C.-S. CHERRIER, ÉCR, C. R
Lorsqu’une fois il était convaincu qu’une cause était bonne, il déployait en faveur de son client une grande énergie, un dévouement sans bornes. Il ne faisait pas tout à fait comme M. Morin, il ne remboursait pas ses clients de la dette et des frais, lorsqu’il perdait leurs causes, mais il faisait tout en son pouvoir pour alléger leur sort. Il craignait tant de les exposer à des frais considérables, qu’il ne leur conseillait presque jamais d’aller en appel.
Lorsqu’il prit M. Dorion en société, il n’avait, dans l’espace de vingt ans, porté que quatre causes devant la Cour du Banc du Roi, et ce fut un événement, lorsque M. Dorion qui avait perdu une cause qu’il croyait bonne, voulut en appeler. Admettons qu’un avocat qui serait aussi scrupuleux que cela aujourd’hui courrait risque de mourir de faim.
C’est à cette délicatesse de conscience et à sa modestie qu’il faut attribuer en grande partie les irrésolutions et les hésitations qu’on lui reprochait. Il n’avait pas assez de confiance en ses forces et sa science, il craignait trop de se tromper. On parvenait difficilement à obtenir de lui une réponse catégorique ; il y avait toujours un petit nuage dans ses opinions, un coin où le doute planait. Beaucoup d’hommes moins savants ne sont pas aussi craintifs.
Sa courtoisie envers ses confrères et les juges était merveilleuse. Pour rien au monde il eût voulut leur manquer d’égards.
Il se faisait remarquer dans ses plaidoyers par une grande érudition, une connaissance approfondie de notre droit, l’élévation et la vigueur des pensées, la noblesse du langage et une solidité de jugement qui s’alliait avec la vivacité de l’esprit, la chaleur des convictions et les émotions d’une nature sensible.
C’était l’éloquence de ce bon vieux temps dont nous aimons tant à parler, éloquence admirable ! qui ne puise ses inspirations qu’aux sources les plus pures de la science et de la vérité et qu’on a caractérisée par ces belles paroles : Vir bonus dicendi peritus, ü honnête homme est habile à parler.
BIOGRAPUIES ET PORTRAITS.
Plut au Ciel que l’éloquence, ce don précieux fait à l’homme par Dieu, ne fût jamais qu’au service d’intelligences aussi distinguées, de cœurs aussi bien faits, que cette force motrice des âmes ne servit qu’à-faire triompher le bien et la justice! Quel malheur, lorsqu’imitant le chant des sirènes, elle ne séduit les hommes que pour les conduire dans les abîmes, lorsqu’elle ressemble à ces flammes errantes qu’on voit dans la nuit briller au-dessus des marais !
Un mot du rôle politique de M. Cherrier, avant d’aller plus loin.
Un mot suffira, car M. Cherrier a voulu appartenir tout entier au barreau ; le patriotisme et le devoir ont pu seuls le décider à se jeter dans la politique, à une époque où elle n’offrait que des dangers et des déboires.
Mais, lorsque la nationalité en danger réclamait les services de tous ses enfants, un homme de son caractère pouvaitil refuser de répondre à ce puissant appel ? A la vue de ses compatriotes qui se levaient d’un bout du pays à l’autre pour revendiquer leur libertés outragées, pouvait-il s’abstenir ?
C’était aux élections générales de mil huit cent trentequatre, les quatre-vftigt- douze résolutions venaient d’être votées par la chambre d’assemblée ; le peuple, provoqué par le gouverneur et les violences des bureaucrates, était décidé plus que jamais à suivre ses chefs dans la voie de la résistance.
La réputation que M. Cherrier venait de se faire dans les procès politiques, le désignait d’avance au choix des électeurs. On lui offrit le mandat du comté de Montréal où il fut élu.
Il siégea dans les sessions émouvantes de 1835 et 1836, vota avec la majorité, mais sa santé l’ayant forcé de s’absenter de la chambre, il ne prit pas une part importante dans les débats orageux qui précédèrent l’insurrection. On arriva à 183G au milieu de la plus grande excitation; le gouverneur, appuyé par les autorités impériales, repoussait les 92 résolutions et la chambre d’assemblée refusait les subsides. Il n’y avait pas d'entente possible.