‹ Biographies de A.S. Falardeau et A.E. Aubry [microforme]Chapitre 5 sur 9 · OU · texte numérisé non relu

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Aujourd’hui, 24 juin 1865, est parti pour l'Europe, par le vapeur Peruvian, M. A. E.

Aubry, professeur à la faculté de droit de Québec, et rédacteur en chef, pendant quatre ans, du Courrier du Canada.

Durant les neuf années de son séjour dans notre pays, M. Aubry s’est acquis, dans la haute position qu’il a occupée, l'estime universelle ; et il laisse après lui un des noms les plus purs et une des mémoires les plus aimées que la France nous ait légués depuis que le drapeau français a cessé de flotter sur les rives du Saint-Laurent.

Plusieurs de ses amis viennent de lui serrer la main peut-être pour la dernière fois.

Tandis que leur pensée l’accompagne sur les mers, ils aimeront à retrouver, dans cette courte notice biographique, leur ami absent,

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et à le suivre à travers les diverses phases de son existence semée de tent de péripéties étranges et saisissantes.

Auguste Eugène Aubrv est né, le 14 juillet 1819, à Tuffé, département de la Sarthe, ancienne province du Maine. Il était le douzième et dernier enfant de Julien François Aubry et de Charlotte Scholastique Launay.

Son père, vieux soldat de la République, partit dans la première levée de 300,000 hommes, fut incorporé dans les armées du Nord et du Rhin, et fit les campagnes d’Allemagne. Envoyé ensuite en Vendée avec la garnison de Mayence, il servit successivement sous les généraux Kléber et Duhoux.

Il était à l'affaire des Ponts-de-Cé.*

Quinze cents grenadiers républicains, attaqués par quatre mille Vendéens, y furent tous

* Les Ponts-de-Cé sont situés à quelques milles d'Angers.

tués, à l’exception de cinquante-deux. De part et d’autre on s'était battu avec un acharnement qui tenait de la rage; déjà on ne faisait plus de quartier.

Enfin les débris de la colonne républicaine, acculée jusqu’au bord de la Loire, y furent culbutés et noyés.

M. Aubry dut son salut, en cette terrible journée, à une protection spéciale de la divine Providence. Quoique soldat de la Convention, il avait toujours eu une grande dévotion envers la sainte Vierge.

Au moment suprême, poursuivi par un soldat vendéen à cheval, il se recommande à sa protectrice et se précipite dans la Loire.

Son ennemi s’élance après lui, les balles sifflent de toutes parts autour de sa tête, et quoiqu'il n’eût jamais su nager, il parvient sans trop savoir comment, sur l’autre rive de la Loire. Le Vendéen l’y suit de près; mais celle qu’il a invoquée lui donne des ailes, et il arrive épuisé aux avant-postes de l’armée, sans avoir reçu aucune blessure.

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Tous les ans, depuis ce jour, à l’anniversaire de la bataille, le, vieux soldat, quelles que fussent ses occupations, allait entendre une messe d'actions de grâces en l’honneur de la sainte Vierge.

En 1795, il entra dans la cavalerie et prit part à la glorieuse campagne de Hollande, sous Pichegru.

Rentré dans ses foyers en 1799, il se maria et prit un petit commerce qui lui permit d'élever honnêtement ses douze enfants.

Après Waterloo, la France fut, comme on sait, envahie et occupée par les armées étrangères. Le village de Tuffé reçut un détachement de Prussiens.

M. Aubry, père, dut loger quatre soldats pour sa part. Comme il avait appris un peu d'allemand, entre deux blessures reçues au delà du Rhin, on se comprenait et l’on faisait assez bon ménage. Maïs un jour, en son absence, nos Prussiens, qui étaient déjà un peu dans la vigne du Seigneur, veulent se faire servir de l’eau-de-vie

Madame Aubry, qui n’entendait rien à leur baragouin, leur apporte du cidre. Voilà nos soldats furieux qui se mettent à jurer et à pester contre leur hôtesse.

Sur ces entrefaites, entre M. Aubry ; il s’informe de la cause de tout ce tapage. Les Prussiens continuent à jurer et lui font comprendre que c’est de l’eau-de-vie qu’ils demandent. M. Aubry leur déclare net que puisqu'ils le prennent sur ce ton, ils n’auront pas une goutte d’eau-de-vie, et que s’ils ne veulent pas de cidre, ils peuvent aller au diable.

Pour toute réponse, un Prussien prend la bouteille de cidre et la jette à la tête de M. Aubry.

Le vieux soldat avait la tête près du bonnet. I1 esquive le projectile, d’un bond il va saisir

son sabre de cavalerie accroché à la muraille,

revient sur ses adversaires avec la rapidité de l'éclair, fend la tête au premier, et met les trois autres en fuite.

Revenu à lui après cette échauffourée, il vit que, s’il était pris, on lui ferait bientôt perdre le goût du pain. Il se glissa par une fenêtre derrière sa maison, prit la clef des champs et disparut. ï

Pendant plusieurs mois, jusqu’au départ des Prussiens, il erra de ferme en ferme, se À cachant tantôt derrière les haïes ou dans les | vergers, tantôt sous les meules de foin. |

Cependant il ne quitta pas le cantca, et, malgré toutes les récompenses promises, pas L un paysan ne le trahit. |

Auguste Eugène apprit à lire chez le magister du village vers sept ou huit ans.

Les premiers jours, tout alla à merveille ; mais quand il s’agit d’assembler les syllabes de trois ou quatre lettres, voilà notre enfant qui n’en veut point entendre parler et qui refuse d'aller à l’école. Le père se fâche et montre un peu les dents; l’écolier pleure, mais s’obstine.

L'aftection ingénieuse et délicate de ses

deux sœurs, Pauline et Joséphine,* vainquit ga résistance.

On passa sur les syllabes de trois ou quatre lettres, et bientôt on put lire couramment.

Dès lors la lecture devint pour lui un impérieux besoïin. Il lisait ou plutôt dévorait la Vie des saints. L’exemple des martyrs enflammait sa jeune âme ; mais, tout en s’éprenant d’amour pour les confesseurs de la foi, et en désirant les imiter, il s’indignait contre les persécuteurs.

Il aurait voulu avoir vécu au milieu des combats de la primitive Église, pour la défendre et verser son sang pour elle.

Ce fut dans ces touchantes dispositions qu'il fit sa première communion sous les

* Ces deux sœurs vivent encore. L’une, Mme veuve Beaudoux, n’a pas quitté Tuffé ; l’autre, Mme veuve Briquet, demeure au Mans. Tcates les deux, dans leur modeste condition, riches de foi et de vertu, élèvent leurs familles dans la pitié et l'honneur chrétien.

soins de M. l’abbé André, vénérable vieillard d’une piété d’ange et d’une rigidité d’anachorète, qui, pendant plus de quarante ans, fut curé de Tuffé.

Cependant le jeune enfant subissait à la maison de mauvais traitements; il avait perdu sa mère à cinq ans, et son père s'était remarié quelques années après.

Le vent de la vie avait dispersé une à une les feuilles de l’arbre paternel.

Les deux sœurs, Pauline et Joséphine, avaient épousé deux braves artisans ; depuis longtemps les frères avaient quitté le logis.

Auguste Eugène se trouvait donc seul à la æaison avec la belle-mère. Celle-ci avait des enfants, qu’elle cherchait à avantager. Elle maugréait sans cesse contre lui, l’accablait de reproches au moindre prétexte, surtout depuis que, par suite d’un accident, le vieux grenadier était cloué sur un lit de douleur où il resta près de six mois. L'enfant pleurait à l’écart pour ne pas attrister le cœur paternel.

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Cependant, avec la cruelle maladie, la gêne, la faim même s'étaient assises à la table déserte. Auguste avait onze ans, il venait de faire sa première communion; il prend une soudaine résolution:

—J'irai à Paris, se dit-il, et je gagnerai ma vie moi-même.

Un matin donc, il aborde son père et lui demande quelque argent pour se rendre à Paris. À ces paroles, le vieillard embrasse son fils en pleurant ; Auguste se jette à ses pieds, recoit sa bénédiction et dix francs: tout ce que son père possédait.

On était aux derniers jours du mois de mars 1831; une magnifique matinée de printemps.

Malgré son âge et sesinfirmités, M. Aubry voulut accompagner son fils jusqu’à La Ferté- Bernard, jolie petite ville à trois lieues de Tuffé. Là, un oncle d’Auguste, marié à la sœur de sa mère, M. Juignet, le recommande à des rouliers partant pour Paris; et voilà

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notre héros trotte menu sur la route de la grande ville.

Quand il était trop fatigué de la marche, les rouliers le faisaient monter sur la bâche de leurs lourds et lents véhicules.

Quatre jours après, il avait franchi ses quarante-cinq lieues, et entrait à Paris. Il lui restait encore deux francs.

Deux de ses frères y exerçaient le métier d'ouvriers boulangers. Ils l’accueillirent à bras ouverts.

On lui montre les splendeurs de la capitale, on le promène de merveille en merveille, du Luxembourg au Jardin des Plan-

tes, du Père-Lachaise aux Champs-Elysées,

vrai conte des Mille et une nuits. Notre petit villageois demeure tout ébahi; un instant il croit rêver.

Mais ses deux francs qui s’égrènent, et la bourse des frères qui était fort peu garnie le ramènent bien vite à la triste réalité.

Il faut choisir un état ; on le place chez deux

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associés peintres en bâtiments. Du matin au soir, le jeune apprenti, penché sur le marbre, broie les couleurs. La besogne était d’un mince agrément et d’un revenu plus mince encore.

Toutefois il se serait résigné de bonne grâce; mais ses maîtres étaient buveurs, jureurs et d’une impiété révoltante. Ils tournaient en dérision ce qu'il avait de plus cher, et se moquaient de lui chaque fois qu’ils le voyaient faire sa prière du matin et du soir. L'âme candide de l’enfant était en deuil.

Pendant quelques jours, il ne dit mot, dévorant son chagrin en secret. Maïs, à l’exemple de son père, il a l’humeur peu endu-

rante et un caractère que la sottise, comme

l'injustice, révolte. Or, un jour que les propos impies lui pinçaient les oreilles plus que jamais, il bondit tout à coup de son siège au ricanement d’un dernier sarcasme, et le rouge de la colère sur la figure, la flamme dans les yeux, il jette aux patrons un geste

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de mépris, leur signifie net qu’il ne veut plus rester avec de pareils gueux, saisit sa casquette et prend son élan vers la rue, laiïssant nos deux hommes stupéfaits et tout penauds.

Il était d’ailleurs malade: le broïiement des couleurs et plus encore le cynisme des deux associés l’avaient si profondément affecté que l’on jugea prudent de le renvoyer respirer l’air natal.

M. Aubry père fut tout joyeux de revoir son fils, car il désirait le mettre au fait de son petit commerce de fil, auquel il songeait à joindre celui des toiles.

Préalablement il crut devoir lui faire apprendre le métier de tisserand, ‘et le mit en apprentissage à Avézé, village situé sur l’'Huisne à quatre lieues de Tuffé, chez un nommé Loriot.

Il y resta huit mois. Il apprit vite à pousser la navette avec rapidité et dextérité; mais les fils qui cassaient et qu’il fallait rac-

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commoder à chaque instant mettaient sa patience à bout.

D'autre part, il lisait une partie des nuits à la lueur de grossières chandelles de résine qu'on appelle oribus dans le pays. À la ie des saints avait succédé la vie des capitaines de la République et de l’Empire. Les hauts faits des Pichegru, des Moreau, des Bonaparte, des Hoche, des Marceau, des Kléber, etc., enflammaient son imagination. Il retenait littéralement tout ce qu’il lisait.

La boutique du père Loriot devint le rendez-vous journalier de vieux soldats de l’'Empire qui prenaient plaisir à entendre raconter toutes ces grandes épopées de ‘a Révolution; et les récits de l’enfant leur arrachaient des larmes,

—Est-il drôle, se disaient-ils entre eux, ce petit bambin qui connaît mieux que nous les batailles où nous avons fait nous-mêmes le coup de torchon !

Tout cela était fort bien; mais la mère

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