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MONSEIGNEUR FABRE

MGR CHARLES-EDOUARD FABRE

On dit d’un brave soldat qui, après de nombreux exploits, arrive aux premiers grades de l’armée, « qu’il a bien gagné ses épaulettes.» On peut dire du prêtre dévoué qui, après une vie d’apostolat, devient évêque, « qu’il a bien mérité la mitre.» C’est l’opinion que le diocèse de Montréal a exprimée en apprenant la nouvelle agréable que M. le chanoine Fabre venait d’être nommé coadjuteur de Mgr Bourget, pour être plus tard son successeur. Cette nouvelle a produit partout la meilleure impression et révélé les sympathies que le nouvel évêque s’était créées parmi les fidèles de ce diocèse.

Une petite esquisse de la carrière sacerdotale de Mgr Fabre suffira pour expliquer la satisfaction que donne son élévation à l’épiscopat.

Mgr Fabre est né le vingt-huit février mil huit cent vingtsept. Il appartient à une famille essentiellement religieuse et nationale; il est le tils de M. Edouard Raymond Fabre, cet excellent citoyen dont la vie fut remplie d’actes de vertu et de patriotisme. Sa mère, Dlle Luce l’errault, était digne par ses vertus et ses qualités d’être l’épouse d’un si bon citoyen et la mère d’un évêque.

C’est le cas de dire que les bons exemples de la famille et les leçons d’une bonne mère ne furent pas perdus, et avouons que s’il est une belle récompense, s’il est une noble satisfaction pour une mère, c’est bien celle que reçoit en ce moment Madame Fabre.

Mgr Fabre donna, dès son bas âge, les preuves d'un excellent caractère et des dispositions les plus naturelles pour le sacerdoce. Sa vocation s’affirmait par un goût tout particulier pour les cérémonies religieuses; il n’y avait pas d’enfant de chœur plus docile et plus habile ; l’un de ses amusements favoris était de faire des chapelles et de dire sa messe. Ses meilleurs amis étaient ceux qui se prêtaient le plus volontiers à l’exercice de son ministère, et se résignaient à chanter avec lui messe, vêpres et cantiques.

11 entra, à l’âge de neuf ans, au collège de St-Hyacinthe et y fît de bonnes et solides études, sous la direction des professeurs distingués que cette maison a toujours possédés. Il eut pour compagnons de classe, M. le sénateur Armand, l'hon. Chs Laberge, le rév. M. Champeaux, curé de St- Michel, le rév. M. Piette, curé de Sl-Bruno, M. Louis Delorme, député de St-Hyacinthe, et M. le notaire Blanchard. Il était l’un des premiers de sa classe, réussissait sans beaucoup de travail et se faisait remarquer par sa sagesse et sa bonne conduite.

En mil huit cent quarante-trois, il quittait le collège et partait, quelque temps après, pour Paris, où il passait dixhuit mois dans la famille Bossange, au milieu d’un monde brillant, d’une société joyeuse et distinguée. Disons en passant que ses manières élégantes et sa bonne éducation lui permettaient de faire partout bonne figure.

Mais les plaisirs de la vie parisienne et les séductions de ce beau monde, si dangereuses pour un jeune homme de dix-sept ans, ne purent étouffer la voix de Dieu qui l'appelait à son service.

On lira avec plaisir quelques extraits de la lettre qu’il écrivait à sa mère, le vingt-neuf juin mil huit cent quarante-

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quatre, pour lui annoncer son intention d’entrer dans l’état ecclésiastique et lui demander son consentement :

“ Ma chère mère,

C’est aujourd’hui le jour de la St-Pierre; vous la fêtez très-solennellement à Montréal, tandis qu’ici elle est remise au dimanche. Cette semaine aussi était le jour de la Saint-Jean-Baptiste. Je pense bien que les Canadiens n’ont pas oublié de la célébrer avec beaucoup de pompe. J’éspère que dans quelques années je pourrai moi-même célébrer le saint sacrifice de la messe pour la prospérité du pays, pour l’union des Canadiens, pour toutes les grâces qu’on doit demander en un pareil jour.

Ma chère mère, vous voyez que je veux vous parler d’une chose bien importante. Connaître et suivre sa vocation sont deux choses bien essentielles pour le bonheur de cette vie et surtout pour celui de l’éternité .

Ma bonne mère, c’est ici que votre cœur de mère va parler plus que jamais. De tout temps. j’ai aimé l’état ecclésiastique, toujours mon esprit a préféré cette situation à toute autre. Quand j’étais à St- Hyacinthe, on prétendait que j’avais ces idées-là parce que j’étais toujours avec les prêtres, qu’elles changeraient bien si je voyais le monde. Eh bien ! voilà quinze mois que je suis à Paris ; il me semble que j’ai vu assez de monde, autant qu’il était possible de le voir honnêtement. J’ai été dans six ou sept théâtres, loin d’y avoir pris goût, j’ai vu qu’il était du devoir de tout catholique de ne jamais y aller ; j’ai assisté à plusieurs soirées et j’ai entendu des conversations de tout genre, et malgré cela mes idées et mes dispositions ne sont pas changées, et même je suis persuadé que Dieu a voulu que je conuusse le monde afin que je fusse plus en état de diriger les autres plus tard, lorsque je serai obligé de prêcher et de confesser.”

Plus loin il prie sa mère d’intercéder pour lui auprès de son père pour qu’il réponde favorablement à la lettre qu’il lui a écrite au sujet de sa vocation.

Oh !” s’écrie-t-il, “unissez votre voix à la mienne pour qu’il se hâte de m’en faire une au plus tôt : je serais si malheureux s’il me refusait ! Faites-lui voir que Dieu lui ayant permis d’élever quatre enfants, il ne doit pas trouver injuste que ce même Dieu en demande un pour le service de ses autels. Et vous-même ne serez-vous pas heureuse d’assister au sacrifice de la messe offert par votre fils aimé et de recevoir de sa main la sainte communion .

Inutile de dire l'elfet d’une pareille lettre sur le cœur d’une mère comme madame Fabre. Quant à M. Fabre, qui n’avait voulu qu'éprouver la vocation de sou fils, il se rendit de bonne grâce à l’évidence et fut heureux de voir dans l’âme de son fils des sentiments qu’il était si capable d’apprécier.

Celui-ci prit la soutane, le 7 septembre 1844, à Châtenay, et entra, le dix-huit octobre, au séminaire d'Issy, où il connut et eut pour confrères des jeunes gens destinés à illustrer l’épiscopat de France par leurs vertus et leurs talents. Citons, en particulier, Mgr de Latour d’Auvergne, archevêque de Bourges; Mgr Lavigerie, évêque d’Alger; 'Mgr Hugonin, évêque de Bayeux ; Mgr Thomas, évêque de la Rochelle ; Mgr Soubiranne, évêque de Sébaste, et Mgr Leuillieu, évêque de Carcassonne, son intime ami, préconisé en même temps que lui au dernier Consistoire. Nous nommerions le trop célèbre père Hyacinthe devenu Loyson, s’il était resté digne de figurer en aussi bonne compagnie.

En mil huit cent quarante-six, il partit pour l’Italie, obtint une audience du Souverain-Pontife et revint dans le pays au sein de sa famille qui l’attendait avec impatience. 11 entra à l’évêché deux mois après, fut ordonné prêtre, le 23 Février 1830 par Mgr Prince, et fut envoyé à Sorel eu qualité de vicaire du rév. M. Magloire Limoges. Il partit de là, en 1832, pour prendre la ^ure de la Pointe-Claire, où it exerça le ministère pendant deux ans.

A Sorel comme à la Pointe-Claire, le jeune prêtre devint très-populaire et ne laissa en partant que des regrets sincères et de bons souvenirs.

Mais Mgr Bourget jugeant qu’il fallait un champ plus vaste à son zèle et à son activité, le rappela à l’évêché de Montréal.

Les fidèles de la ville et du diocèse savent si sa vie a été bien remplie depuis cette époque, si son ministère a été laborieux et fécond en bonqes œuvres. A la chaire, au confessionnal, au chevet des malades, partout, on l’a vu se pro-

MGR CD ARLES-ÉDOUARD FABRE

(liguer sans réserve, avec bonheur, toujours à son poste, cherchant sans cesse l’occasion de faire le bien, affable pour le pauvre comme pour le riche, faisant aimer la religion par les grands comme par les petits, par les savants et les ignorants, recherché des sociétés de jeunes gens et des classes ouvrières, rendant le prêtre agréable où il n’avait été auparavant que difficilement accepté, l’ami par-dessus tout, le confident et le directeur de la jeunesse.

Ses retraites dans les collèges l’ont mis en rapport avec la plupart des jeunes gens des diocèses de Montréal et de St-Hvacinthe. 11 a prêché, confessé et marié presque toute la génération actuelle. C’est à lui que les directeurs de collèges adressent leurs élèves partant pour la ville, que les parents recommandent leurs enfants quittant pour toujours le toit paternel. Ces recommandations ne sont jamais perdues. Il les accueille avec bonheur, ces jeunes gens qu’il aime tant, il les suit, les surveille, leur apparaît quelquefois au moment où ils s’y attendent le moins, et fait tout cela avec tant de délicatesse, de bonne humeur et de bonté, qu’on se rend à sa chambre, ne serait-ce que pour lui faire plaisir. De là au confessionnal, iln’ya qu’un pas, et comme il fait la moitié de ce pas, on fait le reste sans s’en apercevoir.

On sait qu’il fut un temps où les étudiants en médecine n’avaient pas trop bonne réputation ; ce n’étaient certainement pas des rongeurs de balustres, et personne ne leur aurait donné le bon Dieu sans confession. Eh bien ! M. Fabre a trouvé moyen de les évangéliser, de les réconcilier avec la robe noire ; il a planté son drapeau jusque dans l’école de médecine, et aujourd’hui, les étudiants en médecine sont regardés comme des chrétiens.

Mgr Fabre était le prêtre à la mode, celui à qui on s’adressait dans les circonstances critiques ou solennelles, qu’on recherchait pour les mariages fashionablcs.

Peu d’hommes paraissent plus à leur place et ont plusque M. Fabre l’esprit de la vocation sacerdotale; le travail ne lui coûte rien, et il ne s’en plaint jamais, car il fait parplai-

sir ce que d’autres font par devoir ; il était fait pour le sacerdoce comme l’oiseau est fait pour voler, le poisson pour nager.

En mil huit cent soixante-neuf, lors du concile du Vatican, il fit un second voyage en Europe, revit avec plaisir, à Rome, ses anciens confrères du séminaire devenus évêques et eut l’honneur d’avoir des relations intimes avec l’illustre évêque de Poitiers, Mgr Pie. Etant allé en Belgique, il admira la méthode de l'articulation en usage dans les établissements de sourds-muets de ce pays et revint avec l’idée de l’établir à Montréal. Déjà nous pouvons apprécier les heureux résultats de cette sublime institution enfantée par la charité catholique.

Faisons maintenant en quelques lignes le portrait du futur évêque de Montréal.

Mgr Fabre est de taille un peu au-dessous de la moyenne, mais solide , il a de l’erpbonpoint, de l’aisance et de la distinction dans le maintien, de la grâce dans tous ses mouvements. Sa physionomie est douce, affable, vive et presque toujours souriante, aucune aspérité, rien de triste ou d’anguleux dans son extérieur qui respire le bonheur et inspire la confiance et les sympathies. La tête forte et le front découvert porteront bien la mitre.

Il y a dans tout ce qu’il fait, dans sa manière de parler et d’officier, un heureux mélange de simplicité, d’élégance, de dignité et un cachet de bonne éducation qui siéent admirablement à un évêque. Il est né prêtre et gentilhomme.

C’est le lieu de dire qu’il a une mémoire remarquable, une grande rapidité de pensée servie par une facilité de parole que tout le monde connaît. Son discours est un jet continu qu’entretient une source intarissable,; il n’a pas la peine de chercher la phrase, elle lui arrive toute faite, tout habillée. Il n’est jamais pris au dépourvu et ne pourra pas lorsque, en sa qualité d’évêque, il sera appelé à parler dans maintes circonstances, alléguer le défaut de préparation, car il est toujours prêt. Il excelle à tirer parti de l’idée du

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moment, à appliquer un texte ou un précepte à la fête, à la circonstance du jour. Il saisit une question arç vol, en voit immédiatement les côtés les plus saillants, les points essentiels, et dit clairement ce qu’il a vu si rapidement.

Sa prédication, sans être véhémente, est fort goûtée, elle plaît et persuade et se met à la portée de tout le monde, elle avait d’avance l’onction épiscopale, le caractère de dignité et de noble simplicité qui convient aux paroles d’un évêque: On aimera encore mieux l’éloquence de l’évêque que celle du prêtre.

Ajoutons que si l’avénement de M. le chanoine Fabre à l’épiscopat, est salué avec joie par tous les catholiques de ce diocèse, c’est qu’à la fermeté des principes et à la solidité des doctrines, le nouvel évêque joint un esprit de paix et de conciliation, une bienveillance et une connaissance du monde qui seront d'une grande utilité dans les circonstances actuelles. Rome vient de manifester le désir que les esprits rentrent dans la voie de l’apaisement et de l’union. L’épiscopat de Mgr Fabre va donc commencer sous d’heureux auspices, au milieu des réjouissances de tous les hommes de bonne volonté.

Montréal, 24 Avril 1873.

M. EVARISTE GELINAS.

Il y a dix ans, j’entrais à la Minerve pour demander la publication du compte-rendu d’un admirable sermon que Mgr Taché venait de prononcer dans l’église Notre-Dame.

C’était mon premier essai ; je le portais sur mon cœur.

On me renvoya au bureau de rédaction où. je trouvai, à moitié enterré sous les journaux, un homme qui écrivait rapidement, sous l’empire, en apparence, d’une ardente c onviction.

Il était de moyenne taille ; sa figure était jeune, empreinte de douceur et de modestie, mais une physionomie grave, recueillie, presque rêveuse, le faisait paraître plus âgé qu’il n’était. Sa vue inspirait un sentiment mêlé de sympathie et de respect.

C’était M. Evariste Gélinas, rédacteur en chef de la Minerve. Il me fit le grand plaisir d’accepter, avec sa bienveillance ordinaire, le premier fruit de mes amours littéraires, et quelques jours après, il me faisait demanderd’entrer à la Minerve, comme assistant-rédacteur.

Evariste Gélinas n’avait que vingt-trois ou vingt-quatre ans, et il était à la tête du principal journal bas-canadien, organe du parti conservateur,

La lutte était sérieuse, ardente, à cette époque ; les deux

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