ARCHEVÊQUE DE PETRA, VICAIRE APOSTOLIQUE DE CONSTANTINOPLE
Mgr Goupperie était mort en 1831, et, parmi les dignitaires de l'Église' d'Orient, la France n'était plus représentée. Le Souverain Pontife ne voulut pas qu'un pays dont le nom avait jeté tant d'éclat sur les missions du Levant, perdît de son prestige. Au prélat qui venait de tomber glorieusement au champ d'honneur, il fallait trouver, dans les rangs du clergé français, un digne émule. Ce fut à la congrégation de Saint-Laurent qu'il alla le demander encore. Dans une invocation qu'il adressait à Dieu, lorsqu'il avait voulu fonder une compagnie de missionnaires, le père Montfort s'était écrié : « Donnez-lui des prêtres libres de votre liberté, détachés de tout, sans père, sans mère, sans frères, sans sœurs, sans parents selon la chair ; sans biens, sans embarras, sans volonté propre. Donnez-lui des âmes élevées de terre et pleines de la rosée céleste, qui, sans empêche-
ment, volent de tout côté, selon le souffle du Saint- Esprit. »
Ces hommes détachés de tous les intérêts humains, s'étaient levés à sa voix, et la compagnie des missionnaires de la Vierge Marie avait répondu aux espérances de son fondateur. Dispersée par la Révolution, elle n'avait point été écrasée sous les coups de ses oppresseurs ; la foi avait soutenu son courage, l'enclume encore une fois avait usé le marteau. A l'époque dont nous voulons parler, elle était redevenue florissante et comptait un personnel nombreux ; un de ses membres, le père Hillereau, dont la modestie rehaussait le savoir et les vertus, s'y faisait particulièrement remarquer. Nul plus que lui n'était propre à répondre aux intentions du Saint-Père.
Julien-Marie-François-Xavier Hillereau était né dans les temps malheureux où la maison de Saint-Laurent, qui devait un jour être la sienne, avait vu ses religieux et religieuses abandonner ses murs pour chercher un refuge dans les cavernes et dans les forêts. Il avait vu le jour dans la commune de Saint-Philbert de Bouaine, le 21 janvier 1796. Bien que la guerre de la Vendée touchât à sa fin, sa mère, errant dans la campagne pendant tout le temps qu'elle l'avait porté dans son sein, n'était pas encore rentrée sous son toit. Dans les premiers mois de sa naissance, son berceau fut donc formé d'herbes et de feuilles, sans autre abri que la voûte du ciel : rien d'étonnant si, au cœur de l'hiver et dans de telles conditions, il fut atteint d'une cruelle maladie ; il s'en fallut de peu que son existence ne fût de bien courte durée. La paix ayant enfin permis de le transporter au foyer domestique, ses parents prodiguèrent leurs soins à la pau-
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vre petite créature que la mort avait épargnée comme par miracle. Julien-Marie passa près d'eux sa première enfance, et, lorsque l'âge de s'instruire fut arrivé, son père, qui avait remarqué son intelligence précoce et ses heureuses dispositions natives, se décida à tous les sacrifices pour lui donner la culture de l'esprit, se réservant par un travail opiniâtre de subvenir à ses besoins. Le jeune Hillereau commença ses études à Machecoul, les continua à Ghavagnes, et vint les terminer à Saint-Jeand'Angèly. Ses succès d'écolierdonnèrent de lui de grandes espérances ; quand, ses études classiques terminées, il témoigna le désir de se vouer au sacerdoce, il ne trouva personne pour l'en détourner. L'enfant était devenu un jeune homme ; son intelligence, que rehaussaient les qualités du cœur, promettait à TEgliseunde ses plus fermes soutiens. Ses maîtres et ses parents l'encourageant à persévérer dans sa vocation, il entra au séminaire de Luçon pour y faire sa théologie.
Lorsqu'il l'eut terminée, l'âge de recevoir les ordres n'étant pas encore arrivé, l'abbé Hillereau se livra à l'enseignement ; il professa les mathématiques, puis enseigna les humanités jusqu'au jour où Mgr Soyer l'ordonna prêtre. Sa carrière sacerdotale commença dans le clergé séculier, il fut nommé vicaire de la paroisse de la Châtaigneraie où il resta peu de temps, les fonctions de son ministère lui paraissant trop douces. Auprès des âmes naïves et croyantes qu'il avait à diriger, il ne trouvait pas en effet un aliment suffisant à l'ardeur de sa foi. Pour être méritoire auprès de Dieu, la vie d'amour et de charité ne lui suffisait pas, il lui fallait une vie de luttes et de combats. C'est avec l'esprit de prosélytisme
religieux qu'il demanda à entrer dans la congrégation des missionnaires du père Montfort. Il y fut admis en 1822, à l'âge de vingt-six ans. De ce moment, l'existence qu'il avait rêvée devint une réalité. Ses travaux apostoliques furent tels qu'une constitution moins vigoureuse que la sienne y aurait succombé. Les prédications de la chaire et la direction des consciences absorbaient tous ses instants et ne lui laissaient aucun loisir. Aux exercices du ministère apostolique venaient se joindre les fatigues du corps. A cette époque, tous les voyages des missionnaires de Saint-Laurent se faisaient à pied, et les déplacements étaient continuels. Le père Hillereau ne s'en inquiétait guère, beaucoup plus préoccupé qu'il était de sa mission que des soins qu'exigeait sa santé. La révolution de 1830, en interdisant les missions, vint le condamner, pour quelque temps, au repos. Mais comme rien n'était plus antipathique à sa nature millitante, comme ses supérieurs connaissaient le charme de son esprit et son activité, le père Deshayes le chargea de porter à Rome le dossier qu'avait demandé le Saint- Père, pour la béatification du père Montfort. Plusieurs autres affaires très délicates lui furent également confiées par divers évêques de France, ce qui donna à sa mission un caractère presque diplomatique. Dans les relations qu'il eut, a cette occasion, avec les congrégations romaines, particulièrement avec le Cardinal Préfet de la Propagande, le père Hillereau, par la sagesse de ses vues et sa sagacité, conquit tous les suffrages. Non seulement, en quittant Rome, il emporta l'estime générale, mais le Sacré Collège songea dès lors qu'il pourrait bien lui confier un jour, dans l'intérêt de l'Église, les missions
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les plus importantes. En attendant, une haute position lui fut immédiatement donnée dans la congrégation (Jes missionnaires de Saint-Laurent. Le père Ponsard, assistant du supérieur général, venait de mourir à Lorient ; le père Hillereau fut appelé à le remplacer, en même temps qu'il fut chargé de la direction des noviciats.
Les saintes filles que nous appelons si justement nos sœurs, et que ma plume ne peut pas rencontrer sans leur rendre l'hommage qu'elles méritent, connaissaient toutes les grandes qualités du père Hillereau ; aussi accueillirent-elles sa nomination avec une grande joie»
Il ne devait pas rester longtemps à diriger leurs pas dans la voie où elles étaient entrées, d'autres devoirs allaient l'appeler dans des régions lointaines.
Par un bref en date du 22 mai 1832, le pape Grégoire XVI, sur l'avis conforme des cardinaux auxquels l'œuvre de la Propagande était confiée, le nomma évêque de Galédonie et visiteur apostolique de Smyrne, en remplacement de Mgr Gardelli, lui donnant des pouvoirs très étendus sur l'Église qu'il allait administrer.
L'humble missionnaire, ne se croyant pas à la. hauteur de la dignité à laquelle il venait d"être appelé, écrivit à Rome pour demander que cet honneur fût donné à un plus digne ; mais il fut fait violence à sa modestie, et, sur l'invitation impérative qu'il en reçut, il lui fallut dire adieu à la maison qui lui était chère, et où il laissait tant de regrets. Il quitta Saint-Laurent le 20 juin 1832, s'arrêta à Toulon, d'où, après avoir donné aux Filles de la Sagesse de cette ville sa dernière retraite, il se rendit auprès du Saint-Père, pour recevoir la consécration épiscopale. Il séjourna quelques mois à Rome, et ce ne T. III 40
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fut qu'au commencement de l'automne qu'il s'embarqua pour sa destination nouvelle. La frégate qui le transportait était commandée par le capitaine Bruat. Dans des voies bien différentes, tous deux devaient avoir de grandes destinées et se rencontrer encore : vingt-trois ans plus tard, l'amiral Bruat, à la tête de la flotte française, saluait à Gonstantinople le chef de l'Église d'Orient. Victimes de leur dévouement, tous deux, peu de temps après, succombaient aux atteintes du même fléau.
L'érection de Smyrne en archevêché, pour le culte catholique, remonte au XlVe siècle. Après la consommation du schisme grec, en 1721, à la suite de difficultés survenues entre l'archevêque et le consul français, il fut supprimé. En 1818, le vicariat de Smyrne fut de nouveau érigé en archevêché par le pape Pie VIL
Un des plus grands Pères de l'Église, un glorieux apôtre de l'Évangile, saint Polycarpe, avait été évêque de Smyrne ; c'est lui qui envoya dans la Gaule deux de ses disciples, Pothin et Irénée, pour y porter la parole de Dieu. Cette parole avait été féconde, et aujourd'hui, de la terre où la semence divine avait produit des fruits miraculeux, partait, pour la rapporter à ceux qui n'en conservaient plus la mémoire, un autre évêque pénétré des mêmes vertus et du même zèle. Voulant suivre l'exemple et les leçons du grand saint qu'il avait pris pour modèle, il était bien décidé à ne jamais s'écarter de la recommandation que cet illustre apôtre faisait à son clergé : « Il faut que le prêtre soit porté à l'indulgence, compatissant envers tous, occupé à ramener les brebis égarées, à visiter tous les malades ; plein de zèle pour la veuve, pour l'orphelin, pour le pauvre ;
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toujours attentif à faire le bien devant Dieu et devant les hommes, à éviter toute colère, toute préférence, tout jugement injuste ; entièrement affranchi de malice, de cette légèreté qui voit le mal trop facilement, et d'une certaine sévérité qui juge avec trop de rigueur, il faut qu'il sache que nous avons tous une dette à payer pour quelques péchés. »
Dans l'Asie-Mineure où se trouvaient autrefois tant d'églises florissantes, la mission de Smyrne avait seule conservé au culte catholique un évêque et des temples saints ; partout ailleurs, le schisme et l'hérésie levaient une tête audacieuse et régnaient en souverains. Son étendue était considérable, elle comprenait deux îles : Mételin, l'antique Lesbos, autrefois si célèbre, et Gos, patrie d'Hippocrate, dont le nom a été changé en celui de Stanohio. En dehors de ces deux îles, elle s'étendait sur le continent ; tout le littoral de la Méditerranée, depuis les Dardanelles jusqu'à la province d'Anatolie, dans une profondeur que l'on estimait à cinq jours de marche, lui appartenait. Là se trouvaient des villes célèbres, et, plus brillante que toutes les autres, Ephèse, dont le temple avait été une des sept merveilles du monde, Ephèse où le christianisme éleva une de ses premières églises. Monuments du paganisme et monuments de la vraie foi en ont également disparu. La ville où Diane avait ses autels, la cité sainte où se retira la mère du Christ, où saint Jean FÉvangéliste fit entendre sa voix, où s'assembla le troisième concile œcuménique, n'est plus qu'un monceau de ruines.
Arrivé à Smyrne dans les premiers jours du mois de décembre 1832, Mgr Hillereau prit soin de s'informer des
ressources que pouvait lui offrir cette ville, bien moins au point de vue de la vie matérielle que de la vie de l'esprit. Il la trouva peuplée de quatre-vingt mille Turcs, de quarante mille Grecs hérétiques, d'un grand nombre d'Arméniens hérétiques également, de protestants et de juifs. Chaque religion avait un quartier à part groupé autour de son église. Les Grecs et les Arméniens étaient dirigés par un archevêque qui habitait la ville. Ces derniers firent très bon accueil à Mgr Hillereau, sans paraître disposés toutefois à revenir à l'unité catholique : à côté des hérétiques de toutes les sectes, il ne se trou« vait que sept mille catholiques dispersés dans la ville et dans deux villages peu éloignés. Tous n'appartenaient pas au même rit : les rits arménien, grec, maronite et syrien y comptaient des adhérents. Dans tout le reste de l'Anatolie, on ne trouvait pas plus de deux cents catholiques qu'un missionnaire visitait une fois l'an. Ce missionnaire était si peu rétribué que, sa tournée faite, il était obligé de rentrer dans sa famille pour y chercher des moyens d'existence.
Dans la ville de Smyrne, le culte catholique n'avait que deux églises, l'une appartenant aux pères Capucins, l'autre aux pères Récollets ; l'archevêque et le clergé séculier en étaient dépourvus. A la belle saison, quand les familles catholiques quittaient la ville pour la campagne, un prêtre de leur religion venait dire la messe dans la maison de l'une d'elles, et toutes les autres s'y réunissaient pour l'entendre.
Autrefois il y avait à Smyrne quatre maisons religieuses, une de Capucins, une de .Récollets, une de Jésuites, une de Dominicains. Quand Mgr Hillereau prit
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possession de son diocèse, il ne s'en trouvait plus que trois, la première appartenait aux Capucins, la seconde aux Récollets, la troisième aux Lazaristes. Dans cette dernière, Mgr Hillereau rencontra un compatriote. Le père Gloriot, supérieur de la maison, était né comme lui dans le diocèse de Luçon.
Des deux paroisses catholiques de Smyrne, l'une, sous la protection de la France, appartenant aux Capucins, suscita quelques ennemis à Mgr Hillereau, quand il fut devenu vicaire apostolique de Constantinople ; l'autre, placée sous la protection de l'Autriche, portait le nom de paroisse italienne. Au nombre des membres du clergé catholique, six prêtres avaient fait leurs études à Rome, au collège de la Propagande. Pour l'exercice complet de son ministère, il eût été nécessaire que le clergé catholique possédât la connaissance des différentes langues qui se parlaient à Smyrne, de la langue grecque en particulier, et il était loin d'en être ainsi. Les missionnaires avaient à lutter avec bien d'autres difficultés. Sils voulaient conserver la liberté du culte, ils devaient s'interdire toute tentative de prosélytisme auprès des Turcs. D'un autre côté, les Juifs, très attachés à la Synagogue, les recevaient fort mal, et les Grecs, orgueilleux et ignorants, traitaient de chiens les chrétiens de l'Eglise latine. Si l'un d'entre eux, ce qui était presque sans exemple, se convertissait à la religion catholique, il était conspué par ses anciens coreligionnaires et en butte à toutes sortes de vexations. Parmi les Arméniens seulement, il élait possible de faire des recrues ; plusieurs se montraient disposés à rentrer dans le giron de l'Eglise, mais la crainte de leur arche-
vêque les retenait dans l'hérésie, les primats de cette nation usant de rigueurs incroyables contre ceux qui ne faisaient pas acte de soumission absolue à leur évêque. Mgr Hillereau se trouvait en outre en présence de missionnaires protestants dont la propagande se faisait plus encore par des distributions d'argent que par des distributions de bibles -, en présence encore des sceptiques, des indifférents, des esprits forts, très nombreux à Smyrne, prêchant la tolérance en matière religieuse, et n'en poursuivant pas moins les catholiques de leurs sarcasmes et de leurs invectives.
Au milieu de toutes ces difficultés, Mgr Hillereau avait la consolation de trouver des catholiques inébranlables dans leur foi, pre^ique tous fréquentant les églises, même les jours de travail. Dans leurs deux paroisses il n'existait pas moins de sept confréries.
La multiplicité des langues et l'antagonisme, qui régnait de nation à nation, présentaient bien des obstacles à la propagation de la foi. Pour être compris de tous ceux qui fréquentaient les églises catholiques, il fallait prêcher en quatre ou cinq langues différentes. Dans la société européenne, c'était toujours la langue française que l'on parlait de préférence.
Mgr Hillereau ne commença sa visite apostolique que trois mois après son arrivée à Smyrne ; à son retour, il expédia à Rome un de ses prêtres pour faire connaître à la Congrégation de la Propagande les résultats de cette visite, pour entrer à ce sujet dans des explications étendues, et aussi pour accélérer des actes qui, quelquefois, se faisaient un peu attendre.
Dans une longue lettre qu'il écrivait à Mgr de Luçon,
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il lui disait qu'à l'aide des ressources que l'Œuvre de la Propagande et d'autres bienfaiteurs de l'Église lui fourniraient, il espérait créer de nouvelles paroisses, améliorer la position des prêtres, entretenir deux missionnaires.
Dès les premiers jours de son arrivée, dans la pensée que sa mission à Smyrne serait de longue durée, Mgr Hillereau avait demandé à Rome l'admission du secrétaire de Mgr Gardelli au collège de la Propagande, espérant sans doute qu'avec l'instruction qu'il y puiserait, il pourrait un jour lui être d'une grande utilité.
Mais il lui fut répondu par un refus, les religieux reçus prêtres pouvant seuls entrer dans cette institution et le secrétaire de Mgr Gardelli ne l'étant pas encore. Le secrétaire de la Propagande l'informait en même temps que, pour donner des congés aux religieux attachés à la mission de Smyrne, il devait s'entendre au préalable avec le préfet de la mission de Gonstantinople.
Ge petit désagrément fut suivi, quelques mois après, d'une mesure sur le caractère de laquelle Mgr Hillereau se méprit, et qui lui fut très pénible. Enflammé d'une sainte ardeur, il avait fait traduire par un des Lazaristes de Smyrne, en grec vulgaire, V Imitation de Jésus-Christ ainsi qu'un catéchisme. Puis, après s'être occupé du troupeau, songeant aux pasteurs qui en avaient la garde, il avait réuni dans une retraite tous les prêtres de Smyrne, lesquels s'y étaient trouvés au nombre de vingt-neuf. Il avait en outre ouvert des conférences qui se tenaient tous les quinze jours. Les devoirs et les vertus du clergé, des questions théologiques et l'explication de l'Écriture en étaient tour à tour le sujet. De
renseignement passant à la pratique, il avait créé une œuvre de la Propagation de la Foi en union avec celle de la France. Il se préparait enfin à d'autres travaux apostoliques, quand un nouveau bref le nomma coadjuteur de Mgr Gorezzi, vicaire apostolique du patriarchat de Gonstantinople, avec le titre d'archevêque de Pétra. MgrHillereau crut à une disgrâce. Dans une supplique qu'il adressa à la Sacrée Congrégation, il la priait de lui permettrede venir se justifier devant elle, et demandait, en même temps, qu'il lui fût donné un successeur à Smyrne.
Le cardinal-préfet lui répondit que, loin d'avoir à s'en plaindre^ la Sacrée Congrégation n'avait qu'à se louer de ses œuvres, qu'elle avait voulu lui en donner la preuve en l'appelant à un poste aussi important que celui qu'il allait occuper, le grand âge de Mgr Corezzi exigeant qu'il eût un coadjuteur. Le cardinal ajoutait qu'il n'y avait pas lieu à pourvoir immédiatement à son remplacement à Smyrne; que, jusqu'à nouvel ordre, il conserverait le titre de vicaire apostolique de cette mission, en même temps qu'il resterait chargé de son administration -, qu'en conséquence il ne devait plus être question d'un voyage à Rome, voyage rendu complètement inutile par l'explication qui venait de lui être donnée, et son absence ne pouvant avoir d'autre résultat que de laisser le diocèse de Gonstantinople dans un grand embarras.
Au moment où un coadjuteur lui fut donné, Mgr Corezzi était gravement malade. Sa santé s'étant rétablie plus tôt qu'on ne le pensait, Mgr Hillereau ne se rendit pas immédiatement auprès de lui. Nous le trouvons
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encore à Smyrne dans les premiers jours de Tannée 1834. A la date du 3 janvier, il écrivait de cette ville, pour accuser réception d'une somme de 4800 livres qui lui avait été allouée par l'œuvre de la Propagande. Il réclamait en même temps quelques ornements destinés aux églises de Smyrne qui en étaient complètement dépourvues, ornements indispensables au milieu de ces peuples qui dominent tout à l'eœtérieur et ne jugent que par la vue.
Peu de temps après, Mgr Bonami vint prendre possession du siège apostolique de Smyrne. Nommé d'abord évêque de Babylone, Mgr Bonami n'avait pu dépasser Alger où il avait séjourné toute une année. Le Souverain Pontife avait alors cbangé sa mission pour celle de Smyrne. Mgr Hillereau lui abandonna non seulement tout ce qu'il avait reçu de la Sacrée Congrégation, mais aussi d'autres objets qui lui appartenaient en propre.
Lorsqu'il arriva dans la capitale de l'empire ottoman, sur une population de six cent mille âmes, la ville des Constantins ne comptait plus que dix mille cbrétiens appartenant à l'Eglise latine et soumis à la domination turque. Il s'y trouvait aussi des Arméniens, des Grecs, des Maronites, des Syriaques, non sujets du sultan et restés fidèles à la religion catholique. Le clergé latin se composait de douze prêtres levantins, de vingt religieux, européens pour la plupart, appartenant aux ordres de Saint-François et de Saint-Dominique. Huit missionnaires Lazaristes et trois frères possédaient deux collèges, l'un dans le faubourg de Péra, l'autre dans celui de Galata, quartiers de la ville affectés aux Francs
depuis des siècles. Il n'y avait point de couvent do femmes ; seulement une trentaine de personnes du sexe faisaient profession de la vie religieuse, et habitaient des maisons particulières.
L'Eglise latine y comptait six églises : deux églises paroissiales, Saint- Antoine, au faubourg de Péra, Saint- Pierre, au faubourg de Galata, sous la protection du gouvernement français ; une troisième église paroissiale, Sainte-Marie, située au faubourg de Péra, sous la protection autrichienne -, Saint-Benoît, desservi par les missionnaires Lazaristes, Sainte-Trinité, détruite par un terrible incendie et à moitié relevée de ses ruines ; enfin Saint- Georges, attenant à l'hôpital français.
Pendant que les minarets et les riches mosquées resplendissaient sous les raj^ons du soleil, les églises catholiques, la plupart basses et humides, bâties dans des culs- de-sac et dans des milieux insalubres, présentaient le spectacle le plus affligeant. L'intérieur du temple répondait à l'extérieur de l'édifice : tout était pauvre, mesquin et triste ; tout y révélait la négligence et la misère.
Loin de se laisser effrayer par les difficultés qui se présentaient devant lui, Mgr Hillereau trouva dans son âme la confiance et la force nécessaires pour en triompher -, les difficultés étaient grandes pourtant et tenaient à des causes diverses. La question matérielle, quelque considérable qu'elle fût, était peu de chose à côté des dispositions qu'ilrencontrait dans les esprits. Relever les bâtiments n'était pas le plus pressé, il fallait d'abord relever les âmes, ramener à TÉglise celles qui s'en étaient écartées, travailler enfin à la conversion des infidèles.
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Pour les Turcs, il ne fallait pas y compter, la loi de Mahomet punissant alors de la peine capitale ceux qui abandonnaient le Coran pour l'Evangile ; chez les Grecs, chez les autres chrétiens hérétiques, ainsi que chez les Juifs, les dispositions étaient tout aussi hostiles. Les évêques grecs et arméniens, chefs de leur gouvernement, avaient le droit, sur un avis conforme du Conseil des Primats, d'appliquer à ceux de leurs coreligionnaires qui revenaient au catholicisme, les peines les plus sévères : l'emprisonnement, l'exil, la mort même. Seuls d'ailleurs, les Arméniens montraient un secret penchant pour la foi catholique, mais ce penchant et leur attachement à la France cédait à la pression que la Russie, par la voix du patriarche, dont la résidence se trouvait sur les terres de son empire, exerçait sur eux.
Quand une menace terrible n'aurait pas été suspendue sur leur tête, la haine du catholicisme, dont, entre toutes les sectes hérétiques, les Grecs se font plus particulièrement gloire, suffisait pour les éloigner de l'Eglise latine. Les vices qui, après avoir refroidi la charité, ont fini, au IX^ siècle, par l'éteindre entièrement, restaient toujours les mêmes : l'orgueil, les antipathies de nations, la cupidité, la crasse ignorance, mère du fanatisme, ont passé de générations en générations, sans que, pendant plus de mille années, le temps, sous les coups duquel tombent les monuments et les empires, ait pu les ébranler. Ce sont toujours ces mêmes hommes que des discussions théologiques empêchèrent, au temps des Croisades, de consolider l'empire de Byzance, et qui, au XV^ siècle, lorsque Mahomet II
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allait faire de Sainte-Sophie une mosquée, préférèrent tomber sous le joug des Musulmans que d'accepter les secours offerts par les Latins. Le clergé grec, si fier, si dédaigneux, est pourtant loin d'avoir la supériorité à laquelle il paraît prétendre. On en jugera par l'étendue des connaissances exigées par le patriarche pour donner l'autorisation au clergé. Savoir lire les livres de liturgie sans toujours les comprendre, voilà tout ce qu'on leur demande. C'est surtout au défaut d'instruction et à d'odieuses traditions qu'il faut attribuer les mauvais sentiments dont ce peuple se montre animée sentiments réprouvés par la religion qu'il pratique. Aveuglément obstiné dans son erreur et opiniâtre dans ses manies, s'il n'est pas dépourvu de toutes les qualités de Tesprit et du cœur, il n'en faut pas moins à ceux qui travaillent à le ramener à la foi, une patience angélique et un grand courage.
Gomme coadjuteur de Mgr Corezzi, Mgr Hillereau n'avait pas des pouvoirs assez étendus pour satisfaire au zèle religieux qui le transportait. Le grand âge du vicaire apostolique de Conslantinople et l'ébranlement de sa santé, en le rendant peu propre à l'accomplissement d'œuvres importantes, Lavaient forcé d'abandonner à son coadjuteur la plus lourde charge de sa mission ; mais le prélat français sentait toujours la main de son supérieur, et ne voulait pas commander quand son devoir était d'obéir.
I<e 7 mars 1835, Mgr Corezzi ayant terminé, à l'âge de quatre-vingts ans, sa longue carrière, un bref de Pie YII appela Mgr Hillereau à lui succéder.
Placé à la tête de l'Église catholique de Constant!-
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nople, ayant désormais toute la responsabilité de sa mission, le nouveau vicaire apostolicfue se trouvait à la hauteur de la position qui lui était faite. Une occasion d'affirmer sa foi et de déployer sa bannière allait s'offrir à son zèle, il la saisit avec empressement. Jusque-là, la procession de la Fête-Dieu s'était faite assez obscurément et seulement dans les quartiers francs de Péra et de Galata, autour des églises catholiques. Mgr Hillereau résolut de lui donner un éclat inaccoutumé et de la faire sortir des limites qu'elle n'avait pas encore osé franchir. Tous les élèves du collège français, habillés en enfants de chœur, et une confrérie de laïques, revêtus de costumes religieux, lui servirent de cortège. Les ornements de toutes les églises furent mis à contribution pour ajouter à Téclat de la cé'rémonie. Une statue en argent, probablement la seule de ce métal précieux que possédassent les catholiques, réprésentait l'image du Christ au moment où, vainqueur de la mort, il sort de la tombe pour remonter à la droite de Dieu son Père. Des membres de la confrérie la portaient sous un dôme d'argent, et les rayons du soleil lui donnaient un éclat éblouissant. Entouré de tout son clergé et des prêtres de diverses communautés, l'archevêque de Pétra présentsrit le Saint -Sacrement aux regards d'une foule émue et recueillie. Les kavas turcs, sorte de gardiens de la paix, dont il avait cru prudent de se faire accompagner, lui devinrent tout à fait inutiles. Toutes les religions, toutes les sectes, si nombreuses dans la capitale de l'empire ottoman, lui témoignèrent le plus profond respect. Chose singulière et qui paraîtra bien surprenante après ce que nous venons de dire des prélats grecs, un de leurs évêques, qui T. ni 11
gouvernait une église voisine, n'eut pas plutôt appris que la procession, sortie de son enclos, s'avançait de son côté, qu'il s'empressa, pour lui faire hommage, d'ouvrir les portes de son église et d'en faire sonner les cloches. Dans une visite que Mgr Hillereau lui fit, quelques jours après, le prélat dissident lui exprima le regret de n'avoir pas été prévenu à l'avance du passage de la procession, affirmant qu'il se serait trouvé en habits sacerdotaux avec son clergé, à la porte de son église, qu'il aurai t encensé le Saint Sacrement, et que les Grecs des rues que la procession avait traversées, auraient jeté des fleurs et des eaux de senteur sur son passage, ou plutôt sur celui de Notre-Scigneur. — {Annales de la Propagation de la Foi, année 1839.)
Quatre ans après, la même fête fut célébrée au même lieu, avec une magnificence sans égale. Cinq évêques de quatre rits différents et un sixième, auquel il ne manquait que la cérémonie du sacre, s'y trouvèrent réunis. Tous voulurent représenter leur nationalité et montrer aux sectes hérétiques que les rits divers sanctionnés par le Souverain Pontife, n'ont pas détruit l'unité catholique. Ce fut encore Mgr Hillereau Ijui, dans cette cérémonie, porta le Saint Sacrement, aj^ant à ses côtés Mgr Borchi, évêque nommé de Beihsoïàe in partibus , et l'évêque chaldéen Mospul. Deux évêques arméniens, l'un archevêque primat, l'autre archevêque démissionnaire, les attendaient à la porte de leur église et se réunirent à eux. Tout le clergé latin, tout le clergé arménien, entouraient les chefs de l'Église. C'était, suivant l'expression de Mgr Leleu, préfet apostolique des Lazaristes à Constantinople, auquel j'emprunte ce récit, c'était l'Europe et
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l'Asie réunies dans un temple catliolique, pour se donner le Miser de paix.
A ce nombreux clergé servaient d'escorte le collège français et soixante jeunes filles vêtues de blanc, divisées en trois groupes que distinguaient des ceintures de couleur différente. Ces groupes étaient dominés par la statue du Christ dont nous avons parlé, par une statue de rimmaculée-Conception et une image de sainte Philomène.Des chœurs faisaient entendre de saints cantiques, et, par l'harmonie de leurs chants, semblaient inviter tous les dissidents de l'Église, si nombreux à Gonstantinople, au concert des âmes.
L'effet de cette cérémonie fut immense sur tous, et plus particulièrement sur les femmes turques, que la pompe des fêtes trouve toujours si impressionnables. Dans leur admiration, elles levaient les yeux au ciel, rendant grâce à Dieu et lui demandant de vivre assez pour revoir de telles splendeurs auxquelles elles donnèrent le nom de fêtes des roses. Dans cette solennité où dominait le caractère français, le sentiment patriotique s'était mêlé au sentiment religieux. Emblèmes de deux puissances toujours unies, la croix et le drapeau de la France apparaissaient à côté l'un de l'autre sur la tour de l'église paroissiale. « Je vous avoue que, ce jourlà, je ne me croyais pas chez les Turcs, » a dit un témoin de cette scène sublime. De la capitale de l'empire ottoman, sa pensée se reportait- elle sur Paris, alors la capitale du monde civilisé ? Hélas ! ce n'est plus sur les bords de la Seine qu'il tournerait aujourd'hui ses regards. Depuis, Paris a appartenu aux brigands et aux assassins. On a pillé ses églises, massacré ses archevêques, perse-
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cutè les religieuses, proscrit le culte de Dieu. On a pu croire un instant que, pour trouver l'esprit de tolérance dont nous sommes de si singuliers apôtres, il faudrait se transporter chez les Turcs. Là, du moins, sous la protection du croissant, la croix est respectée; là, la procession de la Fête-Dieu se fait encore librement.
Le vicariat apostolique de Mgr Hillereau s'étendait sur de vastes provinces. 'En Europe, il comprenait la Thrace et la Macédoine ; en Asie, toute l'Asie Mineure, Smyrne exceptée. Les îles de Candie, de Rhodes, de Mételo, de Ténédos et quelques autres encore en faisaient partie. Pour produire d'abondantes moissons, un champ aussi étendu demandait bien des bras, et le troupeau qu'il nourrissait, dispersé sur des régions lointaines, ne pouvait recevoir souvent la visite du pasteur. Là se trouvaient tous les catholiques. Syriens, Ghaldéens, Grecs, Maronites, etc., î^ans distinction de rits. Seuls, les Arméniens, pour lesquels le Saint-Siège avait érigé un archevêché à Gonstantinople, ne dépendaient pas de la juridiction du vicariat apostolique français. Longtemps leur gouvernement avait relevé des deux patriarches hérétiques, grec et arménien, mais un firman venait de le confier à l'archevêque arménien catholique. Ce fut à la sollicitation de Mgr Georges Hysse, évêque du rit syriaque de Mossul, converti à la religion catholique par Mgr Goupperie^ qu'eut lieu cette réunion de tous les catholiques rayas des provinces, au grand mécontentement des chefs hérétiques, qui travaillaient à détruire l'unité catholique avec la même ardeur que d'autres s'appliquaient à la rétablir. Chose bien digne de remarque et qui montre combien,
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dans leur haine aveugle contre les catholiques, les sectaires mettent plus de passion que les infidèles, pendant que les premiers s'épuisaient en efforts impuissants pour convertir un des ministres du sultan et le rendre hostile aux catholiques, « celui-ci se faisait indiquer les passages de l'Evangile qui établissent la primauté de saint Pierre, pour les lire lui-même dans une traduction turque des livres saints qu'il avait dans sa bibliothèque *. »
Avant de commencer sa tournée pastorale, Mgr Hillereau dut s'occuper de faire à son église paroissiale des réparations dont le besoin était si urgent que le temple du Seigneur allait tomber en ruines, s'il n'y était pas pourvu immédiatement. Une partie des fonds envo3^és au vicaire apostolique de Gonstantinople par l'Association de la Propagation de la Foi fut consacrée à cette œuvre. Mais, comme il arrive trop souvent en pareil cas, les dépenses ayant excédé de beaucoup ses prévisions, Mgr Hillereau se vit dans la nécessité de contracter des dettes. C'était la première fois que semblable chose lui arrivait, ce ne fut pas la dernière. Souvent son zèle lui fit outrepasser ses ressources. La confiance qu'il avait dans la Providence le rassurait ; il ne doutait pas qu'il trouverait un jour une main généreuse pour lui venir en aide. Il ne fut pas trompé dans son attente. L'incendie allumé dans le quartier de Péra, en 1834, n'avait épargné ni les églises, ni l'archevêché. A son arrivée à Gonstantinople, Mgr Hillereau n'eut pour se loger qu'un chétif appartement, qui rappelait le presbytère dans
* Lettre de M^r Hillereau à M. Gouraud,
lequel le père Beaudouin s'était installé, lorsque, à son retour d'Espagne, la paroisse de la Jonchère avait été confiée à son ministère. Beaucoup plus soucieux de la maison du Seigneur que de la sienne propre, Mgr Hillereau s'était occupé tout d'abord de réparer et d'orner son église ; l'état de délabrement où il l'avait trouvée était tel, que, dans l'impossibilité d'y célébrer le sacrifice de la messe, la chapelle d'un couvent de réguliers située dans son voisinage avait été mise à sa disposition. Ce n'était qu'après l'avoir restaurée, qu'il avait songé à agrandir le palais épiscopal — palais est un mot bien ambitieux appliqué à une si chétive demeure — trop étroit pour recevoir un clergé dont la position était vraiment lamentable. Tout, en eff'et, manquait à son zèle, tout manquait à ses besoins. Sans églises, et dans le dénuement le plus absolu, ses prêtres se voyaient forcés, pour subvenir à leur misérable existence, d'accepter des prêtres réguliers — seuls possesseurs de toutes les paroisses et par conséquent des ressources de leurs églises — les places les plus humbles. Ce fut dans l'intention de pourvoir à leur logement que Mgr Hillereau releva la maison de Saint-Georges, autrefois habitée par les vicaires apostoliques, en construisit une à côté, en acheta enfin trois autres, qui n'offraient pas sans doute tout le confort désirable puisqu'elles étaient en bois, mais qui pouvaient pourtant servir d'abri et de refuge. Pendant quelque temps, Mgr Hillereau n'avait eu auprès de sa personne que deux prêtres indigènes. Les autres prêtres séculiers, sortis des îles de l'archipel, ne trouvant pas, dans l'exercice de leur ministère, des ressources suffisantes, vivaient misérablement au sein de
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leurs familles qui avaient quitté des rochers arides pour venir demeurer avec eux à Gonstantinople. Ce fut pour s'entourer d'ecclésiastiques instruits qu'il envoya quelques jeunes gens au collège de la Propagande à Rome. En écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux une lettre du cardinal Transoni, par laquelle ce prélat l'autorise, suivant la demande qu'il en a faite, à envoyer un élève au collège Urbano, lui promettant que, plus tard, d'autres pourront être admis dans la même maison.
Le vicaire apostolique ne se bornait pas à veiller sur ceux qui l'entouraient, ses regards s'étendaient au loin. Par ses soins, des chapellenies s'élevèrent en dehors de Gonstantinople, des établissements religieux furent créés à Scutari, à Gadi-Kené, à Brousse, à Varna, à San-Stefano' ailleurs encore. Pour toutes ces fondations, il fallait des sommes considérables et une conduite habile qu'imposaient les circonstances. La cupidité des fonctionnaires musulmans ne cédait jamais, en effet, qu'à des arguments pécuniaires. Pour bâtir une église, on devait tout d'abord être muni d'un firman. Le demander au grand Vizir, faire intervenir, à cet effet, l'ambassadeur de France, c'était s'exposer à un refus et créer des embarras à notre diplomatie. Mgr Hillereau s'y prenait autrement et trouvait beaucoup plus simple de s'en passer. Il commençait par élever des murailles qui n'avaient aucun caractère architectural et auquel il se gardait bien de donner le nom qu'elles devaient porter, prenant soin d'en cacher aux yeux, par de minces cloisons, les dispositions intérieures, et, quand tout était fini, les faisait disparaître; ornait les murs de saintes images et consacrait un nouveau temple au Seigneur. L'attention des Turcs
était-elle éveillée avant rachèvement de l'éclifice ? Recevait-il de Fautorité la défense de bâtir ? Il savait ce que cela voulait dire^ et suspendait ses travaux avec la certitude de pouvoir les reprendre bientôt. Comme il n'y avait qu'à donner de l'argent pour lever l'interdit^ Mgr Hillereau s'exécutait, et Thonnête agent, en empochant la somme, devenait aveugle et laissait faire. Il lui arrivait pourtant quelquefois de recouvrer la vue avant que la construction de l'église fût achevée ; l'emploi du même moyen avait le même succès. Après les agents des bâtiments, venaient les ouvriers, les fournisseurs de matériaux, bande de filous sur lesquels il fallait avoir toujours les yeux ouverts. Mgr Hillereau ne les perdait pas de vue, et, malgré les rebuts, les contrariétés, les épreuves de toute nature, triomphait des obstacles.
Les missions du Levant ne ressemblent point à celles de la Chine et de l'Amérique. Dans les dernières, le prêtre s'efforce de faire pénétrer dans l'âme des idolâtres les principes du christianisme ; dans les premières, il travaille à ramener dans le sein de l'Eglise ceux qui s'en sont éloignés. Pour être de nature différente, les difficultés sont égales, et le danger que court le missionnaire est peut-être plus grand à Gonstantinople qu'à Pékin. Nous avons dit avec quel entêtement les sectes religieuses de l'Orient s'enfoncent dans leur erreur, et quels efforts surhumains il faut faire pour les en tirer. Si les missionnaires chargés de ce soin n'ont pas à craindre le martyre, s'ils ont moins à redouter, dans l'empire ottoman que dans l'empire chinois, les violences corporelles, ils sont bien souvent exposés à un fléau qui fait plus de victimes encore. Dans ce malheureux pays.
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OÙ les soins hygiéniques les plus élémentaires sont négligés, la peste est presque endémique. Vue de loin, lorsqu'elle est éclairée par les feux éblouissants du soleil, la grande cité offre à l'œil ravi des splendeurs dont le speclacle n'a pas son pareil dans l'univers entier. Mais si l'étranger, émerveillé de tant de beautés, veut rester sous le charme de leur enchantement, qu'il se borne à les contempler du Bosphore et qu'il se garde bien de descendre à terre. S'il pénétrait en effet dans l'intérieur de la ville, quelle désillusion, quel mépris pour un peuple si favorisé de la nature et si croupissant dans la fange, n'éprouverait-il pas à l'aspect de tant d'insouciance ! Les regards se détournent involontairement des superbes monuments de la ville impériale, pour se porter sur des immondices dont l'odorat est frappé avant que la vue n'en soit blessée. Rien ne peut donner l'idée de la malpropreté et de la puanteur des rues dans lesquelles la police, quelle police que celle de Gonstantinople! laisse, sans les faire enlever, toutes les ordures et jusqu'aux chiens crevés, dont les émanations miasmatiques infectent l'air que l'on respire. Indépendamment de l'horreur bien naturelle qu'inspirent des chairs qui se corrompent et tombent en lambeaux, les Turcs devraient pourtant comprendre qu'aux entours de tels charniers, vont se développer des foyers infectieux dont ils pourront être les premières victimes. Mais le fatalisme est là, les détournant de prendre les précautions les plus simples et les plus urgentes. Quand le fléau viendra à éclater, les grands s'enfermeront dans leurs palais, loin de la demeure du pauvre, plus particulièrement exposée à la contagion. Le prêtre catholique T. ni 11.
aura une conduite tout opposée ; toujours prêt à porter les consolations de la religion au plus pauvre comme au plus riche, il bravera la mort sans hésitation et sans crainte.
La maladie a-t-elle fini ses ravages, il lui reste une autre tâche à remplir. Les veuves et les orphelins lui tendent la main; il faudra les vêtir,les loger, leur donner du pain.
Il n'y avait pas longtemps que Mgr Hillereau occupait le siège apostolique de Gonstantinople, quand la peste y fit son apparition : elle s'étendit rapidement dans tous les quartiers de la ville, gagnant de proche en proche les villages environnants. Bien qu'il y fût préparé, et que rien ne pût ébranler la fermeté de son âme, ce n'est pas sans une profonde émotion que le digne prélat fut témoin des scènes de désolation, de découragement et d'abandon auxquelles il lui fut donné d'assister. On mourait dans la rue, sans qu'il se trouvât une main pour enlever le cadavre devenu un objet d'horreur et d'eflfroi. Des villages restaient complètement déserts ; on vo3^ait souvent une porte de la ville fermée longtemps avant la chute du jour ;ce qui voulait dire que, depuis le lever du soleil, mille morts avaient déjà passé par là, l'usage étant, en pareil cas, de la fermer en signe de deuil. Les prêtres catholiques exceptés, tout le monde fuyait les pauvres qui, plus que tous les autres, transmettaient la maladie, et les malheureux mouraient de faim. Infidèles cette fois à cette doctrine que rien ne peut arrêter la main de Dieu, les Musulmans se gardaient bien de secourir les malades, dans la crainte d'être atteints par la contagion. Mgr Hillereau ne recula pas devant le danger. Loin de fuir les lieux empestés, il donna à
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son clergé l'exemple du dévouement et de la chanté. Dans une lettre qu'il écrivait à M. Michaud, prêtre de Saint-Laurent, lettre que les Annales de la Propagation de la Foi ont publiée, on trouvera l'émouvant récit de cette grande calamité.
Mgr Hillereau ne pouvait pas se consoler de la pauvreté des églises latines de Gonstantinople. Les églises arméniennes leur étaient bien supérieures pour la construction des édifices, pour leur disposition intérieure pour la richesse des ornements, pour le personnel du clergé qui ne comptait pas moins de quatre-vingt-dix prêtres : encore ce nombre était-il insuffisant aux besoins du cr.lte. Mais c'était surtout du côté de la mosquée, autrefois Sainte- Sophie, que se tournaient les regards affligés du vicaire apostolique. Sainte-Sophie, si riche en souvenirs, autrefois si pleine de splendeurs ; Sainte- Sophie, à laquelle quatre cents prêtres étaient attachés; Sainte-Sophie, qui était à Gonstantinople ce qu'est à Rome l'église de Saint-Pierre; Sainte-Sophie, livrée aujourd'hui à l'islamisme, ne connaît plus le culte du Seigneur ! Le croissant de Mahomet y a remplacé la croix du Sauveur des hommes. Mais, quoi qu'aient pu faire le temps et la main des barbares, tout y est encore plein des magnificences de l'Eglise. Si son dôme, autrefois tout revêtu de mosaïques, est aujourd'hui dégradé par les gardiens qui en vendent les débris aux étrangers, les marbres, les colonnes de porphyre, conservés dans toute leur beauté, sont encore pour le monde entier un objet d'admiration. Vainement les infidèles se sont-ils efforcés de faire disparaître les derniers vestiges des saintes images; un œil attentif peut encore reconnaître deux
croix qui, gravées sur le marbre, ont résisté à bien des tentatives mises en œuvre pour les faire disparaître.
On comprend quelle dut être l'émotion de Mgr Hillereau devant toutes ces dégradations. De quelle amertume son âme ne fut-elle pas abreuvée, quand, pour la première fois, il entra dans la mosquée ! Les imans y célébraient une de leurs cérémonies. L'empereur Constantin s'était peut-être agenouillé à la place qu'ils occupaient ; c'était dans son sanctuaire qu'au cri: « Gloire au prophète! » l'empereur Justinien avait répondu par cette orgueilleuse exclamation: « Gloire à Dieu, qui m'a jugé digne d'achever un si grand ouvrage ! Je t'ai surpassé, Salomon! »
Hélas ! Sainte-Sophie a d'autres pages qu'il faudrait arracher de son histoire. N'est-ce pas dans sa chaire qu'eurent lieu ces misérables discussions théologiques qui étouffèrent, comme l'esprit de parti le fait de nos jours, les idées d'une saine politique et jusqu'au sentiment de conservation de la religion chrétienne ? N'estce pas sous ses voûtes que retentirent les anathèmes contre l'Église latine ? N'est-ce pas là qu'un peuple en démence en ferma les portes, refusant les secours qui lui venaient de Rome? Mais est-ce bien à nous qu'il appartient de flétrir cet esprit de vertige et d'erreur, à nous qui, dans notre aveuglement, nous préparons peutêtre à la même catastrophe par nos divisions insensées?
Les soins que lui demandait une surveillance de tous les instants n'empêchèrent point le vicaire apostolique de Constantinople de visiter son vaste diocèse. Longtemps l'état sanitaire du pays l'en avait empêché. Dans le courant de l'année 1838, il pensait le parcourir dans toute
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son étendue, mais il ne put y Consacrer que le mois de juin. Un souffle empesté étant encore venu s'abattre sur Gonstantinople, d'impérieux devoirs l'y rappelèrent, un mois après qu'il en était parti.
Mgr Hillereau borna donc sa visite pastorale à la partie delà Géorgie soumise à sa juridiction spirituelle. Presque toute cette province appartient à Tempire russe, et le czar, voulant que tous ses sujets soient soumis à l'Eglise dont il est le chef, interdit aux missionnaires l'entrée de ses États. Force fat donc à Mgr Hillereau de s'arrêter à Trébizonde où il vit, avec une peine profonde, que les familles catholiques, presque complètement dépourvues de secours religieux, tombaient dans l'indifférence en matière de religion, quand elles ne se montraient pas disposées à se rapprocher des hérétiques. Ce n'était que de loin en loin en effet que des missionnaires, en se rendant à Tiflis, traversaient Trébizonde. Le troupeau ne s'égarant que parce qu'il n'avait pas de pasteur, Mgr Hillereau songea à y fonder une mission permanente. L'importance de Trébizonde, ses richesses, son commerce, le concours d'étrangers qu'on y rencontre, pouvaient la rendre utile et prospère. C'est au milieu des persécutions des Turcs, plus grandes là que partout ailleurs, qu'il appartenait au prélat catholique de planter glorieusement la croix, au lieu de la tenir d'une main timide et comme voilée. Quand les Mahométans, les Juifs, les Arméniens, lèvent fièrement la tête ; quand les Grecs n'y comptent pas moins de dix églises, beaucoup de chrétiens, catholiques dans le cœur, cachent leur croyance, et, par crainte ou par cupidité, professent tout haut l'islamisme pour lequel ils ont une aversion secrète. Ce n'est pas ainsi que se con-
duisaient les premiers chrétiens. Faisant peu de cas des biens de la terre, ils couraient gaiement au martyre, animés de cette passion toute céleste que l'on a appelée la folie de la croix.
Mgr Hillereau se joignit à l'archevêque catholique de Scopée pour demander, sans pouvoir l'obtenir, qu'une entière liberté de conscience et de pratiques religieuses lut accordée aux catholiques. Aujourd'hui, cette liberté n'est plus contestée.
Trébizonde était le centre principal de l'abominable commerce d'esclaves achetés ou volés en Gircassie. Parmi les jeunes filles et les jeunes garçons amenés au marché, Mgr Hillereau remarqua deux enfants, encore au berceau. De nos jours, il n'en est plus ainsi. La vente publique des esclaves n'est plus tolérée, et cet odieux trafic ne se fait pas ostensiblement ; aussi le prix de la marchandise at-il augmenté en raison de la difficulté que Ton trouve à se la procurer. Il n'est pas rare aujourd'hui de voir une jeune esclave se payer jusqu'à huit mille francs.
Toutes les grandes fondations où d'illustres apôtres avaient fait entendre avec tant de succès la parole émancipatrice de l'Évangile, ont disparu du pays. Les Récollets sont les derniers religieux qui, sur cette côte de la mer Noire, aient eu des établissements. Faute de ressources, ils ont été obligés de les abandonner.
L'année suivante, Mgr Hillereau reprit sa tournée pastorale. Cette fois ce fut vers la mission de Salonique qu'il commença à tourner ses pas. H y avait cinquantesept ans qu'elle n'avait pas été visitée par le vicaire apostolique de Gonstantinople. Le grand âge de ses deux prédécesseurs, lorsqu'ils furent appelas au siège de ce
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diocèse, les avait, empêchés de s'aventurer dans un pays où Ton ne trouve pas une hôtellerie, où, pendant cinquante jours que durent l'allée et le retour, il faut être toujours à cheval, armé jusques aux dents, et pourvu de tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie. Bien que Mgr Hillereau fût loin d'être un athlète, il effectua heureusement son voyage. Il en fut récompensé par les démonstrations de respect et de joie que lui témoignèrent les fidèles qui ne le connaissaient que de nom.
Dans Salonique, Mgr Hillereau se livra bien moins à la recherche des monuments historiques antérieurs à la naissance du Christ, qu'à celle des monuments chrétiens. Le souvenir des séances du sénat romain, au temps de Pompée, occupèrent peu sa pensée toute remplie de la mémoire des prédications de saint Paul. Des traces que l'illustre apôtre a laissées de son passage, il ne reste que quelques vestiges dont l'authenticité est fort contestable. Les Turcs n'en spéculent pas moins sur la curiosité et la crédulité des étrangers. Ils montrent à ceux qui veulent bien en payer la vue, les débris d'une chaire, du haut de laquelle ils affirment que le grand apôtre prêchait les Thessaloniens.
Dans une ancienne église convertie en mosquée, on voit encore le portrait en mosaïque du Christ et celui des apôtres ; dans une autre, le tombeau de saint Démètrie. Les Turcs ont conservé une tradition chrétienne fort en opposition avec leurs croyances. Comme le feu des Vestales, une lampe brûle toujours sur ce tombeau ; le soin de son entretien est confié à l'iman de la mosquée.
Salonique possède plusieurs églises grecques ; elle a un archevêque, qui ne compte que soixante prêtres sous
sa juridiction et huit évoques suffragants. L'archevêque se montra plein de prévenances pour le vicaire apostolique de Gonstantinople. Non content d'avoir envoyé deux de ses prêtres le saluer, au moment de son arrivée, il vint en personne, accompagné d'un nombreux cortège, lui présenter ses hoQimages. Pendant tout le temps que MgrHillereau séjourna à Salonique, les rapports entre les deux prélats furent tels que Mgr Hillereau put
espérer que les deux Eglises que sépare un schisme si regrettable pourraient un jour se réanir.
Après avoir accompli sa mission, Mgr Hillereau prit congé des catholiques de Salonique dont il confia la garde à un prêtre lazariste. Les prêtres français de cet ordre ont remplacé les jésuites qui furent longtemps en possession de cette mission. Leur église, en 1839, l'emportait de beaucoup, pour les ornements et les décors, sur celles de Gonstantinople. A la même date, ils avaient une école de jeunes garçons et venaient d'en fonder une déjeunes filles.
Lorsqu'il les visita au mois de juin, les catholiques d'Andrinople firent à Mgr Hillereau la même réception que lui avaient faite ceux de Salonique. H ne s'y trouvait guère que deux cents âmes soumises entièrement à l'Église latine. Leur docilité était telle que les deux religieux franciscains, chargés de la direction des consciences, se bornaient, dans leurs exhortations, à les engager à la persévérance.
Gnos était loin d'offrir un spectacle aussi consolant. Sa population catholique, qui ne comprenait pas plus de quarante âmes, les enfants compris, végétait dans une ignorance lamentable. Le prêtre le plus voisin.
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résidant à Andi^mople, n'y pouvait faire que de rares apparitions. En butte aux obsessions et aux menaces, les parents faisaient presque toujours baptiser leurs enfants par les hérétiques, et, quand une jeune fille catholique épousait un Grec, elle devait, avant la célébration du mariage, abjurer sa religion.
Profondément touché d'un pareil abandon, Mgr Hillereau promit aux fidèles de Gnos de pourvoir à leurs besoins spirituels, en chargeant un prêtre de résider parmi eux, ou tout au moins de leur faire de fréquentes visites.
Avant de rentrer à Gonstantinople, le vicaire apostolique donna sa bénédiction aux familles catholiques des Dardanelles et de Galipoli, lesquelles, manquant de prêtres, ne recevaient que de loin en loin les secours de la religion.
Mgr Hillereau aurait bien voulu visiter les monastères du mont Athos, qui, presque tous, appartenaient à l'Eglise grecque ; mais, dans ce moment, les routes étant difficiles et peu sûres, il crut devoir y renoncer. Si ce voyage eût dû être profitable à son Eglise, il n'eût certes pas hésité à braver tous les dangers, mais comme il n'était que de pure curiosité, puisqu'il ne pouvait pas avoir l'espérance de ramener à la foi les plus entêtés et les plus superstitieux de tous les sectaires grecs, Mgr Hillereau les laissa à leurs erreurs.
De retour au siège de son diocèse, il s'occupa plus que jamais du soin d'embellir ses églises. Gomme elles étaient toujours bien pauvres, il demanda au Saint-Père la permission d'aller en France pour se procurer tout ce qui leur manquait. A la pensée d'embellir le temple de
J.-C, ne fallait-il point ajouter le désir de revoir la patrie et surtout la Vendée, sa terre natale, qu'il avait quittée depuis quatorze ans, et dont les enfants ne perdent jamais la mémoire ? Ce sentiment était trop naturel pour qu'il ne prît point place dans son cœur. Quoi qu'il en soit, il dut renoncer à cet espoir. Le cardinal Transoni lui écrivit que le vicariat de Gonstantinople ne pouvait pas se passer de sa présence ; que d'ailleurs l'association de la Propagation de Lyon fournirait, sur sa demande, tout ce qui lui serait nécessaire, sans qu'il prît la peine de se déplacer.
Mgr Hillereau reprit ses tournées pastorales. Il visita Brousse, Nicée,Nicomédie,Ghalcédoineet leurs environs. La main de l'homme et celle du temps ont passé sur ces villes célèbres, et n'y ont laissé que des ruines. C'est avec le souvenir de l'histoire qu'il en faut contempler les débris ; c'est avec la mémoire du passé qu'il faut en relever les décombres. Nicée est aujourd'hui une pauvre bourgade que les Turcs appellent Eznik. Entourée de marais, d'où s'échappent des gaz méphitiques, elle offre l'aspect le plus désolant. Deux constructions antiques, un palais aux voûtes immenses dont les murailles sont encore debout, et les remparts flanqués de tours, qui ne purent sauver la ville de l'attaque des Turcs, voilà tout ce qui reste de la ville qu'Antigone avait fondée , de la cité célèbre où, par deux fois, s'assemblèrent tous les dignitaires de l'Eglise. L'œil cherche en vain le monument qui, en 325, reçut le Concile œcuménique. Pour découvrir la trace du palais où les trois cents évêques qui le composaient condamnèrent l'hérésie d'Arius, il faut plonger le regard dans des fossés profonds où se
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trouvent des pans de murailles et quelques marches d'un escalier en pierre. Le lieu où Tempereur Constantin siégeait dans toute sa gloire est maintenant un trou à sangsues !
A une autre grande époque, dans quelle église vit-on, avec les légats du pape Adrien, les trois cent soixantedix-sept évêques d'Orient qui condamnèrent les iconoclastes ? Si la main écarte les ronces qui croissent au milieu de la ville, on aperçoit une masure et quelques débris de charpente. Armez-vous alors d'un microscope, et vous pourrez reconnaître quelques restes de peintures grecques que le crépissage des Turcs n'a pas fait entièrement disparaître. A cette vue, qui croirait que ce fut là que se tint une des plus grandes assemblées de l'Église ?
A Nicomédie, la misère est tout aussi profonde. Les monuments antiques, qui en faisaient la beauté, ont entièrement disparu, et, s'ils sortaient de leur tombe, les anciens maîtres du monde auraient de la peine à reconnaître les palais où ils déplombaient toutes leurs magnificences. Les Grecs n'ont que deux prêtres pour desservir la pauvre église qu'ils y possèdent. L'archevêque est membre du synode, et, comme tel, assiste le patriarche dans son gouvernement. Les Arméniens hérétiques ont un évêque et quelques prêtres, tous également ignorants, et cependant pleins de dédain pour l'Eglise latine.
Aux portes de Gonstantinople, au milieu d'une campagne délicieuse, s'élève un petit village très fréquenté par les familles grecques. Plusieurs d'entre elles y passent la belle saison. C'est l'ancienne Chalcédoine, siège du quatrième concile œcuménique, qui, en 451, con-
damna Terreur cl'Eutichès. Mgr Hillereau y chercha vainement quelques vestiges de l'église de Sàinte-Euphémie, où, sous la présidence des légats du pape saint Léon, six cent trente évêques se réunirent. Des vignes et des légumes croissent sur l'emplacement où elle se trouvait, et, au lieu des saints cantiques, on n'y entend que la voix monotone des Musulmans.
Dans Brousse, Nicomédie et Ghalcédoine, ces berceaux anciens de la foi, à peine rencontre-t-on quelques familles catholiques. A Nicée, il n'y en a pas une seule.
En 1841, Mgr Hillereau parcourut les anciennes provinces de Bithynie, de Phrygie, de Galata, de Gappadoce, de la basse Armédie. Ce voyage offrait les plus grands périls. Quinze jours auparavant, un prêtre arménien, retournant de ces contrées à Gonstantinople, avait été attaqué par des brigands, dépouillé et assassiné, ainsi que son guide. Mgr Hillereau n'était pas homme à reculer devant la menace de la mort, quand il s'agissait de fortifier les âmes et d'éclairer de ses conseils les chrétiens, même lorsqu'ils relevaient d'une autre juridiction que de la sienne. Il songeait bien moins à la conservation de sa vie qu'à sïnspirer des grands exemples donnés par les saints dont la voix avait fait entendre en ces lieux la parole divine, qu'à rechercher quelles traces de soii passage saint Paul avait pu laisser à Ancyre et à Angora, qu'à faire un pèlerinage au tombeau de saint Jean Ghrysostome. Arrivé à Samsoun, sur la mer Noire, il lui fallut enfourcher un cheval pour traverser des défilés, où, à chaque instant, il était exposé à tomber entre les mains des voleurs. Après avoir visité de nouveau Nicomédie et Nicée, il arriva, à travers des montagnes,
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repaire ordinaire des bandits et des assassins, à la petite ville de Bélégik, où il trouva, perdues au milieu des Turcs et des Grecs, soixante-trois familles catholiques dont la foi avait résisté aux séductions et aux menaces. Cinquante ans auparavant, il n'en existait pas une seule. Un saint prêtre avait, à cette époque, jeté la première semence, qui avait porté ses fruits. Bélégik avait maintenant une église de construction toute récente, et deux prêtres chargés de faire entendre la parole divine aux fidèles et aux hérétiques.
Koutaieh, où se rendit ensuite Mgr Hillereau, a beaucoup plus d'importance que Bélégik, C'est dans cette ville que le pacha a fixé sa résidence. Le culte catholique y était suivi par deux cents familles arméniennes. Nulle part, il ne rencontra une opposition aussi vive et aussi tracassière. Ce sont les Arméniens hérétiques qui poursuivent avec le plus d'acharnement ceux de leurs frères quiembrassentlecatholicisme. Pour les Turcs, ils jettent également l'insulte à tous les chrétiens, sans distinction de rit et de nation.
Malgré les vexations auxquelles ils ne cessaient d'être en butte, les catholiques étaient parvenus à bâtir une église et un presbytère. Trois prêtres, auxquels l'archevêque arménien catholique de Constantinople avait confié cette mission, soutenaient contre les persécuteurs le courage et la foi des fidèles.
Pour franchir la distance qui sépare Koutaieh d'Angora, il fallait galoper pendant six grandes journées par xles plaines incultes et des montagnes blanches dont l'aspect rappelle les dunes de sable qui bordent les rivages de l'Océan. Peuplé de Turcs, de Grecs et d'Armé-
niens, Angora compte, parmi ces derniers, quinze cents familles catholiques -, trois cents seulement persistent dans rhèrèsie. Tous les prêtres sont indigènes. Le gouvernement spirituel et temporel est confié, par l'archevêque arménien de Gonstantinople, à un vicaire général. Nulle part, dans le Levant, ne se trouvent des chrétiens aussi fervents et aussi attaches à l'Eglise. L'esprit religieux se remarque particulièrement chez les femmes dont le goût pour la vie monastique est des plus prononcés. Plongées dans l'ascétisme, elles obéissent docilement à leur supérieure, qui ne les a pourtant pas sous sa main, puisqu'elles n'ont ni couvent ni monastère, et qu'elles vivent au milieu de leur famille.
Quand Mgr Hillereau arriva à Angora, les chrétiens venaient d'y bâtir une église dont la construction avait été plusieurs fois arrêtée par l'opposition du pacha. Leur persévérance avait fini par triompher de toutes les entraves. Cette église étant loin de suffire à tous les besoins du culte, ils se proposaient d'en élever une nouvelle.
C'est par le commerce que le catholicisme a pénétré dans cette ville. Des négociants européens étant venus s'y fixer, des missionnaires ne tardèrent pas à les suivre. Ceux-ci durent se montrer d'une extrême prudence pour ne pas soulever contre eux la colère du pacha. Leur mission eut un grand succès, et, parmi les hérétiques revenus à la foi catholique, plusieurs embrassèrent le sacerdoce. Mgr Hillereau trouva les prêtres en nombre très suffisant pour maintenir la foi parmi les catholiques et travailler à la conversion des infidèles» Le tombeau de saint Clément, évêque et martyr, reçut sa visite empressée. Les reliques du saint n'en ont pas
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été distraites, et aucune main sacrilège n'a fouillé son sépulcre. Tous les chrétiens, sectaires et catholicxues, l'honorent de leur profond respect et y font de fréquents pèlerinages.
C'était surtout devant le tombeau de saint Jean Chrysostome que Mgr Hillereau voulait s'agenouiller ; c'était au souvenir de cette âme héroïque qu'il voulait fortifier son âme. Neuf journées séparent ce tombeau d'Angora. Il faut les franchir à cheval, être bien armé, et n'avoir pas peur de la lance des Kurdes. Voleurs de profession, ces bandits sont errants dans la campagne et apparaissent au moment où on y songe le moins. Les villages habités par les Tarcomans ne sont pas beaucoup plus sûrs. L'étranger qui s'y hasarde doit bien se tenir sur ses gardes. Plus d'une fois les passants ont été égorgés par ceux qui leur offraient l'hospitalité. Dans les habitations où il fut obligé de s'arrêter, Mgr Hillereau fut reçu avec un empressement qui n'était pas de bon augure et dont il devait se défier. Cependant il ne fut en butte à aucune agression. Au milieu d'appréhensions trop bien justifiées, il arriva à Tokat où se trouvent plusieurs églises chrétiennes. De Tokat au lieu où fut la ville de Gomane, il n'y a pas plus d'une journée. C'est là que le plus illustre des Pères de l'Eglise termina sa glorieuse carrière. Préférant l'exil à la perte de son indépendance et à l'oubli de ses devoirs, il ne put se contenir devant les désordres de l'impératrice Eudoxie, et refusa de ployer devant la volonté impériale. Banni de Constantinople, la mort le surprit pendant qu'il se rendait à la résidence qui lui avait été assignée. Avant d'y être arrivé, il succomba à la fatigue et aux mauvais
traitements de ses gardiens. C'est à Gomane qu'il fut enterré. Son corps n'y séjourna pas longtemps. Le fils de celui qui l'avait envoyé mourir sur la terre étrangère, ayant succédé à son père, fit transporter ses reliques à Gonstantinople où elles devinrent l'objet de la vénération des fidèles. De plus grands honneurs leur étaient réservés : quelques années après, elles reposaient dans la Ville Eternelle. Son tombeau a fini par disparaître de Gomane. Longtemps il y resta, mais la petite chapelle dans laquelle il avait été élevé ayant croulé au milieu des décombres de la ville, les Arméniens hérétiques s'en emparèrent sans rencontrer d'opposition, et le transportèrent dans un vieux monastère qui leur appartenait. G'est à deux lieues de Gomane, dans la montagne, qu'il se trouve aujourd'hui. Le temps n'a fait qu'ajouter au respect dont il a toujours été entouré, et de nombreux pèlerins, appartenant à tous les rits de l'Église, viennent s'y prosterner.
Après avoir fait une station au lieu où fut d'abord le tombeau du grand orateur chrétien, Mgr Hillereau se rendit au monastère où il avait été transporté. Son cœur fut profondément attristé à la vue de cette maison de prières desservie par un seul prêtre, dont le ministère ne pouvait suffire aux besoins spirituels de l'affluence des pèlerins. Venu de bien loin et à travers mille périls, l'archevêque de Pétra contempla longtemps le monument qui lui rappelait tant de souvenirs. « Là, dit-il, appuyé sur le marbre, je recommandai vivement au saint archevêque de Gonstantinople toutes ces contrées si diff'érentes aujourd'hui de ce qu'elles étaient au temps qu'il y distribuait le pain de la parole divine,
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avec tant de zèle et d'éloquence. » Après cette invocation, Mgr Hillereau, l'âme encore tout émue, reprit le chemin qu'il avait parcouru et revint au siège de son diocèse.
L'ancien missionnaire de Saint-Laurent ne devait pas mourir sans revoir la France et la sainte maison qui l'avait longtemps abrité. En 1843, il obtint de Rome l'autorisation qui lui avait été refusée trois ans auparavant, et vint, pour la dernière fois, fouler le sol natal si cher à son cœur.
Ce fut probablement pendant ce voyage que M. l'abbé Hillereau, vicaire de Legé, prit la résolution de partager avec son oncle les travaux du vicariat apostolique de Gonstantinople. Entre l'oncle et le neveu, il en avait été question plus d'une fois. Il nous a été donné communication d'une lettre, à la date de l'année 1837 *, dans laquelle l'archevêque de Pétra disait au sous -diacre Gélestin Hillereau, alors qu'il était encore au grand séminaire, qu'un des principaux motifs qui l'engageaient à faire un voyage en France, était d'y faire choix d'un ecclésiastique qui pût être attaché à sa personne ; en dehors de l'exercice de son ministère, ce prêtre devait se livrer à l'enseignement. — Si l'abbé Gélestin se sentait de force à venir le joindre, il n'avait qu'à l'en informer.
Neuf ans se passèrent avant que le sous- diacre, ordonné prêtre et devenu vicaire de Legé, quittât la
* C'est à M. Hillereau, curé de Saint-Donatien, à Nantes, que nous devons la connaissance de cette lettre et de beaucoup d'autres documents, qui nous ont été d'un grand secours pour écrire cette, notice.
Vendée pour aller rejoindre son oncle. Ce fut en 1845 que, suivant le désir qui lui en avait été manifesté par le vicaire apostolique de Gonstantinople, l'abbé Gélestin Hillereau,muni d'une licence de Mgr de Hercé, évêque du diocèse de Nantes, s'embarqua pour Gonstantinople où il arriva le 21 octobre 1845.
A son voyage en France, Mgr Hillereau avait promis à l'abbé Bony, chapelain des dames carmélites de Marseille, de lui écrire sur tout ce qui touchait sa mission. Il tint parole, et, dans une lettre qu'on peut lire dans les Annales de la Propagation de la foi, il l'entretint des infidèles et des hérétiques, des divisions et subdivisions des différentes sectes.
Il se flattait toujours de l'espoir que les rits qui se partageaient le catholicisme en Orient finiraient par se confondre en un seul, le rit de l'Eglise romaine, l'ambassadeur de France et la Porte étant d'accord pour opérer le rapprochement. Mais les sujets étaient beaucoup plus intolérants que ne l'était le souverain. Si l'autorité avait accordé la liberté des cultes, cette liberté rencontrait de nombreuses entraves dans l'opposition que lui faisaient les infidèles. Leur fureur avait été extrême en apprenant que, sur l'insistance de la France et de l'Angleterre, le gouvernement ottoman avait bien voulu, sans que pour cela ils encourussent aucune pénalité, permettre aux chrétiens qui avaient embrassé l'islamisme, de revenir à la religion qu'ils avaient abandonnée.
Le véritable progrès s'était accompli dans l'éducation de la jeunesse.
Les Frères de la Doctrine chrétienne faisaient des
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prodiges : plus de trois cents enfants suivaient leur école, trop petite pour recevoir tous ceux que les parents voulaient y faire admettre. Les sœurs de charité ne bornaient pas leurs soins aux malades ; elles avaient une maison pour les orphelins, un pensionnat de jeunes demoiselles, un autre établissement où se rendaient, chaque jour, plus de trois cents petits enfants appartenant à la classe pauvre *.
L'enseignement religieux s'étendait à la province presque tout entière. Les catholiques d'Andrinople et de Salonique s'étaient adressés à Mgr Hillereau pour qu'une maison d'enseignement fût fondée dans leurs murs, et une école venait d'être créée à Angora.
Pour l'objet principal de sa mission, le vicaire apostolique de Constantinople était loin de trouver les mêmes motifs de satisfaction. Sous l'influence de la Russie, les Arméniens, qui, un instant, s'étaient rapprochés des catholiques, s'en éloignaient maintenant, et, si à Constantinople on n'avait fait tomber la tête à ^personne pour cause de retour au catholicisme, il n'en avait pas été ainsi à Bélègik. A Mossul, les Dominicains,
1 Aujourd'hui les sœurs de Saint-Vincent de Paul sont en possession, à Constantinople, de cinq hôpitaux, qui reçoivent, chaque année, deux cent quarante malades; elles y entretiennent cent vingt vieillards ou infirmes et quarante aliénés ; elles ont cinq écoles de filles qui comptent onze cents élèves ; l'instruction s'y donne en français.
Les soeurs sont, en outre, à la tête de deux orphelinats contenant environ treize cents enfants ; de tr(y« asiles, où sont quatre-vingtdix garçons ; de quatre dispensaires qui donnent aux malheureux plus de quarante mille consultations et des remèdes aux malades sans distinction de religions ; d'une crèche où elles reçoivent, chaque année, de soixante à quatre-vingts enfants abandonnés.
victimes des plus mauvais traitements, s'étaient vus obligés de démolir leur couvent ; à Mardin, Tautorilé s'était em])arée, à main armée, d'un terrain appartenant aux catholiques ; et, jusque dans un faubourg de Gonstantinople, sous le vain prétexte qu'elle était située dans un quartier musulman, il avait été procédé à la démolition d'une église, laquelle, pendant de longues années, avait été respectée de tous.
Contrairement à ce que nous voyons en Europe, et particulièrement en France où l'esprit de réforme dépasse toute mesure, c'est le peuple qui, en Turquie, se croyant apparemment arrivé à l'apogée de la civilisation et du progrès, repousse toute idée de changement, comme une atteinte portée à sa nationalité ; les grands, au contraire, ceux surtout dont l'éducation a été faite en France, ne regardant pas le Coran comme la loi suprême, se montreraient favorables à l'introduction d'idées libérales dans le gouvernement, tandis que les masses n'en veulent pas entendre parler. Aussi Mahmoud se rendit-il plus impopulaire par ses réformes que par les guerres malheureuses qu'il eut à soutenir.
L'Orient, depuis Constantinople jusqu'aux Indes, est la terre privilégiée des jongleurs émérites qui, sous différents noms, glorifient Dieu par leurs hurlements et leurs contorsions. Pris de vertige, ils tournent sur euxmêmes, jusqu'à ce que, épuisés de fatigue, ils tombent à terre, couverts de sueur. M. Hillereau nous a laissé le tableau de scènes burlesques et ridicules, qui ne sont pas seulement une offense à la religion, mais aussi à la raison humaine. Est-ce seulement vers l'Orient qu'il faut se tourner pour être témoin de ces tristes folies ?
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Hélas, non ! Il n'est pas nécessaire non plus de remonter le cours des siècles pour trouver, dans notre propre histoire, des pages qui n'ont rien à envier à celles des derviches et des fakirs : les tables tournantes peuvent figurer dignement à côté de ce qu'elles nous offrent de mieux. De nos jours, le spiritisme n'a pas le droit de railler les adorateurs de Vishnou.
Les obstacles qu'il trouva sur sa route ne rebutèrent point Mgr Hillereau : par ses paroles et par ses actes, par sa prudence et par son zèle, il poursuivit, sans jamais se décourager, l'œuvre difficile qu'il avait commencée. Constaniinople ne comptait que trois églises catholiques. « Par un décret du 6 juillet 1846, Mgr Hillereau créa une quatrième paroisse, celle du Saint- Esprit, laquelle s'étend de Roumélie-Hissar, inclusivement, à l'échelle de Foudougli, et comprend la rue conduisant de Foudougli au cimetière du Tageim ; celle contournant ce cimetière, la grande rue de Péra, jusqu'à la rue Meik-Adalar ; celle-ci, puis celle qui, tournant à l'hôpital Alépin, suit le fond du vallon, entre Sagiz-Agatch et le Madjar, jusqu'au pont du Déré de leni-Chehir. Du côté du nord, elle s'étend jusqu'aux limites de la paroisse de Bruien-Deré, Maslak et Belgrade exclusivement', à l'Ouest, jusqu'à la rivière qui, venant de Belgrade, se jette dans le port d'Eioub, passe au-dessus d'Ali- Bei-Keni, et de là jusqu'au Déré de Saint-Pierre, comme, aussi le village de Tavala, dépendant autrefois de Sainte-Marie.
Le même archevêque voulut, plus tard, ériger en paroisse une cinquième église, celle de Saint-Jean Ghrysostome -, mais la réalisation de ce projet échoua
par suite des observations présentées à la propagande par la paroisse intéressée. » (Belin, consul de France à Constantinople. Extrait du Contemporain , l^r avril 1872.)
La même année, Mgr Hillereau fit la consécration d'une église édifiée au faubourg de Péra. L'ambassadeur de France, M. le baron de Bourqueney, assistait à la cérémonie. Ce fut l'abbé Hillereau, neveu de l'archevêque, qui prononça le discours d'inauguration. Cette église, la plus grande de Péra, est devenue l'église métropolitaine.
En 1865, par suite de mouvements de terrain, il devint indispensable de la consolider et de lui faire des réparations considérables. L'abbé Giorgiovich, prêtre diocésain, se chargea de ce soin. Il fit placer sur le fronton l'inscription suivante, juste hommage rendu à la mémoire de celui qui l'avait construite :
D. O. M. Templum in suburbano gresgente in die
OPPIDANORUM NUMERO DIFFICILLIMISTEMPORIBUSEREGTUM IN FIDEI GATHOLIG^ TESTIMONIUM SPIRITUI SAKGTO DIGA- TUM A JUSTIANO MARIA HILLEREAU PETRENSI ARCHIE- PIS. GONST. SED. APOST. POTEST. PREFEGTO VIGE SAGRO MDGGGXLVI, VALIDIS TERR^ MOTIBUS SUAMOLE FATISGENS D. N. PAULUS A GOMITIBUS BRUNONI TURONENSIS ARGHIEP. CP PRESUL JURE APOSTOLIGO V L. AG NITENTE. MAXIME GLEROAGRE A POPULARIBUSGONTATONOVO MOLIMINE ELE- GANTIOR FORMA. SARTUM, TEGTUM RESTITUIT MDGGGXLV.
Au dessous, sur la frise, sont écrits ces mots :