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JOSEPH PAPIN
JOSEPH PAPIN
Un soir, il y a environ douze ans, une foule immense se pressait en flots tumultueux autour d’une maison de la rue Ste-Catherine. Plusieurs orateurs avaient vainement essayé de lui adresser la parole, le peuple, en mauvaise humeur, faisait un bruit d’enfer.
Un homme parut dans l’embrasure d’une fenêtre, qu’il remplit de long et de large.
Il était tard, le temps était sombre, la lumière blafarde d’une lampe dessinait vaguement les vastes proportions de
sa tailie.
De ses longs bras il semblait capable d’étreindre la foule, et des éclats de sa voix il ébranlait la maison.
On aurait dit l’un de ces héros fantastiques que les bardes écossais aiment à faire parler au sein de la nuit et de la tempête sur les rochers caverneux, au bord des flots courroucés.
Il lutta longtemps contre les bruits de la foule. “ Criez, disait-il, criez, je puis crier plus fort que vous, j’ai assez de poumons pour tenir une heure/’ Le peuple, fatigué, finit par l’écouter parler, et peu s’en fallut que ceux qui avaient le plus crié ne l’applaudissent.
C’était Joseph Papin.
L’un des types les plus remarquables du Canada français, par le corps et l’intelligence ; rejeton puissant d’une race d’hommes grands et forts comme des chênes. Il avait près de six pieds trois pouces et de l’intelligence en proportion, une poitrine capable de contenir une batterie, une taille qui joignait l’élégance à la vigueur, une belle tête, une grande et magnifique figure brune, énergique, pleinede vie.
On s’arrêtait pour le regarder : “ Quel bel homme ! ” se disait-on. *
Aussi brave que fort, aussi dévoué à ses amis que terrible pour ses adversaires, ne craignant aucun danger, ne reculant devant aucun obstacle, prêt à rencontrer ses ennemis sur n’importe quel terrain.
Dans les émeutes de 48, à Montréal, il était déjà l’un des chefs de la vaillante jeunesse de cette époque mémorable. 11 était du Club des Durs et marchait toujours au premier rang lorsqu’il s’agissait d’un coup de main hardi, d’une entreprise périlleuse.
La fraude et la violence étaient les armes favorites du parti tory à cette époque. On s'emparait des poils et on en chassait, à coups de bâton, nos compatriotes.
Mais ceux-ci, comme on sait, ne laissèrent pas fouler aux pieds leurs droits et leurs libertés ; à la suite des Papin, des Fortin, des Drolet, des Doutre, des ' Roy, des Dorion, des Laviolette, des Coursol, et de plusieurs autres, ils marchèrent bravement à l’ennemi et le forcèrent de baisser pavillon. Les rencontres étaient nombreuses, les coups de bâton, de fusil et de pistolet n’étaient pas rares.
Papin était à l’affaire du Royal Oak Inn, et fut l’un de ceux qui firent le siège decette auberge à coups de pistolet. Époque glorieuse où les Canadiens-Français marchaient en rangs serrés, sous le drapeau de Lafontaine, à la conquête de nos libertés politiques! Honneur à ceux dont le courage fit alors respecter le nom canadien et qui secondèrent si vaillamment le jeune chef que le Bas-Canada s’était donné !
JOSEPH PAPIN
Dans l’élection de M. Fabre contre le Dr Nelsofi, pour la mairie, on retrouve Papin au milieu de l'agitation populaire.
L'excitation était grande.
La scission du parti Lafontaine venait de se faire. M.
' Fabre était appuyé par la fraction libérale dont il était l’un des chefs les plus honorables. Un jour, pendant la votation, il y avait un grand tumulte autour de l’Hôtel-de-VilIe, les Irlandais, qui soutenaient le Dr Nelson, avaient commencé la bagarre.
M. Coursol sortit avec M. Papin de l'Hôtel-de-Ville pour essayer de rétablir l’ordre. Ils se jetèrent tous deux au milieu de la foule. Papin avait à peine fait quelques pas qu’un coup de garcette lui fendait la tête et l’étendait par terre baignant dans son sang. La blessure était sérieuse ; il en guérit lentement.
Je viens de mentionner son éloquence ; le souvenir en est encore vivace dans tous les esprits. Il nous semble entendre les échos de cette immense voix qui ressemblait aux grondements du tonnerre, ou de la vague qui se brise sur les flancs sonores d’un rocher. Quelquefois, lorsqu’elle s’élevait pour dominer les bruits de la foule, on aurait dit les rugissements du lion au sein d’une forêt agitée par la tempête.
Eloquence un peu rude, sauvage même, mais grandiose et pittoresque comme nos fleuves et nos montagnes, solide et imposante comme sa taille, expression d’une intelligence forte et indépendante et d’un jugement admirable. L’art n’y était pour rien. Malheureusement, M. Papin, comme la plupart de nos hommes politiques, ne travaillait pas ; il croyait avoir assez de la perception vive de son esprit et de la sûreté de son jugement. Il livrait son éloquence au hasard de l’inspiration.
Aussi, il n’a pas été au barreau et à l’assemblée législative ce qu'il aurait pu être avec de l’étude et du travail, ce qu’il serait devenu, peut-être, s’il ne fût pas mort si jeune.
Il a été surtout remarquable dans les assemblées populaires; le forum allait à sa grande taille, à ses vastes poumons. Le spirituel auteur de la Pléiade , comparant le parti rouge au Club de la Montagne, disait que Papin en était le Danton. Le peuple l’appelait tout simplement “ le gros canon.”
Il est deux circonstances surtout que ses amis aiment à rappeler à l’honneur de son éloquence.
Une fois, c’était en 1851. M. Papineau ayant été battu à Montréal, ses amis avaient posé sa candidature dans le comté des Deux-Montagnes. C’est Papin qui fut chargé d'offrir l'illustre chef libéral aux suffrages des électeurs, dans une grande assemblée convoquée à S.t-André. Ce fut un véritable triomphe, il entraîna la foule et assura le succès de l’élection.
Une autre foi», quelques années plus tard, c’était à Verchères. On Lavait envoyé là combattre la candidature de Sir George. 11 est des gens à Montréal, des amis passionnés de M. Papin, qui disent qu’ils n’ont jamais entendu et qu’il n’entendront jamais rien de pareil.
Il n’avait pas seulement la voix, la taille et l’énergie qui m imposent aux foules, il avait de plus le tact, la politesse et l’esprit qui les charment et les amusent. Il avait une manière de parler, digne, honorable et instructive ; il respectait son auditoire et gagnait sa confiance par le raisonnement plutôt que par le sentiment ; son éloquence était plus imposante qu’émouvante, plus grandiose que chaleureuse. Supérieur aux hommes de son époque sous plusieurs rapports, il n’avait paslachaleur, l’imagination, le style imagé, la phrase sonore, et même l’esprit brillant des Loranger, des Laberge et des Turcotte.
Un mot de son caractère.
Cet homme à l’extérieur froid et imposant, était doux et enjoué comme un enfant, droit, franc, honnête et gentilhomme, libéral, généreux et dévoué à ses amis, à son parti, à ses principes. II était aimé de tout le monde pour la fran-
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cliise et la gaieté de son caractère, le charme de sa conversation. Sa parole était sacrée ; il y tenait même lorsqu’il aurait pu la retirer sans se déshonorer. Malgré des embarras financiers qui furent le résultat de sa libéralité et de son dévouement politique, il ne cessa pas d’être honnête homme.
Il devait y avoir de l’avenir pour un homme si bien doué, la porte du succès devait s’ouvrir à deux battants devant lui. C’est ce qui arriva.
Après un brillant cours d’études au collège de l’Assomption, il venait à Montréal étudier le droit sous M. Ferréol Pelletier et ne tardait pas à fixer l’attention publique sur lui.
Il y avait alors à Montréal deux écoles où la jeunesse instruite faisait la lutte par la plume et la parole, et répandait son influence sur la société canadienne ; c’était Y Avenir et l'Institut-Canadien, Papin devenait bientôt l’un des chefs de ces deux écoles, et combattait au premier rang dans la milice politique que conduisait Lafontaine.
Mais bientôt des murmures éclatèrent dans le camp libéral, on trouvait que Lafontaine n’allait pas assez vite. Papineau venait de reparaître sur la scène politique avec des idées et un langage capables de séduire cette jeunesse bouillante.
C’était d’ailleurs une époque d’effervescence démocratique ; le souffle qui agitait les trônes en Europe était arrivé jusqu’à nos rivages.
La lutte constitutionnelle ne suffisait plus à ces esprits ardents, il fallait des réformes plus radicales, des mesures plus énergiques.
L’Avenir avait commencé à se faire l’écho de ces nouvelles aspirations, de ces idées vagues de liberté qui flottaient dans l’air. Le Pays parut pour donner un corps plus solide à ces idées, une direction plus sage et plus pratique à ce mouvement.
Papin fut l’un des apôtres les plus ardents de cette révo-
BIOGRAIHIES ET PORTRAITS.
lution dans notre monde politique et social ; il en fut peutêtre l’âme, le porte-drapeau.
Les succès du parti libéral furent rapides. Deux ans après la fondation du Pays, en 1854, il emportait d’assaut une quinzaine de comtés.
Papin avait été élu à l’Assomption contre M. Siméon Morin, cette étoile brillante qui ne parut un instant à notre horizon politique que pour faire regretter son éclipse.
Quelque temps avant les élections, le parti libéral s’était réuni pour se nommer un chef. Plusieurs voulaient élire Papin, mais l'Hon. A. -A. Dorion réunit la majorité des sulfrages.
Les nouveaux élus étaient pour la plupart des jeunes gens de talent, habiles dans l’art d’écrire et de parler. Jamais la chambre d’assemblée du Bas-Canada ne fut plus brillante, plus animée, jamais on n’y parla un plus beau langage.
Mais leurs succès réveillèrent les craintes et les alarmes que les imprudences et les exagérations de Y Avenir avaient déjà jetées dans l’esprit du clergé et delà population, et que leurs adversaires surent exploiter. Us montrèrent plus de franchise que d’habileté, plus de talent que de tactique. Il eurent le tort de ne pas comprendre leur temps, de méconnaître la force de» traditions religieuses du Bas-Canada. Ce fut un malheur pour eux et pour le pays.
Papin, le plus hardi de tous, ne craignit pas de donner, sur la question des écoles mixtes, un vote réprouvé par la conscience de tous les catholiques de ce pays.
Il n en fallait pas plus pour tuer un homme et même un parti.
Papin, défait aux élections de 1857, se remit à la pratique de sa profession et devint bientôt avocat de la Corporation de Montréal, position lucrative et honorable qui devait lui permettre de rétablir l’ordre dans ses affaires et de reparaître bientôt sur la scène politique. L’âge, l’étude et la réflexion en eussent fait l’un des premiers hommes d’Etat et l’orateur le plus populaire Ju Bas-Canada. C’était ce
JOSEPH PAPIN
que disait, le 26 février 1862, une foule nombreuse réunie autour de sa tombe dans le cimetière du village de l’Assomption.
Papin était mort !. . .. à l’âge de trente-sept ans.
Il y avait deux hommes en lui ; l’homme dont je viens de parler, si admirablement doué par le Providence de tous les dons du corps et de l'esprit, dont le jugement était droit et le cœur généreux, le logicien remarquable et le tribun puissant, dont les accents pouvaient remuer toute une nation, l’homme d’honneur et de talent qu’on aimait autant qu’on l’admirait.
Mais aussi il y avait l’homme de chair, au tempérament fougueux, au cœur ardent, aux fortes passions, à l’imagination hardie, à la nature impétueuse et indépendante, avide de plaisirs et d’émotions.
Celui-ci tua l’autre.
Cet homme à la sève féconde, à la tête altière, on le vit s’affaisser, se dessécher lentement, comme ces beaux et grands arbres que la foudre a frappés. Que c’était triste ! Il lutta pourtant contre la mort, il se cramponna avec désespoir à la vie qui lui souriait.
Lorsqu’il vit que tout était fini, lorsque déjà il avait un pied dansja tombe, il eut un moment de révolte, il recula épouvanté et voulut remonter la pente qu’il avait descendue
si rapidement. “ Mourir . s’écria-t-il avec énergie,
en frappant du poing ses longs bras décharnés, sa vaste poitrine amaigrie . . . . , non . . . . , non . . . . , il y a encore de la vie là-dedans . C’est impossible !...., c’est impos¬
sible
Ce fut le dernier cri de la matière.
Il se recueillit un instant et redevint calme. Une grande pensée avait frappé sa belle intelligence ; — il venait de comprendre la vanité des choses de la terre. Il trouva pour mourir ce qui lui avait manqué pour vivre.
N. B. — M. Papin a été, pendant quelques années, associé à M. Lafrenaye,'.de cette ville ; lorsqu’il est mort, il pratiquait
avec M. Cyrille Archambault dont tout le monde déplorait, il n’y pas longtemps encore, la fin prématurée.
11 avait épousé mademoiselle Sophie Homier, maintenant mariée à M. Ferdinand David, nleinbre pour la division-est de Montréal. Il laissa une jeune fille, mademoiselle Marie- Louise Papin, qui vient de terminer son éducation au couvent du Sacré-Cœur.
Montréal, 24 Août 1871.
L’HON. P. J. O. CHAUVEAU
L’HON. P.-J.-O. CHAUVEAU
On sait que la vieille cité de Champlain a l’aimable prétention de se croire le Parnasse comme le château fort du Canada, et d’avoir. orné notre couronne littéraire de ses plus riches diamants. Suspendue, comme un nid d’aigle, à un rocher immense dont le sommet se perd dans les nues, et dont chaque pierre éveille des souvenirs immortels, elle a bien tout ce qu’il faut pour être le séjour des muses. Le souffle de l’inspiration circule librement à travers tous ces débris et ces monuments d’un autre âge, témoins des souffrances et des luttes héroïques d’une nationalité dont elle a été le berceau. Quoi de plus propre à élever le cœur et l’intelligence de l’enfant, à faire résonner les libres les plus délicates de son âme, que les grandeurs de ce magnifique panorama redisant l’héroïque histoire de ses ancêtres. Il n’est pas étonnant que tant de gloire et de grandeur ait trouvé un poétique écho dans l’âme des Garncau, des Chauveau, des Créma?ie, des Lemay et des Fréchette.
M. Chauveau, dont nous entreprenonsde faire aujourd’hui la biographie, est une des plus brillantes illustrations dont Québec et le Canada français se glorifient. Il est né le 30
mai 1820; son père était marchand et descendait d’une des plus anciennes et des plus respectables familles de Charlesbourg.
Privé de la protection paternelle, lorsqu'il était tout jeune encore, il trouva dans son grand-père, M. Joseph Roy, et M. Hamel, son oncle, des cœurs généreux pour l’encourager et des esprits éclairés pour le diriger. Ces deux citoyens distingués avaient découvert dans cet enfant faible et délicat, de belles qualités, des talents précieux, qu'ils travaillèrent à développer de concert avec une mère admirable de dévouement et de tendresse. Combien d’existences brisées et de nobles intelligences dévoyées parce qu’elles ont été livrées à elles-mêmes, à un âge où une direction sage et dévouée est si salutaire ! Qu’ils ont du mérite et qu'ils doivent être heureux, ceux dont la protection bienveillante a conservé et fécondé des talents si précieux pour la société !
M. Chauveau entra au séminaire à l’âge de neuf ans ; il se fit remarquer, pendant tout son cours d’études, parla précocité de son talent littéraire et les manifestations sincères de sa foi et de sa piété. Nature vive, ardente et enthousiaste, il avait l’âme ouverte à toutes les nobles impressions, aux sentiments les plus élevés et aux inspirations de la poésie- Son cours d études fini, il voulut entrer dansl’état ecclésiastique, ou le portaient des sentiments religieux qu’une mère pieuse lui avaient inculqués dès sa plus tendre enfance. Il n avait que seize ans. 11 alla trouver le regretté et remarquable M. Deniers, alors supérieur du séminaire, pour lui faire part de ses intentions : — Vous voulez faire un prêtre, — lui dit le vénérable supérieur en lui mettant la main sur l’épaule, . “ Vous êtes bien jeune....
seize ans !... Bien..., bien... Allez-vous-en dans le monde, petit, on verra plus tard.” L’Etat doit remercier l’Eglise de sa générosité en cette circonstance.
Le jeune Chauveau s’en alla et se mit à étudier le droit sous MM. Hamel et Roy, et plus tard sousM. O’Kill Stuart.
l’hON. P. -J. -O. CHAUVEAU.
Il se jeta immédiatement dans le mouvement politique et littéraire de l’époque avec tous les entraînements de sa jeunesse et de son caractère. Le Canadien recevait avec plaisir les prémisses poétiques de cet enfant de dix-huit ans, et le Courrier des Etats-Unis publiait avec éloge ses correspondances. Les Canadiens-Français saluèrent avec joie des accents patriotiques qui les transportaient, et virent dans le jeune Chauveau un homme de l’avenir, un soldat brillant de la cause nationale.
Sorti du séminaire à 16 ans, journaliste à 17, marié à 18, M. Chauveau était iqembre de la chambre à 24 ans ; sa destinée marchait à grandes enjambées dans un chemin fleuri.
L’union des deux provinces venait d’être imposée au Bas- Canada, dans le but de réduire à l’impuissance cette nationalité canadienne-française, qui avait osé pousser le patriotisme jusqu’à la rébellion. L’élément anglais et l’élément français se trouvaient partagés en deux camps sur l’arène parlementaire, comme autrefois sur le champ de bataille ; — le premier, orgueilleux, fanatique, plein de préjugés ; — l’autre, modeste, mais énergique et confiant dans son droit et sa destinée. /La lutte était vive, ardente ; il s’agissait, pour le Bas-Canada, d'effacer du frontispice du nouveau temple politique où on l’avait forcé d’entrer, des caractères injurieux à son patriotisme et funestes à sa conservation hationale. Il marchait sous le drapeau de MM. Lafontaine et Viger, que secondaient la haute intelligence et le noble caractère de M. Baldwin. MM. Chauveau et Cauchon vinrent grossir, en 1844, cette phalange valeureuse qui voyait bientôt ses efforts couronnés de succès par l’établissement du gouvernement responsable et la radiation de la nouvelle constitution des clauses honteuses qui la déshonoraient.
M. Chau veau manifesta, dès ses premiers discours parlementaires, les qualités oratoires qui avaient signalé ses débuts au barreau, et les tendances libérales dont la jeune génération du temps était possédée. M. Aubin exerçait alors une grande inlluence sur la jeunesse lettrée par ses écrits
mordants, pleins de sel et de verve ; les bureaux du Fantasque étaient un foyer d’esprit et de libéralisme. Il n’est pas étonnant que M. Chauveau ait bu à la coupe parfumée du libéralisme ; il devait aimer la liberté comme la religion, par sentiment, par l’entraînement de sa nature généreuse et poétique.
Lorsque l’hon. Louis-Joseph Papineau, revenu de l’exil, lit retentir dans le parlement sa grande voix contre la constitution nouvelle et menaça de recommencer les luttes d’autrefois, la majorité canadienne-française, qui avait arraché à cette constitution des libertés sutlisantes pour se protéger, resta sourde aux accents du tribun. M. Chauveau fut, pendant quelque temps, du petit nombre de ceux, qui prêtèrent l’oreille aux philippiques emportées de M. Papineau; il vota souvent avec lui. On dit que l’amour-propre froissé fut pour quelque chose dans son éloignement de M. Lafontaine.
En 1851, il avait déjà assez d’influence pour devenir solliciteur-général dans l’administration Hincks-Taché, et deux ans plus tard, secrétaire-provincial. Il remit son portefeuille, au mois de Janvier 183c, et succéda, dix mois après, au docteur Meilleur, comme surintendant de l’éducation pour le Bas-Canada. Il a, dans cette importante position, déployé beaucoup de zèle et d’activité, ainsi que l’attestent rétablissement des Ecoles Normales, les nombreuses réformes qu’il a opérées dans l’enseignement.
Mais a-t-il fait tout ce qu’il a pu pour donner à la province de Québec l’éducation pratique dont elle a tant besoin pour conserver et agrandir son influence au milieu des races entreprenantes qui habitent l’Amérique Britannique du Nord. Nous savons qu’il n’a pas fait tout ce qu’il a voulu, mais n’aurait-il pas dû, en dépit de tous les obstacles, attacher son nom à cette grande œuvre de régénération nationale. C’était une tâche digne de son patriotisme et de ses talents. Les grandes joutes constitutionnelles sont terminées depuis longtemps déjà, c’est à faire l’éducation du peuple, à
ft
L’aON. P. -J. -O. CUAÜVEAU.
mettre nos compatriotes en état de figurer avec honneur dans les luttes du commerce et de l’industrie, que nos hommes d’Etat doivent maintenant employer leur énergie.
Les Canadiens-Français ne conserveront leur influence notionale et politique qu’en imitant l’esprit pratique des nationalités entreprenantes au milieu desquelles ils vivent.
M. Chauveau allait tranquillement son chemin, conduisant le char de l’éducation du pays au milieu des éloges et des applaudissements que ses écrits et ses discours soulevaient sur son passage, lorsqu'on lui offrit de monter sur le char plus élevé et plus dangereux de l’Etat.
De l’union des deux Canadas on était passé à la confédération de toutes les provinces britanniques ; on venait de donner un gouverneur français à la province de Québec et on voulait illustrer l’inauguration du nouveau régime en choisissant, comme premier ministre, un canadien distingué, capable de rallier toutes les sympthies. M. Cauchon ayant échoué dans ses efforts pour former un gouvernement, on s’était adressé à son ancien émule dans les luttes parlementaires, lequel avait réussi.
L’auteur de la “ Fête des Banquiers,” dont les vers avaient flagellé l’union des deux Canadas, a dû trouver étranges les événements qui l'appelaient à inaugurer la confédération. En présence du fait accompli, il a cru sans doute qu’il pouvait et devait même répondre à l’appel du pays, et travailler à tirer du nouveau régime tout le bien possible pour ses compatriotes. 11 a bien fait. Il a changé une position douce et paisible pour une sphère chargée d’orages et de tempêtes, il a assumé une responsabilité dangereuse pour sa réputation et terrible pour l'avenir de son pays.
Il est dillicile d’apprécier les motifs et les intentions qui agitent l’àme d’un homme dans de pareilles circonstances ; mais nous croyons qu’il a cédé en acceptant la L\che qu'on lui offrait, à des considérations élevées, à des instances réitérées, à de nobles impulsions. Quoi
qu’il en soit, il a dû trouver rudes et pénibles les sommets du pouvoir; accoutumé à la flatterie, aux éloges et à toutes les prévenances d’un monde dont il était le demi-dieu, et qui ne discutait pas ses actes, il a ressenti vivement sans doute les horions de la politique, les ronces et les épines dont elle est hérissée ; la contradiction et le sarcasme ont dû blesser jusqu’au sang sa sensibilité de poëte et d’orateur.
Mettre en opération un nouveau régime politique de manière à satisfaire toutes les espérances et à calmer toutes les craintes ; donner toute l’importance et toute l’extension possible aux institutions locales du Bas-Canada, sans dépasser les limites tracées par la constitution ; organiser les bureaux publics et distribuer ie patronage au milieu de mille intérêts divers, d’exigences personnelles et nationales sans nombre ; présenter le drapeau de la conciliation, la branche d’olivier à deux partis qui se déchiraient depuis vingt-cinq ans; ranimer enfin lg courage et les espérances d’une population qui commence à désespérer de son avenir matériel et national.... c’était là, il faut l’avouer, une œuvre difficile, immense.
Avouons qu’il a passé à travers ces crises et ces embarras plus facilement qu’on ne pensait.
Mais, avant d’aller plus loin, traçons en quelques lignes lestraitsles plus saillants de l’organisation physique et intellectuelle de M. Chauveau.
Voyez-vous cet homme de moyenne taille, élégamment vêtu de noir, au front développé, à la figure pensive et mobile, aux traits nobles et prononcés, qui passe, une main derrière le dos, le regard contemplatif? Il n’y a pasà s’y méprendre, la pensée de cet homme-là habite des sphères élevées; ce doit être un homme de lettres, un poëte ou un orateur. Il est un peu, beaucoup même tout cela. Lisez, si vous voulez vous en convaincre, ses premiers essais poétiques, ses Joies Naïves, ses Adieux à Colborne , Albion, Donnacona, ses portraits politiques, ses correspondances dans je Courrier des Etats-Unis, le Fantasque et l’Averur, quelques-unes des jolies pages de Charles Guérin ; parcou-
L HON. P.-J.-O. CHAUVEAU
rez ses revues mensuelles dans le Journal de V Instruction Publique , véritables petits chefs-d’œuvre dont les meilleurs journaux de France seraient fiers de parer leurs colonnes.
Ecoutez maintenant. 11 parle ; il est au pied du monument élevé à la mémoire des braves de 1760 sur les plaines mêmes témoins de leur gloire et de leur mort ; une foule immense l’écoute ; l’Angleterre et la France sont là, la première représentée par un gouverneur distingué, la dernière dans la personne du commandant deBelvèze. Sa voix est trop voilée, sa déclamation un peu monotone ; mais quelle chaleur, quel entraînement, quelle succession magnifique de mouvements, d’imageset d’inspirations, quel tableausublime des événements et des luttes héroïques du passé ? Ce discours seul devrait suffire à la réputation oratoire de M. Chauveau ; ce fut l’opinion de M. de Belvèze, qui déclara qu’on n’aurait pas mieux parlé en France.
Combien d’autres discours cependant où ses brillantes facultés se sont révélées avec éclat !
11 a eu le tort de trop se prodiguer, défaire de l’éloquence un métier ; invité à parler dans des circonstances presque toujours semblables, il a fini par tomber dans la répétition et la déclamation ; il aurait dû, dans son intérêt, résister aux sollicitations de ses admirateurs et de son amour-propre; il a fini par produire l’effet de ces jolies boites de musique qui répètent éternellement sur le même ton le « Home, sweet home.»
Quoi qu'il en soit, M. Chauveau est le plus français de tous nos orateurs et de nos écrivains par l’élégance, la couleur et la distinction du style et du langage, le choix des expressions, la noblesse de la pensée, le feu de l'inspiration et la vivacité du sentiment, mais d’autres le surpassent par la profondeur de la pensée, la force du raisonnement et de la logique, la justesse des aperçus, la stience politique.
M. Chauveau est homme de lettres par goût, par nature, il est homme d’affaires, homme d’Etat par nécessité, par hasard, parce qu’en Canada on ne peut être uniquement ce qu’on est ;
il faut ici mêler la soie et le coton, les fleurs et les choux ; tel qui est fait pour porter le fusil, manie la pioche ; tel autre qui était né pour habiter les sommets du Parnasse, est forcé d’additionner des chiffres derrière un comptoir.
Notre parlement local se prête peu aux efforts oratoires, aux élans de l’imagination, aux grandes conceptions ; les questions qui s’y soulèvent sont peu fertiles en ressources oratoires; c’est plutôt une place d’affaires qu’un théâtre d’éloquence. N’est pas homme d’affaires qui veut ; Chateaubriand et Lamartine eussent fait de piètres avocats et de tristes professeurs de mathématiques, de même que M. Cartier serait un poète épique peu recommandable. Les poètes et les orateurs ont-il le droit de se plaindre si leur âme, plus délicate et plus subtile que celle des autres hommes, tend sans cesse à s’élever au-dessus des choses de la terre, à contempler de trop haut les objets d’ici-bas? L’aigle est-il mécontent du sort qui le force à planer dans les hauteurs des cieux ? La vigne au jus délicieux est-elle jalouse des fortes racines du chêne ? Mais continuons.
M. Chauveau a le caractère du poète et de l’orateur, comme il en la figure et l’esprit ; rien ne le dément. Vif, nerveux, impressionnable, sensible, irritable, mais bon, libéral et dévoué, aussi prompt à réparer une faute qu’à la commettre, il présente de singuliers contrastes à l’œil de l’observateur. 11 est remarquable par l'élégance et l’urbanité de ses manières ; sa vie a toujours été sobre, morale et studieuse, et l’on ne peut nier qu’il a gardé toute la fraîcheur de son patriotisme à travers les nécessités de la vie et les exigences de la politique. M. Chauveau est encore un bibliographe et un amateur passionné du beau et du vrai dans les lettres et les arts ; ses voyages en Europe ont développé chez lui ces houreuses dispositions ; les hommes lettrés de France l’ont reconnu comme un des leurs et ont rendu hommage à son talent de poète et d’orateur.
Les remarques suivantes indiqueront que l’homme le mieux doué n’est pas exempt de défauts.
l’hON. P. -J. -O. CHAUVEAU.
De tout temps les poëtes et les orateurs ont eu de la peine à se défendre de l'impression qu’ils sont supérieurs aux autres hommes ; c’est peut-être vrai, mais ils le laissent trop voir ; ils sont portés à poser, à solliciter les regards et les applaudissements ; l’un portera une longue chevelure, ou se fatiguera pour se donner une figure pâle et mélancolique; un autre paraîtra distrait en adressant la tparole ou prêtera une oreille attentive aux sons mélodieux qui tombent de sa bouche. Les adulations, les flatteries et l'encens qu’on a prodigués à M. Chauveau depuis sa jeunesse, les succès continus qui ont signalé sa carrière, ont donné, à sa sensibilité naturelle un développement qui nuit quelquefois à sa dignité d’homme d’Etat.
M. Chauveau n’a pas, encore eu le temps de donner la mesure de ses capacités comme homme d’Etat ; les progrès qu’il a faits déjà, témoignent de ce qu’il pourrait être, s’il passait plusieurs années au pouvoir.
M. Chauveau n’a pas, il est vrai, le talent d’administration et le caractère énergique de M. Cartier ; il manque des connaissances pratiques qui lui permettraient d’attacher son nom à de grandes réformes sociales ou législatives ; mais il est supérieur, sous bien des rapports, aux hommes de son temps. 11 conduit les débats de la chambre avec une distinction de manières et de langage qu’on ne trouve pas toujours chez nos hommes publics, et fait honneur à la province de Québec dans toutes les circonstances où il est appelé à la représenter en sa qualité de chef du gouvernement local.
Montréal, Mai 1870.
Lorsque les lignes qui précèdent ont été écrites, M. Chauveau n’avait guère connu les vicissitudes, les déboires et les douleurs de la vie auxquelles l’homme de talent est exposé comme les autres mortels, et qu’il ressent, peut-être, plus profondément. Mais, depuis cette époque, il a beaucoup souffert. Dans le mois de décembre 1870, l’une de ses filles
épousait un jeune officier, M. Glendowyn, et partait pour les Bermudes. Elle tombait malade à bord du vaisseau et mourait avant d’avoir eu à peine le temps de se dépouiller des parures de l’hyménée. La mort impitoyable lui enlevait successivement dans l’espace de trois ans deux autres filles et son épouse.
Pendant ce temps-là, la politique ne lui était pas moins cruelle. En 1873, des dissentiments survenus entrç lui et ses collègues dans le gouvernement l’ayant forcé à donner sa démission, il devenait président du Sénat ; le gouvernement tombait, quelques mois après, des élections générales avaient lieu, et M. Chauveau allait se faire battre dans le comté de Charlevoix par M. Tremblay.
M. Chauveau était destiné à boire jusqu’à la lie la coupe des infortunes. Il vint un temps où il avait à peine de quoi vivre ; on dit qu’il fut même obligé de vendre une partie de sa bibliothèque. Ceux qui connaissent sa sensibilité se demandent comment il a pu supporter tout cela. 11 n’y a pas de doute que sa foi et sa piété ont pu seules lui donner les forces et les’consolations dont il avait besoin.
Les deux partis essayèrent tous deux de le faire rentrer dans la politique, mais il résista à toutes les sollicitations ; après toutes les secousses qu’il avait éprouvées il n’aspirait qu’au repos, à la retraite. On croyait que le gouvernement de Québec se ferait un devoir de lui rendre la place de surintendant de l’instruction publique, qu’il avait abandonnée pour aider le parti conservateur à mettre lenouveau régime en opération. Mais ce fut le gouvernement fédéral qui vint à son secours en lui 'donnant la place de président delà commission du havre de Québec. Ce dénouement presque dramatique démontre que M. Chauveau ne s’est pas enrichi au service de son pays.
Pour se distraire et gagner quelques piastres, M. Chauveau s’était mis à écrire dans YOpinion Publique , à raison de deux piastres et demie la colonne. Ses revues européennes où on retrouve son talent délicat et distingué.
l’hON. P.-J.-O. CHAUVEAU.
ont été fort remarquées. Il y a quelques jours, M. Gaillardel saluait sa réapparition dans le journalisme par des paroles d’éloge et de sympa hie bien méritées. Le dénouement de la carrière politique de M. Chauveau démontre que, malgré ses talents, il n’avait pas tout ce qu’il faut pour faire de la politique dans un pays et dans un temps où il faut avant tout déployer de la ruse et de l'énergie. Lorsque M. Chauveau était premier ministre, il aurait dû dire comme MacMahon à Malakof: “ J’y suis, j’y reste.” Les chefs de parti qui par désintéressement, faiblesse de caractère ou tactique, se montrent toujours prêts à s'eflacer ou à s’en aller, ne sont pas des hommes politiques; on les laisse partir.
Il est déplorable qu’un homme comme M. Chauveau soit obligé de renoncer à la politique pour accepter une position secondaire, dans un temps où ses talents et son expérience auraient pu nous être utiles. Il a dû plus que tout autre trouver étranges les événements qui l'ont forcé, après avoir été le premier ministre de sa province, à accepter l’humble position de président de la commission du havre de Québec. Outre la résignation que lui donne la religion, la littérature et la philosophie lui offrent, sans doute, ces douces jouissances qui suffisent aux âmes élevées. Il peut se dire aussi, avec un sentiment légitime d’amour-propre, que la postérité lira ses discours et ses écrits longtemps après que les noms de la plupart des hommes politiques seront oubliés, et qu’elle le placera parmi ceux qui ont le plus honoré le nom canadien-français par leurs vertus et leurs talents.
24 Août 187 G.