‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 90 sur 196 · J. B. LIVERNOIS · texte numérisé non relu

J. B. LIVERNOIS

trèrent heureusement dans l'Océan pacifique.

Ils purent contempler et admirer à loisir, en remontant le rivage occidental de l'Amérique du Sud, et toujours sou* le môme ciel éblouissant de lumière, la longue chaîne des Andes avec leurs cimes gigantesque couvertes de neiges éternelles, la Cordillière centrale avec ses volcans et et leur panache de fumée, Lima, l'antique cité péruvienne, dont la silhouette se dessine en lumière dans le lointain sur le dernier versant des montagnes, et Quito perché comme un nid d'aigle dans les airs. Mais au terme de cette heureuse navigation, — deux jours avant d'arriver — une tempête horrible assaillit le steamer ; l'équipage fut obligé de s'attacher sur le pont pour ne pas être emporté par les vagues. Le navire fut en partie désemparé et à deux doigts de sa perte ; mais enfin il put jeter l'ancre dans un des ports de la Nouvelle-Grenade.

De là, notre voyageur se rendit à un autre port d'embarquementd'où il fit une partie du trajet par eau. Il lui fallut ensuite louer un mulet et se joindre à une caravane qui s'engageait dans les montagnes pour atteindre Panama. Cette route affreuse, qui serpente au milieu des déchirures des Cordillières, escalade des pics immenses, côtoie des précipices insondables, descend jusqu'au fond de ravines si profondes et tellement obstruées par la végétation tropicale que les rayons du soleil ne peuvent en éclairer les épaisses ténèbres, lui causa des fatigues inouïes. Les mules haletantes sou3 les rayons «l'un soleil vertical glissent plutôt qu'elles ne marchent sur des rochers environnés d r abîmes, puis descendant dans les savanes, s'enfoncent jusqu'au poitrail dans des marais inextricables. La chaleur étoulïante et des pluies torrentielles qu'il eut à essuyer, jointes à la fraîcheur humide des nuits après ces journées de fatigues excessives, lui firent contracter le germe de la névralgie qui lui causa le reste de sa vie des tortures continuelles et abrégea ses jours de plusieurs années.

Lorsque venait l'heure du campemenf, le soir, après ces marches forcées, le sommeil fuyait ses paupières: car ses sens étaient sans cesse tenus en éveil par la crainte des reptiles venimeux si nombreux dans les forêts de la zone torride, et par les rugissements des jaguars qui bondissaient dans l'obscurité sur les rochers au-dessus de leur tête, à la recherche des carcasses de mules mortes de fatigue sur la route. A ces bruits sinistres se mêlait en outre celui des caïmans qui faisaient claquer par intervalles leurs énormes mâchoires en se vautrant parmi . les joncs des marécages.

Enfin il arriva à Panama exténué de fatigue.

Après quelques jours de repos, il prit passage sur le steamer California, qui partait pour San Francisco, et y mit pied à terre le 30 décembre, presque sans argent.

Après bien de3 peines et des démarches, il réussit à construire une usine très-considéra-

ble de blanchissage à la vapeur, comme cela se pratique sur une grande échelle en Califor- En peu de temps, il se trouva à la tête

nie.

d'un établissement important, dont les profits lui donnèrent l'espoir de réaliser, après une année ou deux de travail, une somme assez forte pour lui permettre de retourner dans son pays et de faire honneur à ses affaires.

Sa part d'héritage de famille lui étant échue alors au Canada, il ne voulut en profiter que pour satisfaire au désir qu'il avait uniquement à cœur depuis son départ : il la fit remettre entièrement entre les mains de ses créanciers.

C'est vers cette époque qu'eut lieu un singulier incident de sa vie Californienne.

Il revenait un jour de visiter les placera d'or dans le3 montagnes de la Sierra Nevada, et cheminait tranquillement à cheval au fond d'un immense ravin profondément encaissé au milieu de rochers à pic et tout boisés. Ce défié était infesté par des voleurs qui s'y donnaient rendez-vous pour épier le passage des mineurs chargés d'or à leur retour des mines.

Au moment où il traversait l'endroit le plu9 dangereux, il vit venir vers lui, à l'extrémité ; de la pa-se et suivant le même sentier étroit, un cavalier, vêtu d'un ample manteau, et portant un large chap.au à l'Espagnol.

Il ne douta pas que ce ne fût un brigand, et sondant ses pistolets à l'arçon de sa selle, il en fit jouer les batteries pour s'assurer de leur état, et s'avança lentement, prêt à tonte éventualité. Au moment de la rencontre, il rangea sa monture à gauche du chemin, le lon«î d'une futaie toufrue, afin de forcer son ennemi à passer à sa droite en cas d'une lutte et conserver ainsi l'avantage en donnant à sa main droite toute liberté d'action. L'étranger s'avança jusqu'à une vingtaine de pasj mais au lieu de passer outre, il s'arrêta et attendit

Après quelques minutes d'arrêt, voyant notre voyageur bien décidé à ne pas bonger, il fit mine de passer ; mais au moment où les deux montures se croisaient, il s'arrêta court en face de Livernois et le fixa attentivement. Celui-ci mit la main à. l'un de ses pistolets.

— Pouvez-vous me dire, fit l'étranger dans un mauvais anglais, si je suis sur la route qui conduit aux placers du Toualamé ?

— Oui, vous y serez dans six heures dfr marche.

— Merci, repartit l'étranger, en continuant toujours à le regarder fixement.

— Vous n'êtes pas Anglais ni Américainf reprit-il en souriant ; je le vois à votre accent et à votre physionomie ?

— Ni vous non plus, répondit Livernois sot le même ton; pour moi, je suis Canadien.

— Canadien ! fit .le cavalier en trahissant une légère surprise, — et d'où ?

— De Montréal.

— Et moi aussi, mon ami, je suis Canadien

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