‹ Biographies vendéennes (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · JUSTITIA ET PAX ET GAUDIUM IN SPIRITU SANGTO · texte numérisé non relu

JUSTITIA ET PAX ET GAUDIUM IN SPIRITU SANGTO

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Le zèle de Mgr Hillereau ne connaissait point de bornes. Gomme il voulait que les fidèles de son diocèse pussent avoir continuellement sous les yeux les leçons que la parole seule était impuissante à graver pour toujours dans leur mémoire, il composa un catéchisme en trois langues différentes, en français, en grec, en italien. Ce livre se mettant de bonne heure entre les mains des enfants, beaucoup d'esprits superficiels s'imaginent qu'un enseignement aussi élémentaire est peu digne d'appeler l'attention des hommes d'un âge mûr, et en dédaignent la lecture. Ils n'auraient certainement pas cette pensée un peu méprisante, s'ils jetaient les yeux sur les pages éloquentes que Mgr Dupanloup lui a consacrées.

Entre les catholiques et les Grecs, les discussions religieuses renaissaient sans cesse. Mgr Hillereau y prit une grande part, et fit, à ce sujet, un ouvrage de controverse resté à l'état de manuscrit. Dans les dernières années de sa vie, il publia aussi un livre ayant pour titre -.Exposé de la Doctrine, livre destiné à bien faire comprendre le désaccord qui régnait entre les catholiques et les schismatiques grecs et arméniens. Par des arguments victorieux, il s'efforçait de faire rentrer ces derniers dans le giron de l'Eglise.

Dans un diocèse aussi considérable que celui de Gonstantinople, le clergé était bien insuffisant. En 1850, afin d'augmenter le nombre de ses membres, le pape Pie IX, renouvelant les pouvoirs qu^ lui avaient accordés ses prédécesseurs, donna à Mgr Hillereau l'autorisation de conférer les ordres extraordinairement aux clercs pour lesquels des irrégularités avaient été une cause

cVexclusion. Par le même bref, il lui accordait un droit de délégation à de simples prêtres, l'autorisait enfin à lire, avec l'intention de les réfuter, les livres dont la lecture était défendue par la Congrégation de l'index, en en exceptant toutefois quelques œuvres philosophiques, littéraires et religieuses, au nombre desquelles nous avons étésurpris de trouverl'histoire ecclésiastique de Fleury, car, de cet auteur, nous ne savions à l'index que les ouvrages suivants : Discours sur l'Eglise gallicane, Catéchisme Mslorique, Institution du droit ecclésiastique.

Le premier usage que fît Mgr Hillereau de son droit de délégation, fut d'en confier les pouvoirs à MM. Augustin Gad et Célestin Hillereau. Dans une lettre à la date du 30 octobre 1852., nous lisons que, dans une courte absence qu'il se propose de faire, il donne à ces deux ecclésiastiques, en raison de leur expérience et de leur science, tous les pouvoirs dont il est revêtu pour l'administration de l'Eglise de Constantinople, persuadé que les fidèles n'auront qu'à s'en louer, et exhortant ses diocésains à leur obéir comme à lui-même.

Dans les derniers jours de l'année 1854, une œuvre que Mgr Hillereau aurait été heureux de voir prospérer dans le Levant, fut brisée par l'intolérance de l'ambassadeur britannique. On sait combien le catholicisme, malgré toutes les entraves que lui apporte son gouvernement, remue profondément l'Angleterre. Pendant que lespasteursprotestants faisaientcommerce de bibles et répandaient l'argent à pleines mains, de saintes filles catholiques de Surry quittaient la maison d'orphelins confiée à leurs soins, pour porter leurs pas sur les

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rives du Bosphore. Songeant bien moins au prosélytisme religieux qu'à soulager les souffrances, elles arrivaient à Scutari, et, placées sous la juridiction spirituelle de Mgr Hillereau, soignaient les malades et pansaient les blessés. Il n'y avait rien là qui pût porter ombrage à à rÉglise réformée. Cependant l'intolérance des protestants anglais s'en effraya, et les religieuses de Surry furent expulsées brutalement de Scutari, sans même qu'il leur fût permis de faire une visite d'adieu au vicaire apostolique de Gonstantinople dont elles relevaient spirituellement. Leur départ fut si précipité qu'elles n'eurent même pas le temps de lui écrire. Ce fut seulement quand elles furent arrivées en Angleterre, que la sœur Marie des Neiges lui adressa, au nom de toutes ses sœurs, la lettre suivante :

c( Monseigneur, ayant été contraintes de partir de Scutari d'une manière si imprévue, nous n'avons pas pu, comme nous aurions tant désiré le faire, nous rendre auprès de Votre Grandeur pour implorer vos conseils et vous demander au moins une bénédiction et obédience en partant, car le jour même que M. Mullonney nous a rendu visite, Mis Musthingale nous a signifié, à une heur e, notre départ pour le soir même, et à quatre heures nous partions. Nous nous empressons donc. Monseigneur, arrivées d'hier, de vous assurer de notre reconnaissance pour votre paternelle bonté, Icrs de notre si tristement court séjour à Scutari, de notre désir de vous avoir été entièrement soumises, et, s'il avait pu en être ainsi, n'avoir agi que d'après vos directions. Mais il ne nous a pas été possible de communiquer assez vite avec Votre Grandeur.

« Vous dire combien nous aurions été heureuses de mourir dans la mission où nous avons été appelées est inutile, mais si Dieu nous appelait encore à soigner ces pauvres blessés, à travers une mer deux fois orageuse et des désagréments mille fois plus grands, nous sommes et nous serons toujours prêtes à partir et à être encore, Monseigneur, de Votre Grandeur, les très humbles et très obéissantes filles en N.-S. »

De son côté, la supérieure de la communauté exprima à Mgr Hillereau tous ses remercîments et ses regrets.

«Monseigneur, lui disait-elle, j'étais heureuse de sentir mes religieuses sous votre autorité et votre juridiction. Je sentais qu'elles étaient à la source de pieux enseignements et sous une protection qui ne leur a jamais fait défaut. Mais le bon Dieu n'a pas permis qu'elles poursuivissent une mission embrassée avec foi, à la voix de l'obéissance, ni de pouvoir recueillir, dans les derniers jours, les avis de Votre Grandeur qui leur eussent été nécessaires. Leur profond regret ne peut s'exprimer, car nous ne savons agir avec certitude et consolation que munies d'une autorisation qui nous révèle la volonté de Dieu. Elles ont cherché à la suivre; que son saint nom soit béni, et que vos bénédictions descendent encore sur ces chères sœurs qui n'oublieront jamais ce qu'elles ont rencontré près de Votre Grandeur. Rendues à leur cloître, elles vont reprendre avec ferveur une tâche interrompue ; leur pleine conformité à la croix de Notre-Seigneur est leur consolation qu'elles cherchent à goûter dans le silence et la paix, à l'ombre du Tabernacle. Si elles consacrent leur vie aux orphelins, peut-être auront-

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elles SOUS leur conduite des enfants dont elles auront soigné les pères. Combien leur amour pour ces enfants sera proportionné à ce qu'elles ont vu de souffrances !

« Daignez agréer tous mes remercîments et bénir mes quatre-vingt-treize orphelins avec leur mère et celle qui, tout indigne, vous prie de croire, Monseigneur, de Votre Grandeur la très humble et très indigne servante,

K Sœur Saint-Louis de Gonzague, supérieure. »

Les épreuves ne découragent que les âmes faibles ; les âmes vigoureusement trempées y puisent au contraire de nouvelles forces. Mgr Hillereau, ne pouvant suivre que de ses vœux les saintes filles qui venaient de lui être enlevées, s'occupa plus que jamais du troupeau qui l'entourait. Il avait bâti, comme nous l'avons dit, une vaste église dans une des extrémités du faubourg de Péra; il y avait adjoint un presbytère, puis enfin une maison épiscopale dont il faisait sa demeure depuis neuf ans. Mais, comme cette maison n'était pas au centre du faubourg, et que le peuple paraissait désirer qu'il s'en rapprochât, il quitta l'habitation confortable qu'il s'était créée, pour venir s'y loger.

Dans ce moment, les événements militaires accomplis en Orient agrandissaient son rôle d'évêque et offraient un magnifique horizon au succès de sa mission. Gomme Moïse, il pouvait croire à l'achèvement de son œuvre et entrevoir la terre promise, quand la mort vint lui ravir cette espérance.

Au fléau de la guerre, le choléra était venu joindre ses terribles ravages. Au moment où le saint évêque prodiguait ses soins et ses consolations aux malades, il

en fut atteint lui-même. Ne songeant jamais à sa personne, il en négligea les prodromes, et quand, à la première période de la maladie, la médecine pouvait peutêtre en arrêter la marclie, il ne voulut pas^interrompre un instant les devoirs qu'il s'était imposés. Le lendemain, il était trop tard, tous les secours de l'art étaient devenus impuissants. Comprenant la gravité de sa position et conservant, comme il arrive presque toujours dans cette cruelle maladie, toute la lucidité de ses idées, au milieu des affreuses souffranceii auxquelles il était en proie, il voulut, avant de quitter la terre, pourvoir à ce qui lui paraissait d'un grand intérêt. Il fit donc approcher de son lit de mort M. Fabbè Hillereau, son grand vicaire, lui donna les instructions les plus détaillées et laissa entre ses mains l'administration du diocèse. Après avoir béni les prêtres qui l'entouraient, il entra dans son éternité le l^r mars 185d, à une heure du matin. Conformément au désir qu'il en avait manifesté, il fut enterré dans la crypte de l'église du Saint-Esprit qu'il avait fait bâtir dix ans auparavant.

Trois mois après, la même crypte recevait la dépouille mortelle du R. P. Gloriot, aumônier de l'armée d'Orient, mort victime de son amour et de sa charité pour les soldats de la France.

Tous deux sortis de la Congrégation de Saint-Laurent, l'évêque de Babylone et le vicaire apostolique de Constantinople tombèrent à leur poste, frappés de la même maladie.

La mort de Mgr Hillereau fut un grand deuil pour son diocèse et pour la société de la Propagande dont il était une des principales colonnes. La Congrégation de Saint-

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Laurent ressentit avec non moins de douleur une telle perte, et, au nom de toute la communauté, la supérieure en exprimait ainsi ses regrets, dans une lettre qu'elle écrivait à M. l'abbé Célestin Hillereau :

« Saint-Laurent-sur-Sèvre, 10 avril 1855.

«Monsieur le vicaire général, j'étais absente de la communauté lorsque votre lettre nous est parvenue. De retour depuis deux jours, je m'empresse de vous exprimer toute la part que nous avons prise à votre douleur. Vous avez fait une bien grande, perte dans la personne de Mgr Hillereau, et nous aussi avons perdu un véritable et bien sincère ami, que nous aimions toujours à regarder comme un membre de la grande famille des Pères de Montfort. Le digne prélat se faisait lui-mênîe un plaisir de se compter au nombre des enfants du serviteur de Dieu, dont il est allé partager la gloire et la félicité. Car, nous n'en doutons pas, votre respectable parent, monsieur le vicaire général, a toujours mené une vie d'apôtre, une vie toute de charité, et maintenant le bon Dieu récompense ses vertus et ses travaux.

«( A la réception de votre lettre, tous nos pères missionnaires étaient en station de carême ; ils rentrent ces joursci. Aussitôt qu'ils seront réunis, M. le supérieur se propose de faire un service solennel pour le repos de l'âme de celui que nous regrettons tous. Une circulaire va annoncer la mort de ce saint archevêque dans nos établissements^ et toutes nos sœurs s'empresseront de hâter le moment de son bonheur éternel, par leurs prières et bonnes oeuvres.

«< Nous n'oublions pas non plus de prier pour vous. Votre position a bien, selon la nature, quelque chose de pénible, mais le Seigneur est là ; nous lui demandons de tout notre cœur qu'il vous soutienne et qu'il vous comble de ses grâces. Puis, vous avez un protecteur au ciel qui ne vous oubliera pas.

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« Je VOUS souhaite uue meilleure santé, le courage dont vous avez besoin. Daignez

« Sr Sainte-Vitaline. »

M. l'abbé Hillereau recevait en môme temps de Rome des lettres de condoléance. Enfin, Mgr l'évêque d'Angoulême prononçait l'oraison funèbre du prélat qu'il avait connu lorsque lui-même faisait partie du diocèse de Luçon.

La veille de sa mort, Mgr Hillereau avait remis à son grand vicaire le testament que, dans l'éventualité d'une fin prochaine, il avait fait dès l'année 1847. On y trouve l'expression des deux sentiments qui l'animèrent toute sa vie, l'embellissement des temples du Seigneur, le soulagement de la misère. .

Après plusieurs legs particuliers, souvenirs pour la plupart laissés à quelques amis, il fait deux parts de ce qui lui reste, Vune devant être employée à acheter pour les églises les objets dont elles ont besoin, l'autre destinée aux pauvres, spécialement à ceux qui sont inscrits sur sa liste.

A en juger par l'inventaire de son mobilier, inventarei que nous avons sous les yeux, ce qu'il donna aux pauvres et aux églises ne dut pas être bien considérable. On n'y trouve que les objets indispensables à un prélat qui, en raison de sa grande position, devait avoir ses salons ouverts à la haute société. Rien n'annonce le luxe oriental, et il n'y a guère de particulier jouissant d'une certaine aisance, dont l'appartement ne soit meublé avec plus de luxe.

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Quant à ses richesses intellectuelles^ à ses écrits, il chargea l'abbé Hillereau, son exécuteur testamentaire, d'en disposer ainsi qu'il l'entendrait, ajoutant ces paroles qui révèlent sa modestie : Coynme il n'y a rien d'acUevéet de bien travaillé, le mieux serait de les livrer au feu.

Nous ne voulons pas surfaire le mérite d'œuvres dont il faisait si bon marché. Si, dans ceux de ses sermons que nous avons parcourus, on trouve une connaissance approfondie des saintes écritures, un jugement sain et un esprit ne sortant- jamais d'une juste mesure, il faut bien reconnaître qu'ils manquent de la chaleur et de l'inspiration oratoires. C'est plutôt la logique de l'enseignement que l'éloquence de la chaire.

Ce serait faire injure aux prêtres de l'Eglise catholique orientale que de les comparer aux prélats dissidents. Un simple rapprochement en fournira une preuve éclatante. Beaucoup plus favorables aux Turcs qu'à leurs propres nationaux, les dignitaires de l'Eglise grecque sont l'opprobre et la honte du christianisme : chez eux tout est vénalité, corruption et simonie. Le patriarche et le synode font trafic des évêchés et les vendent au plus offrant. A leurs yeux, la fortune est une vertu, la pauvreté est un vice. Avec de l'or, le prêtre le plus coupable, celui dont les désordres sont les plus scandaleux, est un modèle d'innocence et de pureté ; le prêtre le plus digne, le plus faussement accusé, s'il n'a pas de quoi payer sa défense, subit la peine de son dénuement. Il est sans exemple que le patriarche ait sévi contre un èvêque autrement que par

un changement de diocèse ; encore, pour qu'il ait pris une pareille mesure, a-t-il fallu des circonstances d'une gravité tout exceptionnelle.

Pour rentrer dans leurs frais, les évêques ne reculent devant aucune exaction. Ces dignes prélats considèrent la règle comme une lettre morte, comme une loi tombée en désuétude, comme une coutume ancienne depuis longtemps abandonnée. Aujourd'hui tout cède aux convoitises et à la soif des richesses. S'il est formellement établi en principe que l'ordination ne doit donner lieu à aucune rétribution du prêtre à son évêque, en fait, il en est tout autrement. Le marché se débat entre les parties contendantes, et l'affaire en commandite se termine souvent par une transaction. L 'évêque demandera cinq mille piastres, le clerc n'en offrira que deux mille. Après de nombreux pourparlers et des interventions officieuses, l'accord se fera sur le prix de trois mille cinq cents. A cette première contribution, succède une rétribution annuelle qui varie entre cinq cents et douze cents piastres, suivant l'importance de la paroisse. Les curés de campagnes, les papas, comme on les appelle, paient en outre une redevance qui n'a rien de fixe, mais dont l'élévation du chiffre est en raison directe des faveurs qu'elle leur donne auprès de l'évêque. Après le pasteur, vient le troupeau. Toute famille (la famille se compose de cinq personnes) doit, chaque année, à son évêque, une somme facultative de nom, mais au paiement de laquelle, en fait, nul ne peut se soustraire. Cette somme n'est pas la même dans tous les diocèses ; sa moyenne est de vingt piastres.

Le casuel a une importance financière bien autrement

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considérable. Ici, l'avidité dépasse tout ce que l'imagination peut inventer. Certains sacrements, celui de mariage en particulier, donnent lieu à des profits énormes. On ne peut pas le contracter sans payer un droit qui, suivant le bon plaisir des évêques, s'élève de douze cents à cinq mille piastres, droit souvent encore sujet à se renouveler. Le clergé, chargé de la tenue et de la conservation des actes de l'état civil, ne manque pas en effet de découvrir entre les fiancés des cas prohibitifs, des liens de parenté, par exemple, qui, pour être levés, exigent le versement d'une forte somme d'argent. Dans cette affaire, la spéculation a beau jeu. Les conjoints sont-ils riches, sont-ils épris l'un de l'autre ? L'amour ne marchande pas, et le prix de la dispense pourra s'élever jusqu'à huit mille piastres! Et puis, le mariage accompli, il se produira une circonstance imprévue, qui fera d'une union que les jeunes époux devaient croire légitime, un commerce incestueux. Vite, il faut mettre fin à un pareil scandale par un nouveau mariage, payé d'autant plus cher qu'ils ne pourraient pas s'y soustraire sans une tache éternelle. Au lieu d'être heureuse, l'alliance est-elle pleine de mécomptes et de déceptions ? Le peu de conformité d'humeur, des goûts différents, des torts réciproques, rendent-ils la vie commune insupportable ? Une séparation est possible, et l'évêque pourra prononcer le divorce ; l'argent avait formé le nœud, l'argent pourra le rompre.

Si les joies du mariage paient un lourd tribut, les tristesses delà mort n'en sont point exemptes. Les portes du Ciel ne peuvent s'ouvrir à l'âme du défunt que si la famille en paie l'entrée. La somme à verser entre les

mains de l'èvêque est de cent à mille piastres. Nul atermoiement à ce paiement n'est possible. Le cadavre pourrirait plutôt au lieu où il est étendu que de voir le clergé procéder à la cérémonie funèbre, sans avoir reçu la somme qu'il réclame. Les parents sont-ils pauvres et sans ressource? Qu'ils vendent leurs instruments de travail et qu'ils en apportent le prix. Grâce aux prières qu'elle obtient, l'âme pourra alors reposer en paix pendant trois années, mais pendant trois années seulement. Ce temps écoulé, il faudra de nouvelles prières, une nouvelle cérémonie, une nouvelle rétribution. Jusque-là l'herbe seule a poussé sur le lieu où le corps est inhumé, sans qu'aucune marque ait pu en signaler la place. Si vous voulez y mettre une pierre, il faudra creuser la fosse, recueillir les ossements qui s'y trouvent déposés, les soumettre au lavage, couvrir le crâne de je né sais quelle coiffure ridicule, réciter de nouvelles oraisons. Tout cela ne se fait pas sans qu'il soit perçu de cinq cents à trois mille piastres. Après, mais seulement après, le corps se consumera sans autre violation de la tombe, et l'âme jouira d'un bonheur éternel. La foi et la piété filiale sont si vives dans les campagnes, qu'après la mort de leurs parents, l'on a vu de pauvres filles se faire domestiques, et payer de deux années de gages le respect qu'elles portaient aux restes d'un père ou d'une mère.

Pour l'inauguration des églises, les difficultés, chez les Grecs, viennent plus encore de l'avidité des prélats que du fanatisme des musulmans. Telle église de campagne n'a pas été ouverte au culte pendant plusieurs années, parce que, pour poser la première pierre de la

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sainte table, l'évêque a exigé cinq mille piastres que les pauvres gens du village n'ont pas pu se procurer.

Voilà à quel degré d'abjection sont tombés les princes de l'Église grecque. En vain vous cbercberiez, dans leur âme, une passion noble et un sentiment généreux ; depuis longtemps elle est fermée à toute pensée d'élévation, de dévouement et de sacrifice. Que la peste ou les autres fléaux contagieux sèment la mort dans la demeure du pauvre, vous les verrez détourner leurs regards de tant de misères, s'enfermer dans leurs palais, quand ils ne prennent pas la fuite, et en interdire l'entrée au peuple.

La véritable religion chrétienne, la religion charitable et compatissante, la religion aux fortes convictions et aux mâles vertus n'a pourtant pas entièrement disparu de ces contrées malheureuses. Elle s'est réfugiée dans les basses classes et dans le bas clergé. C'est là que vous les trouverez avec la foi dans toute sa force ; c'est là que réside la nationalité grecque. Mais vous la rencontrerez bien plus ardente, bien plus féconde en martyrs, dans quelques populations chrétiennes qui, tout en conservant leur liturgie et leurs rits particuliers, ne se sont pas séparées de l'Église romaine, et obéissent au Souverain Pontife. Ce fut en 1861, après le massacre des Maronites par les Druses, qu'un des plus grands écrivains et un des plus grands cœurs dont la France s'honore, laissait tomber de sa plume ces lignes éloquentes : « Nous n'avons pas pour les miracles de la foi directement conservés en Orient, malgré les persécutions des Turcs, toute l'admiration qu'ils méritent. Ah ! l'Église d'Occident est grande est magnifique

avec son chef suprême, ses évêques partout rattachés à leur chef, ses congrégations qui sont à la fois des corps vivant par eux-mêmes et des membres soumis de l'Église aune organisation habile et forte ; elle a eu ses malheurs, mais elle n'a pas été opprimée et persécutée depuis quatre cents ans. La vie est une loi de la Providence, elle n'est pas un miracle de Dieu. Mais l'Eglise grecque, qui l'a soutenue ? qui l'a affermie ? Que de causes extérieures de mort et de ruine, la pauvreté, la misère, la persécution, la tentation. Elle a vécu cependant. La foi de chaque fidèle, la foi sous le joug de l'oppression, la foi dans les tourments, voilà ce qui a fait le lien de l'Eglise orientale ; voilà ce qui a suppléé à la force de l'organisation et de la hiérarchie. — Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. — Voilà la cause divine de la force et de la durée de l'Église catholique romaine. — Où il y a deux ou trois personnes assemblées en mon nom je suis au milieu d'elles. — Voilà la cause divine de la force et de la durée de l'Église orientale. Les chrétiens d'Orient sont restés assemblés au nom de Jésus-Christ, malgré la persécution musulmane, et Jésus-Christ a été au milieu d'eux ; c'est par Jésus-Christ qu'ils sont demeurés un corps de nation. »

Disons à notre tour : — Nous n'avons pas pour les héros de l'Église catholique, pour les saints prêtres qui vont porter la parole de Dieu aux infidèles, pour les sœurs de charité que la foi entraîne au delà des mers, toute l'admiration qu'ils méritent. De quel esprit divin ne faut-il pas être pénétré pour ne reculer ni devant un exil volontaire, ni devant les persécutions, ni devant la menace de la mort ? Voilà de saintes filles, na-

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guère encore jouissant de toutes les douceurs du foyer domestique. Hier enrôlées sous la bannière du Christ, elles partent aujourd'hui pour les Indes, pour le Mexique, pour la capitale de Tempire ottoman. Les unes, par l'enseignement, vont dissiper les ténèbres qui enveloppent des populations plongées dans l'ignorance ; les autres vont soulager les malheureux, tendre au pauvre une main secourable et amie, lui venir en aide dans toutes ses afflictions. Voilà des prêtres du Seigneur ; ils auraient pu passer, au milieu de leurs ouailles, des jours tranquilles ; ils courent après une autre destinée. En Chine, on égorge les apôtres ; dans les montagnes du Liban, on massacre par milliers les fidèles ; ailleurs, ils sont en butte à toutes sortes de persécutions. Mais là aussi des idolâtres on des hérétiques n'attendent peutêtre que la voix de la vérité pour embrasser la religion catholique. Allons, partez. Dieu vous appelle ! Adieu à la mission tranquille, adieu aux jours de paix, adieu aux bénédictions du troupeau, adieu à la famille, aux compagnons de l'enfance et de la jeunesse, adieu à la patrie ! Qu'importe vers quels rivages la voile les entraîne ! Qu'importe que les vents soient contraires ou propices ! Auprès des orages qui les attendent, que sont les tempêtes de l'Océan ? Leurs jours sont comptés. Peut-être la mort viendra avant l'âge ; qu'importe ! Elle ne peut ni les surprendre ni les effrayer. Elle sera pour eux, au contraire, la plus douce des récompenses, puisqu'elle sera suivie de la vie éternelle. C'est dans son cœur et dans sa foi que. l'humble missionnaire trouvera le secret de la force et de la sérénité de son âme. Pour lui, l'accomplissement de la tâche sera facile. Mais au

prélat, chargé de la direction d'une vaste Eglise, à l'èvêque dont l'autorité spirituelle s'étend sur de grandes provinces, quelle responsabilité devant Dieu et devant les hommes ! Forcé de se mêler aux affaires du monde, il devra joindre à la sainteté de son ministère la sagesse et la prudence du diplomate. Les intérêts de la religion qui lui sont confiés, les fondations qu'il médite, les conversions qu'il prépare, exigeront sans doute de grands ménagements, sans jamais pourtant l'amener à des compositions compromettantes pour le caractère dont il est revêtu. Tous les jours il se trouvera en contact avec les ennemis de son Église. Pour les combattre il n'aura d'autres armes que la douceur, la persuasion et la charité. Nul plus que lui ne pratiquera le pardon des injures nul ne sera plus accessible à tous. Des larges secours qu'il pourra recevoir de l'association de la Propagation de la foi, il n'en appliquera pas une obole à ses propres besoins, sa vie étant une vie de travail et d'abnégation. Ceux qui passent leurs jours dans une molle oisiveté ne pourront pas comprendre tout ce que peut faire un évêque qui, été comme hiver, debout à quatre heures du matin, poursuit son but sans jamais s'en laisser détourner. Des mille préoccupations dont le monde est agité, il n'a nul souci. Ni les dangers, ni les fatigues, ni les rebuts ne pourront l'arrêter. Ne s'endormant jamais dans le repos, les instants qu'il pourra dérober à l'exercice de son ministère seront consacrés à l'étude des langues dont la connaissance lui est nécessaire pour se mettre en rapport avec les populations qui l'entourent. Prêt à toute heure, il ne fera attendre à personne les secours de la religion, et quand la mort viendra désoler

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la cité qu'il habite, loin de la fuir, il marchera bravement au devant d'elle et tombera vaillamment à côté de ceux qu'il vient de secourir et de consoler.

Toutes les grandes vertus de l'apostolat se personnifient dans la figure de Mgr Hillereau. S'il n'a pas songé à la gloire humaine, il appartient à tous ceux qu'il a édifiés par tant d'œuvres saintes, particulièrement à ses compatriotes, de ne pas laisser son nom dans l'oubli.

CHARLES DE HILLEWN '

ET

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