‹ Biographies de A.S. Falardeau et A.E. Aubry [microforme]Chapitre 7 sur 9 · AE AE RE · texte numérisé non relu

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blesse d’apposer sa signature au bas de ces déplorables ordonnances.

M. l’abbé Aubry n’était pas jésuite, mais il avait toujours eu une profonde vénération pour ces religieux qui de tout temps comine aujourd’hui ont rendu de si éminents ser-

vices. Il regarclait d’ailleurs comme une Iàcheté de faire la déclaration prescrite, et il donna sa démission.

Dès lors il se livra tout entier au ministère de la parole et de la direction des âmes. Il avait une activité prodigieuse et un zèle qui lui permettaient de suffire à tout. D’un caractère ferme et décidé, il était d’une charité inépuisable. *

* M. l'abbé Aubry avait refusé en 1836 la cure de Saint-Julien, cathédrale du Mans. M. de Hercé, curé de la Trinité, ayant été nommé évêque de Nantes, voulut l'emmener comme grand vicaire; il refusa encore, tant il était attaché à Laval. Il fut même nommé curé de l’église de la Trinité, et M. Martin (du Nord), alors ministre des cultes, allait entrer dans le cabinet de Louis-Philippe pour faire signer

Lib I] reçut donc de son jeune cousin la lettre dont nous venons de parler et dans laquelle

‘il MM. Giraud et Badiche avaient mis quel-

ne ques mots.

de La réponse ne se fit pas longtemps atten-

nu dre. L'abbé lui proposait de venir le voir à

la- Laval, et promettait de se charger de son

il éducation. S'il agréait ses propositions, l’argent nécessaire lui serait fourni pour payer

SFA la diligence.

Il Son parti fut bientôt pris; il avait onze Ne ou douze francs ar caisse, de bonnes jambes, né et n’était ; re effrayé des soixante-douze ité lieues qui séparent Laval de Paris.

cette nomination, lorsqu'un député vint lui repréde senter que ce serait un vrai triomphe pour les légi-

ré à timistes ; et le ministre fut assez faible pour céder à es une telle raison.

fs 5 M. l'abbé Aubry mourut le 19 juillet 1856; il était

ñè | simple chanoine honoraire du Mans.

in 1 Il a publié un ouvrage intéressant sur Ballon, son Ler | pays natal, et laissé en manuscrit des documents er précieux sur l’histoire ecclésiastique de la province

du Maine. 6

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Au lieu d'écrire, il fait ses adieux ce jour- à là même à ses amis et à ses bienfaiteurs, et le lendemain de grand matin, il quitte Paris, à pied.

C'était en maï 1838. Le soleil n'avait pas encore l’œil sur l’horizon lorsqu'il franchit la barrière dr sassy. Un ami l’accompagna jusqu’à Versailles.

Le soi, à l’entre chien et loup, il arrive à Rambouillet, passablement fatigué. Il entre

| | | dans une petite auberge pour souper et coucher, et demande deux sous de fromage, deux sous de pain et une chopine de vin.

Dans la même salle se trouvaient six soldats s’en allant en congé illimité, car ils étaient dans la dernière année de service. |

Sur la table était un appétissant morceau de

lard frais rôti.

Le soldat français, lion au combat, est dans la vie ordinaire d’un sans façon, d’une | gaieté et d’un entrain proverbial.

On buvait joyeusement, et, à chaque ra-

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sade, c'était un feu roulant de bons mots et l'éclats de rire. Mais voyant la fatigue et la naigre pitance du jeune voyageur, et devinant que le goüsset était léger, ils échangèrent un rapide coup d'œil :

—Camarade, où allez-vous ?

—AÀ Laval.

—Bon ! nous ferons route ensemble jusqu’à Chartres.

—Jusqu'au Mans avec moi, ajouta l’un d’eux.

—C'est dit.

— Puisque nous sommes associés pour la route, tout est commun déjà, et vous nous ferez le plaisir de souper avec nous.

Et ce disant, on remplit les verres, on trinque et voilà notre ami à leur table avec une bonne assiettée de lard ; car le moyen de refuser une invitation faite ile si grand cœur!

Le lendemain, à trois heures du matin, nos joyeux convives étaient sur la route de Chartres, où ils arrivèrent vers quatre heures

de l'après-midi, fort contents lui d'eux, eux de lui.

Ils lui avaient raconté les espiègleries, les tours amusants de la vie de caserne; en échange, il leur avait dit les stratagèmes sérieux des grands capitaines, surtout des généraux de la République et de l’Empire; et, comme les grogrards de la boutique du père

Loriot, ils passaient du rire aux larmes.

Bien qu’assez bons chrétiens, ils lui dirent carrément qu’il ferait mieux d’entrer à l’école militaire qu'au séminaire. Ils lui voyaient déjà le bâton de maréchal de France.

Arriva le moment de la séparation.

On trinqua une dernière fois, et l’on se serra la main avec effusion.

—Je ne les ai jamais revus, me disait M. Aubry en me racontant ce trait, mais quel bon souvenir j’ai gardé d’eux |

Le même jour, il continua sa route, avec un seul des six camarades, jusqu’à Courville, par une pluie battante.

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Ils avaient fait dix-sept lieues dans leur journée.

Trempés jusqu'aux os, ils allèrent frapper :

la mairie.

Le maire de Courville donna au soldat un biület de logement chez l’un des meilleurs habitants de l’endroit. Aubry y fut reçu avec lui.

Un bon grand feu, une bonne cuisine et de bon vin leur redonnèrent de la force et de la gaieté. L’hôte était un causeur charmant.

On devisa jusqu’à minuit, et le lendemain il leur fit partager avec lui un excellent déjeuner.

On partit; mais les fatigues et la pluie de la veille avaient laissé des traces. Leurs pieds étaient enflés et leurs souliers en séchant s'étaient rétrécis. Ils prirent leurs souliers à la main.

Le soldat tourna la chose en plaisanterie.

—Avant d’être maréchal de France, mon ami, il faut gagner ses éperons.

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Enfin Auguste arriva à Laval. M. l’abbé nu Aubry l’accueillit comme un père reçoit sor a. \ enfant. ü l:

I] fut convenu qu’il entrerait au petit séminaire de Précigné, à la prochaine rentrée. | au mois d'octobre, et qu’en attendant, il resterait à Laval.

Le cousin avait une belle et grande bi.

bliothèque ; Auguste s’y enferma du matin au soir.

À Précigné, il entra en troisième.

Le collège de Précigné est situé sur les confins du Maine et de l’Anjou.

Il avait alors trois cents élèves sous la direction d’un homme de bien, M. l’abbé Belenfant, mort quelques années après.

Le préfet des études, M. l'abbé Boutier, aujourd’hui supérieur, prêtre aussi distingué par sa piété que par sa science profonde des hommes et des choses, avait imprimé à l’enseignement une salutaire et forte direction.

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Le personnel des professeurs n’était pas moins remarquable. *

Auguste Eugène fit ses classes avec éclat.

La fièvre du savoir le consumait.

Sorti de Précigné en 1841, il alla faire sa philosophie au séminaire du Mans.

* M. Aubry eut pour professeurs en troisième, M. l'abbé Launay, aujourd’hui curé de La Ferté-Bernard, qui inspira à ses. élèves un véritable enthousiasme pour les saints Pères, et spécialement pour les Pères de l'Eglise grecque, saint Jean Chrysostôme, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, etc. ; en seconde, M. l'abbé Heslot, chevalier de la Légion d'honneur, maintenant curé d’Andouillé (Mayenne); en rhétorique, M. l'abbé Baissin, aujourd’hui curé de la cathédrale du Mans, et grand vicaire ; en mathématiques, M. Palicot, actuellement curé de Lassay (Mayenne).

Le collège de Précigné partage avec ceux de Châteaugontier, de Mayenne et de Sainte-Croix du Mans, l'honneur d’avoir formé presque tout le clergé des diocèses de Laval et du Mans.

11 a fourni à l’armée, à la magistrature, au barreau, à la politique des hommes distingués; plusieurs évêques, notamment Mgr Grandin, coadjuteur de Mgr Taché, et plusieurs missionnaires aimés du Canada, le Père Royer, le Père Grouard, etc.

I] se passionna pour la philosophie comme il s’était passionné pour les lettres, et lut, dans l’année, un nombre immense d'auteurs, depuis Platon et Aristote, jusqu’à saint Thomas d'Aquin et de Maistre.

A la fin du cours, il fut désigné avec cinq autres pour soutenir publiquement en latin des thèses de philosophie.

L'année suivante, il entra en théologie ; ce fut du savant et digne évêque actuel du Mans, Mgr Fillion, alors professeur au grand séminaire, qu’il eut le bonheur de recevoir

des leçons d’Écriture sainte et d’hébreu.

De l’avis du supérieur, M. Pabbé Chevreau, aujourd’hui chanoïne titulaire de la cathé- drale, il rentra dans le monde pour étudier davantage sa vocation.

La chaire de rhétorique française était alors vacante au lycée de Vendôme. M.

Aubry l’accepta. C’était un cours spécial donné aux jeunes gens qui se destinaient aux écoles polytechniques de Saint-Cyr et de la marine.

Le lycée de Vendôme était à cette époque une institution libre où nombre des plus grandes familles de France envoyaient leurs enfants pour les préparer aux carrières de soldat ou de marin. On y étudiait en conséquence force mathématiques et sciences exactes.

Aubry ne voulut pas se laisser vaincre sur ce point par ses élèves ; il se mit à travailler dix heures par jour aux mathématiques ; et la nuit, de dix heures du soir à quatre heures du matin, il lisait la littérature facile du

jour.

C’est ainsi qu'entre les logarithmes et les tropes, il se mit au fait de ce prodigieux amas de prose et de vers qui inondaiïit chaque jour la France.

En fait de repos, il était de l’avis d'Alfred de Vigny :

‘ La nécessité d’un long sommeil est un ‘ paradoxe inventé par les sots qui n’ont ‘ rien à dire et les paresseux qui n’ont rien ‘ à faire. ”?

Bientôt l’un des deux professeurs de ma- : | thématiques étant tombé malade, il fut chargé m2 de la chaire par intérim. hi L’intérim dura six mois.

Au bout de deux ans, tourmenté de l’idée d'aller faire son droit à Paris, il abandonna la chaire de Vendôme.

Eu arrivant dans la capitale, son premier soin fut de se faire recevoir bachelier ès lettres. Il commença son droit, et vécut des économies faites à Vendôme.

- Le dernier franc disparu, il se vit de nouveau face à face avec la détresse.

Il donna des leçons de grec et de latin:

mais les élèves étaient presque aussi pauvres que le maître.

La chambre et le blanchissage payés, il lui restait en moyenne trois ou quatre sous par jour pour vivre.

Plus d’une fois il lui arriva de se coucher 4 sans avoir donné à son estomac le moindre prétexte d’indigestion.,

LoOU-

Cependant il ne voulait pas se plaindre.

Son cousin et ses amis l’avaient vu avec peine partir de Vendôme.

Il leur laissa ignorer la gêne profonde où il se trouvait. |

Il était d’ailleurs plein d’ardeur et de courage, et travaillait jour et nuit.

Après une année environ de ce régime, la Providence vint à son secours. Il entra comme précepteur dans une excellente maison, chez M. Bilbille-Fayard, rue Saint-Louis au Marais.

Quinze cents francs d’appointements, bonne table, bon logement, toute facilité pour suivre les courg à l’école de droit: c'était un vrai paradis terrestre.

Du premier coup d’œil, M. Bilbille comprit par quelle misère son homme avait passé.

Excellent cœur, il avait lui-même souffert dans sa jeunesse, mais par son énergie, son activité et sa grande intelligence des affaires,

il était arrivé à quarante-deux ans à une haute situation financière.

Aubry fut choyé comme un enfant, et 1 pour réparer les avaries de son estomac, on L le mit au bon vieux vin de Bordeaux. |

Louis Bilbille, son élève, avait environ quinze ans. Il avait déjà fait trois ou quatre pensions de Paris et avait toujours été le désespoir de ses maîtres. Le fait est qu’il abominait le grec et le latin, et les braves gens perclus entre les dactyles et les spondées, avaient décidé gravement qu’il ne ferait jamais rien.

M. Aubry s’aperçut bien vite qu’il avait affaire à une belle et vive intelligence et que le problème à résoudre était tout simplement de l’amener par degrés à prendre l’étude à cœur.

Au bout de six à huit mois, on ne paraissait pas avoir fait grand progrès. Mais voilà qu’un beau matin notre gaillard se jette au cou du maître et lui déclare qu'il

veut reconnaître ses soins et lui donner au- . tant de satisfaction qu’il lui avait causé de Li peines.

Il se met à l’étude avec une ardeur in- À croyable.

Moins de deux ans après, il se présentait . ki à la Sorbonne, passait ses examens et rece- , 1 L vait le diplôme de bachelier ès lettres. * : LR Nous sommes maintenant au 8 février Ÿ 1847.

, 4 M. Aubry épousa ce jour-là Mlle Marie ’ 1 Geneviève Victoire Lejuste, fille de Jean

Marie Lejuste et d'Ursule Forville, braves et honnêtes cultivateurs du village de Tartiers, près Soissons.

Admis au barreau de Paris, quelque temps après, il y pratiqua jusqu’au moment de son “de $ départ pour le Canada.

LL De fortes études, une parole vive et incigive, la facilité et la promptitude de la répli-

* Il est aujourd’hui propriétaire et directeur d’immenses usines dans l’A

que, une argumentation nette, serrée, le firent remarquer tout d’abord par d’éminents confrères.

Un jour, à la suite d’un éloquent plaidoyer qu’il fit à la Conférence des Avocats, M. Duvergier, aujourd’hui conseiller d’État, alors bâtonnier de l’ordre, le félicita chaleureusement.

Sur les entrefaites, éclata la révolution de Février.

M. Aubry fut incorporé dans la 12e légion de la gnrde nationale et nommé lieutenant.

Il prit part en cette qualité à tous les engagements qui eurent lieu pour refouler le socialisme communiste, aux démonstrations de mars et d'avril, à l’équipée du 15 mai, et surtout à cette terrible bataille de quatre jours (22, 23, 24, 25 juin) dans laquelle il n’y avait pas moins de 500,000 hommes aux prises.

Il y courut plus d’un danger.

Le poste qu’il commandait, sur le quai de la Tournelle, était composé d’environ quatrevingts hommes.

Farmi eux il s’en trouvait plusieurs qui avaient combattu, les deux premiers jours, dans les rangs de l'insurrection, et qui, écrasés par une épouvantable canonnade de trente-deux heures, s'étaient réfugiés dans divers postes de la garde nationale.

Ils avaient formé le projet de donner la main aux insurgés de la rive droite et de prendre en queue le bataillon de ligne qui gardait le pont de la Tournelle, pendant que les frères et amis attaqueraient de front.

Pour la réussite du projet, il était nécesgaire de se débarrasser des officiers fidèles au drapeau.

M. Aubry devait être égorgé dans la nuit.

Des gardes nationaux sur lesquels on avait cru pouvoir compter, ayant été initiés au secret, vinrent le lui révéler.

Notre lieutenant ne perdit pas son sang-

froid ; il leur commanda la prudence, et alla s'entendre avec le chef d’un détachement de ligne qui bivouaquait à une centaine de pas du poste.

Ce déiache ent faisait environ cinquante hommes, débris de deux belles compagnies presque entièrement exterminées aux barricades.

L’officier promit de donner main-forte au premier signal.

M. Aubry rentra alors à son poste, et fit mettre les fusils au ratelier.

—Citoyens, dit-il d’un ton énergique, je gais ce qui se passe ici; je n’ai qu’un mot à dire, et le voici: le premier qui, sans mon ordre, prendra un fusil au ratelier, ou fera quelque démonstration, sera immédiatement passé par les armes.

Personne ne bougea.

Quelques heures après, il avait le bonheur de sauver la vie à un jeune homme de dixhuit ans, qui la veille avait combattu aux barricades.

Notre jeune étourdi était de faction au

poste, lorsque deux gardes nationaux blessés

y entrèrent.

LL __ Tous deux, atteints à la tête, avaient la

figure tout ensanglantée, et étaient encore furieux du combat.

—En voilà un qui fait le bon apôtre, s’écrièrent-ils en le reconnaissant, et qui nous canardait hier ! Il faut le fusiller !

Le lieutenant fit mine de dire comme eux, | et sous prétexte de le faire passer au conseil G | de guerre, il le prit par dessous le bras et | sortit.

Après être entré un instant danr la boutique d’un marchand de vin pour distraire l'attention de ses hommes, il prit une rue détournée et le conduisit par le pont de la

; Tournelle jusqu’à son quartier.

L'ordre rétabli, M. Aubry avait repris les | habitudes du barreau, lorsque la chaire de S droit romain de l’université Laval de Québec lui fut offerte par l’entremise de M. l’abbé

Hamel, alors élève de l’école ecclésiastique des Carmes, aujourd’hui professeur à la faculté des arts.

Mais le degré de docteur en droit était exigé.

11 fallut de nouveau se remettre sur les bancs pendant quinze mois.

Après avoir subi les deux examens préalables, il soutint la thèse pour le doctorat avec une distinction qui lui valut des éloges du doyen de la faculté de droit.

M. Pellat, considéri en Europe comme le plus savant et le plus judicieux interprète du droit romain que la France ait eu depuis Cujas, lui donna en souvenir d'estime et

d’admiration un de ses propres ouvrages.

C'était le 20 décembre 1856 ; le 22, il quittait la France pour le Canada.

Sa famille ne devait l’y suivre que cinq mois plus tard.

Dans l'intervalle, Mme Aubry reçut de M.

Rivolet, secrétaire du conseil de l’ordre des

avocats à la cour impériale, la lettre suivante. On ne lira pas sans intérêt cette sorte

d'adieu amical.

. Paris, 18 mai 1857.

Madame,

J’ai l'honneur de vous adresser le certificat de notre confrère Aubry. Je suis heureux d’y avoir mis ma signature et de penser ainsi qu’il conservera dans une pièce officielle un souvenir de moi.

J’ai été bien sensible à la lettre qu’il ma écrite et j'ai été heureux d’apprendre qu’il se trouvait bien à Québec.

Sa lettre au bâtonnier a été lue au conseil et sera conservée dans nos archives.

Dites-lui bien, je vous en prie, que nous tenons à l'espoir de le revoir un jour parmi nous, et que nous le considérons comme un compatriote n’ayant pas perdu-«lesprit de retour. S'il a besoin de quelque service en France, il sait que je suis toujours à sa disposition et que je tiens à être un de ses correspondants…

Permettez-moi, madame, de vous souhaiter une bonne traversée et une heureuse arrivée. Les vœux de tous vos amis, et je vous prie de me croire de ce nombre, vous accompagneront dans votre voyage et dans une résidence qui n’est pas la France sans doute, mais qui est toute pleine de souvenirs français,

J’ai l'honneur d’être votre bien dévoué serviteur, C. Rivorzr.

. Les neuf années de séjour de M. Aubry au Canada se sont partagées entre l’enseignement du droit, les luttes du journalisme et les entretiens plus calmes du Œurs d'histoire,

Du jour où il parut pour la première fois dans la chaire de cette magnifique institution dont le Canada est justement fier, on reconnut l’homme éminent formé à l’école des maîtres.

Ses savantes leçons où l'effort du travail disparaît sous les charmes d’une parole qui a tout l’entrain et la vivacité de l’improvisation, furent une révélation pour ses auditeurs.

Ils admirèrent cette merveilleuse facilité avec laquelle cet esprit aussi brillant que profond leur frayait la route à travers le dédale de ces lois antiques, base de toute législation.

Avec une rare sagacité et fermeté de ju-

gement, il pénètre profondément les sujets

qu'il traite, analyse chaque détail avec clarté,

: Fe | accuse fortement les points importants, élaret l k git ensuite l’horizon, et offre, dans une pensée “ 11 synthétique, les grands aperçus, les coups L A 4 d’œil d'ensemble.

A | . L’attention ne se fatigue pas à l’écouter ; on ; à se laisse entraîner, sans songer aux difficultés * de la route, sur les pas de ce guide qui éclaire tous les détours, aplanit toutes les aspérités. il Sa diction facile et animée, l’expression ï {L vive de sa physionomie, relèvent admirable- - | | ment les séductions de sa science.

Les solides qualités qui firent le succès de son cours de droit romain, se révélèrent dans l'écrivain, dès qu’il prit la plume pour la défense de la cause catholique dans les colonnes du Currier du Canada.

Il succédait, en 1859, à M. J. C. Taché, ï qui depuis près de trois ans occupait, avec F4 k une attitude si énergique et si franchement . catholique, le fauteuil de rédacteur en chef.

Dédaignant les intérêts et les disputes de partis, M. Aubry se plaça, du premier coup,

Re Re ? «

sur le terrain des grandes questions, et les : : aborda avec cette sûreté de doctrine, cette Pr largeur de vue, cette force de logique qu’on 1 lui avait vu déployer dans une autre arène.

Intrépide et prudent tout à la fois dans la polémique, il l’entamait avec art, la poursuivait avec hardiesse, l’appuyaït parfois d’une pointe d’ironie, d’un grain d'humeur gaulcise, la soutenait avec vivacité, avec passion même, mais toujours avec dignité et courtoisie.

Son style reflète les qualités de son esprit. Ferme, simple, colorée, limpide, la phrase coule sans effort, s’enchaîne avec aisance.

Jamais d’apprêt, de recherche, de mots à effet, de prétention littéraire.

L'idée seule l’occupe; il n’a qu’un but:

faire prévaloir la vérité, la faire aimer.

Son amour pour l'Église éclate à chaque page, et il combat pour elle avec le dévouement et la ferveur du chrétien.

Voici un échantillon de sa manière. Il s’a-

gissait d'apprécier la lettre fameuse que Napoléon IIT écrivit à Pie IX le 31 décembre 1859. On sait que l’empereur, tout en avouani qu’on ne saurait méconnaître les droits du siège apostolique sur les Légations, disait dans cette lettre que ce qui lui ‘‘paraîtrait le plus conforme aux véritables intérêts du Saint- Siège, ce serait de faire le sacrifice des provinces révoltées .”?

Après avoir donné la lettre même, et exposé l’état de la question, M. Aubry continue ainsi :

‘* On voudrait se le dissimuler encore, que cela n’est plus possible: une grande iniquité est sur le point de passer à l’état de fait accompli, dans le droit public de l’Europe.

La révolution triomphe dans l'Italie; elle est puissante partout.

« Elle a des représentants dans les conseils des souverains ; elle a pour séides et pour complices presque tous les journaux du monde entier, même les journaux prétendus

conservateurs.

106 A. E. AUARY

‘ La lettre même de l’empereur des Français constate cette force immense de la révolution. Parmi les raisons puissantes qui l’ont engagé à faire si promptement la paix, il faut compter, dit-il, la crainte de voir la révolution prendre tous les jours de plus grandes proportions.

‘ Quelques lignes plus bas, l’empereur reconnaît qu’il s’est trouvé impuissant à arrêter l'établissement du nouveau régime, et que ses efforts n’ont abouti qu'à empêcher l'insurrection de s'étendre.

‘ Cela étant, l’abandon des Romagnes par le Saint-Siège serait-il suivi du r’tour immédiat de l’ordre? L'empereur le pense, mais nous craignons bien que ce ne soit là qu’une illusion.

‘ L'unité italienne n’est qu’un prétexte et une chimère.

‘ Une chimère: car cette unité n’a existé à aucune époque de l’histoire, pas même du temps des anciens, et il semble qu’il est per-

mis dès lors d’en conclure qu’elle n’existera jamais.

‘® Un prétexte: car ce que veut la révolution, ce n’est point seulement tels États du Pape, ni même tout le domaine de saint Pierre, pour les agréger au reste de l'Italie, mais bien, et nous le démontrerons plus tard, l’anéantissement de la papauté, la destruction du catholicisme et même de toute idée chrétienne.

‘* Ce n’est donc point par des demi-mesures et par des concessions sans dignité, pour ne pas dire coupables, qu’on la fera reculer.

‘ I] faut être pour elle ou contre elle.

“ Ce n’est qu’en l’attaquant résolument et de front qu’on peut l’abattre.

‘ Elle est puissante aujourd’hui, le sera-telle moins demain ?

“Il ne faut : 15, dit Mirabeau, s'imaginer pouvoir sortir d’un grand péril sans un péril, et toutes les forces des hommes d'État doivent être employées à préparer, ‘tempérer,

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diriger et limiter la crise et non à eimpécher qu’il y en ait une, ce qui est imposgible, ni même à la reculer, ce qui ne servirait qu’à la rendre plus violente.

‘ Supnosez que le Pape se résigne à ce sacrifice douloureux mais nécessaire, dit-on, au repos de l’Europe et à la paix de l'Italie, nécessaire même, paraît-il, au Saint-Siège pour lui assurer la possession paisible des États de l'Eglise. Eh bien! le sacrifice est consommé, mais demain, l’Italie est de nouveau agitée, l’Europe encore troublée, le domaine de Pierre de nouveau envahil!.…

—‘* Les puissances interviendront !

—“ Mais si les puissances sont décidées à intervenir demain, pourquoi pas dès aujourd’hui? La cause est-elle moins juste, le droit moins évident, moins incontestable ?

‘ Et si l'intervention est légitime demain, pourquoi donc tant préconiser aujourd’hui le prétendu principe de non-intervention ?

‘* Ah! nous le disons avec amertume, la

France, la fille aînée de l'Église, oublie la mission qui a fait, à travers les âges, sa grandeur et sa force |

Jamais plus magnifique occasion ne s’est présentée peut-être pour jeter un reflet de justice sur les armes françaises et pour écraser la révolution. C’était une cause de deux cents millions de catholiques, et aucune puissance de l’Europe n’eût protesté, ou bien cette protestation fût restée sans écho, car on ne proteste pas contre la force au service du droit.

‘ Qui donc eût voulu se mesurer avec la France déclarant vouloir maintenir le Saint- Père en possession d’États qui lui sont garantis par les traités de 1815 ?

‘La catholique Autriche ?—La supposition est absurde.

L'Angleterre ?— Elle déclare à tout venant qu’elle ne fait point la guerre pour une idée.

La Russie et la Prusse?—Mais elles ne

sont pas même venues au secours de l’Autriche, expulsée de la Lombardie au mépris des mêmes traités.

‘La France n’eût donc eu à combattre que la révolution, et le combat ne pouvait être long ni douteux.

‘Maintenant, nous le craignons, Dieu veuille écarter ce malheur! des jours mauvais se préparent, jours de trouble, de confusion, d’anarchie et de guerres longues et sanglantes : les fauteurs ou complices de la révolution verront, maïs trop tard, où les a conduits leur impiété ou leur aveuglement.”

En 1858 et 1859, sollicité par ses amis, M.

Aubry fit un Cours d'histoire générale, qui fut guivi non seulement par les élèves de l’université Laval, maïs par l'élite de la société québecquoise : prêtres, avocats, notaires, médecins, etc.

Jamais il ne s’était montré plus érudit, plus entraînant, plus philosophe, et surtout plus chrétien.

Se fiant à sa prodigieuse mémoire, il ne se servait jamais de notes ni de livres, et prodiguait les citations avec une facilité qui ébahissait ses auditeurs.

Sacrifiant un peu la méthode historique aux besoins actuels de la société, il saisissait les occasions de s’attaquer à toutes ces théories modernes qui font tant de victimes, les pulvérisait et jetait leur”peussière aux quatre vents.

Mgr Baillargeon, évêque de Tloa, fut un de ses auditeurs les plus assidus et fut si satisfait de sa manière, qu’il lui envoya le double de sa souscription avec ce charmant petit badinage :

Archevêché de Québec,

3 décembre 1859, Monsieur, A vos cours j'ai du plaisir comme quatre; Pour les entendre je me ferais battre.

En vous offrant si peu, partant je veux Vous rester redevable comme deux.

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