leur adressa, dans leur propre langue, des paroles d'adieu si tendres, si suaves, si pénétrantes d'amour et de sollicitude, qu'un torrent de larmes s'échappa desveux de tous ceux qui l'écoutaient

Vers midi, elle entra en agonie, mais quoiqu'elle eût perdu l'ouïe et la parole, son esprit n'en paraissait pas moins avoir conservé toute

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