‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 91 sur 196 · J. B. LIVERNOIS · texte numérisé non relu

J. B. LIVERNOIS

Montréal, et de plus, je suis prêtre et misnnaire! A ces mots, les deux nouveaux lis ee jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Après quelques minutes d'épanchement : — iscendons de cheval, dit Livernois, il y a îgtemps que je n'ai pas rencontré de prêtre ; suis exposé chaque jour à mille dangers j us allez me confesser.

Tous les deux s 7 agenouillèrent près du tronc un marronnier et conversèrent quelques insnts avec Dieu.

Ils ee dirent adieu ensuite en s' embrassant -le cœur ému et consolé. Un rayon du soleil e la patrie venait de leur apparaître pendant itte reconnaissance inattendue.

A San Francisco, Livernois poussait son eneprise avec activité, et continuait à prospérer uns ses affaires, lorsqu'il reçut de Montréal ne lettre de sa famille qui lui mandait de reenir au plus tôt en Canada. Cette lettre était «compagnée de raisons tellement pressantes pi'il ne put se refuser à tout abandonner pour /oler auprès des siens. Il vendit sa propriété k son premier employé, et toujours confiant somme toutes les honnêtes natures canadiennes, il lui livra le titre- de vente. C'était le 18 janvier et il devait être payé le lendemain} mais au moment où il croyait toucher la somme dont il était convenu, il apprit avec stupeur que son homme avait disparu après avoir revendu l'établissement à une tierce personne.

M. Livernois mit en vain la police aux trousses du voleur; celui-ci sut dérober sa trace à Pœil des plus fins limiers. Ce qu'il y avait de plus malheureux pour M. Livernois dans cette triste conjoncture, c'est qu'il devait une semaine de salaire à ses ouvriers, c'est-à-dire une. somme de cent cinquante piastres. Dès que ceux-ci s'aperçurent de sa détresse, ils vinrent l'assaillir â mains armées dans l'espérance de lui arracher leur salaire, qu'ils le croyaient encore capable de payer. Il leur protesta en vain de son innocente et de son complet dénûment, ils lui mirent le pistolet sur la gorge. Cette scène se passait dans "une cabane de mineurs où M. Livernois s'était ïfcfagié. Celui-ci poussé à bout par leurs menaça et leurs cris forcenés, malgré les assurances formelles qu'il leur faisait de les payer dès qu'il wrait de retour en Canada, bondit, furieux dans lui coin de la cabane, et saisissant un pistolet à ttz coups dont il était armé il déclara qu'il flamberait la cervelle au premier qui oserait faire lui pas. Il n'avait pas fini de parler qu'une Jalle vint lui effleurer le crâne et se logea dans «paroi de la muraille. Il eut la présence d'esprit de ne pas tirer ; ses ennemis, frappés de sa contenance ferme et décidée, n'osèrent l'assaillir davantage et 6e retirèrent sans lui faire aucun mal. A peine se vit-il seul, qu'il se jeta à genoux pour remercier Dieu de l'avoir ainsi miaculeusement délivré. Il vendit sa montre d'or pour payer une pauvre veuve à qui il devait j et

donna les derniers cinq piastres qu'il possédait à une vieille femme qui vint le supplier dans un besoin extrême.

Voilà donc notre malheureux, exilé sans ^n seul sou dan s un pays qui ne connaît d'autre loi que celle de l'égoisme, séparé par un •continent de tout ce qui lui est cher et de tous ceux qui pourraient s'intéresser à son sort.

Au milieu de sa détresse, il se souvint d'un ami qui résidait à quelques lieues de San Francisco, et qui lui avait écrit, peu de temps auparavant, qu'il pourrait lui faire quelques avances d'argent.

Prenant son courage à deux mains, il se mit en route pour la résidence de cet ami : mais en frappant à sa porte, il apprit qu'il était parti depuis quelques jours pour les mines.

Après avoir vu ainsi s'évanouir sa. dernière lueur d'espérance, il reprit tristement le chemin de San Francisco. Pendant qu'il cheminait, vers 9 heures du soir par un petit sentier qui serpentait à travers d'épais fourrés, il entendit soudain remuer le feuillage, et aperçut dans une clairière, aux rayons de la lune, un animal féroce, tigre ou jaguar, qui s'avançait à environ vingt pas de lui. Pétrifié de terreur, n'ayant sur lui aucune arme de défense, il attend immobile, les yeux fixés sur le. terrible hôte des bois.

Mais soit que celui-ci eût assouvi sa faim, soit qu'il fût intimidé par la présence de l'homme, il s'éloigna tranquillement et disparut sous l'ombre des arbres.

A quelques pas plus loin, Livernois comprit la cause de cette visite nocturne d'un animal carnassier. Comme il passait sous un taillis de lièges et de sumacs, le bruit de ses pas fit envoler une troupe de vautours de dessus un objet informe. En s' approchant, il fut frappé d'une scène d'horreur. Plusieurs cadavres d'indiens en putréfaction, victimes des cruelles représailles des blancs, étaient pendus aux branches des arbres, et se balançaient au gré du vent. Il s'éloigna avec effroi et précipitation de ce lieu souillé de crime et de sang.

Arrivé à San Francisco, il obtint son passage en qualité de mousse à, bord du steamer Uncle Sam qui devait faire voile le 12 février. Mais il fallait vivre pendant onze jours qui restaient à s' écouler avant le départ du bateau.

Il n'avait ni gîte, ni connaissances, ni argent. Le jour il portait des circulaires, vendait des gazettes par les rues : la nuit, fatigué mais non découragé, il se couchait dans quelque masure déserte ou dans quelque maison en construction, dormant sur le plancher nu, un madrier sous la tête.

Deux jours avant de laisser San Francisco, il reçut l'offre d'une place de commis- voyageur pour la Chine j mais il ne songeait plus qu'à revenir au plus tôt en Canada.

Le trajet de San Francisco à Panama dura quinze jours j pendant tout ce temçs^ vWv&V

J. B. IIVERNOIS.

subir un travail de dix-sept heures par jour, fatigue bien au-dessus des forces d'une constitution faible et ruinée par la maladie.

j(l était cependant encore loin d'être au bout de ses traverses ; de Panama, il lui fallait franchir l'isthme à pied, sous un ciel en feu, par des montagnes qui touchent aux nues, coupées de torrents, de savanes, de précipices qui semblent infranchissables.

Il se joignit à une troupe de mineurs qui s'en revenaient au Canada. La chaleur était ei intense qu'ils furent obligés d'ôter leurs chaussures et de garder le moins de vêtements possible. A la nuit tombante, ils firent halte et campèrent au pied d'une touffe de bananiers, de platanes et de palmiers qui croissaient au fond d'une gorge de montagne, où les mêmes appréhensions qu'il avait déjà éprouvées dans ces parages — le voisinage des bêtes féroces, des reptiles, des alligator.-?, les cris effrayants des singes hurleurs ou carapas qui se répondaient en chœur de tous les points de l'horizon,, et plus encore le danger d'être attequé par les Indiens qui, la semaine précédente, avaient surpris et volé une caravane de mineurs, dont quinze avaient été tués, — l'empêchèrent de clore l'œil une partie de la nuit. Mais enfin accablé de lassitude, il s'endormit d'un sommeil de plomb sur le sol humide et sous une pluie de rosée glaciale et malsaine.

Chaque voyageur devait faire le quart à tour de rôle à chaque heure de la nuit; mais ses compagnons, prenant en pitié sa faiblesse, le laissèrent dormir jusqu'au jour. Cette bienveillance lui fut fatale, car pendant ce sommeil prolongé, le froid humide le saisit et redoubla les douleurs névralgiques dont il avait déjà ressenti les premières atteintes.

Le lendemain, à peine le soleil levant avaitil dissipé les brouillards de la nuit et éclairé de ses rayons vermeils la cime des palmiers et des cocotiers dont les parasols gigantesques s'étendaient au-dessus de leur tête, que nos voyageurs étaient sur la route, gravissant les pentes escarpées, arrêtés sans cesse dans leur marche pénible, par les buissons, les cactus, les aloès et les mille plantes rampantes et grimpantes que la nature intertropicale prodigue avec une exubérance dont la végétation de nos forêts primitives ne peut nous donner qu'une idée imparfaite.

Ce fut la journée la. plus pénible du voyage ; car l'atmosphère était devenue une vaste fournaise que les rayons du soleil équatorial tenaient dans une continuelle ébullition.

Malgré les excessives fatigues de la marche, le futur photographe, admirateur passionné des beaux paysages, des sites pittoresques, ne pouvait s'empêcher de s'extasier devant les sublimes prespectives qui s'étendaient à chaque pas devant lui, à perte de vue, à travers les déchirements de la charpente montagneuse.

A côté des pics dépouillés, arides, battus des «vents, se déployait toute la magnificence végé-

tale, des mamelons richement boisés, d< lées comblées de verdure, à l'extrémit quelles s'ouvraient de larges échappées ; l'œil plongeait au loin jusqu'à l'Océan que, de gracieuses collines, d'immenses c de gazon chatoyant de lumière, où t yaient des bandes de cigognes, de hérons et de flamingos dans l'azur du ciel le pi et le plus éclatant. Ça et là des lacs lin aux bords tapissés de joncs touffus, riches graminées au-dessus desquelles bc naient des myriades d'insectes, et ve voltiger et se poser les colibris étin< comme des rubjs et des topazes; — le lo filets d'eau, des essaims de papillons inn< blés, qui formaient comme des nuages n d'azur, de pourpre et d'or. Plus loin d savanes, des troupes de caïmans, bailh soleil et montrant leurs longues rangées d< et leurs écailles ternes et rugueuses.

Vers trois heures de l'après-midi, ils rent à Spinner Station, terminus tem; du chemin de fer de Panama, alors er truction. Un voyageur, par une comph inespérée, lui prêta la somme de douze p pour payer son passage dans les chars.

à Aspinwall, écrasé de fatigue, il put à se traîner jusqu'à l'hôtel Franklin, où il dit dans un coin sur le plancher nu, iuc de faire un mouvement, et à demi-mort d france.

Le North Star partait le lendemain New- York : il se présenta à bord et de au capitaine une place quelconque. Le taine lui répondit qu'il n'y en avait p libre. Alors, plutôt que de rester en a il s'offrit de faire l'ouvrage de deux ma il fut accepté.

Ce fut alors une lutte désespérée ei force de sa volonté et sa faible charpent faire face à des occupations incessantes, ces du travail fit éclater la terrible mais nerf qu'il couvait depuis plusieurs mois, il touchait au terme de son long voya vainquit la douleur, soutenu par l'espéra revoir son pays et sa famille.

A peine était-il débarqué à New- York prit la route de Québec, où il arriva daD tomne de 1854.

A quoi lui avait servi ce long exil au s' était condamné dans une heure de dé gement? Une année de perdue sans fruit, une santé délabrée pour le reste jours, plusieurs années de vie dé moins, difficultés plus grandes pour gagner sa celle de sa famille.

Voilà cependant l'histoire d'un grand bre d'infortunés compatriotes qui, chaq née, abandonnent si imprudemment leur p vont grossir le flot des Canadiens errant

Ah 1 si ce nouvel exemple, si ce récit ( nuis, des dangers, des misères de l'exil, qu

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avons rapporté en détail, à dessein, pouvait du moins en convaincre quelques-uns de la folie qu'ils commettent en s' expatriant volontairement, pour aller courir après une fortune qui les fuira presque toujours, et qui, si elle leur sourit parfois, ne leur rendra jamais, sur une terre étrangère, la douceur et les charmes du ciel natal, ce premier des biens de la vie, et le regard sympathique de leur concitoyens.

Livernois essaya d'abord plusieurs branches d'industrie, entre autres un commerce de librairie,

?ui ne lui réussit pas. Il put cependant remplir engagement qu'il avait pris vis-à-vis de ses ouvriers californiens. Ce fut à l'acquittement de cette dette, regardée par lui comme sacrée, qu'il employa les premiers deniers qu'il toucha.

Il 6e tourna enfin vers la Photographie, dont il avait déjà acquis quelques connaissances.

Cet art si merveilleux venait de faire un pas immense par la découverte de l'impression photographique sur papier.

Il se mit à l'étudier sérieusement, tout en faisant de cette profession un moyen de subsistance. Le peu de ressources dont il pouvait disposer lui '. créa des obstacles sans nombre, avant qu'il jât obtenir un succès définitif. Mais enfin après k raen des essais, des tâtonnements, des tentatives l infructueuses, il parvint à acquérir une habileté remarquable, et à monter un atelier égal sinon \ supérieur à tout ce qui existait ^n ce genre au Canada.

• Cependant, la photographie n'eût été pour lui, comme pour bien d'autres, qu'un métier, s'ij n'avait eu l'intelligence d'en relever la pratique par des recherches plus désintéressées. Il se nût avec ardeur à la poursuite de tous les tableaux, portraits, vues, gravures, peintures antiques qui pouvaient offrir quelque intérêt. C'est ainsi qu'il a acquis un mérite réel en popularisant une foule d'objets précieux, ensevelis dans 1* poussière, exposés à périr, et dont il a assuré Il conservation. . Cette belle collection, qu'il eût été naguère im-

possible de se procurer, se trouve maintenant dans les albums de tous les amateurs.

En 1863, il fit un voyage en Europe pour achever de se perfectionner dans son art et se mettre à la hauteur de tous les perfectionnements photographiques, en même temps que pour rétablir sa santé toujours minée par la maladie. Il visita l'Angleterre et l'Ecosse et séjourna quelque temps à Paris. L'ennui de sa famille lui fit cependant abréger son séjour. Il vint prendre la mer à Live^pool ; mais toujours poursuivi par sa malencontreuse étoile, il faillit périr dans la traversée.

Une tempête furieuse, qui dura deux jours et trois nuits, mit en pièce et emporta toutes les hautes œuvres du vaisseau. L'eau inondait toutes les cabines ; et les matelots ne fournissant plus aux pompes, le navire menaçait de sombrer.

Il crut, pendant quelque temps, ne plus revoir sa famille ; mais le matin du troisième jour, la tempête se calma 5 et le reste de la traversée sefit sans accident.

La joie de revoir les siens fnt de courte durée, car sa santé qui s'était beaucoup améliorée pendant le voyage, s'affaiblit avec une rapidité effrayante.

Les médecins lui conseillèrent de 6e rendre 'à Florence, dans les Etats-Unis, pour s'y soumettre à un traitement. Il partit, mais au lieu du rétablissement de sa santé, il reçut, de la part des médecins, l'annonce d'une mort prochaine.

Il est revenu mourir dans sa famille, le 1 1 octobre 1865.

Citoyen honnête et religieux, époux et père chrétien, caractère intègre et affable, son modeste mérite est aussi digne d'éloge que bien d'autres plus retentissants, mais dont la source est souvent moins pure, et le cours moins rempli.

L'oubli complet qui a accompagné sa mort devait être réparé $ et cette courte notice, qui offre plus d'une leçon, n'est qu'une œuvre de justice.

Québec, février 1866.

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