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ÉVARISTE GÉLINAS, (CARLE TOM

M. ÉVARISTE GÉLINAS.

partis, presque d’égale force, frappaient à grands coups. Le Pays était rédigé par M. Dessaulles. Il fallait de l’habileté, du courage, des connaissances et une grande vivacité d esprit pour lutter contre un pareil adversaire.

M. Gélinas, heureusement, était mûr avant le temps, hn jugement sain, un esprit fertile et pénétrant, de fortes études et un grand talent d’analyse et de dialôctique semblaient le prédestiner à la polémique. Il excellait surtout à voir le côté faible ou ridicule d’une proposition, et sa verve lui inspirait alors d’heureuses reparties.

M. Gélinas a rédigé presque seul la Minerve de 1861 à 1865, durant l’une des époques les plus accidentées et les plus émouvantes de notre politique. Trois élections générales, trois changements de ministères et l’avénement d’un nouveau régime agitèrent profondément l'opinion publique. C’était une rude tâche que de rédiger la Minerve dans un temps pareil, de suffire aux exigences de la discussion et d’un parti plein d’ardeur. Oui, la tâche était rude pour un homme de cœur qui voulait se montrer à la hauteur des circonstances et justifier la confiance qu’on avait en lui. Les amis sont exigeants dans ces temps-là : le journal est leur enseigne, leur sentinelle avancée, obligée d’être toujours sur le qui-vive, pour leur donner le mot d’ordre, le signal de la bataille ; les ennemis sont acharnés, «implacables, toujours prêts à profiter de la moindre faute, de la négligence la plus légère.

Quel travail alors pour le pauvre journaliste ! Quelles préoccupations de tous les jours, de tous les instants ! Quelle tension continuelle de toutes les facultés de l’âme !

Point de repos pour lui, car la presse qu’il alimente n’attend pas, il faut qu’il veille pour que l’abonné ait le journal a son réveil, il faut qu’il travaille pour préparer les armes avec lesquelles on fera la lutte, le lendemain, sur le husting ou dans le parlement. Des orateurs à voix sonore remporteront de grands succès en répétant simplement les arguments qu’il leur aura donnés, et on ne pensera même pas à lui. 16

Le journaliste! on ne le connaît pas, c’est le journal qu’on connaît ; un journal n’a pas de' personnalité, ce qu’il renferme appartient à tout le monde, on prend son bien où on le trouve, sans s’occuper de savoir d’où il vient. Demande-t-on au ruisseau d’où viennent les eaux qu’il nous apporte ? S’occupe-t-on d'e savoir d'où vient l’air qu’on respire ? Le journaliste, c’est le missionnaire se dévouant à une vie de sacrilices pour répandre la foi et la civilisation ; c’est le soldat mourant pour l’honneur du drapeau, d’une mort héroïque mais obscure. Je parle du bon journaliste, de celui qui prend son rôle au sérieux, dont la parole est l’expression d’une àme droite et convaincue, d’un cœur religieux et patriotique.

Malheureusement le journalisme est loin d’être dans ce pays ce qu’il devrait être. Peu encouragé, avili par des luttes mesquines, il n’offre que des déboires à celui qui s’y livre, on n’y entre plus qu’avec répugnance et l’intention d’en sortir le plus tôt possible.

Ceux qui ont connu Gélinas à cette époque, ceux surtout qui furent ses amis, se rappellent comme il était heureux de leur consacrer les loisirs que lui laissaient ses nombreuses occupations, et de sortir de l’abstraction pour se récréer dans les charmes de la conversation intime. Ils se rappellent jon aimable sourire, ses fines allusions, ses reparties vives et délicates. La gaieté ne fut jamais chez lui bruyante et tapageuse; naturellement sérieux et rêveur, la transition n’était jamais complète ; mais on lisait dans sa figure le contentement et le bonheur que donnent le travail et l’espérance, les douces illusions de la jeunesse, de la gloire, du patriotisme, de l’amour,

Mais notre ami ne pouvait tenir longtemps au régime de vie qu’il menait.

La vapeur trop concentrée brise la machine qui la contient, certaines substances dévorent1 les parois du vase où elles sont renfermées, l’arc trop bandé se rompt, ainsi 1 intelligence, continuellement en travail, use et défait le corps,

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ainsi l’àme fatigue et détend ses organes, quand elle ne leur laisse jamais un moment de repos.

Voyant que la santé lui manquait au moment où il en avait le plus besoin, car il venait de se marier, Gélinas se décida à quitter le journalisme pour accepter un emploi dans les bureaux publics.

11 y avait quatre ans qu’il .était là, quand je le vis. Comme il avait vieilli ! Comme il était malade, mais malade d’esprit surtout! Comme il était difficile ‘de reconnaître dans cet homme, à l’air distrait et ennuyé, au sourire forcé, l’ami heureux d’autrefois ! On aurait dit, qu’un mantean de plomb pesait sur ses épaules, qu’un sombre nuage enveloppait son âme. Il n’avait que vingt-neuf ans, et la vie n’avait plus pour lui d’attraits, l’avenir ne lui offrait 'plus d’agréables horizons; il paraissait déjà sous L’empire des désenchantements de la vieillesse, des déceptions les plus cruelles.

Qu’avait-il donc?— Il n’était pas à sa place. L’oiseau captif, fait pour voler dans la hauteur des cieux, est-il heureux dans sa cage ? La plante exotique, qui fleurit sous un ciel chaud, ne dépérit-elle pas dans l’ombre et le froid ? Le coursier ardent qu’on retient peut-il modérer son impatience? L’homme condamné à vivre obscur du fruit d’un travail vulgaire, lorsqu’il était né pour les nobles travaux de l’intelligence, obligé de servir, lorsqu’il aurait pu commander, peut-il être heureux?

Gélinas était né journaliste, homme de lettres ; son intelligence avait besoin d’espace, de liberté, de lumière et d’activité, et il était condamné à une vie de repos, d’inaction, de monotones loisirs. Il lui fallait assister, impassible, impuissant, à ces nobles combats qu’il avait conduits autrefois, voir de loin ces luttes émouvantes où d’autres cueillaient dçs lauriers en marchant sur ses traces.

Il est une chose dont certains hommes se privent difficilement, c’est de communiquer leurs idées et leurs sentiments, d’agir sur leurs semblables, de s’épandre en quelque sorte au dehors.

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Ajoutons à cela les soucis domestiques, les inquiétudes de l’homme de cœur obligé de concilier les exigences de sa position avec celles d’un salaire qui commande la prudence.

Plus d’une fois, Gélinas voulut briser les barreaux de sa prison, pour rentrer dans la carrière où l'appelaient ses aspirations, mais, chaque fois, la nécessité le força de renoncer à ses désirs. Deux mois avant sa mort, encore, il fit une autre tentative qui échoua.

Quel fardeau que le poids des pensées qui envahissent, dans de pareilles circonstances, l’âme d’un homme à la tète ardente !

Certains hommes trouvent dans leur nature énergique ou dans la religion la force de supporter ce fardeau. Ils espèrent, ils travaillent et ils attendent.

D’autres refusent de porter ce fardeau et s’y dérobent en s’ôtant la vie, ou bien cherchent l’oubli dans une passion qui les étourdit un instant, pour les laisser moins forts que jamais en face de la réalité.

Qui d’ailleurs, ayant une imagination vive et un cœur sensible, ne se prend pas quelquefois à trouver tristes et ridicules les choses de ce monde ? Qui n’est pas tenté, à la vue des injustices et de l’égoïsme des hommes, de s’enfermer dans la solitude de son cœur et de ses pensées, ou de s’étourdir pour ne rien voir, ne rien entendre ?

Plus l’intelligence est active et l’âme sensible, impressionnable, plus les dangers du désenchantement sont terribles.

Pourquoi les poètes sont-ils généralement des hommes malheureux? si ce n’est parce qu'ils ont une plus grande puissance de souffrir et de pensçr que le reste des mortels, et une soif de bonheur plus difficile à apaiser que les autres hommes.

Ne sont-ce pas les fleurs les plus brillantes qui se fanent le plus promptement aux rayons ardents du soleil, aux rafales de la tempête ?

Heureux ceux qui ont une force de caractère égale à leur

M. ÉVARISTE GÉLINAS.

force de penser et de sentir, chez qui la raison ou la religion maîtrise l’imagination !

Gélinas ne voulut pas, cependant, renoncer complètement à la carrière qu’il aimait. Ne pouvant plus faire partie de l'armée régulière du journalisme, il voulut y servir comme volontaire, et c’est en cette qualité qu’il s’est tant distingué, depuis quelques années, par de nombreux succès.

11 y a dans la littérature, comme dans les armées, ce qu’on pourrait appeler la cavalerie légère, corps magnifique composé d’écrivains dont le talent souple et lé coup d’œil rapide jettent un grand éclat sur la presse. Présent sur tous les points à la fois, toujours au guet, ils épient sans cesse l’occasion de rompre une lance, de faire une charge brillante.

Le journalisme canadien se prête peu à ces évolutions, le terrain manque, les horizons sont trop bornés ; la vie sociale nécessaire à ce genre de littérature, ne lui offre guère de ressources en Canada. En France même, où le champ est si vaste, les plus brillants soldats de cette qjilice littéraire sont obligés de se reposer pour ne point fatiguer le public.

Carie Tom eut le mérite dé faire plus dans ce genre qu’aucun n’avait fait encore dans ce pays; ses premières causeries enlevèrent le public et continuèrent de l’amuser pendant longtemps. On ne pouvait se lasser d’admirer le tour de phrase original et pittoresque, la verse pétillante, l’allusion fine et ingénieuse qui caractérisaient ces charmantes improvisations nées au jour le jour d’une pensée douce ou amère, sous un ciel sombre ou étoilé.

On fut fort surpris, dans certains cercles, lorsqu’on apprit que c’était Gélinas qui écrivait sous le pseudonyme de Carie Tom. Ou ne croyait pas qu'il pouvait passer aussi rapidement du grave au léger, du sérieux au badin, manier la cravache et le lleuret avec tant de dextérité. Mais dans la situation d’esprit où il était, il prenait plaisir à fouetter les travers et les ridicules de la société.

Lorsque l 'Opinion Publique fut fondée, il devint l’un de

ses collaborateurs les plus assidus. (Test lui qui y publia, d’abord sous les initiales “ C. T./' ci plus tard sous le pseudonyme “ Un Solitaire,” ces spirituels courriers et causeries où les réflexions philosophiques se mêlaient si agréablement aux boutades les plus originales. Il cherchait dans une lecture assidue des distractions aux ennuis de ses prosaïques occupations et y ‘.rouvait une source intarissable d’inspirations. Tout s'animait sous sa plume, les sujets les plus secs prenaient une forme agréable ; il trouvait des fleurs jusque dans les déserts les plus arides.

Mais, malgré son habileté, il ne put échapper complètement aux difficultés que ce genre de littérature rencontre ici. Dans son désir de produire, il sacrifiait quelquefois la qualité à la quantité, la clarté à l’abondance ; à force de disséquer certains sujets ingrats, il nous égarait dans un dédale de minuties où la stratégie des mots ne suffisait pas a masquer la faiblesse des pensées. On lui pardonnait facilement ces ombres passagères, car on savait que son talent en sortirait promptement, plus brillant que jamais.

Lorsqu’on jette les yeux sur la mosaïque brillante que forment ses écrits, on regrette que la mort soit venue éteindre prématurément une intelligence destinée à jeter un si vif éclat sur le journalisme canadien, car tôt ou tard il serait parvenu, a\œc du courage et de la patience, à renouer le fil brisé de sa carrière, et son talent mûri par 1 âge et l’étude aurait atteint des proportions remarquables.

Malheureusement son organisme affaibli n’était pas en état de résister à une forte secousse; une inflammation de poumons, en trois jours, le conduisait à la tombe. Lorsqu’il apprit que la maladie pouvait être fatale, il se liàta de faire venir le prêtre et fit tout en son pouvoir pour trouver audelà de cette vie le bonheur qui lui avait manqué sur la terre. Puisse-t-il l’avoir trouVé ce bonheur ! C’est le vœu sincère de ses amis, de tous ceux qui ont pu apprécier les belles qualités de son cœur et de son esprit.

M. ÉVARISTE GÉLINAS.

M. Gélinas avait épousé mademoiselle Mathilde Parent, deuxième fille de M. Etienne Parent, sous-secrétaire d’Etat. 11 laisse trois petits garçons.

Montréal, 3 Janvier 1873.

MGR TACHÉ

La famille Taché est une des plus anciennes et des plus remarquables familles du pays ; elle s’est distinguée dans la guerre et la politique, dans les sciences et les lettres, par son dévouement à la religion et à la patrie.

Jean Taché, le fondateur de cette famille au Canada, arriva à Québec en 1739, et devint syndic des marchands de cette ville. II y épousa mademoiselle Marguerite Joliette, petite tille du célèbre découvreur du Mississipi. C’est lui que les négociants du Canada chargèrent d’aller à la cour de France faire des représentations contre l’administration infidèle de 1 intendant Bigot. Il faisait un commerce d’importation et d’exportation assez considérable pour tenir une ligne de navires entre la France et le Canada. La guerre de la conquête l’ayant ruiné, il devint notaire public sous la domination anglaise.

Charles, l’un de ses fils, s’établit à St-Thomas de Montmagny et eut trois fils, Charles, Jean-Baptiste et Etienne devenu Sir Etienne-Pascal. Charles, l’aîné, après avoir servi comme capitaine dans le régiment des Voltigeurs canadiens, s’établit à Kamouraska. Il épousa mademoiselle Henriette Boucher de la Broquerie, arrière-petite-fille du

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