‹ Biographies vendéennes (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · SAINT-MÉDÉRIC, A PARIS · texte numérisé non relu

SAINT-MÉDÉRIC, A PARIS

LE llic JOUR DE JUILLET 1636.

Le docteur Hamon, qui avait dû le connaître, se serait donc trompé en lui donnant, dans son épitaphe, le nom de Jacques. Moreri affirme également que tel était son prénom et que l'auteur du nécrologe s'est trompé en l'appelant Charles.

En présence d'autorités si opposées, nous laissons au lecteur le soin de faire un choix. Tout en conservant quelques doutes sur son véritable nom, nous avons adopté celui de Charles.

devînt le foyer principal. Au milieu de grandes vertus et de grands talents, j'y trouverais de grandes faiblesses et l'esprit de superstition coudoyant le génie. J'aurais à signaler, dans les questions religieuses, les croyances les plus sincères, sinon les plus orthodoxes ; dans la polémique, une bonne foi contestable ; dans la pratique, un esprit exclusif et intolérant ; dans les habitudes, le plus souvent une grande humilité, quelquefois l'orgueil perçant à travers les trous du manteau ; à Port-Royal des Champs, bien que cette solitude soit loin d'être une thébaïde, des hommes d'une vie austère et édifiante ; en un mot, tout ce qu'il faut pour fonder un cloître, rien de ce qui est propre à former une société. Je n'en parlerai qu'en ce qui a trait aux deux personnages dont j'entreprends d'écrire la vie.

Charles de Hillerin, prêtre, docteur en Sorbonnô, curé de Saint-Méry, à Paris, est né vers le commencement du XVII« siècle, dans les environs de Fontenay-le-Gomte. Son père, Henry de Hillerin, était prévôt général de l'Anjou, et son oncle, Jacques de Hillerin, chanoine de Notre-Dame de Paris, prieur commendataire des prieurés de Saint-Pierre de Mortagne et de Saint- Julien-de-Concelles, aumônier ordinaire du roi et conseiller au Parlement de Paris. Ce fut probablement ce dernier qui l'attira auprès de lui. Il y vint fort jeune, et, après avoir fait de fortes études classiques et théologiques, il entra dans la vie sacerdotale et fut pourvu, pour moitié, de la cure de Saint-Méry. Cette paroisse avait alors deux curés. De Hillerin y obtint de grands succès, comme orateur de la chaire, et se fit aimer de tous par la douceur de son caractère et l'amabilité de

son esprit. Possesseur d'une belle fortune, il en consacrait une partie à de bonnes œuvres, mais il lui en restait assez pour faire figure dans le monde où il se plaisait fort. Il avait un nombreux domestique, équipage, table ouverte, un train de maison considérable. On assurait qu'il ne détestait pas la bonne cbair, qu'il usait largement des biens de la terre, qu'en un mot il ressemblait plus à un prélat romain du siècle de Léon X qu'à un anachorète de Port-Royal.

Comment ce bon curé, qui comptait tant d'amis et dont la vie, pour être douce, n'avait au demeurant rien de condamnable, se prit-il tout d'un coup à l'amour de la retraite et au détachement des choses humaines ? Ce sont les grandes fautes qui d'ordinaire amènent les grands repentirs, et le curé de Saint-Méry n'avait tout au plus à se reprocher que des péchés véniels.

Au nom.bre de ses familiers se trouvait un homme d'une grande vertu et d'une grande piété. Quoiqu'il eût longtemps fréquenté la cour, qu'il entretînt encore des relations avec elle, et que, dans l'intérêt de sa famille, il se soit laissé entraîner à des actes reprochables, Arnaud d'Andilly avait toutes les vertus du véritable chrétien. De Hillerin et l'ancien courtisan se rencontrèrent souvent, et ce fut le paroissien qui édifia son curé. Homme de la meilleure compagnie, réunissant à un haut degré les qualités du cœur et celles de l'esprit, d'Andilly ne ressemblait guère aux prêtres qui composaient le clergé de Saint-Méry, quatre-vingt-shv ISIormands et quatre Picards, dit le docteur Besoigne dans son histoire de Port-Royal, troupe de mercenaires qui faisaient du saint ministère un métier pour vivre

et qui n'avaient rien d'ailleurs de la sainteté requise dans des ministres de Jésus- Christ. La vulgarité de ces hommes et leurs habitudes charnelles jetaient de Hillerin dans une profonde tristesse ; il voulait sortir de ce milieu si peu en harmonie avec ses goûts, et si, d'un autre côté, il trouvait des esprits cultivés, là encore il n'était pas en paix avec sa conscience. Ce monde aimable et léger qui formait sa société \ ce monde qui déployait tant de séductions pour enlacer dans ses filets un curé facile et indulgent -, ce monde, si brillant à l'extérieur, n'était au fond que corruption et vanité. Gens de robe, gens d'épée, gens d'affaires, gens titrés, grands commerçants et riches bourgeois, ne différaient qu'à la surface et portaient dans le cœur les mêmes souillures et les mêmes vices. De Hillerin, quand il les quittait, ne pouvait retenir cette exclamation : Quid est aliudpenè omnes cœtus, quam sentina vitiorimi * .'

Si à certaines natures l'exemple du vice est contagieux, aux âmes élevées, au contraire, il est le meilleur préservatif contre les mauvais penchants du cœur. C'est ce qui arriva à de Hillerin ; il s'exagéra ses fautes, il s'accusa presque d'être un sujet de scandale, se dit que c'était tout autre chose d'être un bon prêtre suivant le monde ou suivant les vues de Dieu. Tourmenté de cette pensée, il s'ouviit à son ami de l'intention où 11 était de changer de vie. C'est à cette occasion que d'Andilly le mit en rapport avec Duvergier de Hauranne.

Ceux qui ne connaissent le célèbre abbé de Saint-

* Histoire de Port-Royal, par le docteur Besoigne.

Gyran que par ses doctrines, pourraient croire que personne plus que lui n'était animé de l'esprit du prosélytisme religieux. Il n'en était rien pourtant. Il exigeait toujours de ceux qu'il dirigeait le temps et la réflexion, avant qu'ils prissent une grande résolution. Au moment où de Hillerin lui fit connaître l'intention où il était de quitter la cure de Saint-Méry, pour aller vivre dans une solitude, il le trouva plutôt opposé que favorable à ce grand renoncement de soi-même. Ces deux hommes se comprenaient néanmoins, et l'estime réciproque qu'ils se portaient avait établi entre eux une inaltérable amitié. Quand Richelieu, après avoir dit de Saint-Gyran, c'est le plus grand esprit et le premier homme de France, conformant peu sa conduite à son langage, l'eût enfermé à Vincennes dont il ne sortit qu'à la mort du cardinal, de Hillerin ne s'inquiéta pas d'encourir la colère du tout-puissant ministre et alla souvent visiter l'illustre prisonnier. Gelui-ci le recevait toujours les bras ouverts et courait au-devant de lui pour l'embrasser, en s'écriant : Voilà notre bon ami * ! Ce fut donc par les exemples que lui donna de Saint- Gyran, bien plus que par ses exhortations, que de Hillerin se fortifia chaque jour davantage dans l'intention d'abandonner les biens périssables de la terre, pour n'aspirer qu'à ceux de la céleste patrie. Il fut pourtant traversé plus qu'il ne pensait dans la résolution qu'il avait prise, les objections et les oppositions surgissant de toute part. De Saint-Gyran, ce directeur qui avait une influence toute-puissante sur son esprit, était mort

* Mémoires de Fontaine.

sans lui avoir donné une approbation décisive, sans même lui avoir laissé le mot d'encouragement qu'il en attendait. Son successeur, Singliu, trouvait la question délicate et ne se prononçait pas. Deux considérations le retenaient, et, encore plus quedeSaint-Gyran,il avait des raisons pour ne rien précipiter. D'abord, il voulait être bien sûr que la vocation de celui qu'il dirigeait fût réelle et profondément réfléchie. Dans son expérience des hommes, il avait tant vu de gens, qu'avaient entraînés des considérations mondaines ou quelque dépit secret, se repentir ensuite d'avoir cédé à un premier mouvement de l'âme, qu'il tenait presque toujours à s'assurer, par une longue étude, si son pénitent obéissait bien véritablement à la voix de Dieu. Bien donc que de Hillerin n'eût pas attendu davantage pour réformer sa vie, qu'il se fût réduit au simple nécessaire, qu'au faste eût succédé chez lui la plus grande humilité, aux conversations futiles les méditations sérieuses, aux distractions mondaines la prière au pied de l'autel, Singliu différait encore.

Nous avons dit que le directeur des consciences, à Port-Royal, était retenu par une autre considération. De Hillerin avait su capter tous les suffrages, et, parmi ses paroissiens, il ne comptait peut-être pas un seul ennemi. Dans un temps de troubles religieux, quand Paris se partageait entre les molinistes et les jansénistes, où trouver un curé qui pût, comme lui, être bien accueilli de tous ? Craignant que cette question ne devînt un sujet de discorde, son collègue de la cure de Saint-Méry, avec lequel il s'était trouvé auparavant plus d'une fois en désaccord, revenu maintenant à d'autres sentiments,

le suppliait avec larmes de ne pas abandonner ses chers paroissiens qui certainement n'accorderaient pas à un nouveau venu toute la confiance qu'il leur inspirait. Quelle nécessité, lui disait-il, de quitter ainsi votre troupeau ? N'est-ce pas plutôt un devoir pour vous de continuer à lui servir de guide, quand, sous la main d'un autre pasteur, il court le risque de se diviser? Si vous croyez que jusqu'à ce jour vous avez trop suivi la voie du mondé, qui vous empêche de continuer à vous en tenir à l'écart, comme vous le faites en ce moment, sans pour cela abandonner ceux qui cherchent à vous retenir ? Les bons exemples que vous donnez ne pourront que leur être profitables, et vous aurez fait plus pour le salut des âmes en édifiant vos frères qu'en vous retirant dans une thébaïde où ils vous oublieront.

La famille de Hillerin n'était pas plus favorable à son retour dans le Poitou -, elle jetait les hauts cris et se montrait fort peu disposée à le bien accueillir.

Toutes ces raisons ne l'arrêtèrent point.

D'autres, d'un ordre bien diffèrent, n'eurent pas plus de succès.

Quelques-uns de ses amis crurent pouvoir le retenir par des séductions purement humaines, par les tentations de la sensualité la plus grossière. — « Lorsque j'étais curé, disait-il par la suite, à Fontaine, je croyais que je n'avais qu'à recevoir les offrandes, et je ne trouvais pas de meilleur métier dans le monde ; je jouish:ais, avec plaisir, de toutes les douceurs de la vie, j'étais bien aimé de tous et bien venu chez tous ; mais quand il a plu à Dieu de m'ouvrir les yeux et de me faire voir les choses à fond, j'ai bien changé de sentiment, j'ai vu que

cette humeur facile et accommodante que j'avais envers tout le monde, pour me faire aimer de tous, que cette facilité à prêcher dans une chaire de prédicateur, que cette gravité naturelle que j'avais en officiant à l'autel, que toutes les autres choses qui pouvaient flatter ma vanité étaient pour moi de grands pièges. Plus je voulais quitter le monde, plus le monde s'efforçait de me retenir. Dès le premier bruit que j'allais quitter ma cure, il n'y eut personne qui ne voulût m'avoir chez lui, pour me régaler. Je combattais, mais quelquefois je résistais très mal. L'abbé de Bernai, si célèbre par sa bonne table, voulait, avec plus d'insistance, que j'allasse manger chez lui ; j'eus peine à me trouver chez un homme si décrié par la délicatesse de ses goûts. »

Un certain Gilles épuisa vainement, pour attirer son curé, tout ce que l'art culinaire a de plus fin et de plus délicat ; de Hillerin ne voulut point mordre à la pomme. Ce fut, au contraire, une raison de plus pour qu'il rompît avec les habitudes molles et sensuelles auxquelles il se reprochait de s'être laissé aller trop longtemps. Plus décidé que jamais à ne pas se laisser entraîner vers l'abîme qui s'ouvrait sous ses pas, il était allé trouver Singliu et lui avait fait connaître qu'il ne voulait pas différer plus longtemps de quitter Paris, pour aller s'enfermer dans son petit prieuré du Bas-Poitou.

Pressé de lui trouver un successeur, Singliu résistait toujours. Dans la pensée qu'un autre aurait sur l'esprit de de Hillerin plus d'autorité qu'il n'en avait lui-même, il l'adressa à un religieux de l'Oratoire, le père Gibiou. Mais ce père échoua aussi, et, de guerre lasse, Singliu, acceptant enfin la résignation de la cure de Saint-Méry

faite entre ses mains, demanda à son ancien titulaire de vouloir bien désigner son successeur.

Il y avait en ce moment, à Paris, un prêtre d'une éloquence rare, joignant à de vastes connaissances en théologie la pratique de toutes les vertus. Ce fut sur lui que s'arrêta le choix de de Hillerin. Mais toutes les supériorités ont des envieux et des ennemis. Le père Desmares, dont nous voulons parler, n'avait pas été épargné par là calomnie, et Singliu n'osa pas la hraver. Duhamel, curé de Saint-Maurice de Sens, fut appelé à recueillir la succession restée ouverte. Ce jeune prêtre n'avait encore été mêlé à aucune des discussions religieuses qui, plus tard, rendirent son nom célèbre. Si la sévérité de ses mœurs le rendait particulièrement recommandable, l'exagération de son zèle et l'excentricité de sa conduite ne lui avaient pas concilié tous les esprits dans sa paroisse. Il ne s'était pas borné à des prédications incessantes contre le relâchement des mœurs^ à des éloges outrés de la vie ascétique, il avait voulu rétablir les confessions et les pénitences publiques, et joignant le geste à la voix, il avait plus d'une fois administré de vigoureux soufflets à ceux que ses arguments n'avaient pas pu convaincre. Qui le croirait ? De pareilles extravagances, bien propres à le rendre un objet de risée, lui avaient conquis l'estime de Port- Royal, et, dans la préface de son livre de la fréquente Communion, le grand Arnauld n'avait pas eu assez d'éloges pour une pénitence ridicule que Duhamel avait imposée à un curé, lequel, après avoir donné de mauvais exemple à ses paroissiens, les avait édifiés depuis par son repentir.

L'histoire que l'on trouve dans le libelle, ayant pour titre : Le grand cliemin du jansénisme au calvinisme, est une de ces calomnies dont les partis ne sont jamais avares. Non seulement de Hillerin ne présenta pas Labadie pour son successeur, ainsi que cela est affirmé dans l'écrit dont nous parlons, mais, en ce moment, ils étaient séparés l'un de l'autre par cent cinquante lieues de distance, et de Hillerin a toujours affirmé qu'il ne l'avait jamais vu et qu'il n'en avait reçu qu'une lettre à laquelle il avait cru ne pas devoir répondre.

Libre enfin, l'ancien curé de Saint-Méry ne voulut pas prendre congé de ses paroissiens, sans leur adresser ses adieux. Pour la dernière fois, il monta dans la chaire qu'il avait occupée avec tant d'éclat et leur déclara qu'il ne partait que pour aller faire pénitence.

Il avait bien jugé des hommes. Ceux-là mêmes qui avaient fait tant d'efforts pour le conserver, n'attendirent pas son départ pour s'éloigner de sa personne. Aussitôt qu'il se fût aperçu qu'avant même de quitter sa paroisse, son curé commençait ses réformes, qu'il réduisait son domestique et mettait ordre à ce que les superfluités du luxe fussent bannies de sa maison ; ce monde, qui ne pouvait se passer de lui, qui Tavait tant adulé, qui le proclamait le modèle des curés de Paris, commença à oublier le numéro de sa demeure, et l'estime des grands s'évanouit le jour où il n'eut plus de carrosse. Les pauvres seuls ne purent se consoler de son départ. — « Il n'y avait pas un œil qui fût sec, et sa maison ne désemplissait pas. C'était un flux et un reflux continuel. Les uns sortaient, les autres entraient, tous le visage baigné de larmes et éclatant en sanglots. La

nuit avait peine à chasser le monde, et ils prévenaient le point du jour *. » Ce fut seulement entre les malheureux et leur bienfaiteur qu'éclatèrent les sanglots et les déchirements du cœur.

De Hillerin se mit en route le 16 février 1644. Il ne partait pas seul : Fontaine et un digne ecclésiastique du nom de Juliers allaient partager sa retraite.

Pauvre orphelin, qu'au temps de sa fortune il avait retiré dans sa maison. Fontaine, dont l'âme s'était fortifiée des préceptes de l'Evangile, rendait en dévouement, au curé de Saint-Méry, tous les soins qu'en avaient reçus son enfance et sa première jeunesse. Le sentiment de la reconnaissance ne s'éteignit jamais dans son cœur, et, bien longtemps après, quand, dans les dernières années de sa vie, il confiait au papier ses souvenirs, c'est à la mémoire de son bienfaiteur qu'il consacrait les pages les plus touchantes de ses mémoires.

Arrivés au lieu de leur retraite, les trois voyageurs trouvèrent le prieuré de Saint-André dans un état de délabrement complet : tout y manquait, même les meubles les plus indispensables. Les murs des appartaments étaient lézardés et ornés de moisissures qu'entretenait l'humidité de l'atmosphère. C'est dans un grenier, dont le contraste avec son ancienne cure était fait pour effrayer une âme moins résolue à la pénitence, que s'installa gaiement Charles de Hillerin. Il y trouvait ce que son cœur demandait depuis longtemps, des mortifications pour sa personne, et, autour de lui, des misères à soulager. Mais, à ses yeux, pour racheter le

* Mémoires de Fontaine.

passé, ce n'était pas assez que de prier Dieu et faire des œuvres de charité, il fallait aussi mortifier la chair. Il se couvrit donc d'un cilice, et, par les plus grandes chaleurs de Tété, se livra au travail avec une telle ardeur que, les forces trahissant son courage, il arrosait la terre avec la sueur qui découlait de son front. C'est ainsi qu'il faisait, suivant l'expression de Fontaine, pénitence à feu et à sang. Ce cher orphelin et l'ecclésiastique dont nous avons parlé étaient les seuls témoins de sa pénitence. Sa santé ne tint pas contre tant de fatigues ; pour ne pas succomber à la peine, il lui fallut, à son grand regret, abandonner une vie si laborieuse. Alors il se plongea dans la méditation et la prière, faisant sa lecture favorite des saints et, en particulier, de saint Augustin. Il annotait les oeuvres de ce grand docteur de l'Église ; mais c'était uniquement pour avoir toujours devant les yeux les vérités qu'il y rencontrait et nullement pour laisser un livre à la postérité. Son humilité ne lui permettait pas d'avoir une telle pensée. Il e^i était même venu, en jetant un coup-d'œil sur le passé, à se rappeler avec peine les applaudissements et les éloges que lui avaient valus ses sermons. Il n'avait pas oublié qu'à cette époque de sa vie, la louange

Chatouillait de son cœur l'orgueilleuse faiblesse.

Et, pour ne pas tomber dans le même péché, non seulement il s'était interdit la chaire, mais même l'enseiment du catéchisme aux petits enfants.

Attaché, par les liens de la reconnaissance, à celui qui lui avait donné le pain du corps et la vie de l'âme,

Fontaine ne comptait point quitter le prieuré de Saint- André. Quoiqu'il n'eût alors que dix-huit ans, sa seule ambition était d'y vivre et d'y mourir. Mais, de Hillerin, pensant que Dieu avait d'autres vues sur lui, refusa d'accepter ce sacrifice et le conduisit à Port-Royal, pour achever des études qui n'étaient encore qu'ébauchées.

De Hillerin, qui n'avait fait le voyage de Port-Royal qu'en vue de l'éducation de Fontaine, se réchauffa luimême au foyer de tant de vertus et de tant de lumières. Déjà dégagé des liens du monde, il se retrempa encore au contact de ces hommes austères qu'il prit pour maîtres et pour modèles *.

De retour à son prieuré de Saint-André, il était bien décidé à n'en plus sortir ; une circonstance inattendue vint changer sa résolution. Son successeur dans la cure de Saint-Méry, Duhamel, après avoir montré, dans l'exercice de son ministère, un zèle inconsidéré et excessif, était allé porter ailleurs l'esprit de réforme et d'innovation dont il était animé. Tous les anciens paroissiens de de Hillerin, ceux mêmes qui avaient paru indifférents à son départ, se tournèrent alors vers lui, le suppliant de reprendre la place qu'il avait abandonnée, et, à force d'instances, finirent par l'ébranler. Au lieu des séductions grossières qu'ils avaient déployées pour

* Il semblait que M. de Hillerin ne faisait ce voyage que pour moi, c'était sa pensée à lui-même; cependant Dieu avait ses lins. Il lui lit voir, dans ce lieu où il m'amenait, des exemples de pénitence dont la seule vue le couvrait de confusion; ils lui servirent comme d'un heureux contre-poiJs, pour l'empêcher d'avoir d'autres sentiments de ce qu'il venait de faire que ceux qu'il devait avoir. {Mémoires de Fontaine.)

le retenir, ils eurent recours aux seuls moyens propres à lui donner la tentation de se rendre à leurs vœux. Ils lui dirent que, depuis son départ, tout était changé dans la paroisse de Saint-Méry, que la division y avait pénétré par mille voies, que le troupeau était tombé d'égarements en égarements, et que lui seul pourrait le rappeler dans le sentier de la droiture et de la piété. Ils ajoutèrent que s'il ne se rendait pas à leurs prières, s'il les abandonnait sans espoir de retour, l'esprit de vertige et d'erreur qui s'emparait de toutes les têtes pourrait les porter aux plus coupables excès.

Touché de ce triste tableau, songeant à ses frères égarés qui n'avaient jamais cessé de lui être chers, entraîné peut-être par le secret désir de vivre dans le voisinage de Port-Royal, il se demanda si ce n'était point un devoir pour lui de reprendre une place où sa présence et ses exhortations pourraient seules assurer le salut des âmes. Dans cette pensée, il s'adressa à son ancien directeur, le priant de le rétablir dans la cure d'où il était sorti, presque malgré ses conseils. Mais, cette fois, Singliu croyant voir, dans cette demande, le péché d'orgueil ou l'esprit de versatilité, lui répondit par un refus dont les termes étaient un peu durs. — « Quoi que vous en pensiez, lui disait-il, un pareil retour ne pourrait produire que le plus mauvais effet. On ne prend pas de résolutions aussi graves que celle que vous avez prise, pour ne pas y persévérer. Se comporter autrement, c'est se moquer de Dieu ; or, Deus non irridelur. »

Loin de témoigner le moindre mécontentement de cette réponse, de Hillerin ouvrit les yeux sur le danger qui le menaçait, et, bien décidé désormais à rester

ferme dans la A^oie où il était entré, il bénit la main qui l'avait empêché d'en sortir. D'ailleurs, l'éloignement n'interrompit jamais ses relations avec Port- Royal, elles devinrent au contraire plus fréquentes que jamais. Il fit de nombreux voyages, un, entre autres, pour renouveler ses vœux entre les mains de Sacy. C'était le jeune homme qui voyait s'agenouiller à ses pieds le vieillard, blanchi par les années et les austérités.

L'ancien cuï*é de Saint-Mèry ne tenait pas à Port- Royal, seulement par la communauté des idées, il y avait contracté de saintes amitiés. Si Fontaine était plus particulièrement l'objet de son affection, en dehors de cette jeune âme qui répondait si bien à la sienne, de Hillerin comptait beaucoup de religieux qui lui étaient chers. L'un d'eux, Dufossé, le même qui a laissé des mémoires sur Port-Royal, entreprit même un voyage pour le venir voir dans son ermitage. Mais, en ce moment, de Hillerin était à Angers, auprès de l'évêque Henry Arnauld, frère du célèbre docteur, qu'il visitait quelquefois, pour s'édifier par l'exemple de ses vertus. Les deux religieux s'y rencontrèrent, et, s'y fortifiant l'un l'autre contre les persécutions dont Port-Royal était l'objet, ils se promirent de marcher plus résolument que jamais dans la voie du Seigneur.

Le prieuré de Saint-André avait des voisins riches et puissants. La famille Baudry d'Asson dont je veux parler, se composait, au dire de Fontaine qui avait dû la connaître, de douze enfants mâles, de six, suivant dom Rivet, de cinq seulement, à en croire le docteur Besoigne, tous grands et forts, respectés et redoutés dans la contrée. Plusieurs avaient servi la cause royale dans

les guerres de religion dont le Bas-Poitou avait été longtemps le sanglant théâtre, et, depuis que les douceurs de la paix avaient succédé aux horreurs des discordes civiles, ces vaillants hommes, n'ayant plus d'autres ennemis à combattre, couraient le cerf et le sanglier, bien persuadés, comme tout le monde l'était alors, que la chasse n'était pas seulement un exercice salutaire, mais qu'elle devait faire partie de l'éducation d'un gentilhomme.

L'un des frères, Antoine Baudry de Saint-Gilles d'Asson dont il va être question ici, ne s'était pas borné à l'art cynégétique ; il y avait ajouté trois années de théologie en Sorbonne, savait du grec, avait des lettres, et devait se trouver quelque peu dépaysé au milieu de gentilshommes qui connaissaient beaucoup mieux la langue du roi Phœbus et celle de Jacques du Fouillouxi que les poésies d'Homère et la philosophie d'Aristote.

Esprits cultivés, demeurant porte à porte, de Hillerin et Antoine Baudry d'Asson se recherchèrent et ne tardèrent pas à se comprendre. Les bonnes œuvres du prêtre, son esprit d'humilité, en même temps que sa foi vive et profonde, firent une grande impression sur l'àme du chasseur. Pour l'arracher au monde, de Hillerin ne se contenta pas des bons exemples qu'il lui donnait et de ses exhortations: il appela à son aide le grand docteur en Sorbonne, dont le dernier écrit passionnait et passionna longtemps après la France tout entière. Arnauld venait de publier le livre de la frcqiœnte Communion. On ne se douterait guère qu'un livre qui partagea le clergé du royaume, qui, pendant que l'ordre entier des jésuites se soulevait contre sa doctrine^ recevait l'ap- T. ni 14-.

probation de seize évêques, de vingt docteurs et des curés de Paris ; un livre dont la lecture, dans une des assemblées des évêques de la province d'Auch, fut recommandée aux fidèles avec des éloges extraordinaires et dont Pascal ne pouvait parler sans admiration, dut, en partie, sa naissance à deux grandes dames, qui, l'une et l'autre, voulaient faire leur salut, mais dont la première prétendait qu'on pouvait arriver au ciel par un chemin semé de fleurs, tandis que la seconde disait qu'il fallait qu'il fût hérissé d'épines. C'étaient M"ie8 de Sablé et de Guémené.

M^^ de Sablé avait pour directeur un jésuite, suivant son goût pour le monde. — Peut-on recevoir la communion en allant au bal et au spectacle? lui demandait-elle. — Certainement, répondait l'indulgent confesseur; le sacrement de l'eucharistie possédant la vertu de ramener le pécheur, on doit approcher d'autant plus souvent de la sainte table, qu'on s'égare davantage. Un pareil casuiste convenait fort à M^^^ de Sablé. Danser la nuit et communier le lendemain, satisfaire à Dieu et au plaisir, pouvait-on demander rien de mieux ?

Le directeur de M^^ de Guémené ne l'entendait pas ainsi. L'eucharistie, disait-il, est un sacrement qui demande tant de sainteté, que ce serait le profaner que de le recevoir avec un cœur impur et une âme non repentante.

Cette controverse entre deux prêtres dont la doctrine était si opposée, arriva, par la bouche de leurs belles pénitentes, jusqu'à Port-Royal, où elle causa un grand scandale à Tendroit du directeur si accommodant et si facile. Arnauld prit la plume pour lui répondre. A vrai

dire, ce fut plutôt roccasion que la cause de la composition de son livre. La question n'était pas nouvelle, et l'abbé de Saint-Gyran, dont les doctrines étaient restées en grande faveur à Port-Royal, l'avait résolue dans le sens le plus restreint. De Hillerin mit entre les mains de Baudry de Saint-Gilles d'Asson le livre de la fréquente Communion, en l'engageant à se bien pénétrer des vérités sévères qu'il renfermait.

La victoire d'Arnauld fut complète.

Bien qu'il aimât le monde et qu'il y fût fort goûté^ surtout à cause de son talent de musicien ; bien qu'il fût bénéficier, possédant deux chapelles et un prieuré, les deux chapelles à la nomination de sa famille et le prieuré dépendant de Tabbaye de Geneston, propriété dePontchâteau, avec lequel il avait déjà des relations d'amitié, Baudry d'Asson, après avoir fait ses adieux à sa famille, vint un jour prier de Hillerin de le conduire à Port-Royal. C'est ce qu'attendait l'ancien curé de Saint- Méry. Plein du souvenir du prêtre qui l'avait tant aidé lui-même de ses conseils, il remit son jeune ami entre les mains de Singliu ; le pénitent se trouva digne du confesseur *.

* Je me suis demandé bien souvent,, si, dans le cas où Baudry d'Asson, avant de prendre la grande résolution que nous venons de faire connaître, aurait cru devoir demander un conseil à son évêque, comme la chose a pu avoir lieu, s'il eût rencontré du côté de ce prélat une grande opposition; j'ai de fortes raisons de penser le contraire. Dans ce moment, l'ordre des jésuites n'était pas en odeur de sainteté auprès du Chapitre de Luçon,et toute recrue que faisait Port-Royal ne devait pas lui être désagréable. Je fournis, à l'appui de ce que j'avance, une lettre fort curieuse extraite du recueil de Mlle Périer, recueil que l'on trouvera à la bibliothèque Richelieu, département des Manuscrits ;

Du jour où il s'était enfermé dans le prieuré de Saint- André, de Hillerin, non seulement avait renoncé à la prédication, comme nous l'avons déjà dit, mais aussi à toutes les autes fonctions sacerdotales, se croyant indigne de les remplir. Absorbé de plus en plus dans la prière et le recueillement, il ne se décida à faire enlever une tumeur qu'il avait au genou, que parce qu'elle l'empêchait de s'agenouiller devant l'image de Dieu. L'opération fut

Réponse duChapitre de Liiçon à une lettre de MM. les Chanoines de la cathédrale de Cler'tnont, en Auvergne, 1656.

Messieurs, Nous voudrions être assez heureux pour pouvoir contribuer aux justes desseins que vous avez pour le maintien de votre illustre compagnie, par la vôtre du 5 mai, dont il vous a plu nous honorer. Nous nous ressentons si fort vos obligés de la croyance qu'avez en notre zèle, que nous voudrions être assez avantagés pour vous en donner des preuves irréprochables, et de l'inclination que nous avons pour contribuer à l'accomplissement de vos saintes intentions, pour secouer le joug que les laïques veulent vous imposer; et à l'éloignement des révérends Pères jésuites de votre ville, et d'autant plus que ce sont des personnes qui semblent n'avoir pour but que la destruction de la hiérarchie ecclésiastique, et de ternir la gloire des communautés célèbres, abusant de la crédulité des peuples et du prétexte de l'utilité publique, pour s'introduire dans les lieux qu'ils croient leur être avantageux. Nous avons jusqu'à présent, grâce à Dieu, eu un bonheur que ces révérends Pères, à qui rien n'est impossible, n'ont rien eu à démêler avec nous, ni nous avec eux, pour l'établissement en ce lieu ; iceux n'aj-ant pas jugé que Luçon qui est un lieu de tout temps fort affligé de misères, et qui a été le théâtre de la guerre des Huguenots, fût capable de quoi satisfaire leur charité sans limite, qui est de s'approprier tout pour la plus grande gloire de Dieu ; ils ont toutefois eu assez d'adresse, par des menées secrètes, pour nous obliger par cydevant, à leur arrenter quelques domaines d'un bénéfice qui est la prévôté de Fontenay, un des premiers de notre église, et parce que les lieux qu'ils demandaient étaient fort éloignés de nous, et qu'ils devaient autant et plus que la chose ne valait ; dans l'appréhension qu'en leur refusant, ils ne s'approchassent de nous, nous leur accordâmes volon-

si cruelle, qu'après l'avoir subie, il déclara qu'il n'aurait pas le courage de s'y soumettre une seconde fois, dans le cas où elle redeviendrait nécessaire. Heureusement qu'il ne fut pas mis à cette épreuve, et, qu'après de grandes souffrances, il guérit radicalement.

La retraite qu'il avait choisie, comme lieu de pénitence, ne lui suffisait plus ; ses visites à Port-Royal se multipliaient, et, chaque année, il s'y rendait comme à la source d'où s'échappait l'eau vivifiante dont son âme était altérée. Ce fut dans un de ces voyages qu'il fat frappé d'une maladie qui le conduisit rapidement au tombeau. Une de ses dernières pensées fut pour Fontaine, auquel il légua les œuvres de saint Augustin,

tiers ; et ayant vu cette première facilité, ils s'étaient persuadés que le dessein de s'établir parmi nous, leur succéderait aisément ; ils entreprirent, il y a deux ans ou environ, de faire changer le bien de ladite prévôté, qui est à leur approche et à leur commodité, pour quelque bien sis aux environs de Luçon, qui pouvait valoir les trois quarts moins que ce qu'ils demandaient, sans considéi-er les avantages qu'ils en retireraient et les torts que nous en recevrions, le tout à l'intention de réunir ledit bien et ledit bénéfice à leur corps et société, ainsi qu'ils demandèrent peu après à Mgr notice évêque, par une requête qu'ils lui présentèrent à cet effet, dont ils terminaient : -Si vtiieuoo oi'ai'ine mondit seigneur, unir ladite prévôté aie corps desdits Pères jésuites, hequei dessein ayant été découvert, et eux voyant qu'ils n'y pouvaient réussir, se désistèrent de leur poursuite téméraire, ce qui nous obligea à nous roidir contre une entreprise si inouïe, à laquelle

nous n'avons pas ouï parler depuis »

A la même demande le Chapitre de Nantes fit une réponse aussi hostile aux Jésuites. Rappelons encore que Pierre Nivelles, alors évêque de Luçon, fut un des rares prélats qui refusèrent leur signature à la lettre par laquelle cinq archevêques et évêques déféraient au Pape qui les condamna, les cinq fameuses propositions de Jansénius. On lit enfin, dans le journal de Baudry d'Asson, que Ruchaud, chanoine théologal de Luçon, refusa de signer la censure contre Arnauld.

objet de ses longues méditations. Il mourut le 14 avril 1669, sur la paroisse de Saint- Jacques le Haut-Pas, où, suivant son désir, il fut enterré aux pieds de Saint- Gyran. Son cœur fut transporté dans une des chapelles de Port-Royal, et le docteur Hamon lui fit cette èpitaphe :

Hic jaeet cor JacoM d'Hillerîn, olim parochi Meridici, qui cum magno omnium plausu evangelium, memor domini Jesu, qui cœpit facere et docere, raro sed utilieœemplo, ad originemfidei rêver sus, pœnitentiam agere maluit quàm prœdicare. Cum Beum elegit ad quietem solitudinis vocantem a mundo abjectus est, et amissa plusquam sex decem 7nillia lihrorum annui reditus, ut fructuosior esset amor pauperum damno conjunctus, si damnum est amittere peritura et perdenlia, tanti heneficii recordatio, iiunquam intermissa, et sœpe cum tacrymis fldei et charitatis memoradat quantum Deo deberet^ qui tam vili et tara facili jactura contractus, regnum cœlorum odtulit non merenti .

* Ci-gît le cœur de Jacques de Hillerin, de son vivant, curé de la paroisse de Saint-Méry. Au moment où il prêchait l'Evangile aux applaudissements de tous ceux qui venaient l'entendre, se rappelant que le Christ avait fait précéder sa parole par des actes, et revenu à la source de la foi, il préféra, exemple bien utile et bien rare, faire pénitence que briller dans la chaire. Lorsqu'il eut entendu la voix de Dieu qui l'appelait au repos de la solitude, bravant le mépris des hommes, il abandonna plus de seize mille livres de rente, pour que, devenu pauvre par cette p^rte, si toutefois l'on peut appeler perte, l'abandon des biens périssables et qui peuvent empêcher notre salut ; son amour pour les malheureux lui fut méritoire. Le souvenir d'un

Charles de Hiilerin ne s'est pas borné à édifier les fidèles par les longues années de sa pénitence. Avant de se retirer dans le prieuré de Saint- André, il avait composé un livre ayant pour titre : Les Grandeurs du Verde incarné. Ce livre, au dire de Dreux du Radier, pourrait bien n'être qu'un abrégé de celui que son oncle avait publié sur le même sujet.

Nous avons interrompu notre récit au moment où l'orgueil de la naissance et de la richesse, faisant place, dans son âme, à l'ardeur de la foi, Baudry d'Asson renonçait au rang qu'il pouvait occuper dans le monde, pour venir, au sein d'une célèbre abbaye, s'humilier devant Dieu.

Pour lui, les biens de la terre n'avaient plus de prix ; il aspirait à la pauvreté comme d'autres aspirent à la fortune. Aussi, en entrant à Port-Royal, quitta-t-il un de ses bénéfices dépendant de l'abbaye de Geneston, dont il fit la remise aux chanoines réguliers de Sainte- Geneviève, au prix d'une modique pension de 800 livres. Quant aux deux chapelles qu'il possédait, il n'eût pas demandé mieux que de s'en démettre ; mais comme sa famille en nommait les titulaires et qu'il craignait qu'elles ne fussent données, contrairement à ses intentions, il se décida, bien à regret, à les garder, abandonnant aux pauvres leur revenu dont il ne voulut pas toucher une obole.

Port-Royal touchait à ses jours d'épreuves et de luttes.

si grand bienfait ne s'effaça jamais de son âme, et, dans l'ardeur de sa foi et de sa charité, il rappelait avec larmes combien il devait être reconnaissant envers Dieu, qui, satisfait d'un si léger sacrifice, lui avait ouvert, sans qu'il en fût digne, le royaume desCieux.

Si la mort de Richelieu, en ouvrant à Saint-Gyran les portes de A^ncennes, lui avait rendu une liberté dont il ne devait pas jouir longtemps, puisqu'il mourut quelques mois après sa délivrance, les colères allumées ne s'étaient point éteintes. J'ai déjà parlé du soulèvement que le livre de la fréquente Communion avait produit au sein d'un ordre célèbre et de toutes les attaques dirigées contre les doctrines d'Arnauld. Dominées par une compagnie qui ne cessait de répéter que Port-Royal était un nid d'hérésies, la Cour, la reine en particulier, étaient devenues, pour tout ce qui appartenait à cette maison, des adversaires aveuglément passionnés dans leur haine.

S'il comptait des ennemis puissants et nombreux, Port-Rôyal ne manquait pas non plus de chauds partisans. Les curés de Paris, et, à leur tête, le célèbre coadjuteur, n'avaient pas hésité à prendre hautement sa défense. En dehors du clergé, les hommes les plus distingués, parmi lesquels on rencontrait principalement des magistrats, ne craignaient pas de faire connaître publiquement toute l'estime qu'ils portaient à une maison qui renfermait dans son sein des personnages d'une grande vertu et d'un grand talent. Si l'on contestait la parfaite orthodoxie de leurs doctrines, personne, en effet, n'aurait osé nier que les solitaires de Port-Royal ne fussent des hommes convaincus, et qu'il ne se trouvât parmi eux des savants et des écrivains du premier ordre. Tous n'y étaient pas entrés dès leur enfance, ainsi que l'avaient fait Sacy et Nicolle ; avant de s'y rencontrer, beaucoup avaient suivi, dans le monde, des voies différentes. Les uns, comme Lemaître,

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avaient ètè l'honneur du barreau ; d'autres comme d'Andilly , d'habiles politiques qui ne dépouillèrent jamais la i^obe de courtisan ; d'autres, comme Arnauld, de célèbres docteurs en théologie ; de braves militaires, enfin, avaient quitté l'épée pour venir y porter la croix. D'ailleurs, ils ne conservaient aucune distinction propre à rappeler le rang occupé dans la société. On y voyait confondus des priuces, des ducs, des gentilshommes de grande maison, des bourgeois et des enfants du peuple. Il en fut de même des plus grandes dames, dont quelquesunes ne rougirent pas, ainsi que le fit une princesse de sang royal, de porter des haillons, après s'être revêtues longtemps de brillantes parures. Désenchantés des vanités du monde, tous venaient chercher, dans une vie nouvelle, le calme de l'âme et le repos de la conscience. Ils ne devaient pas tarder à se voir poursuivis, avec un acharnement extrême, par ceux auxquels ils abandonnaient les grandeurs et les richesses.

Les heures de la prière, de l'enseignement et de l'étude, n'absorbaient pas tous les instants des solitaires de Port-Royal : ils consacraient leurs loisirs et leurs récréations à des travaux manuels. Le plus grand nombre se livrait à la culture des champs et des jardins. Ils faisaient les foins, coupaient les blés, èmondaient les arbres, récoltaient les fruits, semaient les grains, labouraient la terre, souvent vêtus d'un cilîce et ceints d'une chaîne de fer\

Quelques-uns avaient des emplois plus humbles encore. M. Jenkins, gentilhomme anglais, était portier;

* Nécrologe de Port-Royal.

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M. de Gibrou faisait la cuisine ; M. Deschamps-Deslandes était garde ; M. Giroult de Bissé servait les hôtes ; le docteur Hamon, quand il ne soignait pas les malades, tricotait des bas.

Baudry d'Asson fut placé à Port-Royal des Champs, où il cumula, au dire de dom Rivet, l'état de menuisier avec celui de savetier. Il se fit construire, dans le jardin, un petit logis couvert de chaume, qu'en raison du nom qu'il portait, on appela le palais de M. de Saint- Gilles. Le châtelain y apporta sa gaieté, son entrain, sa bonne volonté et une rare aptitude à toute chose. Son activité fut mise à profit, et il ne tarda pas à être chargé de la direction de tous les travaux agricoles de l'abbaye, dont il devint comme l'intendant. En même temps il s'occupait des affaires particulières des religieuses, leur rendait mille services, était l'homme indispensable de la maison. Depuis 1636, les religieuses avaient quitté Port-Royal des Champs pour venir habiter Port-Royal de Paris. Quoique résidant d'ordinaire à son palais de Saint-GilleSj Baudry d'Asson venait à Paris toutes les fois que les intérêts de la communauté ou ceux des sœurs en particulier y rendaient sa présence nécessaire, c'est-à-dire fort souvent *.

Cette vie si occupée ne lui paraissait pourtant pas assez méritoire. Il croyait que, pour un pécheur tel que lui, la règle de la maison était trop douce et que sa pé-

* Le nom de Baudry d'Asson a été conservé à Port-Royal des Champs. On l'y trouve, dans la meilleure compagnie, à la maison des Granges, sur la façade du côté du jardin, où l'on peut lire l'inscription suivante ;

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nitence ne pouvait y être qu'imparfaite. Bien qu'il ne mangeât pas de viande et ne bût du vin que rarement, il lui suffisait d'y être autorisé pour penser que toutes les sensualités étaient à sa portée. Port-Royal n'était donc pas absolument la retraite suivant son désir ; il lui fallait des jeûnes plus longs que ceux qui lui étaient imposés, des privations plus grandes, des mortifications plus nombreuses, une soumission plus absolue. L'abbaye de Saint-Gyran, où la règle était plus sévère, lui convenant davantage, il fit des démarches pour y entrer. Mais l'abbé Barcos, directeur de cette maison, qui, d'abord, avait bien accueilli sa demande, ayant appris combien il serait difficile de le remplacer à Port-Royal, le détourna de l'idée qu'il avait de l'abandonner.

Ce n'était pas seulement comme régisseur de la maison des Champs et comme l'homme d'affaires des religieuses que Baudry d'Asson avait su se rendre utile ; la guerre sourde que depuis longtemps un certain monde faisait à Arnauld et à ses amis, venait d'éclater, et il devenait nécessaire d'avoir sous la main un homme actif, propre à tout, prêt à tout, un homme au poil et à

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