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Loriot n’en était pas trop fière ; car en fait d'épopée, elle n’en connaissait guère d’autre que celle de la marmite, et le père Loriot ne gagnait plus de quoi la faire bouillir.
Au lieu de quatre ou cinq aunes de toile par jour comme autrefois, le bonhomme n’en faisait pas même deux ; l'apprenti en faisait encore moins, car on pense bien que pendant toutes ces narrations, la navette ne faisait guère son jeu. Donc la mère Loriot maugréait.
De leur côté, les auditeurs du jeune Aubry, les vieux grognards, trouvaient mauvais qu’un savant de ce calibre fût condamné à faire de la toile, à n’être sa vie durant qu’un rat de cave; et il fut décidé solennellement et à l'unanimité, y compris la mère Loriot, qu’il devait pousser ses avantages dans le monde.
Il revient à Tuffé, expose le cas à son père, en n’oubliant pas de lui dire que c'était l’avis unanime des hauts bonnets d'Avézé,.
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M. Aubry père se fâche un peu, car le nouveau projet contrariait ses plans ; mais enfin il le laïsse entièrement libre.
Quelques jours après, notre héros était au Mans dans un excellent hôtel, la sorviette sous le bras. Le colonel du 9e dragons, alors en garnison au Mans, M. Bureau de Pusy, prenait sa pension dans cette maison. Il prit Auguste en affection, et lui proposa de l’engager comme trompette dans son régiment.
L'enfant avait alors treize ans; il lui fallait l’autorisation de son père; il court à Tuffé: mais le père ne veut pas en entendre parler.
— Seulement, lui dit-il, si tu persistes jusqu’à quinze ans dans cette idée, je te laisserai libre.
L'affaire n’eut pas de suite.
Après un nouveau séjour de quelques mois au Mans, ayant fait quatre-vingts francs d’économie, il en laisse quarante à son père et s’en retourne à Paris.
De rudes épreuves l’y attendaient; il serait difficile d’énumérer ici les divers métiers qu'il dut faire pour gagner sa chétive existence. Plus d’une fois il regretta la boutique du père Loriot.
Ce qu’il y eut de ; «3 malheureux, c’est que peu à peu il désapprit le chemin de l’église et ne fit plus aussi régulièrement sa prière du matin et du soir.
Une maladie qui l’obligea d’aller à l’hôpital Saint-Louis, commença à le faire rentrer en lui-même. Au sortir de l'hôpital, il trouva une place de porteur de pain chez un boulanger du marché des Innocents.
Parmi les pratiques qu’il servait tous les jours, étaient trois sœurs dont les noms doivent revivre dans ces pages ; car elles furent les anges gardiens que la Providence plaça sur son passage pour le ramener à Dieu.
Miles Rose, Angélique et Marianne Favier, fabricantes de corscets, habitaient le passage Saint-Guillaume, près du Palais-Royal. Tou-
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tes trois d’un certain âge, elles vivaient tendrement unies, partageant leur existence entre le travail, les saintes prières et les œuvres de dévouement. Elles possédaient surtout cette charité ingénieuse qui sait choisir les moindres occasions pour glisser un bon conseil, une salutaire parole.
Plusieurs fois déjà, le jeune Aubry était allé chez elles, lorsqu'un samedi, au lieu d’un pain de six livres qu’elles avaient coutume de prendre, elles en demandèrent deux.
— Comme cela, mon enfant, lui dit Mlle Angélique avec un doux regard et un accent plein de bonté, vous n’aurez pas besoin de venir demain, et vous pourrez aller à la messe.
Ces paroles tombèrent sur l’âme de l’enfant prodigue comme une céleste rosée; une larme glissa le long de sa joue, et, le lendemain, il se rendit à la messe.
De ce jour, il prit la résolution de revenir entièrement à Dieu, quoi qu. en pût coûter.
Les demoiselles Favier l’accueillirent dans leur maison comme leur enfant, et le raffermirent dans ses bonnes résolutions.
À la même époque, il fit rencontre d’un prêtre aussi renommé pour ses grandes vertus que pour la solidité de sa doctrine, M. l’abbé Badiche, sans contredit le plus savant hagiographe de France, qui lui donna la main pour achever l’œuvre commencée.
Cependant le boulanger chez lequel il était, avait un frère qui avait quelque littérature et qui se piquait de philosophie. Il connaissait son Voltaire, et tous les jours il prenait le jeune Aubry à partie, entassant objection sur objection.
Ces attaques lui firent comprendre qu’il ne suffit pas d’avoir une ardente et vive foi, mais qu’il faut savoir la défendre au besoin.
Mlle Angélique Favier avait dans sa petite bibliothèque un excellent ouvrage: Le TRIOMPHE DE L'EVANGILE. Il lut avec avidité
cet ouvrage et quelques autres, s’en pénétra
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profondément, et bientôt il fut en état de soutenir la utte sans désavantage.
Son adversaire, qui était de bonne foi, parut souvent frappé de la valeur de ses arguments. Dieu veuille que ce grain de sénevé ait plus tard porté ses fruits !
Ce genre de discussion, qui dura trois ou quatre mois, lui donna un goût décidé pour les études de controverse.
C’est aussi le souvenir de cette discussion qui plus tard lui fit naître l’idée de lire et d'étudier à fond Voltaire, Rousseau, Michelet, Proudhon, Quinet, etc.
On comprend par là pourquoi, dans ses Cours d'histoire, il a si souvent rompu des lances avec ces braves gens. Leur manière de travestir l’histoire, leur passion, leur haine contre l'Église le fait bondir d’indignation; et il se prend d’une immense douleur ‘à la vue de tant d'hommes sincères mais superficiels qui se laissent tomber dans leurs lacets. Aussi verrons-nous plus tard qu’il conçut
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le plan d’un Cours de philosophie de l’histoire, où il se proposait de démontrer avec la dernière évidence le faux et l’inanité des théories de ces hommes trop fameux.
C’est en 1836 que le jeune Aubry fut si gracieusement accueilli par les demoiselles Favier; il avait par conséquent dix-sept ans.
Mlle Angélique crut voir en jui de la vocation pour l’état ecclésiastique. Sa ferveur et la vivacité de sa foi le lui firent croire à lui-même. Il s’en ouvrit à l’abbé Badiche, qui avait les secrets de son cœur, et qui ne chercha point à l’en détourner.
Mais il ne savait pas un mot de latin; c'était Ià une pierre d’achoppement.
Dur ces entrefaites, les demoiselles Favier subirent des pertes relativement considérables et se virent dans l'impossibilité de subvenir entièrement aux frais que devasent nécessiter les nouvelles études. *
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* Ces trois excellentes sœurs furent singulièrement éprouvées à partir de ce jour. Avec la perte de leur petit avoir, qui les força de céder leur établissement,
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D'ailleurs Auguste était déjà un peu vieux; toutefois il ne perdit pas courage. Mile Angélique, de son côté, lui répétait souvent le mot de saint François Xavier: ‘ Avec une bonne volonté, il n’est rien dont on ne puisse venir à bout.”
elles virent arriver les infirmités. L'une mourut après trois ans d’une maladie cruelle. Mlle Marianne, qui avait une tendance à la surdité, devint presque entièrement sourde; elle est morte il y a quatre ans. Mlle Angélique fut frappée de cécité dans les dernières années de sa vie; elle mourut un an après sa sœur Marianne.
Par un de ces touchants retours que ménage souvent le ciel à la vertu, même ici-bas, celui qu’elles avaient protégé devint leur providence à la fin de leur vie. Du fond du Canada, M. Aubry leur envoyait chaque année une petite pension de trente-six louis.
Les bienfaits des trois sœurs n'étaient pas tombés sur une terre ingrate.
Le vénér” le curé actuel dé Saint-Sulpice à Paris M. Hamon, payait leu: loyer : elles recevaient aussi des secours annuels de lImpératrice. C’est ainsi qu’elles s’éteignirent douceiaent dans les sentiments de la plus vive piété et avec la résignation la plus parfaite à la volonté du Seigneur
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Mais comment commencer? Le ciel mit sur son chemin un jeune homme nommé Lafaurie, qui demeurait près de l’église Saint- Merry, et qui venait de terminer ses études.
Lafaurie lui donna une grammaire latine, lui dit d’en étudier les premières pages, et de venir le retrouver le lendemain.
Il fut fidèle au rendez-vous ; l’autre l’interroge ; son éiève avait tout lu jusqu’à la syntaxe, et tout retenu, les déclinaisons, les conjugaisons et même la préface, ce qui fit étrangement rire le maître.
T1 le fit passer tout de suite à l'explication des auteurs, et lui mit entre les mains Sulpice-Sévère.
Tout allait à merveille; mais, dès la quatrième leçon, le maître manqua. II était pauvre, et l’on venait de lui offrir une situation brillante en Belgique. Il serra la main de son élève en lui disant de continuer, et partit.
M. l'abbé Badiche, à qui M. Aubry conta
mit 1 sa nouvelle aventure, lui donna lui-même La- des leçons malgré ses immenses occupaint- tions. *
des. Quand il était trop obéré d’affaires, il se ine, | faisait remplacer par M. l’abbé Magnié, aut de jourd’hui curé dans les environs de Paris.
L'élève n'avait que la nuit pour étudier,
in- | car le jour il travaillait pour gagner sa maià Ja gre pitance. Il avait quitté le rude métier de , les porteur de pain, et était entré en qualité de i fit commis, dans un magasin de lingerie en
gros, chez une dame veuve Loyau, rue du ion Sentier.
ul- Bientôt une excellente femme, Mile de Proizy, discernant ce jeune homme plein de
ua- talent et d'avenir, offrit de payer sa pension au- | chez M. l’abbé Giraud, troisième aumônier ion de la Salpêtrière ; il put alors étudier, libre de de toute préoccupation.
et M. l’abbé Giraud, ancien secrétaire du ta * M. l'abbé Badiche-est actuellement premier vi-
caire de Saint-Louis en l’Ile, à Paris.
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cardinal Fesch, puis professeur d’hébreu en Lithuanie, était un de ces hommes de la bonne vieille roche qui affectionnaient les jeunes gens, surtout les enfants pauvres ayant de la bonne volonté. Il accueillit Aubry avec bonté.
En fait d'enseignement, il avait à peu près la méthode de M. l’abbé Latouche, faisant découler tout de l’hébreu.
Voilà donc notre élève menant de front l’étude de l’hébreu, du grec et du latin. Ils étaient huit à recevoir les leçons du professeur, tous les huit pauvres et jeunes ; et l’excellent homme leur donnait sa science et la nourriture et le logement pour une rétribution insignifiante. *
Auguste Aubry resta dix mois à la Sal-
pêtrière ; il avait été auparavant quatre ou
* M. l'abbé Giraud est mort, il y a quelques années, sous bibliothécaire de la Sorbonne ; et, sauf sa bibliothèque, qui était fort belle, c'est à peine si l’on aurait trouvé chez lui de quoi payer les frais d’enterrement.
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cinq mois sous la direction de Lafaurie ou de M. l’abbé Badiche.
A cette époque, il écrivit dans quelle situation ii se trouvait à un de ses cousins, M.
l'abbé Aubry, alors premier vicaire de la Trinité de Laval (Mayenne).
Celui-ci ne l’avait vu qu’une seule fois, il y avait onze ou douze ans.
C'était un homme d’une haute intelligence et d’un cœur plus grand encore. Il avait pendant sept ans professé la philosophie au collège de Laval, et avait donné sa démission lors des malheureuses ordonnances du 16 juin 1828, qui prescrivaient aux professeurs de collèges de déclarer par écrit qu’ils n’appartenaient à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France.
Le coup était dirigé contre les jésuites.
Charles X, qui était un honnête homme dans la haute acception du mot, avait eu, à l’instigation de Mgr Feutrier et d’autres, la fai-