DESLANDES
la %)hm%e, suivant Texpression de Fontaine. A Port- Royal, il n'y eut qu'une voix pour confier cet emploi à Baudry d'Asson.
De ce jour, il devint l'agent principal de la maison et rien ne s'y fît sans sa participation. Pour déjouer les recherches de la police dont les agents l'épiaient sans cesse, quand il sortait de Port-Roj^al, il quittait l'habit religieux pour reprendre l'épée de gentilhomme, et, si révoque de Luçon s'en plaignait, il répondait que de puissants intérêts lui faisaient un devoir d'agir de la sorte. Rompu aux affaires, il tenait tête aux procureurs, et lorsqu'un arrêt du Ghâtelet menaçait sa liberté, il ne s'effraj^ait pas pour si peu.
Jansénius était mort en 1638, laissant un livre fameux, YAuguslinus, livre publié seulement en 1640, et dont l'apparition fît naître tant d'orages au sein de l'Eglise. L'auteur expliquait, à sa manière, la doctrine de saint Augustin, touchant la grâce, le libre arbitre et la prédestination ; il prenait corps à corps le jésuite Molina, dont le nom passa à ses partisans, comme Jansénius donna le sien à ses adeptes.
Les molinistes trouvèrent dans ce livre cinq propositions hérétiques, propositions restées célèbres. Elles || furent condamnées une première fois, en 1653, par le pape Innocent X, et une seconde, en 1656, par le pape Alexandre YIL Tous les évêques reçurent la bulle de condamnation, même le cardinal de Retz, qui, en raison de ses anciennes relations avec Port-RoyaJ, avait d'abord hasardé quelques timides objections.
Jansénius avait été l'ami de Saint-Gyran ; presque tout Port-Royal, et en particulier Arnaud et Nicolle,
prirent chaleureusement sa défense, niant avec énergie que les cinq propositions se trouvassent dans son livre, et cherchant à prouver que ce que la huile condamnait dans VAicgiistimis, avait été mal compris. Les jésuites maintinrent leurs accusations, et alors s'alluma cette guerre où se mêlèrent tant de passions, guerre dont les péripéties furent, pour les religieux et les religieuses, Texil, l'emprisonnement, la persécution -, et qui, après une paix plus apparente que réelle, eut pour dénouement la démolition des bâtiments de Port-Royal, la violation des tombeaux et la dispersion des cendres qu'ils contenaient.
Arnauld, que le livre de la fréquente Commimi07i avait déjà brouillé avec les jésuites, venait, par la publication de deux apologies de Jansénius, de soulever contre sa personne toutes les colères de la cour, que dominait Letellier. Ses ennemis se donnèrent tant de mouvement qu'ils obtinrent que l'affaire serait jugée en Sorbonne. Pendant que l'on instruisait son procès, les pamphlets les plus grossiers et les plus injurieux le dénonçaient à ses juges et à l'opinion publique. Un jour qu'il se trouvait avec ses amis de Port-Royal et quil était question, entre eux, de ces indignités : — Gomment, lui dirent-ils, vous laissez-vous attaquer ainsi sans vous défendre ? — A l'insistance qu'ils y mirent, Arnauld promit d'entrer dans l'arène et de soutenir la lutte. Quelques jours après, l'auditoire était au complet. Arnauld donna lecture de sa réponse, et l'on pense avec quelle religieuse attention elle fut écoutée. Mais un personnage aussi grave ne convenait pas au genre de polémique qu'exigeait la circonstance. Cette arme si
puissante, en France, qu'elle reste presque toujours victorieuse quand elle est habilement maniée, l'ironie, ne lui était pas familière. Le grand théologien aurait cru déroger en s'en servant -, il ne voulait devoir son triomphe qu'à la froide raison. Il arriva que ses arguments en forme et sa logique un peu lourde laissèrent son auditoire froid et mécontent. Arnauld s'en aperçut, et, loin de s'en offenser : — Je savais bien, dit-il, que je ne ferais rien de bien. — Puis, se tournant vers Pascal : — Mais vous, qui êtes jeune, qui êtes curieux, vous devriez faire quelque chose.
Pascal ne faisait pas alors partie de Port- Royal; mais il en était un des habitués, et, dans cette circonstance, il avait été appelé comme un écrivain puissant dont les conseils n'étaient pas à dédaigner. Pressé par les encouragements de chacun, il accepta la proposition qui lui était faite, se mit à l'œuvre, prit jour pour une autre réunion, et, à l'heure convenue, se présenta armé de sa première Provinciale.
Le style en était si nouveau à Port-Royal, que Singliu, dit-on, en fut presque scandalisé. Tous n'eurent pas les mêmes scrupules. Ils saluèrent de chauds applaudissements une œuvre où, sous la forme la plus heureuse, la raillerie fine et mordante s'alliait à la plus haute éloquence. Il n'entre point dans mon sujet d'examiner si, comme on l'a prétendu, Pascal, pour les combattre victorieusement, n'a point prêtéà ses adversaires des doctrines qui n'étaient pas les leurs, s'il a toujours été d'une entière bonne foi et si ses attaques n'ont pas été passionnées. A^oltaire, qui ne peut pas être suspect de partialité en faveur des jésuites, s'exprime ainsi en parlant
des Provinciales: « Il est vrai que ce livre portait sur un fondement faux, ou attribuait adroitement à la société des opinions extravagantes de quelques jésuites espagnols et flamands. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société, n'a jamais eu ni pu avoir. Mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public. » Ce dernier succès fut complet. Tous ceux qui les ont lues ne peuvent, en effet, s'empêcher de convenir que les Lettres à un Provincial sont unlivre unique, le modèle du genre. Dès le premier jour, la fameuse satire Ménippée se trouvait bien distancée et, quoique depuis le pamphlet ait pris des allures vives et hardies, que les plus grands écrivains n'aient pas dédaigné d'y avoir recours, on ne trouve rien de comparable, ni sous la plume de Beaumarchais, ni sous celle de Courrier, ni sous celle de Proudhon.
Mais ce n'était pas tout que de les avoir composées, il fallait encore trouver un imprimeur qui voulût bien les publier, et des agents qui ne craignissent pas de les répandre. Ce soin fut confié, pour les trois premières, à Baudry d'Asson, à Périer, beau-frère de Pascal, et à Pontchâteau. Dans son curieux recueil manuscrit, ]y[Ue Périer raconte qu'elles furent imprimées au collège d'Harcourt, aujourd'hui collège Louis-le-Grand, par les soins de M. Fortin, principal de cet établissement. Il est certain qu'elles le furent également ailleurs.
A l'immense succès qu'obtint la première lettre, on doit penser quel cri de colère s'éleva dans le camp des ennemis de Port-Royal. Tous les yeux de la police se
tournèrent de ce côté, car, bien que le pamphlet ne portât ni nom d'auteur, — le pseudonyme de Montalte ne parut que plus tard, — ni nom d'imprimeur, personne ne doutait qu'il ne sortît de la célèbre abbaye. Le chancelier jura qu'il en aurait raison, et que, plutôt que de ne pas mettre la main sur les coupables, il résignerait sa charge. Aussi, quand, après plusieurs jours, il vit ses recherches inutiles, il entra dans un tel accès de fureur, qu'il fallut le saigner, dit-on, jusqu'à sept fois.
Pourtant toute la police était sur pied, et le lieutenant criminel Tardif se multipliait pour saisir la presse d'où sortait une aussi audacieuse publication. Port-Royal avait trois imprimeurs ; la police courut chez Sabreux, l'un d'eux, sur lequel se portaient principalement les soupçons, et arrêta sa femme et ses ouvriers. Mais, ni son interrogatoire, ni les perquisitions faites dans son imprimerie, n'apprirent rien de ce que le chancelier tenait tant à savoir.
Pendant la visite que l'on faisait chezSabreux, l'alerte avait été donnée chez les autres imprimeurs. Quand on se présenta chez Petit dont les presses étaient encore toutes fraîches de leur impression, les exemplaires avaient été mis en sûreté. Pas tous pourtant, car sa femme, au moment où la police pénétra dans sa maison, en cacha toute une liasse sous ses vêtements. Le président Bellièvre, que la lecture de la Lettre à un Provincial avait fort égayé, ne mit pas grande ardeur dans ses recherches ; il se contenta d'apposer les scellés sur les presses de Petit, et lorsque, le lendemain, un ouvrier lui apporta un exemplaire encore tout frais de la seconde lettre, exemplaire qu'avait sauvé la femme de Petit, il
ne demanda pas mieux que de croire qu'une presse, sous les scellés de la veille, n'avait pas pu fonctionner pendant la nuit, et il se hâta de les lever, ravi d'ailleurs qu'il était d'avoir eu la primeur d'un écrit aussi piquant et de rire aux dépens des bons Pères.
Si cette déconvenue augmenta l'irritation de la police, on pense bien qu'elle ne découragea pas l'auteur qu'on ne pouvait atteindre. Pascal continuait donc la composition de ses lettres, et, avant qu'elles fussent portées à l'impression, les communiquait à ses amis de Port-Royal qui lui avaient préparé la besogne en recherchant tous les matériaux dont il avait besoin. Elles étaient relues et embellies par Arnauld et Nicolle S avant d'être livrées à la publicité. Pascal prolongeait sa visite et le plus souvent dînait à Port-Royal. Parmi les personnes qui étaient dans le secret, Baudry d'Asson cite l'abbé de Rancè, devant lecj uel on ne se gênait pas . Ce ne fut que plus tard qu3 de Rancè rompit avec Port- Royal.
Dans ses trois premières lettres, Pascal s'était principalement attaché à justifier Arnauld et Port-Royal ; mais, à partir de la quatrième, quittant la défense pour l'attaque, il avait traduit la moraledes jésuites devant l'opinion publique ; et, pour que personne n'en ignorât, aussitôt qu'une lettre paraissait, elle était immédiatement, sousun^nom étranger, traduite en latin par Nicolle. Quelques jours après, elle paraissait en anglais, en allemand, en espagnol, en italien, et faisait ainsi le tour de l'Europe. •
* Journal de Bniidry d'Asson.
T. ni 15.
La Fontaine l'a dit :
La contrainte est un charme, on dit qu'elle assaisonne Les plaisirs.
Ces plaisirs, nous les avons tous connus de nos jours. Rien ne sert de brûler les livres, ils renaissent de leurs cendres, et tel écrit, répandu en secret de la main à la main, a été plus recherché que s'il avait paru à l'étalage d'un libraire.
Baudry d'Asson, après avoir veillé à Timpression des lettres, ne se ménageait pas pour les répandre. Tel en recevait des paquets en Bretagne, tel en Poitou, tel encore à l'armée, comme le maréchal Fabert, sans qu'il pût deviner la main qui les lui envoyait.
Ce n'étaient pas seulement les gens du monde, les beaux esprits, M"^^ de Sévigné en tête, qui s'étaient déclarés favorables aux Provinciales ; le cardinal Mazarin en avait ri de bon cœur, pendant que les curés de Rouen et de Paris, prenant la chose plus au sérieux, demandaient que la morale relâchée des jésuites fût poursuivie et condamnée à l'assemblée générale du clergé
Cette manifestation sur laquelle on ne comptait pas, modéra un peu l'ardeur de la police. Baudry d'Asson, seul maintenant à s'occuper de l'impression des /'roymciales et à en corriger les épreuves, nous a laissé à ce sujet une note assez curieuse.
16 août 1656.
« Depuis environ trois mois, c'est moi qui immédiatement ai fait imprimer par moi-même les quatre der-
nières au Provincial, sâYOïv les 7e, 8«, 9« et lO^. D'abord il fallait fort se cacher, et il y avait du péril; mais, depuis deux mois, tout le monde et les magistrats euxmêmes, prenant grand plaisir à voir, dans ces pièces d'esprit, la morale des jésuites naïvement traitée, il y a eu plus de liberté et moins de péril, ce qui n'a pourtant pas empêché que la dépense n'en ait été et n'en soit encore considérable.
« Mais M. Arnauld s'est avisé d'une chose que j'ai utilement pratiquée : c'est qu'au lieu de donner ces lettres à nos libraires Sabreux et Despretz, pour les vendre et en tenir compte, nous en faisons toujours de chacun douze rames qui font six mille, dont nous gardons trois mille. Nous les vendons aux libraires ci-dessus à chacun quinze cents, pour un sol la pièce, et ils les vendent, eux, deux sols six deniers et plus ; par ce moyen, nous faisons cinquante écus, qui nous payent toute la dépense de l'impression et plus ; et ainsi, nos trois mille ne coûtent rien et chacun se sauve. »
Les salons où les Lettres au Provincial étaient le mieux accueillies, étaient ceux de l'hôtel de Nevers, dont M°>e du Plessis, la divine Amalthée, faisait les honneurs avec une rare distinction. Le Père Rapin nous apprend que, parmi les habitués de la maison, on remarquait Henri de Barillon, le futur évêque de Luçon. Ce prélat, sur son siège épiscopal, resta fidèle aux doctrines de Jansénius, et il y a lieu de penser qu'avant de s'y asseoir, les relations qu'il entretenait avec Port-Royal, le mirent en rapport avecBaudry d'Asson. Celui-ci n'avait dès lors aucune raison de lui cacher la part qu'il pre-
nait à la publication d'une œuvre dont on s'arrachait les pages.
Quelque adresse qu'eût miseBaudryd'Asson à déjouer les manœuvres de la police, ses démarches n'avaient pas été tellement secrètes qu'elle n'en eût appris quelque chose. Elle lui en gardait donc rancune et était bien décidée à prendre sa revanche à la première occasion. Il vint un jour où le lieutenant de police s'imagina qu'il tenait en main sa vengeance. Cette fois, c'était moins des Provinciales qu'il s'agissait que des relations que l'on supposait exister entre Port-Roj'aletle cardinal de Retz. A la mort de son oncle, des hommes influents, aujourd'hui religieux de la célèbre abbaye, avaient emporté pour lui l'archevêché de Paris. Retz s'en était toujours montré reconnaissant, et, en maintes occasions, il les avait défendus. Mais le cardinal Mazarin, si disposé à ne pas prendre au sérieux la colère des jésuites contre les Provinciales, n'entendait pas raillerie à l'enclroit du fameux coadjuteur. N'ayant rien oublié des injures de la Fronde, il traitait en ennemis ceux qui, de près ou de loin, avaient tenu à cette faction et en particulier le fameux abbé de Gondi. N'était-ce pas ce prélat qui avait été un des premiers instigateurs de la guerre ? N'avaitil pas été, pour moitié, dans les railleries que ne lui avait pas épargnées le vainqueur de Rocroy, et si, réconcilié avec la cour, Gondé était aujourd'hui trop haut placé pour qu'il pût s'en venger, Villustrissi7no\signor faquino n'était pas sorti de sa mémoire, et, à défaut du prince, sa colère retombait sur le cardinal, qui, étant dans les bonnes grâces de Gondé au moment où il lui avait adressé cette insolence, en partageait la res-
ponsabllité. D'autres blessures mal cicatrisées lui saignaient encore au cœur. Il se souvenait de riuimiliation à laquelle il avait été en hutte, quand, forcé d'ouvrir luimême, au grand Gondé, les portes de sa prison, ilen avait été accueilli avec tant de dédain ; il se rappelait qu'au moment où, liué par la populace, bafoué par les grands seigneurs et le parlement, n'ayant que l'appui impuissant de la reine-mère, il avait été obligé de quitter Paris, trois cents voitures occupées par les courtisans stationnaient à la porte de son ennemi, pour lui faire honneur. Depuis, il est vrai, les choses avaient bien changé, sa rentrée à Paris avait été un véritable triomphe. Accompagné du roi et de la reine, qui étaient allés audevant de lui, il était venu s'installer au Louvre où ses nièces l'avaient reçu avec une somptuosité royale, pendant que, par un de ces retours si fréquents delà fortune, le cardinal de Retz en sortait pour aller à Vincennes. Mais Mazarin avait le cœur d'un Italien, sa victoire ne l'avait pas désarmé, et quoique son ancien ennemi, parvenu à s'échapper^ errât à l'étranger et dût être un objet de compassion plutôt que de haine, le vindicatif ministre ne lui pardonnait pas et sa colère s'étendait sur tous ceux qu'il supposait lui être restés fidèles.
Dans l'espérance de gagner Mazarin à leur cause, les jésuites et la police cherchèrent à lui persuader que les auteurs et éditeurs des lettres qui l'avaient trop fait rire pour le fâchier, n'étaient pas autres que les amis de l'ancien archevêque de Paris. Dans l'espérance de saisir des pièces à conviction, ils mirent donc, après quelques ralentissements, une nouvelle activité dans leurs recherches, et apostèrent des mouchords à la porte de
toutes les imprimeries */ ils apprirent, par eux, qu'une presse avait ètè achetée par des gens qu'ils supposaient dévoués à Port-Royal. De ce côté, on n'était pas sans inquiétude. — a Chaque matin les amis empressés de Port-Royal et, entre autres, le célèbre monsieur de Saint-Gilles, le jeune monsieur de Pontchàteau, alors âgé seulement de vingt-deux ans et dans tout le zèle d'un néophyte eficore à demi-mondain, se multipliaient pour recueillir les bruits, pour épier les plans des adversaires, et ils donnaient l'alerte aux endroits menacés ^. » C'est ainsi qu'ils surent prévenir leurs amis des agissements de la police, et que ceux-ci eurent le temps de mettre en sûreté toutes les pièces qui pouvaient les compromettre.
Se croyant certain, cette fois, de mettre la main sur la presse qui lui était signalée, le lieutenant du prévôt de l'île avec nombreuse cohorte d'agents, d'archers et de libraires, se présenta dès quatre heures du matin à l'hôtel Bonnier, pour y faire une perquisition. Cet hôtel appartenait à M. Lepelletier Destouches, qui, depuis longtemps, était retiré à l'abbaye de Saint-Cyran. Il servait de demeure à cet abbé quand il venait à Paris. Après en avoir gardé toutes les issues, le lieutenant y pénétra, mais il ne trouva point la presse qu'il y cherchait. Il courut, dans la même intention, à Port-Royal des Champs ; mais là on était prévenu et tout le monde se tenait sur ses gardes. A la demande du lieutenant, s'il n'y avait point une presse dans la maison, le religieux
* Journal de Baudry d'Asson.
^ M. Saiute-Beuve, Histoire de Port-Royal.
auquel il s'adressait lui répondit avec un grand air de bonhomie qu'il allait lui montrer la seule que possédât l'abbaye ; puis, le conduisant au pressoir : — «< Voilà, dit-il, nous n'en avons pas d'autre. »
En ce moment, Baudry d'Asson était absent de Paris ; il faisait, dans la compagnie de M. Leraaistre, un voyage à Clairvaux, pour y visiter le tombeau de saint Bernard *. A peine était-il de retour à la maison des Champs, qu'un huissier, accompagné d'un commissaire de police, se présentait à Port-Royal de Paris, demandant M. de Saint- Gilles. C'était en effet sous ce nom, beaucoup plus que sous celui de Baudry d'Asson, qu'on le connaissait à Paris. Le portier ayant répondu qu'il n'y demeurait pas, les gens de police firent une visite minutieuse, dressèrent un procès-verbal, et, avant que de s'en aller, remirent entre ses mains une assignation ou ajournement à comparaître à l'adresse de M. de Saint-Gilles.
Baudry d'Asson fut bientôt informé de ce qui venait de se passer. Il apprenait en outre, par ses amis, que l'on devait bientôt trompeter celui pour lequel on
* C'était, une coutume, à Port-Royal, d'envoyer tous les ans une pei'sonne à Clairvaux, dans l'octave de saint Bernard, pour y porter un papier signé des religieuses, par lequel elles demandaient à Dieu, par l'intercession de saint Bernard, quelques grâces particulières, selon les différents besoins de la maison. On mettait ce papier sur l'autel, pendant la messe. On appelait cette dévotion Vœu, à cause de la promesse qu'elles y faisaient de dire tous les jours quelques prières particulières pour obtenir les grâces qu'elles demandaient. (Œuv. du doct. Arn., t. I, p. 187 ; cf. Quilbertenem. Chron., t. II, p. 214, etc.; extrait de l'appendice de la Vérité sur Arnauld, par Pierre Varoi, t. II, p. 367.)
Le voyage de Baudry d'Asson était- il fait dans cette intention ?
avait laissé un ajournement, par trois jows de marché consécutif, et à la porte de Port-Royal *.
A cette nouvelle, Arnauld cVAndilly, plus mcjuiet pour Baudry d'Asson qu'il ne Tétait lui-même, s'empressa d'écrire à Monseigneur Claude Auvry, évêque de Coutances, pour l'informer de ce qui se passait, le priant, dans les termes les plus pressants, d'user de son influence, afin d'arrêter les poursuites, s'il en était temps encore. L'èvêque de Goutances s'empressa de se rendre chez le lieutenant civil, et, après quelques paroles indifférentes, l'entretint de l'imprimeur des Provinciales et du libraire chez lequel on en avait trouvé un certain nombre d'exemplaires ; imprimeur et libraire que la police avait fini par saisir et qu'elle retenait prisonniers à la Bastille. Le lieutenant civil était fort animé contre les deux détenus ; il déclara à l'èvêque qu'ils ne tarderaient pas à être jugés. — « Il ajouta qu'ils avaient enfin découvert le chef de tous les jansénistes, que c'était un nommé Saint-Gilles qui avait fait tous les imprimés, qu'il y avait quatre témoins contre lui, sur la déposition desquels ils allaient lui faire son procès ; qu'il était en fuite, mais quils le feraient tro77ipeter sur les rues à trois driefs jours, et pendre en effigie devant la porte de Port-Royal ^ «
L'èvêque se hâta de calmer cette colère, en se servant d'un de ces arguments tout- puissants sur les agents subalternes que tourmente toujours le désir d'arriver à des emplois supérieurs. — N'allez pas si
1 M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal.
2 M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal.
vite, lai dit-il, je vous le conseille dans votre propre intérêt. Ce monsieur de Saint-Gilles, contre lequel vous criez si fort, est un gentilhomme de fort bonne maison que vous ne connaissez pas et que moi je connais parfaitement. Que vous importe si le nonce ne lui pardonne pas d'avoir fait imprimer les Provinciales, ce n'est pas ce prélat qui dispose des places et des faveurs. Groj'ezmoi, vous ferez mal votre cour au cardinal, en attachant trop d'importance à une affaire qu'il regarde comme une bagatelle. Ah ! si vous aviez découvert une correspondance entre Port-Royal et le cardinal de Retz, ce serait bien autre chose : mais je suis sûr qu'il i>'en existe pas. Le lieutenant civil ayant répondu qu'en effet, il n'avait rien trouvé de semblable -, eh bien, reprit l'èvêque, restez- en là, je parlerai moi-même de cette pelite affaire à M. le cardinal et à M. le chancelier. Cette conversation dont l'èvêque de Goutances rendit compte à d'Andilly, arrêta, pour le moment, les poursuites dont Baudry d'Asson était l'objet ; mais, sous l'influence d'incitations opposées, le lieutenant civil, peu de temps après, le décréta de prise de corps et le fit trompeter deux fois. — « Mais, avant le troisième cri, l'homme d'affaires de Port-Royal obtint un arrêt de défense au Parlement, et le fît signifier le jour même au lieutenant civil *. «
L'èvêque de Goutances s'était beaucoup trop avancé^, en affirmant qu'entre Port-Royal et le cardinal de Retz, il n'y avait aucune relation. Si Messieurs de Port-Royal afiéctaient, en toute occasion, les sentiments du plus
1 Dortcur R.'soiane. If/.^inire de Port-Roi/aL
pur royalisme, est-il bien sûr qu'au fond du cœur, ils n'eussent pas un secret penchant pour la Fronde, et que la cause de Mazarin eût toutes leurs sympathies ? On pourrait en douter en lisant dans le journal de Baudry d'Asson, au milieu de notes presque toutes relatives à Arnauld, un article politique très curieux et fort édifiant à ce sujet. Il est à la date du 9 août 1656, et a pour titre : — Levée du siège de Valenciennes et de trente-deux édits.
« C'est une chose étrange, comme Ton s'est universellement réjoui en toute la France et surtout dans Paris, de la levée du siège de Valenciennes, où Monsieur le prince de Gondé, àla tête de l'armée du roi d'Espagne, a forcé les lignes, presque sans résistance, a fait prisonnier le maréchal de la Ferté-Seneterre, gouverneur de Lorraine, grand tyran, défait entièrement le régiment des gardes, et pris très grand nombre de prisonniers, avec tout le canon et le bagage.
<i Le clergé, la justice et tout le peuple a témoigné grande joie de cet accident, parce que les uns et les autres étaient menacés d'oppression. On disait publiquement que si nos troupes eussent eu l'avantage, on devait faire payer, au retour de la campagne, plusieurs édits, les uns disent trente-deux, les autres soixante, dont l'un était celui des aisés, qu'on disait déjà se monter à cinquante millions.
« Gela a donné lieu de faire, ou au moins de dire qu'on a fait un placard qu'on m'a assuré avoir été affiché la nuit à la porte de M. le chancelier, en ces termes qui font allusion au cri qu'ont fait des gazettes dans les rues :
DE IIILLERIN ET BALDRY D'aSSON 271
Voici la défaite de trente-deux édits.par M. le prince, devant Valenciennes. »
N'oublions pas que nous sommes en 1656, et qu'à cette heure, M"^^ de Longueville compte déjà des amis à Port- Royal.
« La sœur du grand Gondé, la reine de la Fronde, l'intrépide aventurière, celle qui prit plaisir à lutter contre Anne d'Autriche, et qui balança la fortune de la monarchie *, » — M«ïe de Longueville enfin n'avait pas attendu que les outrages du temps fussent venus lui faire connaître le néant des choses humaines. Cette beauté séduisante, pour les charmes de laquelle des hommes les plus illustres, oubliant leur serment de fidélité au roi, se déclaraient prêts à faire la guerre aux dieux, songeait à revenir vers celui qu'elle avait tant offensé et avait des aspirations toutes célestes. Dès l'année 1650, alors qu'elle n'a que trente ans et que sa beauté n'a encore rien perdu de son éclat, les lettres qu'elle écrit aux Carmélites du grand couvent de Paris, sont pleines de la confession de ses fautes. On y trouve, à chaque ligne, l'expression d'un profond repentir et le désir de faire pénitence dans l'humiliation et la retraite. La mort de sa mère, celle de sa fille, l'arrestation de ses deux frères, survenue presque en même temps, n'avaient pas été pour peu de chose dans ce commencement de renoncement au monde. D'après son aveu, elle avait été moins l'esclave des passions du cœurque de l'orgueil et de l'amourpropre. Après que le temps eût commencé à calmer la grande douleur des pertes qu'elle avait faites, elle son-
* Victor Cousin.
geait encore à entrer aux carmélites et continuait sa correspondance avec les religieuses de cette maison. Mais tout à coup une rupture éclate entre la cour et les princes, et la mondaine à demi convertie reparaît sur le théâtre de ses premiers exploits. Elle se jette avec plus d'ardeur que jamais dans les horreurs de la guerre civile et dans les intrigues amoureuses, quitte Laroche loQcault pour le duc de Nemours qui l'abandonne pour M™e de Montbazoo, a de la peine à se défendre dansBor^ deaux, où, aidée de son frère, le prince de Gonti, elle cherche en vain à ranimer la Fronde qui s'éteint, et voit sa cause perdue, en même temps que la foule des adorateurs qu'elle avait tenue si longtemps enchaînée, s'éloigne de son char. Ce fut le dernier coup. A partir de ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée, consacrer à la pénitence les jours qui lui restaient à passer sur la terre, et cen'estqu'à regret qu'elle reprit son rang de duchesse auprès du duc de Longueville qu elle rejoignit dans son gouvernement de Normandie. Le duc mort, rien ne la retint plus. Aussi bien, depuis longtemps, les grandeurs l'importunaient. Elle vint donc à Paris, où désormais nous la trouverons pleurant ses fautes et partageant son temps entre les Carmélites et Port-Royal. Ce fut aux pieds de Singliu qu'elle se jeta pour obtenir l'absolution de ses péchés. Le directeur de Jacqueline Pascal, d'Agnès Arnauld et de tant de saintes fllles, devint celui de la Madeleine repentante.
Aux yeux de Singliu, le repentir et une bonne résolution pour l'avenir n'étaient pas suffisants ; il fallait, autant que la chose était possible, réparer le mal dont on élaitcoupable. Or cette guerre de la Fronde, si pleine
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d'intrigues, de légèreté et de refrains, avait, comme toujours, tourné au préjudice du peuple au nom duquel elle était entreprise. Après quelques mois de disgrâce, les ducs étaient rentrés dans leurs gouvernements, et les grandes dames non repentantes, c'était le plus grand nombre, avaient retrouvé leurs amants ou en avaient fait de nouveaux. Le peuple seul n'avait pas pu se relever de sa ruine. Le confesseur de la duchesse de Longueville n'étaitpas un de ces prêtres indulgents qu'un acte de contrition désarme et quin'en demandent pas davantage. Il savait le rôle qu'elle avait joué pendant la guerre, et si, dans les campagnes et en Bourgogne en particulier, les pauvres paysans avaient été horriblement pillés, il en faisait retomber sur sa pénitente une partie de la responsabilité ; il lui imposa donc, comme première pénitence, devenir largement, de ses deniers, au secours de ceux qui avaient le plus souffert. Mme de Longueville fît les plus grands sacrifices, portée qu'elle était à soulager les malheureux encore plus par le cœur que par l'ordre de son directeur, et peut-être aussi par l'exemple touchant que lui en avait donné un homme qui, bien loin d'avoir, comme elle, à expier des fautes, avait consacré toute sa vie qu'on ne saurait trop glorifier, au soulagement des misères humaines. Pendant que les grands seigneurs et les grandes dames, dévorés par la soif des honneurs et des richesses, en proie aussi à d'autres passions mondaines qui jouèrent un si grand rôle dans les guerres de la Fronde, ruinaient le peuple qu'ils avaient promis de protéger, ~ le peuple des campagnes en particulier, dont leurs troupes avaient pillé les maisons, détruit les récolles, enlevé le bétail — Yincent
de Paul, n'écoutant que le cii de son cœur, abandonnait pour quelque temps les grandes œuvres dont on lui doit la fondation et apportait aux malheureuses victimes de cette affreuse famine que nous connaissons si bien par le lamentable récit qu'en a fait M. Alphonse Feillet, les substances alimentaires qu'il avait eu tant de peine à se procurer. S'oubliant toujours pour ne songer qu'à ses frères, quand il s'était trouvé en butte aux attaques ignobles qui, aux époques agitées, s'adressent de préférence aux âmes pures et honnêtes, il n'avait pas songé à répondre aux libelles calomnieux que ses ennemis — c'est-à-dire les ennemis du bien — avaient publiés contre sa personne ; mais lorsqu'il vit les pauvres paysans, mourant de faim, manger leurs chiens de garde et jusqu'à l'herbe des champs, il en fut autrement touché qu'il ne l'avait été par des injures dirigées contre lui. Pour les secourir, il fît un appel pressant aux missionnaires et aux sœurs de la charité qui ne demeurèrent pas sourds à sa voix. Bravant la mort dont le menaçait une soldatesque farouche et insensée, il parvint, avecleuraide, à faire des distributions journalières d'orge et de blé, et, pendant toute une année, à donner aux indigents des secours en argent, dont le montant s'élevait à quinze mille francs par mois. C'est ainsi que le père des enfants abandonnés devint la Providence des pauvres. De pareils actes étaient bien faits pour toucher l'âme sensible de la duchesse de Longueville. Il est probable qu'à cette occasion, Vincent de Paul et Baudry d'Asson se rencontrèrent, marchant sur le même terrain, sur celui de la charité. Touchée de la détresse profonde de plusieurs de nos provinces, Marie
de Gonzague avait envoyé à la mère Angélique de Port- Royal une somme de douze raille livres, l'engageant à s'entendre avec Vincent de Paul pour en faire profiter les malheureux. A cet effet, le saint personnage aura certainement eu des relations avec Port-Royal, et comme Baudry d'Asson en était l'agent le plus actif, il y a lieu de croire que l'entente sur la distribution de cette somme aura été faite entre eux.
En ce qui concernait la duchesse de Longueville, il fallait un homme habile qui pût, à l'aide de renseignements certains, discerner, au milieu des demandes qui allaient surgir de toute part, les victimes de la guerre d'avec ceux qui, n'en ayant éprouvé aucun dommage, seraient les premiers a faire entendre des réclamations. Cet homme était désigné à l'avance ; nul plus que Baudry d'Asson n'était disposé à remplir les intentions de la duchesse et à en recevoir les instructions. Muni de ses pleins pouvoirs, il partit pour la chartreuse de Montdieu et n'en revint qu'après avoir fait entre ceux qui avaient souffert une juste répartition des aumônes dont il était le dispensateur.
Si les Provinciales avaient gagné des voix à la cause des jansénistes et à celle d'Arnauld, elles n'avaient fait qu'augmenter l'irritation de leurs ennemis. Il y eut, à cette époque, entre eux, une guerre de plume dont il serait trop long d'écrire l'histoire et d'énumérer les
I nombreux manifestes. Parmi les jésuites qui apportaient le plus de fougue dans leurs attaques contre Port-Royal se trouvait Chamillard, professeur à la Sorbonne. L'abbé de Pontchàteau voulut paver de ses deniers l'impression —
Baudry d'Asson qui fut chargé d'en surveiller la publication. Il en avait été de même des deuxième et troisième lettres apologétiques, en réponse au Père Hilariau, lettres envoyées d'abord à Rome à Tétat de manuscrit et beaucoup augmentées depuis. Quoique imprimées peu de temps après, elles ne parurent que plus tard. Dans la crainte de soulever les colères de l'assemblée du clergé réunie dans ce moment et attirer sur la tête de leur auteur de violents orages, les amis d'Arnauld pensèrent qu'il était prudent d'attendre.
La tempête qui s'était déchaînée sur la têted'Arnauld n'était point prête à s'apaiser. Ses ennemis ne lui laissaient aucun repos et publiaient contre ses doctrines de gros livres oubliés aujourd'hui, mais alors fort menaçants pour sa personne. Obligé de se cacher pour se soustraire à la colère de la cour, il avait été rejoint dans sa retraite par Baudry d'Asson dont il faisait son unique société. Un moment, les partisans qu'il comptait parmi les prélats da royaume avaient conjuré l'orage, en le faisant défendre à Rome par un docteur en Sorbonne.
Depuis, comme nous Pavons dit, les cinq propositions de Jansénius, dont Arnauld s'était constitué le défenseur, avaient été condamnées, et, peu de temps après, la censure de la Sorbonne était venue l'atteindre.
L'assemblée du clergé ne s'était pas encore prononcée. La cour ne crut pas devoir attendre sa décision pour frapper un grand coup sur Arnauld et sur Port-Royal qui le soutenait. D'après son invitation, le chancelier donna ordre à la police de faire sortir de l'abbaye des Champs tous les religieux et tous les enfants qui
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s'y trouvaient. Quoique d'Andilly conservât toujours des intelligences à Versailles, il élait impossible de ne pas le comprendre dans la proscription générale. Ses amis lui firent savoir qu'il désarmerait facilement le courroux de la reine, en ce qui le concernait personnellement, mais cependant qu'il ferait sagement de s'éloigner pendant quelque temps et de se retirer à Pomponne. Il s'y était rendu, quand il fut informé des mesures que la police venait de prendre contre les écoles des enfants, et de celles qui étaient projetées pour la ruine de la maison elle-même. A cette nouvelle, il s'empressa de prévenir ses chères filles de Port-Roj^al des trames ourdies contre l'abbaye et des démarches qu'il allait faire pour apaiser le courroux de la reine. C'est dans cette intention qu'il s'adressa à Baudry d'Asson comme à Fhomme le plus sûr et le plus intelligent dont il pût se servir. La mission était si délicate, en effet, qu'Arnauid ne voulut, pas en confier tous les secrets au papier et qu'il donna à son habile négociateur des instructions verbales pour l'évêque de Goutances. Les religieuses, ayant adressé au roi et à la reine un mémoire dont on craignait l'effet sur leur esprit prévenu, Baudry d'Asson devait prier l'évêque de voir le cardinal pour le prémunir contre les faux rapports qui pourraient lui être faits à l'endroit des religieuses, l'assurer qu'elles étaient pleines de respect pour la Majesté royale, et que si, par hasard, un mot un peu vif s'était échappé de leur plume, elles étaient prêtes à le désavouer.
Ce n'était pas le cardinal qu'il fallait redouter dans cette circonstance. N'ayant ni préjugés, ni esprit d'intolérance, Mazarin voyait les choses de sang-froid, et,
devant les querelles des théologiens, il eût volontiers répète le mot de Léon X : Querelle de moines !
Après l'assemblée du clergé, il y eut, pendant quelques années, comme une sorte d'apaisement entre les jansénistes et les molinistes. Port-Royal avait repris à peu près ses habitudes, et, dans les hautes régions où il comptait de puissants ennemis, le calme régnait, au moins à la surface. A des yeux attentifs, il devenait pourtant évident que, pour couver sous la cendre, le feu n'était pas éteint, et que la trêve serait de courte durée Dans cette prévision, Port-Royal songea à recruter des alliés, et le premier qui se présenta naturellement à sa pensée fut le cardinal de Retz. En 1655, comme les évoques, le cardinal avait bien accepté la bulle du pape qui condamnait les cinq propositions de Jansénius ; mais, à Port-Royal, on avait quelque raison de croire que ce n'était pas un ennemi irréconciliable. De la Hollande, où il était alors, il ne cessait de revendiquer le temporel de son archevêché et trouvait un fort appui dans le clergé de Paris. Baudry d'Asson raconte qu'il y eut à ce sujet, parmi les membres qui le composaient, les scènes les plus orageuses. La question pour beaucoup présentait un intérêt général. Si l'on ne rend pas à l'archevêque de Paris le personnel qui lui appartient, qui peut être sûr de n'être pas dépouillé du sien propre? disaient les plus nombreux; c'est un acte de confiscation odieux, il faut s'adresser au roi pour qu'il fasse justice. Et comme une voix s'était élevée pour faire remarquer que le roi étant à la guerre, il serait peut-être plus à propos de présenter une requête au chancelier : Non ! non! s'était-on écrié de toute part, avec un sentiment
qu'il était facile d'interpréter, c'est au roi seul qu'il faut aller parler. En même temps, les amis de Port-Roj^al et révêque de Ghâlons, toujours préoccupés d'intérêts plus élevés, écrivaient au cardinal de Retz des lettres un peu naïves, dans lesquelles ils l'exhortaient à suivre l'exemple donné par les saints évêques de la primitive Eglise, qui, pour échapper à la colère des hommes, se reliraient dans les cavernes au moment des persécutions. Ce travestissement en anachorète devait bien divertir l'ancien abbé Gondi. Pendant qu'il continuait à vivre de la façon la moins édifiante, il n'était pourtant pas fâché qu'on pût croire à Paris qu'il prenait les habitudes ascétiques d'un solitaire.
Baudry d'Asson fut chargé de négocier une entente entre lui et Port-Royal. Son Eminence, pour le moment, habitait Rotterdam. Mais ce n'était plus le héros de la Fronde, ce vaillant abbé qui portait'fièrement l'épée, cet orateur de tant de ressources qui n'était pas embarrassé d'enrichir les discours deCicéron, quand, pour le besoin de sa cause, il lui fallait une citation latine. A la place du lutteur intrépide, Baudry d'Asson trouva un prêtre cauteleux, songeant beaucoup plus à faire la paix qu'à livrer de nouveaux combats, et préoccupé, avant tout, de ses intérêts. Le cardinal de Retz, ne voulant point prendre d'engagement de nature à le compromettre, recommanda la prudence au négociateur de Port-Royal et lui donna un signe pour la sûreté de sa correspondance.
Baudry d'Asson ne se laissa pas décourager par un accueil aussi froid ; il se tourna du côté de labbé Gharier, qui, lui aussi, était venu trouver le cardinal de la
part de son maître, le roi d'Angleterre. Gromwell était mort et Charles II songeait à remonter sur le trône de ses pères ; mais, comme il lui fallait de l'argent, dans sa détresse, il s'adressait au pape pour en obtenir, promettant, dans le cas où la cour de Rome viendrait au secours de ses finances épuisées, de protéger les catholiques que Gromwell avait persécutés. C'est dans cette intention qu'il avait envoyé le duc d'Ormond et l'abbé Gharier vers le cardinal de Retz, avec prière d'user de ses bons offices auprès du Saint-Siège, pour le rendre favorable à sa cause. Retz, qui voulait que l'abbé Gharier s'occupât en même temps de sa personne, avait fait les plus belles promesses. Baudry d'Asson profita de l'occasion ; il lui recommanda vivement Port-Roj^al, employant, pour le convaincre, un argument presque toujours victorieux, c'est-à-dire une promesse d'argent. L'abbé Gharier se'rendit à Rome ^ mais, malgré toute la bonne volonté qu'il y mit, il échoua dans ses deux négociations K
1 Ensuite le cardinal étant allé à Rotterdam, un nommé Saint- Gilles le fut trouver de la part des jansénistes^ qui, se voyant fort pressés du côté de la cour de Rome et de celle de France, s'adressèrent au cardinal pour lui proposer de s'unir à eux, avec offre de tout le crédit et de la bourse de leurs amis qui étaient en grand nombre et fort puissants, lui conseillant fortement d'éclater et de se servir do toute son autorité, qui serait appuyée vigoureusement de tous leurs partisans. Cette offre aurait pu être acceptée et aurait peutêtre produit son effet si elle eût pu être laite à propos ; mais ces messieurs n'ayant rien dit dans le temps et ne se mettant alors en mouvement que pour leurs intérêts particuliers, le cardinal, dont le courage était d'ailleurs extrêmement amolli et le crédit diminué, no fit aucune attention à leurs propositions, comm^ s'il eiit voulu rebuter tous ceux dont il pouvait espérer quelque secours. Ainsi l'abbé Cha-
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Un ami de Baudry d'Asson, Deslandes, l'avait suivi en Hollande. Les deux compagnons de voyage s'embarquèrent sur le même navire pour retourner en France. Assaillis par une violente .tempête qui porta l'efifroi jusqu'au cœur des matelots, ils furent, pendant cinq jours et cinq nuits, dans l'attente d'une mort prochaine. Après avoir lutté contre les flots, ils se trouvèrent heu-
rier, voyant quil n'y avait rien à faire de ce côté-là, se résolut enfin (l'aller à Rome pour Son Éminence, en faveur du roi d'Angleterre. Saint-Gilles, qui lui avait apporté des lettres du sieur de Bagnols, son parent, lui ayant fait comprendre que son voyage pourrait n'être pas inutile aux jansénistes et lui ayant promis quelques fonds pour sa subsistance, sans quoi il ne se serait pas embarqué, attendu qu'alors il ne comptait pas beaucoup sur les promesses du cardinal. Ainsi Saint-Gilles, étant retourné en France sans emporter avec lui autre chose qu'un chiffre, qui était la conclusion ordinaire des négociations qui se faisaient avec lui, l'abbé Gharier se mit en chemin avec le cardinal de Retz, qui voulut le conduire lui-même jusqu'à Augsbourg, où il lui doana de plus une somme considérable qui acheva de le déterminer, et leva toutes les difficultés qu'il avait faites jusque-là.
Ce voyage, fait à contre-temps, fut tout à fait inutile : tout ce que put faire l'abbé Gharier fut d'obtenir une audience secrète du cardinal Azzolin, cj[ui, s'étant bien voulu charger de parler au cardinal Patron, lui dit pour toute réponse, peu de jours après^ que les promesses du roi d'Angleterre n'avaient fait aucune impression ; que, quelque avantage qu'on pût se promettre de sa part, en faveur des catholiques anglais, on ne se résoudrait jamais à lui donner ou lui prêter de l'argent; qu'à l'égard du cardinal de Retz, les parents du pape, ne songeant qu'à leur établissement, étaient plus éloignés que jamais de se brouiller en sa considération avec la cour de France ; c^u'enfin, le jansénisme était une chose si odieuse, qu'il n'était pas permis d'en ouvrir la bouche, et cju'il serait non seulement inutile, mais même dangereux d'en parler ; qu'il avait dit au cardinal Patron que l'abbé Gharier était à Rome, mais qu'il l'avait trouvé si froid et tellement éloigné de rien écouter sur aucune des propositions dont il était chargé, qu'il ne lui conseillait pas d'y songer davantage. (Mémoires de Gicy Johj.J
reux de pouvoir rentrer au port de Brille, d'où ils étaient sortis. Baudry d'Asson et Deslandes se décidèrent alors à revenir par terre. Ils passèrent par Cologne, faisant un grand détour pour éviter l'armée du roi et celle de l'ennemi qui pouvaient leur être également redoutables.
Ce fut pendant ce voyage que les religieuses de Port- Royal, ayant besoin d'un homme intelligent et rompu aux affaires, qui voulût bien se charger de leur procuration, Pontchâteau prit sur lui de proposer son ami Baudry d'Asson. Gomme il y avait des dangers à courir et des services à rendre, il était bien sûr de son acceptation. Elle ne se fit point attendre, en effet. Baudry d'Asson écrivit à Pontchâteau pour le remercier dô n'avoir pas douté de lui, et, de ce moment, il redoubla de zèle pour bien servir les intérêts si chers qui lui étaient confiés. — « Il se prêtait, dit le docteur Besoigne, à tous ceux qui avaient besoin de lui ; il épousait les intérêts des pauvres veuves ; il ne s'épargnait pas même pour des inconnus que la Providence lui présentait, qui avaient par exemple un procès à solliciter ; il faisait lui-même ses factums. Mais rienn'égale les services qu'il a rendus aux religieuses, surtout dans le temps de leur captivité. Il ne regardait point ni s'il exposait sa liberté, ni s'il s'épuisait de courses et de fatigues. »
En 1661, la cour, voulant en finir avec les jansénistes, s'imagina, sous le nom de formulaire, de faire rédiger, par des prélats dévoués à sa cause, une sorte d'ultimatum qui devait être présenté, non seulement aux ecclésiastiques, mais aussi aux religieux et religieuses
et jusqu'aux principaux de collège et aux maîtres d'école, avec injonction de le signer, sous peine de résiliation des fonctions qu'ils occupaient dans l'Eglise et dans l'enseignement. Ce formulaire était ainsi conçu : « Je me soumets sincèrement à la constitution de notre Saint-Père le pape Innocent X, et je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius, contenues dans son livre VAugustinus, que le pape et les évêques ont condamnée, laquelle doctrine n'est pas celle de saint Augustin que Jansénius a mal expliquée contre le vrai sens de ce saint docteur. » Pascal sentit bien où devait porter le coup, et les vicaires généraux, loin de se montrer hostiles à Port-Royal, firent, d'accord avec lui, un mandement à cette occasion. Ce mandement, atténuant singulièrement la portée du formulaire, était de nature à lever les scrupules des signataires et à rassurer les consciences les plus timorées. La sœur de l'auteur des Provinciales, la célèbre Jacqueline Pascal, refusa pourtant d'accepter ce compromis ; elle écrivit à son frère pour lui déclarer qu'elle ne voulait point d'équivoque. Au reste, la cour aurait été désolée qu'on lui obéît, et, comme elle redoutait un accommodement, elle s'était empressée de déférer au Conseil d'Etat , qui l'avait annulé, le mandement en question. Les grands vicaires durent faire une autre ordonnance qui simplifia singulièrement la question et la réduisit à ces deux mots ; Oui ou non. Il est tellement vrai que le formulaire n'était qu'un prétexte, que, dans son impatience, la cour avait pris les devants et commencé à agir contre les religieuses, avant même que le formulaire leur eût été
présenté. Deux mois auparavant, le lieutenant civil d'Aubray, accompagné du procureur du roi au Ghâtelet, avait fait deux visites à Port-Royal : la première, pour signifier l'ordre de Sa Majesté de renvoyer, sous trois jours, toutes les pensionnaires ; la seconde, pour étendre cette mesure aux novices et aux postulantes. Peu de temps après, l'ahhesse elle-même et une partie des religieuses étaient enlevées et dispersées dans différents monastères.
Il serait trop long et hors de mon sujet de raconter, dans tout leur détail, les visites de l'archevêque à Port-Royal ; les scènes tantôt violentes, tantôt presque burlesques qui les accompagnaient ; l'interrogatoire des religieuses, déconcertant souvent Monseigneur par leur apparente douceur et la finesse de leurs réparties; et puis, au moment où Ton commence à sévir, la douleur résignée de quelques-unes, la colère et la muniterie de plusieurs autres, les lamentations du grand nombre. Mais quand la persécution s'étendit des pénitentes à leur directeur; quand Singliu eut fait placeàunM. Bail, prêtre emporté, manquant de tact et de mesure et voulant s'imposer aux esprits plutôt que de les convaincre ; quand l'approche de la sainte table eût été interdite aux religieuses réfractaires, tous les cœurs s'émurent et la discorde pénétra jusque dans le sanctuaire. La plupart persistèrent dans leur refus, malgré les outrages qu'elles reçurent et les menaces de l'enfer dont on chercha à les effrayer. Quelques-unes, plus craintives, signèrent, non sans quelques remords et quelques hésitations ; deux enfin — dans quels cœurs l'ambition ne pénètre-t-elle pas ? —n'eurent d'autre mobile, en donnant leur signa-
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ture, que de diriger le monastère et de commander au lieu d'obéir. Bien que toute relation eût été interdite entre les religieuses et leur ancien directeur, il avait été impossible à la police d'intercepter toutes les correspondances, d'empêcher les demandes de conseil et les réponses. Les lettres arrivaient par les voies les plus secrètes, par des voies que l'on n'aurait jamais soupçonnées, les récalcitrantes se trouvant ainsi soutenues par l'appui de ceux qui leur inspiraient toute confiance.
Au nombre des faibles, de celles que la crainte d'être privées de la communion avait amenées à signer le formulaire, se trouvait la sœur Madeleine de Sainte-Meltide. Son frère, Antoine du Fossé, avait résolument refusé sa signature, et, du lieu où il était caché, faisait savoir à sa sœur toute la douleur qu'il avait ressentie en apprenant l'acte de faiblesse dont elle s'était rendue coupable. Baudry d'Asson joignit ses instances à celles de du Fossé et écrivit à la sœur Meltide, la suppliant, dans les termes les plus pressants, de rentrer dans la voie de la vérité dont elle s'était écartée.
Combattue en sens opposé, la sœur Sainte-Meltide finit par se rendre aux exhortations de son frère et à celles de Baudry d'Asson. Un jour, comme on se mettait à table et que le 'benedicite finissait, elle se jeta à genoux, et, sans que la supérieure pût l'interrompre, fît la rétractation la plus explicite, à la grande joie de toutes celles qui avaient refusé leur signature au formulaire.
Ajoutons que la pauvre sœur, arrêtée à l'instant même avec doux de ses compagnes et mise au séquestre, revint sur sa déclaration. Mais plus tard, soutenue par ses
premiers guides, elle déclara de nouveau et sans qu'on pût l'en faire revenir cette fois, que sa conscience l'empêchait de donner son approbation à une doctrine qu'elle réprouvait du fond du cœur.
C'est à la date de la même année 1664, que Baudry d'Asson écrivit à la Mère Dorothée, abbesse intruse de Port-Royal, une lettre fort curieuse dont, après bien des recherches à la bibliothèque de la rue Richelieu, il m'a été donné de pouvoir prendre connaissance. J'en parlerai longuement tout à l'heure. C'est encore en 1664 que Baudry d'Asson présenta au roi un placet pour les abbesses, prieures et religieuses de Port-Royal, contre l'archevêque de Paris.
Il vint un moment, où, traqué de toute part, ce vaillant homme fut obligé d'interrompre ses services aux religieuses et qu'il dut redoubler de précautions pour échapper aux recherches de la police. Sacy et Fontaine avaient été conduits à la Bastille, et, comme si ce n'était pas assez de leur avoir ravi la liberté, on les avait séparés et soumis à cet affreux régime que depuis on a appelé la prison cellulaire. Deux mois se passèrent sans qu'il fût possible aux prisonniers, séparés l'un de l'autre par l'épaisseur d'une muraille, de se parler et de se voir. Fontaine ne put pas se faire à une pareille existence, il tomba malade et l'on eut des inquiétudes pour sa vie. Heureusement que le gouverneur de la Bastille était le meilleur des hommes. Compatissant au sort de ses prisonniers, il fît tant qu'il obtint le rapprochement des deux amis.
Dans une supplique adressée au roi, Pontchâteau avait demandé l'élargissement de Fontaine et de Sacy. Mais
quand il s'employait pour obtenir la liberté des autres, il allait être menacé dans la sienne. Aj^ant été informé que la police le recherchait pour l'arrêter, il se mit en quête d'une retraite bien sûre, dans le voisinage de la Bastille. Il la trouva au faubourg Saint-Antoine, rue Béfroy, près de l'église de Popincourt. Sainte-Marthe et Baudry d'Asson l'y suivirent. Tous trois prirent des noms d'emprunt et ne furent connus que d'un petit nombre d'amis. Gomme ils redoublaient d'austérité , jeûnant tous les jours, ne mangeant pas de viande et ne buvant pas de vin ; comme ils donnaient aux pauvres jusqu'à leurs vêtements -, pour venir à leur secours^ Baudry d'Asson avait vendu ce qu'il avait de plus cher' les livres de sa bibliothèque, et que, dans le temple du Seigneur, ils édifiaient les fidèles par leur recueillement, il arriva qu'ils furent remarqués de tous, et qu'au jour de la Fête-Dieu, le bourgmestre du quartier et les marguilliers prièrent ces saints personnages de vouloir bien porter le dais, pendant la cérémonie de la procession Des fenêtres de la Bastille où ils se trouvaient. Fontaine et Sacy reconnurent leurs amis, au milieu d'une foule qui ne soupçonnait guère leur présence. Les deux prisonniers en éprouvèrent une grande joie et remercièrent Dieu de l'instant de bonheur qu'ils lui devaient. Bien que Baudry d'Asson fût d'une vigoureuse constitution, sa santé s'était si fort altérée, pendant la prison de Sacy et de Fontaine, qu'il semblait, au dire de ce dernier, n'attendre plus que le moment de la délivrance, pour dire Nunc dimittis, et s'en aller ensuite à Dieu. L'attente ne fut pas de longue durée. Quelques jours après être sorti de prison, Sacy l'assistait à sa dernière
heure et lui montrait le ciel ouvert pour le recevoir. Baiidry d'Asson mourut le 30 décembre 1668 *, au moment où la paix allait se signer entre la cour et Port- Royal, paix qui ne fut qu'une trêve, précédant de trois mois dans la tombe son .premier guide, Tancien curé de Saint- Mery. Son corps fut enterré à Sainte-Marguerite, sa paroisse, et son cœur fut porté à Port-Royal des Champs. Nous empruntons au nécrologe de Port- Royal son épitaphe :
Hîc situm est cor Antonii Bauciry de Saint-Gilles cVAsson, quiseculi nol)ilitatis oblitus, ut veram ftdei noMlitalem compararet quœ sola de Jiumanitaie est, servum se fecit ancillarum Christi quas solas sponii noMlitate gloriosas dileccit, et utiliier miratus est, tantus in eo pauperwn amor, ut verè in eis, et propter eitm (amoremj egerit. Tantus amor juslitiœ^ut quidquid alii injuste paterentur, pœna esset servo dei, et patientiœ meritum. Paupe^'' factus es de divite, cum negotiis ca^^eret, aliorum negotia, qruœcumque pietati jungerentur sua fecit. Meliûs arMtratus est veritati etcharitati ladorare sequendo aliorum judi-
1 Morery relève avec raison l'erreur clii iiécroioge de Port-Royal qui fixe la date de la mort de Baudry d'Asson au 30 décembre 16G3. Ce ne peut être qu'une faute d'impression, un 3 au lieu d'un 8, autrement, l'erreur serait trop grossière. Mais Morery se trompe à son tour quand il prétend qu'il mourut au mois de novembre 1G68 et non le 30 décembre, co'inme le dit Dupin, dans sa Table des auteurs ecclésiastiques. Baudry d'Asson est bien mort le 30 décembre 1668. On peut s'en assurer en consultant le journal tenu par les religieuses de Port-Royal qui se trouve à la bibliothèque de la rue Richelieu, département des Manuscrits.
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cium , qiiam sidi privatum reqiàescere seqtcendo suum \
Le correcteur des épreuves de Pascal, le dispensateur des aumônes de M™^ de Longiieville, le confident d'Arnauld, le défenseur infatigable des veuves et des religieuses, le négociateur dans toutes les affaires difficiles, Baudry d'Asson a une figure à part au milieu des hommes célèbres de Port-Roj^al. Le gentilhomme a beau se dépouiller de Torgueil de sa race, il ne peut mentir à son origine ; c'est toujours le sang vendéen qui coule dans ses veines, et, pour avoir pris une autre direction que celle qu'elles avaient dans sa jeunesse» ses mâles vertus restent les mêmes. C'est par ses actes, par l'énergie de son caractère qu'il se recommande surtout à l'attention des hommes. Mais, pour braver la police, et, quoique religieux , porter l'épée, il n'était pas inhabile à tenir la plume et savait s'en servir au
1 Ici repose le cœur de uiessire Antoine Baudry de Saint-Gilles d'Asson, lequel méprisant la noblesse de la naissance, pour acquérir la vraie noblesse de la foi qui consiste dans l'humilité, se rendit le serviteur des servantes de Jésus-Christ qu'il aima comme les seules en qui éclate la noblesse de l'époux et qui furent l'objet de son admiration et ses modèles. Il avait un si grand amour des pauvres, que pour eux et en raison de cet amour, il souffrait lui-même la pauvreté. Il était si passionné pour la justice, que toutes les injustices dont les autres avaient à souffrir, réfléchissaient sur le serviteur de Dieu et ajoutaient un nouveau mérite à sa patience. Devenu pauvre de riche qu'il était et dégagé des embarras du siècle, il épousa toutes les affaires des autres qui pouvaient s'allier avec sa piété, persuadé qu'il était plus avantageux de travailler pout la cause de la vérité et pour les offices de la charité, en suivant la volonté d'autrui, que de vivre en son particulier dans le repos, en suivant la sienne propre.
besoin. Il nous resterait donc à l'examiner sous cette nouvelle face. Malheureusement, dans deux ouvrages de longue haleine, la Concorde de V Evangile à laquelle il travailla avec Arnauld, et la Morale pratique des Jésuites, à laquelle il eut part avec Pontchâteau, Claude de Sainte-Marthe et Varet, pour les deux premiers volumes seulement, les six derniers étant l'œuvre d'Arnauld ; comme écrivain, il est difficile de dégager sa personnalité de celle de ses collaborateurs. On ne le trouve tout entier que dans ses opuscules : Lettre à V archevêque de Paris ; Lettre à la sœur Meltide ; Lettre au Père Annat ; Lettre à la sœur Dorothée ; encore de ces quatre pièces, n'avons-nous pu nous procurer que la dernière, la plus importante, il est vrai, au dire de dom Glemencet. Je ne parle pas de son journal. Ce manuscrit offre un grand intérêt de curiosité ; mais dans la composition de notes prises au jour le jour, Baudry d'Asson n'a pu avoir aucune préoccupation littéraire.
Avant d'arriver à la lettre à la sœur Dorothée, il nous est impossible de ne pas dire un mot de la Morale pratique des Jésuites, quand ce ne serait que pour faire connaître les sentiments dont Port-Royal tout entier était animé contre la célèbre compagnie.
Les auteurs de la Morale pratique des Jésuites eurent la prétention de faire un livre qui fût le complément des Provinciales. Pascal avait affirmé que les doctrines des jésuites pouvaient conduire à tous les crimes ; les auteurs de la Morale pratique prétendirent que, conséquents avec leurs principes, ils les avaient tous commis. Appelons les choses par leur nom ; pour
en écrire les pages, ils trempèrent leur plume dans le fiel, et, ce qu'il y a de vraiment incroyable, c'est qu'ils osent bien dire en commençant que, loin d'être animés de passions baineuses contre ceux qu'ils combattent, l'esprit de cbarité dicte seul leurs attaques. Elles furent telles, qu'Arnauld lui-même crut devoir se défendre d'avoir participé aux plus violentes et reconnut qu'elles renfermaient des calomnies contre les jésuites ; qu'ainsi le Theatro jesuUico, attribué à l'évêque de Malaga, n'était pas l'œuvre de ce prélat.
« Qu'ils ne s'imaginent donc point (les jésuites), disaient Baudry d'Asson et ses amis, avec cet esprit de cbarité dont ils faisaient parade, qu'on soit porté à ramasser les différentes pièces qui composent ce recueil, pour le dessein de les décrier et de leur nuire. L'on prend Dieu à témoin que l'on n'y a été poussé que par la cbarité que l'on a pour eux et que par la douleur sincère que l'on a de les voir dans de si malheureux égarements. »
Cette invocation du nom de Dieu est suivie des paroles prophétiques de saint Paul, que les quatre religieux de Port-Royal appliquent charitablement à ceux qu'ils veulent tirer de leurs malheureux égarements.
« Or, sachez que dans les derniers jours, il viendra des temps fâcheux, car il y aura des amoureux d'eux-mêmes avares, glorieux, superbes, médisants, désobéissant à leur père et à leur mère, ingrats, impies, dénaturés, sans foi et sans parole, calomniateurs, intempérants^ Inhumains ; sans affection pour les gens de bien, traîtres, insolents, enflés d'orgueil et plus amateurs de la
volupté que de Dieu ; qui auront une apparence de piété mais qui renieront la vertu et l'esprit. Fuyez donc ces personnes, car de ce nombre sont ceux qui s'introduisent dans les maisons et qui traînent après eux, comme captives, des femmes chargées de péchés, et possédées do diverses passions, lesquelles apprennent toujours et n'arrivent jamais à la connaissance de la vérité. Mais comme Joannès et Mambrès résistèrent à Moïse, ceuxci mêmes résistent à la vérité. Ce sont des hommes corrompus dans l'esprit et pervertis dans la foi ; mais le progrès qu'ils font aura ses bornes, car leur folie sera connue de tout le monde, comme le fut alors celle des magiciens. Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans Jésus-Christ seront persécutés. Mais les méchants et les imposteurs se fortifieront de plus en plus dans le mal, séduisant les autres et étant séduits eux-mêmes. » Et, à l'appui de cette sortie, les charitables auteurs de la Morale pratique ramassent. en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en France, aux Indes et dans le Nouveau- Monde, des preuves qui, selon eux, ne peuvent laisser aucun doute sur les abominations dont les jésuites se sont rendus coupables : preuves d'orgueil et de superbe ; preuves d'artifices et de violences pour enlever à d'autres ordres religieux des abbayes et des prieurés ; preuves de faux et d'indignes fourberies ; preuves de coruption de lajusticepar des présents ; preuves de recours à des officiers de guerre et de justice hérétiques ; preuves de soustraction de titres et de registres , preuves que, pour s'emparer de ce qui ne leur appartenait pas, les bons Pères ont poussé l'imposture plus loin qu'on ne l'aurait jamais imaginé. Puis viennent les cap-
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tations de testaments, l'ambition, l'avidité, la tyrannie, l'enseignement aux Indes qu'il y a deux Dieux ; les persécutions qu'ils font souffrir à l'évêque de Manille ; leur commerce comme banquier.-, marchands, voituriers ; les mœurs de leurs prêtres ; mœurs tellement et si généralement dissolues que, dans les provinces de Styrie, Carinthie et Garniole,iI ne s'en est pas trouvé six n'ayant pas de concubines ; leurs mensonges pour faire croire à la sainteté du Père Gyprien qui n'était qu'un fourbe et un espion. Après les accusations générales, viennent les accusations particulières. Un Père est poignardé par la main d'une femme dont il était violemment épris, une dévote est corrompue par son confesseur, avec des circonstances si abominables qu'on a cru devoir les supprimer ; un pauvre homme de Malaga, pensant faire un testament, signe une donation en faveur d'un jésuite, et quand, quatre jours après, il veut rentrer dans sa maison, celui qui en a pris possession lui dit :
— C'est à vous d'en sortir.
J'en passe et des meilleurs ; l'histoire, par exemple, de dom Palafox , archevêque d'Angelopolis ;, et bien d'autres.
Voilà comment les auteurs de la Morale pratique des Jésuites entendent la charité ! On se demande ce qu'ils auraient dit s'ils avaient obéi à un sentiment opposé. J'imagine encore qu'ils n'étaient pas très difficiles sur la nature de leurs preuves et qu'ils ne se donnaient pas toujours la peine de remonter à la source de la vérité.
Au reste, voilà le jugement que M. Sainte-Beuve lui-
même porte sur ce livre. En tête de l'exemplaire trouvé dans sa bibliothèque, on lit la note suivante écrite de sa main :
« Mauvais livre : il me fait l'effet du mauvais Constitutionnel sous la Restauration, ou, au dix-huitième siècle, de ces grossiers pamphlets que les encyclopédistes mettaient sous le nom de Fréret, de Dumarsais. La Morale pratique et ses habitudes d'invectives antijésuitiques menaient là.
« Il y a eu la queue de Pascal, comme il y a eu la queue de Voltaire. »
Je ne suis pas sorti des deux premiers volumes dans la crainte de m'écarter de mon sujet. La mort, en effet, vint glacer la main de Baudry d'Asson, avant la composition des autres.
Passons sous silence la Concorde de V Evangile. Pas plus que pour la Morale pratique des jésuites, nous ne pourrions dire quelle part en appartient à Baudry d'Asson, puisqu'il fit cet ouvrage en collaboration d'Arnauld, et arrivons à son journal. Il est compris dans un manuscrit, d'une beaucoup plus grande étendue, que l'on trouve à la bibliothèque Richelieu, sous le nom de Mémoires de Beauhrun.
Composé de pages inégales dans leur format, ce journal est écrit tout entier de la main de Baudry d'Asson. Il commence au 14 août 1G56 et finit dans les derniers jours du mois de septembre de la même année, paraissant, par conséquent, n'avoir eu qu'une bien courte existence. Baudry d'Asson s'était-il arrêté là ? Après
avoir, pendant un mois, mentionné les événements qui s'accomplissaient, avait-il tout d'un coup cessé d'écrire? La chose est peu probable. Il y a lieu de penser que Beaubrun a détaché d'un journal beaucoup plus considérable la partie ayant traita l'assemblée du clergé dont il parle longuement. Ce qui donne une grande vraisemblance à cette supposition, c'est d'abord que Baudry d'Asson, dans ce que Beaubrun nous a donné de son journal, s'occupe principalement des questions qui s'agitèrent au sein de cette assemblée; c'est qu'ensuite il commence brusquement et finit de même, sans qu'il y ait un mot d'introduction, sans qu'à la dernière page il s'y trouve un mot final. Je le répète, Beaubrun se sera emparé de ce qui lui était bon pour le besoin de sa cause et aura négligé le reste dont je n'ai pas trouvé de vestiges, mais que de nouvelles recherches pourraient peut-être faire découvrir.
Quoi qu'il en soit, le peu que nous avons du journal de Baudry d'Assonne manque pas d'intérêt, et M. Sainte- Beuve a bien eu soin d'en faire son profit.
L'on a dit que, pour bien connaître les hommes, il les fallait aller chercher dans l'intimité de leurs correspondances. Est-il vrai qu'il ne s'y trouve jamais rien de dissimulé ? S'y montre-t-on toujours au naturel, et le besoin de se faire excuser ou absoudre n'ôte-t-il pas quelque chose de leur sincérité aux épanchements mêmes de l'amitié ? Si l'on peut craindre qu'il en soit quelquefois ainsi dans le commerce épistolaire, rien de semblable ne peut arriver à l'homme qui écrit pour lui-même un journal quotidien, mémento bon à relire aux jours de la vieillesse, quand les souvenirs s'effacent de la mé-
moire, et auquel on peut recourir comme à un témoin fidèle.
Sur ce papier muet, qui n'est destiné à passer sous les yeux de personne, s'inscrivent, aussitôt qu'ils viennent de s'accomplir ou qu'ils se présentent à l'epsrit, les faits, les pensées, les aspirations. Quel intérêt à se faire de fausses confidences et à mentir à sa propre conscience ? Baudry d'Asson songeait si peu à donner à son journal la publicité même la plus restreinte, qu'il l'a écrit sur des feuilles volantes, sur des chiff'ons de papier que le souffle du vent a dû emporter bien souvent, sans même se donner la peine de relire pour y corriger des négligences de style qui échappent à l'improvisation de la plume. C'est là que nous achèverons de faire sa connaissance et que nous le trouverons tel que nous l'avons vu, janséniste pur sang, ayant des colères vertueuses qui vont jusqu'à l'exagération et l'emportement.
L'assemblée du clergé vient-elle à décider que l'éloge de Saint- Cyran disparaîtra du G allia Chrîstiana, parce que cet abbé était suspect en sa foi, Baudry d'Asson jettera sur son journal ces lignes indignées: « C'est injurieux à sa mémoire et d'autant plus étrange que les évêques mêmes savent que c'est lui qui est auteur du célèbre Peints Aitrelius^ le plus illustre défenseur de la hiérarchie et de l'épiscopat qui ait paru depuis plusieurs siècles, et que l'une des précédentes assemblées du clergé de France le fit imprimer à ses frais avec tous les éloges imaginables. C'est une marque déplorable de la prétention du clergé d'avoir témoigné une telle ingratitude et n'avoir pas daigné s'informer de rien, ni rien examiner, avant de flétrir ainsi la mémoire d'un des plus
grands personnages de piété et du siècle et des derniers siècles, qui est mort en odeur de sainteté et qui fut enterré pompeusement par six ou sept évêques. »
Un autre jour, il écrira: « I^es jésuites qui sont les principaux et les plus sanglants ennemis de tous sont aussi ceux qui s'intéressent le plus pour faire agir le clergé contre M. Arnauld. »
Il ne pardonnera pas enfin à un curé qui avait permis à ses paroissiens de danser le jour du dimanche.
Toute autre est la lettre à la sœur Dorothée, Elle est irréprochable pour le fond et pour la forme, et la position d'abbesse intruse que cette religieuse n'avait pas craint d'accepter en justifie parfaitement la sévérité. En ce qui concerne les jésuites pourtant, on retrouve peut-être encore trop l'ami de Pascal et d'Arnauld.
Je veux bien croire, dit-il à la sœur Dorothée, que l'ambition du commandement n'ait pas été votre mobile, et que, sur la foi de ce que nous avait dit l'archevêque, vous avez espéré tout arranger, à la satisfaction générale. « Mais maintenant que la divine Providence, dont les voies sont des abîmes impénétrables, en use autrement à votre égard, et que non seulement cette réunion si désirée ne se fait pas, mais que la division des esprits et des cœurs s'introduit et s'augmente par celle des personnes, des biens et de la conduite ; que l'on voit les filles contre les mères, et en quelque façon autel contre autel, maison contre maison, et que les choses se portent à une telle extrémité de votre part et en votre faveur, que l'on prétend vous élever au comble du bonheur, par la ruine entière de vos mères et celle de vos sœurs, vous devez trouver bon que ceux qui vous honorent et
T. III il.
qui VOUS aiment sincèrement, comme je fais, sans nul autre intérêt que la miséricorde de Dieu, que de votre salut et de votre union avec vos mères, vous tendent la main pendant qu'il en est temps encore, pour vous empêcher de tomber dans le dernier précipice où l'on peut dire que vous avez déjà le premier pas, j'entends l'aveuglement et l'endurcissement du cœur, qui est le plus grand de tous les malheurs, parce que c'est un état où l'on est plus capable devoir la véritable lumière, ni d'entendre les plus salutaires avertissements, et cet état est souvent un juste châtiment du peu de soin que nous mettons à reconnaître nos devoirs et à corriger nos plus secrètes passions. »
« Le plus grand secours que je puisse et que je croie vous donner dans ce péril extrême, est de vous aider à faire devant Dieu, comme si nous étions tous les deux sur le point de comparaître devant son jugement redoutable, une sérieuse réflexion sur diverses choses que vous n'avez peut-être pas assez considérées, quoiqu'elles méritent infiniment de l'être, soit qu'elles ne se soient pas présentées à votre esprit, pour ne pas lui être un objet fort désagréable, soit que l'ennemi du salut, qui ne craint rien tant que ces saints retours sur soi-même, ait un soin particulier de vous les cacher. «
Quelle différence entre ce langage et celui que nous entendions tout à l'heure ! Ici, Baudry d'Asson reste toujours calme, toujours mesuré, toujours maître de sa plume et de lui-même. C'est qu'il ne s'adresse plus au public et qu'il ne cherche point un succès de scandale. Il s'agit bien moins aujourd'hui, en effet, d'ameuter
contre les jésuites, par un écrit dont on s'arrachera les pages, que de soustraire, par de bons conseils, la nouvelle abbesse à leur influence et à la ramener dans le sentier du devoir. Aussi, après avoir parlé à sa raison et à son cœur, après avoir cherché à remuer tous les sentiments honnêtes de son âme, il se servira d'une arme plus puissante encore, il lui montrera la main de Dieu prête à récompenser les justes et les humbles, prête à châtier l'orgueil et l'usurpation.
N'est-ce pas bien hardi, lui dira-t-il, de se mettre en opposition avec les plus savants docteurs etlesprélatsles plus vénérés ? Son cœur n'est-il pas ému à la vue des sœurs enlevées à main armée, emprisonnées et privées de sacrements ?
« Les religieuses les plus déréglées ne pourraient, pour des crimes les plus énormes, souff"rir une plus grande indignité qu'est celle que souffrent à vos yeux et à votre occasion vos mères et vos sœurs des Champs, quoique l'on puisse dire que le sujet est si léger et le point dont il s'agit si peu important en soi, que je ne croirai point mentir en vous disant que dans l'Église il n'y a jamais eu de contestation moins importante dans le fonds que celle-ci. »
Il était bien difficile de passer sans faire une charge à fond contre ceux qui n'avaient d'autre but que de ruiner une maison détestée. Baudry d'Asson les signale à la sœur Dorothée comme les auteurs de tout le mal :
« Ce sont les jésuites qui ont fabriqué et conduit toute cette affaire du formulaire. »
« Mais, direz-vous, pourquoi attribuer aux pères jésuites tant de haine contre des personnes et croire qu'ils les aient en haine jusqu'à machiner leur ruine ? Pour répondre à cela et vous en éclaircir entièrement une bonne fois, il faut prendre la chose dans sa source et vous dire que, depuis cinquante ou soixante ans, il s'est introduit une telle licenca et démangeaison d'écrire en plusieurs ordres religieux, et principalement dans la société desjésuites, que, comme ilsse piquent d'érudition sur tous les autres et qu'ils peuvent impunément tout écrire et tout imprimer pour se rendre recommandables par quelques ouvrages, un grand nombre de leurs pères et de leurs professeurs ont voulu à l'envi se signaler par des ouvrages de cette sorte. Or, comme le sujet, de soi le plus vaste et que Ton peut dire être parmi eux à la mode, est la théologie morale qui traite des cas de la conscience, l'on a vu paraître en peu de temps une infinité d'auteurs auparavant inconnus, qui, ne marchant nullement sur les vestiges des anciens pères et de nos saints docteurs, mais favorisant la m.ollesse et la cupidité deshommes charnels, ont, comme un torrent, inondé toute l'Église. »
C'est pour cela qu'ils ont déclaré une guerre mortelle à des hommes dont la vie a toujours été sainte, qu'ils n'ont reculé devant aucune calomnie et qu'ils ont osé dire publiquement et écrire : « Que les vierges de Port- Royal étaient des filles folles, sans communions et sans sacrements, qu'on y était d'intelligence avec Gharenton et avec Genève, qu'on n'y priait ni la Vierge ni les Saints, qu'on n*y avait point d'images ni d'eau bénite, et encore pis que cela. »
La première signature qu'avaient donnée les Sœurs était parfaitement suffisante, et la preuve, c'est que l'on n'en avait point demandé une nouvelle aux autres congrégations. Si elles avaient été dans un autre diocèse que celui de Paris, on les eût laissées parfaitement tranquilles.
c( Ce n'est pas un petit sujet d'étonnement de voir de saintes filles traitées comme des hérétiques et des rebelles, par cette seule et unique raison qu'elles refusent d'attester sur les saints évangiles une chose qui, n'étant point de la foi, ne peut être fort importante, et qui non seulement est contestée par les plus savants docteurs et prélats du royaume, mais que plusieurs de ceux qui la signent déclarent hautement ne pas croire. »
Quoiqu'il soit facile de voir que Baudry d'Asson fait tous ses efforts pour se contenir, une indignation que justifie trop la rigueur inexorable avec laquelle la Mère et les Sœurs sont traitées, déborde quelquefois de sa plume. Quel cœur honnête, en effet, pouvait rester calme en présence d'une soldatesque effrénée faisant d'un lieu saint le lupanar de ses débauches ? Aussi trouve-t-il les accents les plus pathétiques pour protester contre cette indignité. — « Mais que déjà, depuis deux ans, leur maison soit abandonnée par leur propre pasteur à la garde et à la discrétion des gens de guerre comme sont des exempts et des gardes de corps, entre lesquels il y en a de blasphémateurs et de débauchés, qui menant publiquement, dans le pays, une vie scandaleuse, sont néanmoins les maîtres absolus de leur abbaye, qui en font un lieu de garnison et de bonne
chair pour eux et pour leurs compagnons, qui, en ayant toutes les clefs, peuvent faire entrer, quand bon leur semble, et y font entrer en effet des personnes infâmes, et qui enfin, par Tordre de M. de Paris qu'on n'a jamais pu faire changer, couchent et font ronde la nuit jusque dans la clôture des religieuses, quoique ce soit un lieu sacré interdit par les saints canons à toutes ces sortes de gens, qui ne peuvent même y entrer sans excommunication et sans sacrilège.
« C'est, ma révérende mère, ce qui n'a point d'exemple et n'en aura peut-être jamais dans l'Eglise. C'est ce qui crie vengeance à Dieu et aux hommes. C'est ce qui demande vos larmes et vos cris vers le ciel et vers Monseigneur l'archevêque. C'est ce qui doit tirer de vos yeux des larmes de sang et vous faire trembler vous et vos compagnes. Mais ce sera sur quoi vous aurez toutes quelque jour un compte étrange à rendre à Dieu, si vous ne compatissez pas de tout votre cœur à une oppression si inouïe, et si vous ne tentez toutes sortes de moyens pour la faire cesser. »
Je multiplie à dessein les extraits de cette longue lettre. C'est une page peu connue de l'histoire de Port- Royal, un chapitre nouveau dont la lecture est instructive et édifiante. Après les paroles indignées qui se sont échappées de sa poitrine, Baudry d'Asson parle à la sœur Dorothée en ami dévoué. — « Je ne veux point vous flatter, parce que je vous honore et vous aime sincèrement. Ceux qui vous flattent dans vos séparations d'avec vos mères et vos sœurs, et dans votre nouvelle dignité, ne vous honorent ni ne vous aiment, mais vous déshonorent et vous haïssent en effet. Car, croyez-moi, ma
révérende mère, il ne vous est honorable ni devant Dieu, ni devant les hommes, d'avoir abandonné vos mères et d'avoir succombé à la tentation à laquelle elles ont si généreusement résisté. Mais il l'est encore moins de s'être élevée sur leur ruine, de servir d'instrument à leur privation et d'être liée particulièrem.ent avec ceux qui en sont les véritables auteurs, et qui aggravent autant qu'ils peuvent dans le public et dans l'esprit de Monseigneur l'archevêque leur crime imaginaire, que la véritable charité, s'ils l'avaient, leur ferait plutôt excuser, w
Quant à la soumission à l'archevêque de Paris, question délicate qui pouvait jusqu'à un certain point justifier la conduite de la sœur Dorothée, voilà ce qu'il en pense : Je veux croire que M. de Paris a agi sans passion, mais je sais aussi qu'il n'est pas infaillible. Je sais qu'il ne faut pas obéir en tout, sans examen et sans discernement. Je sais que ce n'est pas médire, ni proprement découvrir les défauts d'autrui, que de se justifier ou justifier d'autres personnes des accusations injustes dont on les charge, quoique cette justification ne se puisse faire sans découvrir des manquements dans le prochain ou dans les supérieurs.
« Ne nous trompons donc point, ma révérende mère, et ne nous abusons point par de faux raisonnements que nous condamnerions dans les autres, mais que nous approuvons dans nous-mêmes parce qu'ils flattent notre amour-propre. Ne disons pas qu'il faut obéir aveuglément à tout ce qui nous est ordonné par nos supérieurs, puisqu'il y a tant de rencontres autres que celle-ci, où nous ne le voudrions ni ne le devrions pas faire, et
disons par conséquent qu'en l'obéissance que nous devons à nos supérieurs, nous devons user de discernement et de prudence. Disons avec saint Paul, disons avec saint Pierre et avec tous les saints, que quand le commandement de Dieu et ceux des hommes se trouvent en concurrence, il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes, et, bien loin de dire que nous ne saurions faillir en suivant la voix de nos pasteurs et de leurs èvêques, disons* que les pasteurs sont hommes, sujets à leurs passions et à se tromper comme les autres. Disons qu'ils ont des lois et des règles saintes qu'ils doivent suivre, et que quand ils s'en éloignent, ils sont plus à plaindre qu'à imiter, et qu'on n'est pas obligé de s'en éloigner avec eux. »
Baudry d'Asson n'exigeait pas que la sœur Dorothée rompît, pour cela, avec l'archevêque, il lui demandait d'obtenir des adoucissements pour les mères et pour les sœurs, et il ajoutait en insistant pour qu'elle revînt dans la bonne voie : « Il faut à la vérité une force extraordinaire, comme votre mal et voire péril est extraordinaire -, il faut mépriser tous les égards humains, pour n'avoir en vue que votre devoir et votre salut ; il faut tourner tous vos regards vers Dieu ; il faut aimer ses promesses; il faut craindre ses menaces ; il faut haïr et perdre sa propre âme, selon les paroles de l'Evangile : il faut préférer à tous les biens la paix et la bonne conscience -, il faut s'abandonner à la Providence ; il faut se confier à Dieu ; il faut s'appliquer ce qu'on nous enseigne tous les jours de l'appui de sa protection et de la rigueur de ses jugements; il faut moins considérer le
présent que l'avenir ; en un mot, il faut vivre à la foi ; il faut être animé d'espérances, il faut aimer Dieu et son salut plus que toute chose. »
Paroles éloquentes, cri d'un cœur plein de foi et d'aspirations toutes célestes, et pourtant efforts stériles qui ne ramenèrent point au bercail la brebis égarée !
Voilà bien le batailleur etThomme généreux que nous connaissons, faisant de sa plume une arme de guerre, et trouvant dans l'élévation de son âme la grandeur de la pensée et la noblesse de l'expression! N'est-il pas vrai qu'il aurait manqué un trait à la physionomie de Baudry d'Asson, si cette letlre était restée inconnue? Les passages que je viens d'en citer la feront ressortir, je l'espère.
Quoique collaborateur du grand Arnauld que Boileau était si fier d'avoir eu pour apologiste, quoique ayant participé aux deux premiers volumes de \di Morale iiratique des jésuites et ayant publié quelques lettres remarquables, ce n'est point l'écrivain qu'il faut chercher dans la vie militante de Baudry d'Asson. Le véritable Baudry se trouve à Port -Royal des Champs, toujours debout quand il y a des services à rendre à la cause dont il est le plus ardent défenseur.
Si, en parlant des religieuses de Port-Royal, l'archevêque de Paris avait pu dire avec une apparence de raison, elles sont pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons, personne ne pouvait adresser ce reproche à Baudry d'Asson. Humble parmi les humbles, le menuisier de Port-Royal des Champs n'aurait jamais songé à quitter son métier, si ses supérieurs n'avaient pas reconnu en lui une aptitude rare à diriger les
affaires de la maison. Dès qu'il en est chargé, il se met à Tœuvre avec l'ardeur qu'il apportait à toute chose. Non seulement il prend en main les intérêts qui lui sont confiés, mais quand la guerre éclate, il soutient la lutte et fait têto à l'orage. S'il lui faut quelquefois reprendre l'épée, courir le monde, et, pour tromper la police, avoir recours à la ruse et au stratagème, en rentrant au monastère, il laisse à la porte les allures belliqueuses, les finesses diplomatiques et redevient l'homme qui déguise le moins sa pensée. Cette franchise lui attire l'amitié toute particulière de Singlin qui le fait entrer dans les ordres pour qu'il puisse lui succéder un jour dans la direction des consciences. En attendant il lui confie le jeune abbé Pontchâteau, le charge de veiller sur cette âme chancelante et de la relever dans ses défaillances. Ce n'était pas trop d'un tel tuteur, car le pupille n'était constant que dans son inconstance. Au milieu des distractions qu'il se permettait quelquefois, il écrivait de la meilleure foi du monde à Baudry d'Asson : « Je soupire après ma patrie, mais je suis égaré in regionem long.inquam. » Ayant ainsi sous l'habit mondain des aspirations vers le cloître et le retour aux idées du monde quand il était sous l'habit religieux.
J'ai parlé de la charité de Baudry d'Asson, mais on a pu voir qu'il ne pratiquait pas cette vertu dans toute son extension chrétienne. S'il était toujours prêt à se dépouiller pour les pauvres, il n'était pas animé de cet amour de l'humanité qui fait pardonner les plus cruelles offenses. Sévère pour soi-même, il n'entendait pas être indulgent pour les autres, pour ceux surtout qui, par leurs actes, leurs paroles ou leurs écrits, se mettaient
en opposition avec les doctrines dont il était l'un des plus ardents défenseurs. Il ne permettait pas qu'on doutât du miracle de la sainte Epine, et s'il apprenait la nouvelle de la mort de Tévêque de Langres, un des prélats les plus acharnés contre la mémoire de Saint- Gyran, son ressentiment ne s'éteignait pas devant un cercueil, et il écrivait dans son journal la note suivante où l'on trouve comme un reflet des Provinciales : « On vient d'assurer que Monseigneur l'évêque et duc de Langres, ci-devant abbé de la Rivière, longtemps favori du duc d'Orléans, et depuis peu pourvu de Saint-Eustache, qui est un des plus grands du royaume, est mort subitement après avoir dîné * ; on n'en sait pas encore les particularités. Mais il est constant qu'il était un homme de nulle science et de nulle piété, qu'il avait une grande ambition, faisait une dépense prodigieuse, se faisait appeler au moins à Paris, il y a peu de mois^ M. le duc de Langres. Il était venu de bas lieu, il avait été petit aumônier de M. le duc, et puis il le gouvernait entièrement. On m'a assuré que, pendant les troubles de Paris, il était pensionné du cardinal de Mazarin et de M. le prince, et on disait de lui que personne ne savait mieux ce que valait le duc d'Orléans, puisqu'il l'avait vendu trois ou quatre fois. »
En résumé, Baudry d'Asson était un grand cœur, un homme tout d'abnégation, toujours prêt à s'immoler pour la cause de Port-Royal qu'il regardait comme la cause de Dieu même. Un jouteur d'une pareille trempe
* Cette nouvelle était fausse. C'était le gouverneur de Langres qui était mort et non l'évêque.
ne se laissait pas facilement abattre et puisait dans la lutte des forces nouvelles. Mais quand le combat fut à sa fin ; quand les défenseurs de Port-Roj-al eurent été dispersés ou emprisonnés, et que lui-même, caché dans un faubourg de Paris, eût été obligé de déposer les armes, il se consuma bien vite dans un repos si opposé à sa nature guerroj^ante, et, comme ces braves soldats auxquels l'heure de la retraite est souvent fatale, il tomba quand il ne lui fut plus permis de combattre \
Il est bien entendu qu'en faisant l'éloge de Charles de Hillerin et d'Antoine Baudry de Saint-Gilles d'Asson, nous ne nous sommes point constitué défenseur de la doctrine qu'ils soutinrent avec tant d'obstination et de conviction. Nous n'avons aucune autorité pour nous en faire juge. Mais un homme fort compétent en pareille matière, un grand écrivain dont personne ne contestera le mérite et l'impartialité, l'admirateur enthousiaste de Jacqueline Pascal, M. Cousin a prononcé cette sentence dont nous ne voulons point faire appel : « Disons -le
* Après la mort de de Hillerin et de Baudry d'Assoa, le jansénisme ne s'éteignit pas dans le diocèse de Liiçon ; Nicolas Golbert ne lui avait pas été hostile, Henri de Barillon lui fut favorable et Samuel- Guillaume de Verthamon s'en montra l'ardent adepte. Il y comptait encore quelques représentants au moment de la Révolution. La famille de Hillerin presque tout entière resta fidèle aux doctrines de Port- Royal. L'abbé commendataire de Belval, dans le diocèse de Reims, Guy de Hillerin, et de Hillerin, archidiacre d'Orléans, mort aumônier des dames de Saint-Denys, ne cessèrent pas d'en être partisans. Il en fut ainsi de Charles-François de Hillerin, avocat du roi au siège de Font:;nay. Bien qu'élevé au Collège des Jésuites de cette ville, il n'en partagea pas moins les croyances de ses parents, les deux ecclésiastiques que je viens de nommer.
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sans hésiter : Le jansénisme est un christianisme inconsidéré et intempérant. Par toutes ses racines, il tient sans cloute à l'Eglise catholique, mais par plus d'un endroit, sans le vouloir ni le savoir même, il incline au calvinisme. . . Deux qualités éminentes lui ont manqué : le sens commun et la modération, c'est-à-dire la vraie sagesse. »
Je ne suis point un panégyriste, et je ne me sens point pr-is d'une admiration banale pour tous les actes des hommes dont j'entreprends d'écrire l'histoire. Je dirai leurs fautes et leurs grandes actions, sans passion comme sans faiblesse, bien décidé à conserver ma liberté d'appréciation et à ne pas plus me laisser troubler par les diatribes que séduire par les apologies dont ils ont été l'objet. Je n'oublie pas que lorsque l'on doit porter un jugement, il faut s'abstenir de haine, d'amitié, de colère et de pitié ; et, à ce conseil d'un ancien qui fut aussi grand écrivain que grand capitaine, j'ajouterai qu'il faut aussi se reporter aux jours où vécut celui que l'on fait comparaître devant soi, pour se bien pénétrer des difficultés qu'il a rencontrées sur sa route. Juger du temps passé par le temps présent, d'une époque de troubles, d'agitation et de luttes, par des jours de calme et de tranquillité : ne tenir aucun compte des entraînements et des résistances, s'obstiner à considérer les faits en eux-mêmes, en dehors des événements qui les ont
produits, c'est s'exposer à être peu équitable et souvent bien rigoureux. Il est facile, quand la mer est calme et que le ciel est serein, d'éviter les écueils et d'arriver au port ; mais quand le vent de la tempête souffle avec fureur, quel est donc celui qui peut se flatter de n'avoir jamais dépassé le but qu'il se proposait d'atteindre ? Eh bien, dans l'ordre moral, il y a aussi des orages qui obscurcissent la raison, la détournent de la voie de droiture et de modération dont elle ne devrait jamais s'écarter, lui font prendre de fausses et impitoyables doctrines pour le commandement du devoir, mettent enfin dans le cœur des meilleures natures, à la place des sentiments de mansuétude et de clémence, je ne sais quel farouche et inexorable patriotisme. C'est autant le malheur des temps que la faute des hommes. Que l'histoire garde donc toutes ses sévérités pour les lâchetés, les apostasies, la soif de l'or et du pouvoir ; qu'elle flétrisse ces adulateurs de la multitude, portant le bonnet rouge en attendant qu'ils portent l'habit brodé, dansant la carmagnole dans les carrefours, pour venir ramper plus tard dans les antichambres du despotisme, el changer leur nom d'emprunt, grec ou romain, contre le titre de comte ou de baron ; c'est justice, et je ne protesterai point contre la sévérité de ses arrêts. Mais garder les mêmes rigueurs à ceux qui, après un jour d'égarement que j'explique sans vouloir le justifier, se sont, avec un courage héroïque, retournés contre les hommes de sang et de meurtre, n'ont jamais transigé avec leur conscience, sont restés sourds à toutes les séductions du pouvoir, et, plutôt que de sacrifier leurs principes aux exigences du maître, ont préféré une
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pauvreté honnête et indépendante à une opulence tarée et servile ; proscrire leur mémoire et fermer à leur nom le livre des illustrations de notre pays, parce qu'ils n'ont pas été toujours irréprochables ; voilà ce que je ne puis pas comprendre et ce que je ne veux pas faire. A ce compte, bien peu des hommes politiques qui ont traversé les orages de la révolution échapperaient à une sentence de proscription. Ne soyons pas si exclusifs. Qui donc dans les temps dont nous parlons n'a pas payé son tribut à l'erreur -, et ceux qui ont fait les plus belles actions n'en ont-ils jamais commis de coupables ? Telle nous apparaît, au milieu de beaucoup d'autres, la figure que nous allons essayer de peindre.
liOuis-Marie Lareveillère-Lépeaux est né à Montaigu, le24 août 1753, la même année que l'auteur de la TTiëorie des lois de la mona?xhîe française: singulier rapprochement de deux vies si différentes dans leurs aspirations et dans les voies qu'elles ont parcourues! Son père, conseiller du roi et sous-lieutenant, juge des tailles foraines du Bas-Poitou et du Bas- Anjou, fut pendant de longues années maire dé sa commune. Les notes que nous avons sous les yeux nous le représentent comme un homme d'une âme droite et énergique, quelque peu imbu de la philosophie du XYIII<^ siècle, ainsi que l'était alors toute la classe moyenne, et jouissant auprès de ses administrés d'une grande considération. Sa mère, femme d'une profonde piété, avait pour la monarchie desBourbons une sorte de culte, et plus tard, quand, pour rester fidèle à ses convictions, le fils perdit, pour un instant, l'amour de cette mère qu'il ne cessa jamais de chérir et de vénérer, ce fut certainement le plus grand sacrifice qu'il T. m 18
s'imposa dans sa carrière politique. De leur union naquirent trois enfants, deux fils et une fille. Gomme il arrive souvent dans les familles, la fille suivit sa mère dans ses attachements et ses croyances, tandis que les deux fils prirent la direction d'esprit de leur père. Ajoutons que lorsque dans la Vendée la diversité des opinions politiques et religieuses donna naissance à des haines implacables, jamais le plus léger nuage ne vint troubler l'inaltérable amitié que se portèrent la sœur et les deux frères. Heureux les hommes formés à la vertu par les exemples du foyer domestique! La route de l'honneur, tracée devant eux, leur est naturelle et facile à parcourir. Persuadé qu'une bonne éducation est le meilleur des héritages, le maire de Montaigu s'attacha, avant tout, à cultiver le cœur et l'esprit de ses enfants. Le plus jeune, Louis-Marie eut le malheur de tomber entre les mains d'un prêtre sévère qui, comme il arrivait trop souvent alors, croyait difficile d'inculquer aux enfants les principes de la langue latine, sans avoir recours aux corrections corporelles les plus brutales. Il ne s'en fit pas faute avec son élève. Celui-ci né chétif et débile fut affecté, par suite des mauvais traitements dont il devint l'objet, d'une déviation de la colonne vertébrale, et resta contrefait toute sa vie. On sait combien restent vives les impressions de l'enfance ; cette dureté du maître n'est peut-être pas étrangère à l'esprit d'hostilité, dont par la suite Lareveillère-Lépeaux eut le tort dé se montrer animé contre le clergé tout entier. Rétabli de ses longues souffrances, il fut placé par ses parents au collège de Beaupreau, et de là aux Oratoriens d'Angers où il acheva ses études de la manière la plus brillante.
C'est au collège d'Angers qu'il se lia d'une vive amitié avec Pilastre etLeclerc qu'il devait retrouver à l'Assemblée constituante et à la Convention.
Les deux Lareveillère-Lépeaux suivirent les cours de droit de l'école d'Angers, et se rendirent ensemble à Paris pour y prendre leurs derniers grades. Reçus avocats, ils entrèrent chez un procureur en qualité de clercs ; mais le style de la procédure avait peu de charmes pour le plus jeune. Son esprit le portait vers d'autres études, et si sa présence chez son patron n'équivalait pas à l'absence de deux clercs, comme il advint plus tard de celle de M. Scribe, il n'y faisait pas de bien grands progrès et ne s'y rendait pas très utile. Il se sentait entraîné d'une manière invincible vers l'étude des sciences naturelles et morales, en même temps que se développait chez lui le goût des arts, celui de la musique en particulier. Heureusement que son frère travaillait pour deux et pouvait lui fournir des moyens d'existence. Lareveillère-Lépeaux, dans ses Mémoires inédits, parle, en ces termes, de ces jours de sa jeunesse : « J'arrivai à Paris avec la ferme résolution de me mettre en état d'exercer la jurisprudence avec succès ; vains projets ! Il me fut impossible de prendre goût aux affaires du barreau et de m'y livrer. L'étude de la morale, de la politique, l'amour des beaux-arts remplissaient tous les moments que je pouvais dérober à une occupation dont, au surplus, je ne recueillais aucun fruit, malgré le désir sincère que j'avais de satisfaire en cela mes parents et de me procurer une existence indépendante, ce qui eût été pour eux un grand soulagement. Envoyant mes condisciples qui étudiaient la médecine, je sentis trop tard que
cette étude et celle de l'histoire naturelle étaient celles qui m'eussent le mieux convenu. Je pris cependant le parti de redoubler d'efforts, mais le dégoût l'emporta. Un homme s'en aperçut ; celui-là, que cette circonstance de ma vie m'empêcherait seule d'oublier, c'était mon généreux frère, qui sera l'objet de mes éternels regrets, comme il est celui de ma plus profonde reconnaissance. Il vit avec peine que je perdais mon temps àpaperasser, sans en tirer aucune instruction. Il se chargea seul de l'étude de M. Potel, procureur au parlement de Paris où nous avions été admis comme clercs, et, par son travail soutenu de jour et nuit, il gagna nos deux pensions et des appointements assez forts qui servirent à notre entretien, ce qui fut un grand allégement pour nos parents qui n'avaient que peu de fortune. Non content de cela, il fournissait à mon instruction et à mes plaisirs ; il me forçait à suivre mon penchant pour d'autres études qui m'étaient favorites et d'abandonner un travail stérile, afin que je me livrasse sans réserve à ces dernières, pour perfectionner ma raison et polir mon esprit. Il me mettait, souvent malgré moi, l'argent à la poche, pour aller à quelques bons théâtres, et l'on pense que cet amusement était fort de mon goût. Pourrais-je au surplus exprimer toute la sollicitude de sa part dont j'étais l'objet ? Frère unique en bonté, en générosité, en délicatesse, si jamais je venais à me consoler de sa perte, je serais le plus vil et le plus ingrat des hommes *.»
* Les mémoirvîs de Lareveillère-Lépeaux ont été imprimés depuis que cette notice a été écrite, mais ils n'ont point été livrés à la publicité; c'est û une communication particulière que je dois le passage que je viens de citer.
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Touchant exemple cVamitié fraternelle, dans lequel on ne sait lequel le plus admirer, de celui qui oblige, ou de celui qui, obligé, exprime si vivement sa reconnaissance.
Ses nouvelles études avaient développé chez Lareveillère-Lépeaux une véritable passion pour l'émancipation des peuples ; aussi quand éclata la guerre d'Amérique^ voulait-il faire partie de l'expédition française qui comptait dans ses rangs plus d'un grand nom de la monarchie, et aller avec eux faire au Nouveau-Monde l'apprentissage d'une liberté dont l'importation au sein de sa patrie devait soulever tant d'orages. Mais sa taille le rendant impropre au service militaire, il dut renoncer à mettre à exécution ce rêve d'une âme que passionnaient les idées de liberté et d'indépendance.
Détourné de cette voie, il revint à Angers où ses aspirations de réforme politique et d'émancipation sociale prirent un nouvel essor. Tous ses travaux d'alors, à quelque genre qu'ils appartiennent, témoignent en effet de sa passion pour les idées nouvelles.
Les principes politiques de Lareveillère lui avaient attiré de nombreuses sympathies dans la ville d'Angers. Il y vivait fort répandu, comptant un grand nombre de disciples et encore plus d'amis ; ce fut à cette époque qu'il fit la connaissance de Mii« Boyleau de Ghandoiseau. Une grande réciprocité dégoûts, de principes et d'études les attirait l'un vers l'autre : aussi, quoiqu'elle appartînt à une famille riche et considérée, qu'elle fût spirituelle, instruite et bienélevée, et dût être par conséquent fort recherchée , préféra- t-elle aux avantages extérieurs de la personne les quaUtés du cœur et de l'esprit
qu'elle-même possédait à un degré si éminent. En s'unissant l'un à l'autre, tous deux trouvèrent le bonheur que l'on peut attendre des alliances les mieux assorties. Mlle Boyleau avait cultivé la botanique, et elle en inspira le goût à son mari. L'on croira sans peine que les leçons et la personne du professeur avaient bien de l'attrait pourl'élève, aussi Lareveillère-Lépeaux fit-il de si rapides progrès dans cette branche des sciences naturelles, qu'il devint bientôt un des membres les plus distingués de la Société de botanique d'Angers.
Peu de temps après leur mariage, les jeunes époux étaient venus habiter Nantes où naquit leur fille aînée, mais le goût pour la campagne ne tarda pas à les conduire au village de Faye en Anjou, où ils allèrent reprendre avec une nouvelle ardeur leurs études favorites. Comme presque toute la génération de cette époque, Lareveillère-Lépeaux se nourrissait de la lecture de Jean-Jacques Rousseau i il faisait ses délices de ses pages éloquentes et paradoxales, et la P^^ofession de foi du vicaire savoyard était devenue son catéchisme. Quoique dans ce moment le joug du pouvoir ne fût pas bien lourd en France, son imagination se plaisait à se transporter sur une terre étrangère, au milieu des institutions libres d'un peuple de mœurs douces et pures. Sa femme et ses deux amis, Pilastre et Leclerc, avec lesquels il était en parfaite communion d'idées, avaient comme lui ces aspirations vagues et chimériques. A force d'en parler, un projet sérieux d'émigration fut arrêté entre eux, et l'un des amis dut faire un voyage pour savoir quelle partie de la Suisse ou des Etats- Unis pourrait leur offrir un bonheur pur et sans mé-
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lange. L'approche de la révolution vint les tirer de ce rêve bien innocent, et les transporter sur le terrain de la réalité. Mais avant qu'ils prissent part aux grands événements qui allaient s'accomplirj'un d'eux Lareveillère-Lépeaux devait être appelé à une position à laquelle il était loin de prétendre, bien qu'elle pût être pour lui l'objet d'une légitime envie. Le goût des sciences naturelles était alors très répandu à Angers. Cette ville possédait une Société de botanophiles, composée d'abord de quarante membres, et dont le nombre fut ensuite porté à soixante. La mort du docteur BuroUeau venait de rendre vacante la chaire de professeur de botanique au Jardin des plantes d'Angers. Malgré tous les titres qu'il avait. à lui succéder, Lareveillère-Lépeaux ne s'en croyait pas digne ; il fallut que la Société botanique fît violence à sa modestie, pour qu'il acceptât un poste que nul ne pouvait remplir aussi bien que lui.
L'attention du jeune professeur se porta tout d'abord sur le Jardin des plantes. Le défaut d'eaux vives rendait indispensable sa translation sur un teri'ain qui présentât aux plantes de meilleures conditions de culture. Les Bénédictins possédaient une ferme où se trouvait en abondance ce qui manquait au Jardin des plantes. Lareveillère trouva ces religieux très disposés, dans l'intérêt de la science, à faire de larges concessions à la ville. Mais de ce côté, surgirent des objections Inattendues, et l'affaire allait être abandonnée, quand Pilastre fît en son nom l'acquisition tant désirée par Lareveillère. Quelques jours après, Pilastre cédait son acquisition à la Société des botanophiles. Les Bénédictins, dans cette circonstance, s'étaient montrés si empressés
d'être agréables à la Société, que celle-ci, pour leur en témoigner sa reconnaissance, décida qu'elle comprendrait perpétuellement trois d'entre eux parmi ses membres, sans les assujettir à la moindre contribution.
Un magistrat distingué de la cour d'Angers, qui joint à un remarquable talent de style une modération parfaite dans le langage \ aditdeLareveillére-Lépeaux, dans une étude d'ailleurs bien sévère, et sur laquelle je demanderai la permission de revenir, que ce fut l'époque la plus heureuse de sa vie. Pour ceux qui l'ont suivi dans sa carrière politique si agitée, il n'est guère permis d'en douter, à moins pourtant que la conscience du devoir accompli ne soit venue lui donner sa récompense. Tout en effet, dans ce moment, concourait à son bonheur. Son cours s'ouvrait avec un singulier éclat. Sa parole nette, vive, imagée, attirait à ses leçons de nombreux auditeurs, et les applaudissements des hommes les plus distingués venaient le trouver jusqu'au fond du jardin où il enseignait une des sciences les plus séduisantes de la nature. En quelques jours, il s'était acquis la réputation d'un orateur distingué, et toute la ville d'Angers parlait du jeune professeur de botanique, comme d'un homme réservé à de plus hautes destinées. Si modeste qu'il fût, Lareveillère-Lépeaux ne pouvait rester insensible à un pareil succès.
A la satisfaction de son amour- propre, venaient encore se joindre d'autres sujets de joie. Ce frère qu'il aimait tant s'était marié à Angers et était devenu juge au présidial ; sa digne mère, sa sainte sœur, M^^ Belouard
* M. Bougler n'était pas mort quand ces lignes ont été écrites.
de la Bougonière, habitaient la même ville, et il continuait à trouver au foyer domestique une compagne toujours prête à se passionner pour sa nature ardente et généreuse. Tous ses loisirs, tous les instants qu'il dérobait à ses occupations et à ses amis, il pouvait donc les passer, avec bonheur, au sein d'une famille qu'il chérissait. Avec un peu d'égoïgme il eût été le plus heureux des hommes et n'en eût pas demandé davantage. Mais sa tâche ne devait pas se borner à décrire une fleur, à collectionner des plantes dans un herbier et à s'abandonner aux douceurs d'une vie paisible et tranquille. Les théories de perfectibilité humaine remplissaient son âme, et il pensait que tout homme devait prendre sa part de labeur et de peine dans le grand œuvre de rénovation sociale qui se préparait. Il se jeta donc dans la mêlée, non par ambition, jamais homme n'eût moins le goût des honneurs, de la richesse, mais pour obéir à la voix intérieure qui lui répétait : Homo sum, et nihil humant a me aliemcm puto.
La crise approchait, et la France allait avoir besoin de tous les dévouements et de toutes les bonnes volontés. La vieille société et la société nouvelle étaient en présence, la lutte allait commencer entre elles. A vrai dire, la première, celle qui aurait voulu rester cantonnée dans ses préjugés et ses privilèges, ne comptait plus que de rares défenseurs. La philosophie du XYIIP siècle, trop glorifiée alors, trop décriée depuis, en avait pénétré toutes les couches. Ce serait être injuste de ne pas reconnaître que c'est elle qui proclama les grands principes de la morale, les droits et les devoirs du citoyen. Malheureusement, par une erreur impardonnable, elle
crut que le dogme chrétien qui s'accommode si bien des idées de liberté, était inconciliable avec elles, et, dans le cœur de nos pères, elle remplaça les vieilles croyances religieuses par le plus déplorable scepticisme. Le besoin de réformes n'était donc méconnu par personne, mais tous les ordres ne les demandaient pas dans la même mesure. La majorité de la noblesse entendait qu'on ne lui imposât que des sacrifices d'argent, tandis que le tiers état ne secontentait pas de si peu et réclamait la destruction radicale de tous les abus. Qu'à ce désir si légitime, se joignît chez quelques-uns le sentiment de l'envie, cela est trop ordinaire à la nature humaine pour que nous puissions le méconnaître.
Louis XVI s'était flatté qu'il trouverait dans la réunion des Etats généraux son salut et celui de la France. Ces vieilles et salutaires institutions que, depuis deux cents ans, le despotisme des rois avait laissées à l'état de lettre morte, allaient donc reparaître, et la royauté espérait trouver un appui dans le dévouement des trois ordres dont elles se composaient. Telle était alors l'illusion générale, que la nation entière croyait à la guérison prochaine des maux dont elle souffrait depuis si longtemps.
Les États généraux n'étaient pas encore convoqués, que partout déjà les escarmouches précédaient les grands combats. Avant les luttes de la tribune, commençaient celles de la plume, courtoises quelquefois, le plus souvent injustes et passionnées. Elles furent vives dans la province de l'Anjou. Lareveillère-Lépeaux y prit part sous le voile de l'anonyme. On a voulu voir dans son langage relativement modéré, et dans le soin qu'il prit de
cacher son nom, l'intention de ne pas se compromettre pour l'avenir. On a dit qu'il voulait plaire à tout le monde, qu'il allait à la messe de sa paroisse, fréquentait volontiers les châteaux, avait même quelque prétention à passer pour gentilhomme, puisqu'il ajoutait la particule à son nom et signait : Lareveillère de Lépeaux ; qu'enfin, quoique ostensiblement républicain, qu'il n'en protestait pas moins de ses sentiments les plus dévoués pour Louis XVI, suivant lui le meilleur des rois. Je regrette, je l'avoue, de trouver ces accusations sous la plume d'un écrivain du caractère de M. Bougler. Gomment se fait-il que, par une contradiction inexplicable, ce magistrat parle ensuite de Lareveillère-Lépeaux comme d'un homme péchant plutôt ^ar un excès de franchise que 'par la dissimulatior^ . Singulière franchise et singulier candidat que celui qui, en vue de son élection, voulant ménager tous les partis, hante les églises et les châteaux et fait parade de sentiments républicains devant le tiers, en mendiant ses suffrages avec un nom nobiliaire. Si les partis sont aveugles dans leurs accusations et dans leurs haines, ils sont très clairvoyants quand il s'agit de démasquer les hypocrites et, dans cette circonstance, les grosses roueries de Lareveillère-Lépeaux n'auraient excité que le rire et le mépris. La vérité est que Lareveillère-Lépeaux ayant signé, depuis son enfance, avec la fameuse particule, ne voulut pas la supprimer, comme tant d'autres le firent, devant la démocratie, dans la crainte que l'on crût qu'il s'en dépouillait pour se faire bien venir des gens du tiers. Ce fut en effet sous le nom de Lareveillère de Lépeaux qu'il fut appelé à les représenter aux Etats
généraux. Il n'est pas plus vrai de dire qu'il se glorifia alors d'être républicain ; dans ce moment, personne, en France, ne songeait à la république, et Lareveillère- Lépeauxeût été bien étonné, si quelqu'un lui eût révélé à quels entraînements il se laisserait aller un jour. Mettons donc de côté ces reproches immérités, nous en aurons par la suite de bien plus fondés à lui adresser, sans en forger d'imaginaires.
Lareveillère-Lépeaux jouissait à Angers d'une grande popularité. Il y aurait donc certainement été élu membre de l'assemblée baillargère -, il préféra laisser le champ libre à ses amis, et se présenta dans la petite paroisse de Faye, où il fut nommé sans contestation. Son élection définitive ne pouvait être douteuse à l'assemblée baillargère tenue à Angers ; l'éclat de ses cours, ses opinions libérales, son honnêteté à toute épreuve, le désignant naturellement au choix de la démocratie. Aussi fut-il nommé le premier de son ordre, dans la province d'Anjou. Quelques jours auparavant, il avait participé comme membre de la commission à la rédaction des cahiers et doléances.
Cette assemblée des Etats généraux, si impatiemment attendue, si désirée, allait donc avoir sa séance d'ouverture. Personne, dans ce moment, ne songeait aux déceptions que préparait l'avenir. La France était alors emportée par un mouvement sublime d'enthousiasme inconsidéré et l'explosion des idées généreuses, dont l'histoire d'aucun peuple n'a offert un pareil exemple, ne laissait pas de place au doute et à la réflexion. Les rêves de bonheur sans fin et de fraternité universelle remplissaient toutes les âmes. La destruction d'abus
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séculaires, à laquelle le roi et la nation, d'accord pour la première fois, travaillaient de concert, allait opérer ce miracle. On prévoyait de la résistance, sans doute, mais on espérait en triompher par les moyens légaux, sans entraînements, sans colère, sans luttes sanglantes et fratricides. Qui aurait dit, à cette époque, que ces hommes si unis, pour marcher vers le même hut, ne tarderaient pas à se proscrire et s' entr 'égorger ?
Le mal vint précisément du remède ; l'abus de la liberté fit place plus tard à l'abus du despotisme. On pensait alors que ce noble attribut que nous tenons de la divinité, ne devait point connaître de frein. Quel danger pouvait naître de l'expression libre de la pensée ! La lumière ne jaillissait-elle pas du choc des opinions ; et la raison de l'homme, éclairée par la discussion, ne savait-elle pas distinguer le bien d'avec le mal, la vérité d'avec l'erreur et le mensonge ? On décrétait donc, au nombre des droits de l'homme, la liberté illimitée de la parole et la liberté illimitée de la presse. Personne ne s'imaginait alors que c'était créer une situation impossible. Pourquoi s'en étonner ? Ces théories de liberté absolue sont si séduisantes que, malgré une triste et cruelle expérience, beaucoup d'esprits systématiques les partagent encore.
Les retours de l'opinion, de nos jours si prompts à se manifester, ne furent point immédiats. Ni le pouvoir de la commune s'élevant à son côté, ni les motions des clubs, ni les cris de l'émeute en permanence sur les places publiques ne troublèrent l'Assemblée et n'interrompirent ses travaux. La Constituante commit de grandes erreurs sans doute, mais les hommes qui la T. ni 19
composaient furent souvent sublimes dans leur imprudence et admirables dans leurs fautes. Ils ne songèrent point à retirer des mains du peuple les armes qu'ils leur avaient confiées, armes que ce peuple ingrat tournait aujourd'hui conlre leurs personnes ; et leur foi ne fut point ébranlée par les accusations dont ils devinrent l'objet. Quand on lit aujourd'hui les journaux de l'époque, les articles de Loustalot, de Camille Desmoulins, avant qu'il ne rédigeât le Vieux Cordelier, de Prudhomme, d'Hébert, et par-dessus tout, ceux de l'exécrable Marat ; quand on se rappelle que ce monstre dont on vient d'entreprendre la justification, désignait au poignard des assassins les poitrines les plus pures, celles de Bailly et de Lafayette, et que ces grands citoyens, dépositaires de la force publique, ne songèrent pas à exercer des représailles et à protéger leurs personnes ; qu'ils conservèrent toujours leur sérénité au milieu des horribles imprécations vomies par les clubs et par l'émeute, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de leur candeur ou de leur courage. Mais au moment où les États généraux s'assemblaient, rien de semblable n'existait encore.
Lareveillère-Lépeaux, seul de son ordre, se rendit à Versailles en habit de ville, refusant le costume que le cérémonial avait assigné aux députés du tiers. Cette affectation un peu puérile, qu'il mit à braver les lois de l'étiquette, ne fut point remarquée, et il put assister tout à son aise à la séance royale. On sait toutes les difficultés que présenta la réunion des trois ordres et les incidents qui la précédèrent. Très affligés de la scission qui s'opérait, dès les premiers jours, entre les représentants de la nation, les députés du clergé
n'avaient aucune répugnance à accepter la vérification des pouvoirs en commun, seulement ils ne voulaient pas rompre avec la noblesse qui s'obstinait à la repousser. Ils parlementèrent donc pendant quelques jours, plutôt qu'ils ne résistèrent. Aussi, quand après le serm.ent du Jeu de paume, ils virent la tournure que prenaient les choses, se montrèrent-ils disposés à une fusion qui avait toujours été dans leurs désirs. Choisi avec deux de ses collègues de la députation de l'Anjou pour engager les ecclésiastiques qui représentaient leur ordre dans cette province à faire œuvre de conciliation et à terminer un différend regrettable, Lareveillère-Lépeaux les trouva très accommodants sur cette question. Il ne devait rompre définitivement avec eux que dans une autre circonstance, où les torts ne furent pas du côté du clergé.
Lareveillère-Lépeaux vint s'asseoir sur les bancs de l'extrême gauche, et s'associa à toutes les mesures les plus radicalement libérales que prit l'Assemblée nationale. Pour ceux qui, comme lui, avaient étudié l'état de la France au point de vue politique et économique, il y avait beaucoup à faire pour détruire tous les abus et opérer toutes les réformes. Tout le monde pourtant en comprenait la nécessité. L'habitude de l'obéissance avait bien pu ployer longtemps le peuple sous le joug du pouvoir, mais le fardeau était devenu si lourd qu'il ne pouvait plus le supporter. Quelle longue énumération, en effet, ne faudrait-il pas faire pour mentionner tous les privilèges et toutes les entraves ! D'un côté, privilèges pour les provinces, les villes, les corporations ; privilèges dans l'armée, dans l'Église, dans la magistra-
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tiire ; privilèges pour la noblesi^e et le clergé dont les biens, formant les deux tiers du sol, étaient exempts de rimpôt -, privilèges pour les détenteurs des deniers publics \ de l'autre, entraves dans l'expression de la pensée, parles censeurs ro^^aux; dans la liberté individuelle, par les lettres de cachet ; dans le commerce, par les droits de barrière ; entraves dans l'industrie, la circulation, le métier de l'ouvrier, etc.
La nuit du 4 août 1789 ne laissa rien debout du vieil édifice social. A la voix eu vicomte de Noailles et du duc d'Aiguillon, un enthousiasme de générosité s'empara des deux ordres privilégiés. C'est un gentilhomme qui monte à la tribune pour attaquer le régime féodal. Ce sont les possesseurs des plus hautes prérogatives qui, les premiers, en font le sacrifice. Une fois dans cette voie, on ne s'arrêta plus. Les Montmorency, les La Rochefoucault, les Liancourt, brûlèrent leurs titres sur l'autel de la patrie. Acte inconsidéré, car s'il était beau de renoncer aux avantages matériels que donnait la naissance, on pouvait rester fier d'un nom illustre, noblement porté. Dans cette nuit d'ivresse, on adopta presque sans discussion :
L'abolition de la qualité de serfs ; — la faculté de rembourser les droits seigneuriaux ; — l'abolition des juridictions seigneuriales \ — la suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garennes, etc. ; — le rachat de la dîme ; — l'égalité des impôts ; — l'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires ; — l'abolition de la vénalité des offices ; — la destruction de tous les privilèges de villes et de provinces ; — la
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rèformation des jurandes ; — la suppression des pensions obtenues sans titre.
Mais quand il fallut formuler en décrets ces dispositions générales, beaucoup, revenus d'un premier moment de surprise, ayant rencontré dans leur maison une famille peu disposée à renoncer à ses habitudes de luxe, au profit des citoyens, convinrent qu'en effet ils avaient été bien loin dans leur élan de générosité : et le lendemain se montrèrent disposés à revenir sur les concessions de la veille. D'autres au contraire, et Lareveillère- Lépeaux fut de ce nombre, demandèrent que, loin d*y faire des restrictions, on les étendît davantage.
Ainsi fut perdu pour la réconciliation des partis un mouvement qui devait les rapprocher. Une discussion de détails mit fin à une paix qui ne devait pas durer plus de vingt-quatre heures. Le projet de constitution trouva Lareveillère-Lépeaux plus disposé à affaiblir la roj^autè qu'à établir une sage pondération entre les pouvoirs publics. Ainsi, après avoir demandé l'abolition du titre de prince pour les membres de la famille royale, ilvoulait que le roi lui-même rentrât dans le droit commun et qu'il lui fût défendu de clore des parcs, pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Dans la fameuse séance où Mirabeau se montra si grand orateur, en demandant que le droit de paix et de guerre fût réservé au pouvoir exécutif, il se prononça pour l'opinion opposée et se rangea du côté de Barnave. Enfin, au lieu du veto absolu que demandaient pour le roi Malouet et ses amis, il ne voulut, avec la majorité, ne lui accorder que le veto suspensif.
Et cependant, avec une inconséquence dont nous connaissons d'autres exemples, personne n'était plus attaché à la monarchie, alors qu'il voulait en détruire tous les principes. Deux ans après, quand quelques-uns commençaient à en prévoir la chute^ il pensait encore que la liberté ne pouvait fleurir qu'à l'ombre du trône, et dans la séance du 18 mai 1791, il protestait contre les accusations de ceux qui le représentaient comme l'ennemi de là royauté, par ces paroles : « Dans un pays aussi étendu que la France, les liens du gouvernement doivent être plus serrés qu'à Glaris ou à Appenzel^ sans quoi l'État serait abandonné aux horreurs de l'anarchie, pour passer ensuite sous la domination de quelques intrigants. Aussi, je ne crains pas d'assurer, moi qui n'ai pas un grand penchant pour les cours, que le jour où la France cessera d'avoir un roi, elle perdra sa liberté et son repos, pour être livrée au despotisme effrayant des factions. «Il auraitpu ajouter, en attendant le despotisme d'un seul.
Lareveillère-Lépeaux, comme nous venons de le dire, ne comprenait pas que saper ainsi la royauté c'était la détruire, et que valait autant proclamer de suite la république.
Dans sadéfiance de la cour, que justifiaient quelquefois trop bien ses allures, il proposa un jour à l'Assemblée de déclarer que le ministère qu'il lui croj^ait dévoué, avait perdu la confiance de la nation. Une autrefois, le 29 mars 1790, il s'opposa à ce que l'Assemblée délibérât sur une mission royale qui n'était pas contresignée par un ministre. Son opposition, cette fois, n'avait rien d'exorbitant^ puisque depuis nous avons vu ce principe
consacré par nos constitutions. Très ombrageux enfin à l'endroit de la liberté et la considérant comme un bien sans lequel on ne peut pas vivre, il proposa de substituer à la devise la nation, la loi, le roiy inscrite sur nos drapeaux, celle-ci : La liberté ou la mort.
Sans avoir pris une position considérable à l'Assemblée Constituante, Lareveillère-Lépeaux s'y était pourtant fait remarquer de bonne beure par un talent de rédaction incontestable. Le 29 avril 1790, il fut nommé secrétaire-rédacteur du procès-verbal, et quelques jours après, membre du comité des finances. Par un mouvement irréfléchi de désintéressement, il vota, avec la presque unanimité de l'Assemblée, la non-rééligibilitè de ses membres ; résolution malheureuse qui devait livrer les affaires du pays à des mains inexpérimentées.
De tous les actes de l'Assemblée constituante, il en est un sur lequel je dois m'arrêter, parce qu'il eut des conséquences désastreuses pour la France entière et pour la Vendée en particulier ; je veux parler de la constitution civile du clergé à laquelle Lareveillère- Lépeaux donna son adhésion. Briser le concordat de Bologne, rompre un contrat sans consulter une des parties contractantes, s'aliéner le Saint-Père et tout ce que l'Église comptait de plus honorable, tel devait être l'effet immédiat d'une résolution aussi impolitique qu'impardonnable. Qu'en d'autres temps, aux époques où les croyances religieuses étaient générales et dans toute leur vigueur, on eût laissé à l'élection du peuple la nomination des curés et même celle des évêques ; le danger n'existait pas, les suffrages allant toujours chercher les plus dignes et ceux dont la foi était la plus vive. Mais
nous n'étions plus au temps des Ambroise, des Anastase, des Ghrysostôme. Agir ainsi dans un siècle d'incrédulité et d'erreurs, au milieu du bouleversement social et de la surexcitation des passions, c'était courir grand risque d'introduire le scandale au sein de l'Eglise. On ne le vit que trop, quand un évêque, un malheureux et pusillanime vieillard, pour un reste de jours que son apostasie ne put lui conserver, vint au sein de la Convention abjurer la religion catholique.
La réprobation ne fut pas unanime comme elle aurait dû l'être -, cependant, dans les rangs du clergé, ses représentants, la plupart si favorables aux grands principes de la Révolution, refusèrent en grande majorité de prêter un serment qui les eût déshonorés. Nous devons le proclamer à leur honneur, ils préférèrent au parjure l'exil ou la mort.
Telle est la véritable cause de l'insurrection de la Vendée ; ceux qni la cherchent ailleurs s'égarent, assurément. En 1788, les départements de l'Ouest n'étaient pas plus hostiles aux idées de la Révolution que ne l'était le reste de la France. Clergé et tiers état avaient envoyé aux Etats généraux des représentants très sincèrement partisans des réformes et des libertés publiques ; et, quant à la noblesse, il ne faut pas oublier que, près de quinze ans auparavant, un gentilhomme du bas-Poitou le baron de Lézardière, avait colporté et fait couvrir de signatures une pétition demandant la répartition égale de l'impôt pour tous les biens territoriaux, à quelque ordre qu'ils appartinssent. Ce n'est donc ni les nobles pour reprendre leurs privilèges, ni les prêtres en haine de la Révolution, qui fomentèrent l'insurrection de la
Vendée. Si quelques-uns de ces derniers s'y associèrent et même la provoquèrent, ce fut seulement quand ils crurent que l'autel et le trône étaient menacés ; témoin l'abbé Babin, député de l'Anjou, qui, après avoir été presque fougueux dans son amour des réformes, refusa de prêter serment à la constitution civile du clergé, se joignit à la grande armée vendéenne lorsqu'elle passa la Loire et mourut dans ses rangs. Le mouvement se communiqua de bas enhaut, sans passer par les couches intermédiaires. Les paysans vendéens étaient profondément religieux ; quand ils virent leurs prêtres dispersés, leurs églises fermées, l'exercice du culte proscrit, leur caractère naturellement pacifique se révolta ; ils prirent les armes, coururent chez ceux qu'ils savaient être en communion d'idées avec eux, et, quand ils ne les y trouvèrent pas disposés, les contraignirent quelquefois de se mettre à leur tête. La féodalité y fut pour si peu, que, au détriment des grands noms, ils choisirent pour les commander Stofflet et Gathelineau, un garde-chasse et un tisserand.
L'Assemblée constituante avait fini son œuvre ; Lareveillère-Lépeauxy était entré royaliste, il en sortit républicain. Après la fuite du roi, il crut que Louis XVI serait désormais en état permanent de conspiration contre les institutions nouvelles, et plutôt que de les voir exposées à de continuelles attaques, il conspira contre le trône ; heureux encore, s'il n'avait pas été plus loin !
Revenu dans sa province, Lareveillère-Lépeaux fut appelé par le suffrage des électeurs à d'importantes fonctions publiques. Il fut nommé juré près la haute
cour, membre de l'Administration centrale de Maine-et- Loire et adjudant général des gardes nationales de Vihiers. Nous venons de dire que déjà l'agitation commençait dans l'Ouest. Avant d'avoir recours à d'autres armes, Lareveillère-Lèpeaux voulut essayer celles de la persuasion. Il fit donc plusieurs tournées dans les campagnes, s'efForçant de ramener au calme les esprits échauffés par certaines prédications, et prenant sous si protection les curés constitutionnels très mal vus de populations rurales. Cette tentative de propagande n'eut pas, à ce qu'il paraît, un bien grand succès. M. Bougler en a raillé dans des pages qui ne pèchent pas par un excès d'indulgence.
Nous l'avons dit en commençant, il faut pour bien juger des actions des hommes se reporter aux temps où ils les ont accomplies. La France alors était menacée dans ses institutions, peut-être dans son existence ; au dehors, par les baïonnettes de l'étranger et l'émigration ; au dedans, par la réaction royaliste. A la voix de la patrie en danger, l'enthousiasme du patriotisme s'empara de tous les âges. En quelques mois, la France entière fut debout. Nous trouvons bien ridicules aujourd'hui ces fêtes populaires qui sont si loin de nous. Nous avons de la peine à nous empêcher de sourire au souvenir des citoyens jurant l'extermination des tyrans, et des citoyennes promettant de suivre partout leurs pères, époux et amants. Il est certain que, de nos jours, nous ne voyons rien de semblable. L'amour de la patrie et de la liberté ne va point jusqu'au délire ; le dévouement au pays, le mépris des honneurs et de la fortune sont des sentiments d'un autre âge : on est devenu positif et
raisonnable. Mais en 92 on avait d'autres idées, on tenait un autre langage, et je doute fort que les spéculations de la Bourse eussent passionné les masses et leur eussent imprimé cet élan sous Finfluence duquel elles accomplirent de si grandes choses. Que fît donc alors Lareveillère-Lépeaux de si reprochable et de si ridicule, que ne firent comme lui les citoyens les plus dévoués à leur pays ? Pour la défense du sol, une armée avait été improvisée, il fallait lui trouver des armes. En convertissant les cloches en canons, il ne fit qu'obéir aux ordres qu'il recevait, ordres qui furent exécutés par toute la France. Il s'adressa encore au peuple et aux élèves des collèges, dans des harangues non pas froides et compassées comme des discours académiques, peut-être bien exagérées et diffamatoires, à coup sûr chaleureuses et patriotiques ; assista à la messe d'un curé constitutionnel, et encourut enfin le reproche le plus grave que lui adresse M. Bougler. Mais ici, dans la crainte de ne pas rendre complètement la pensée de l'auteur, je vais la reproduire telle qu'elle est consignée dans son livre.
c< M. Lareveillère nous apprend qu'au moment de l'apparition du drapeau, les commissaires se prirent par la ynain et dansèrent une ronde autour. Il fallait, ce me semble, porter un grand et imperturbable respect aux démonstrations patriotiques, pour ne pas être pris d'un sentiment profond et indicible de pitié à la vue de cette saltation publique et de ces chants tumultueux et retentissants qu'accuse ici un homme grave officiel, déjà avancé en âge, et qui avait des prétentions à l'austérité philosophique !... La ronde finie, on jugea conve-
nable d'aller faire une visite au collège, où Ton se présenta toujours en chantant, mais où ni maîtres ni écoliers ne répondirent au refrain : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille. »
Je n'ai pas de goût pour les récriminations, et je ne voudrais pas être désagréable à M. Bougler en lui rappelant une circonstance où fut compromise la robe quil porte avec tant d'honneur et de distinction. Mais puisqu'il ne pardonne pas à Lareveillère d'avoir pris part à une saltation pudlique, je lui demanderai ce qu'il pense de la scène qui se passa à Orléans, dans l'année 1816 ; M. Bougler connaît trop bien son histoire pour l'avoir oubliée.
Je ne voudrais pas prolonger cette discussion, mais je le demande à tous ceux que n'aveugle pas l'esprit de parti, dans ces chants et ces danses de deux époques si différentes, quels furent les plus coupables, des commissaires prêchant la concorde, ou des magistrats qu'égarait le sentiment de la vengeance ? Complétons cette histoire de nos réactions, en rappelant que M. Bellart refusa d'admettre à prêter son serment d'avocat le fils de Lareveillère-Lépeaux, M. Ossian Lareveillère, parce que son prénom ne se trouvait pas au calendrier, et probablement encore en raison du souvenir de son père.
Faut-il, pour cela, que les partis ne se rapprochent jamais-, faut-il qu'ils conservent dans le cœur des sentiments d'éternelle rancune ? Non, mille fois non. Il faut au contraire, savoir se pardonner ; tous nous en avons besoin ; mais il ne faut pas oublier, pour que, dans des icrconstances qui peuvent se produire encore, l'ensei-
gnement de l'histoire vienne nous garantir de si fâcheuses exagérations.
Lareveillère-Lépeaux fut nommé membre de la Convention et vint y siéger avec ses deux amis, Pilastre et Leclerc. Quoique une année à peine les séparât, cette terrible Assemblée était bien loin de ressembler à l'Assemblée Constituante. La première, malgré des fautes que nous n'avons point cherché à dissimuler, laissera dans tous les cœurs des vrais amis de la liberté le souvenir impérissable des grands principes d'humanité qu'elle a proclamés. L'image de la Convention nous apparaît enveloppée d'une telle atmosphère de sang, qu'au travers du sombre nuage qui l'environne, on a peine à distinguer ses. sauvages vertus. Dès le premier jour, deux partis puissants, la Montagne et la Gironde, se partagèrent l'Assemblée, le premier ayant plus particulièrement l'appui de Paris, le second celui des départements. Lareveillère-Lépeaux ne prit point part à leurs premières discussions, prélude de la lutte sanglante qui ne devait pas tarder à s'établir entre eux. Préoccupé avant tout du salut de son pays que l'étranger allait envahir, il voulut qu'on répondît aux manifestes de la coalition, en lui renvo^^ant ses menaces, et c'est sur sa proposition que la Convention rendit le décret par lequel le peuple français offrait de venir en aide à tous les peuples qui voudraient briser leurs chaînes et reconquérir leur indépendance.
Le procès de Louis XVI domine tous les autres actes de la Convention, et suffit, à lui seul, pour lui imprimer une tache de sang ineffaçable.
Après saint Louis, de tous les souverains qui ont
régné sur la France, je n'en excepte pas Henri IV, le plus honnête a peut-être été Louis XVI. Chaste, au sein de la cour la plus corrompue ; économe des deniers publics, quand il avait eu l'exemple des dilapidations du trésor; épris des sentiments de la justice et du droit, en face de l'arbitraire ; religieux, dans un siècle d'incrédulité ; il eût été, à une autre époque, l'idole de son peuple. Mais il vint dans un temps où toutes les notions du bien et du mal étaient confondues, où les meilleures intentions étaient dénaturées, où les événements étaient plus forts que les hommes. Que les lumières de son esprit n'aient pas été égales à la générosité de son âme ; que, sous des influences pernicieuses, il se soit laissé entraîner vers l'abîme ; qu'après avoir proclamé Turgot l'homme qui avec lui aimait le plus véritablement le peuple, il ait cédé aux intrigues de la cour, en le renvoyant du ministère ; qu'il se soit montré faible en présence de l'émeute, irrésolu quand il fallait prendre un parti décisif; qu'il ait commis de grandes fautes et qu'il ait fini par haïr cette révolution à laquelle il avait donné les gages du plus sincère attachement, c'est ce qu'il est impassible de méconnaître. Il eût mieux valu sans doute, une fois engagé dans la voie des réformes, ne pas s'en détourner sitôt, mais il fût venu un jour où il eût fallu s'arrêter ; et ce jour, affaibli dans ses droits et ses prérogatives, il n'eût pas trouvé dans la constitution la force de résister au torrent révolutionnaire qui ne s'arrêtait pas. Mirabeau est mort en s'écriant : J'emporte avec moi les débris de la monarchie ! S'il eût vécu quelque temps encore, il eût été emporté avec elle. Louis XVI était donc la victime expiatoire, l'holocauste
fatalement réservé à la révolution. Ah î justice des hommes ! Après un règne de dilapidations et de ruines, après un^ vie de scandale et d'orgies, Louis XY meurt sur le trône, n'ayant rien perdu du prestige attaché à sa couronne, et Louis XVI, cette âme si pure, ce coeur si généreux, meurt sur l'échafaud. Et ce qui prouve bien l'infirmité de la nature humaine, c'est que ceux qui le condamnèrent ne furent pas tous des monstres ou des lâches, et qu'il se rencontra parmi eux des âmes honnêtes et convaincues. Lareveillère-Lépeaux fut de ce nombre.
Gomment se fait-il qu'un des hommes, à coup sûr, les plus honnêtes et les plus courageux de la Convention, se soit prononcé, dans cette circonstance, pour la peine la plus terrible ? Serait-il vrai que la vie de l'homme est pleine de contradictions et d'erreurs ; qu'il y ait des moments de vertige et d'égarement auxquels les meilleurs esprits ne peuvent pas se soustraire, et qu'il en est des entraînements politiques comme des maladies contagieuses qui s'emparent des natures les plus vigoureuses comme des natures les plus débiles ? Rien de cela ne peut s'appliquer à Lareveillère-Lépeaux ; il faisait partie de ce groupe qui, pour sauver la République, était bien décidé à ne pas reculer devant un moyen extrême. Croyant voir dans la personne de Louis XVI l'image de Tancien régime, et pour quelques-uns l'attente de son retour, il résolut de leur ôter cet espoir, en faisant disparaître le dernier vestige de la royauté. Pour lui, la condamnation à la peine capitale était autant l'acte du politique que la sentence du juge \ le cœur faisait un douloureux sacrifice à la raison.
Quand on suit avec attention Lareveiilère-Lépeaux, pendant ces fatales journées du procès de Louis XVI, quand on se rappelle ses votes impitoyables et qu'on lit ses discours à l'appui, on sent, à quelques cris qui s'échappent de son âme, quels combats durent s'y livrer. Ne trouve-t-on pas le sentiment de la pitié en lutte avec la rigidité de la conscience, dans ces paroles qui terminaient son discours contre l'appel au peuple ?
« Remplissez les fonctions dont vous êtes chargés et jugez Louis avec toute l'impartialité qu'exige la justice, mais en même temps avec toute la sévérité qu'elle comporte, et, lorsque je vous tiens unpareil langage, croyez, citoyens, que je ne suis guidé que par des vues d'équité et d'intérêt public. Certes, ce n'est pas moi que l'on verra jamais, entraîné par la plus odieuse lâcheté, ou par le désir immodéré de la vengeance, ou enfin par des desseins cachés et pervers, poursuivre avec un atroce acharnement un ennemi vaincu ou désarmé et lui refuser tout moyen de défense. Plusieurs fois juré, je n'ai jamais vu, sans une profonde commisération, celui sur le sort duquel j'avais à prononcer, pas même Louis, quoiqu'il ait été roi. Les hommes qui ont quelque vertu peuvent-ils S9 montrer altérés du sang d'un ennemi terrassé ? Non. Mais ils sont dévorés de la soif de la justice, et lorsque la voix du malheur a fait entendre son premier cri, ils savent l'étouffer avec courage, pour n'écouter plus que la voix de la justice, qui ne connaît ni les mouvements déréglés de la vengeance, ni les frémissements d'une pitié peu éclairée, ni les considérations d'une étroite et timide politique. » Ne semble-t-il pas que, son devoir
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accompli, Lareveillère-Lèpeaux eût désiré que la majorité se tournât contre lui ? Quand la Montagne demanda qu'il fût statué, séance tenante, sur la question de sursis à l'exécution, il trouva encore des accents d'émotion et de pitié. «• J'ai voté contre l'appel au peuple, dit-il, j'ai voté la mort de Louis ; mais ce n'est pas sans horreur que j'entends invoquer l'humanité avec des cris de sang. Mon avis n'est pas d'éloigner une détermination définitive, mais il est incroyable qu'une question si importante, puisque la vie d'un homme et l'intérêt public 3^ sont attachés, soit décrétée, sans désemparer, par une Assemblée épuisée par la longueur de ses dernières séances, sans qu'on puisse savoir quel degré de force l'Assemblée sera en état de conserver, pour suivre une question aussi délicate ; je demande donc que, sans rien précipiter, sans entendre ceux qui cherchent perpétuellement à porter la Convention à des démarches inconsidérées, on discute cette question importante, et que la discussion ne soit fermée que lorsque l'Assemblée se croira suffisamment éclairée. «
A travers cette phraséologie, qui était dans le langage du temps, ne voit-on pas l'homme qui déjà repousse la solidarité de la Montagne, et dont l'intrépidité ne tardera pas à combattre corps à corps ses membres les plus fougueux?
Non, non, de ce drame sanglant, ne justifions pas ses auteurs, mais ne soyons pas également sévère pour tous. Ne plaçons pas surtout, comme l'a fait M. Bougler, Lareveillère-Lèpeaux parmi les plus coupables, parce qu'il n'est pas permis de penser qu'il ait cédé un
instant au prestige de la peur, et quHl est certain qu'il éprouva quelque attendrissement, en présence de la douce et sainte victime. S'il pouvait être complètement amnistié au contraire, ce serait précisément par les considérations dans lesquelles on veut trouver contre lui une circonstance aggravante.
Les grands coupables, puisque nous établissons des distinctions et des catégories^ ce furent les furieux de la Montagne, qui condamnèrent parce qu'un roi ne pouvait pas être innocent ; ce furent les lâches de la Plaine, qui voulurent, pour conserver leur vie, donner des gages à la Révolution ; ce furent aussi les Girondins qui crurent, par ce sacrifice, rester maîtres de la situation, et qui ne firent que précipiter leur chute.
Dans un autre grand meurtre judiciaire, le plus coupable de tous, car celui-là ne céda ni aux entraînements des assemblées, ni aux passions populaires, et résista au contraire aux prières de ceux auxquels il était le plus cher, ce fut l'homme qui, armé de la toute-puissance, fit, au mépris du droit des gens, enlever sur le territoire étranger un prince innocent, le fit conduire à Vincennes, dicta d'avance le jugement qui le condamnait à mort, et fit fusiller la nuit, dans les fossés de sa forteresse, le dernier héritier de la branche des Gondè.
Jetons, jetons un voile funèbre sur ces dates de nos annales, et, comme les anciens, inscrivons-les au nombre des jours néfastes de la patrie.
La mort de Louis XVI n'avaitpoint désarmé les partis. G'était le premier sang que Lareveillère-Lépeaux avait contribué à répandre, ce fut le dernier. De ce jour, se retournant contre la Montagne dont il prévoyait le
despotisme et les horribles excès, il rentra dans la voie de modération qui lui était naturelle, avec un courage qui n'a été surpassé par personne, et qui n'a été égalé que par celui de Lanjuinais. Lanjuinais, Lareveiilère- Lépeaux, deux noms que nous allons rencontrer désormais pour faire tête à tous les orages, et protester jusqu'à la fin contre la fureur et le crime.
La Commune dominait la Convention et lui dictait ses arrêts. Trois semaines seulement après l'exécution de Louis XVI, alors qu'elle était dans sa toute-puissance, Lareveillère-Lépeaux ne craignit pas d'attaquer ce pouvoir redoutable. Dans un article de la Chronique de PœHs, il dénonça sous le nom de Cromioellisme cette faction qui, prodigue de l'insulte et de l'outrage, désignait la poitrine des honnêtes gens au poignard des scélérats. Son style, d'une extrême énergie, flétrissait ces théories sauvages d'aplanisseurs insensés que nous avons vues se reproduire de nos jours, menaçantes pour la vie des citoyens, leurs propriétés, leurs industries. Il demandait que l'Assemblée mît un terme à ces dangereuses folies, et jetait sur le papier ces paroles dont les dernières étaient prophétiques : « Oui, elle existe, dans la République, cette faction faible par le nombre mais forte par son audace, dont le projet est de dissoudre la représentation nationale ou de la dominer
par la terreur Ce parti, s'il devenait maître,
mènerait la France à un tel état de dissolution, qu'elle ne pourrait plus se réorganiser pour la liberté, et il ne resterait de ressource aux membres de cet Etat ruine et complètement démoli que de se laisser empoigner sans retour par la main sacrilège d'un ambitieux despote. »
Le 10 mars vint offrir à Lareveillère-Lépeaux l'occasion de faire éclater l'indomptable fermeté de son âme. Pour donner une idée de la liberté de ses délibérations, il faut rappeler ce qu'étaient à cette époque les séances de la Convention. A peine les portes de la salle étaientelles ouvertes,que l'on vit une foule compacte en envahir les tribunes. C'est de là qu'elle attendait les orateurs pour les couvrir d'applaudissements ou de huées, suivant ses sympathies' ou ses haines. Au charme des interruptions féminines, il faut ajouter les motions, tantôt ridicules, tantôt menaçantes, que des députations de citoyens admis le plus souvent aux honneurs de la séance, venaient y présenter. Mais ce jour-là, comme il s'agissait d'une représentation extraordinaire ; comme on voulait, au dire des Jacobins, faire une expédition, on avait pris des dispositions inaccoutumées et on avait éloigné des tribunes le sexe le plus faible pour ne les remplir que d'hommes seulement. Ce n'était pas justice, car une fois prises de vin ou gorgées d'eau-de-vie, les citoyennes se montraient dignes de marcher à côté des meilleurs ; il est vrai que dans la circonstance actuelle les hommes étaient armés de pistolets, et que la populace s'avançait avec des piques, des sabres et des poignards. La séance en effet en valait la peine ; il s'agissait de créer le tribunal révolutionnaire. Ce n'était pas assez pour Danton. « Après ce tribunal, disait-il, il faut organiser un pouvoir exécutif énergique, qui soit en contact avec nous. » Et il demandait que le ministère fût pris au sein de la Convention.
Danton occupait encore la tribune. Les forces de Lareveillère-Lépeaux, malade depuis quelques jours, ne
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trahissent point son courage ; il s'y précipite, et le dialogue suivant, qui donne l'idée des mœurs du temps et du langage de l'époque, s'établit entre les deux représentants : Que viens- tu faire ici ? lui dit avec colère le fougueux tribun. — Te jeter en bas de la tribune, répondit Lareveillère. — Toi ! répliqua Danton, en faisant parade de ses formes athlétiques, je te ferais tourner sur le pouce ! — Nous allons voir, repartit Lareveillère, tu as pour toi l'audace d'un scélérat et j'ai pour moi la conscience d'un honnête homme.. Puis, s'emparant de la tribune et s'y maintenant malgré les vociférations^, malgré les clameurs de l'émeute qui enfonce les portes de la salle, il s'écrie : « Je n'ai pas l'audace de la tribune, mais je m'expliquerai avec le courage de la vertu, qui consiste toujours à marcher à son devoir, fût-on sûr de trouver la mort sur son chemin. Moi aussi, j'ai voté la mort du tyran, contre tout appel et tout sursis ; et si vingt tyrans étaient soumis à mon jugement, je voterais de la même manière. C'est par suite de ma haine contre la tyrannie que j'emploie tous les moj'ens que la nature m'a départis, pour m'opposer à la tyrannie nouvelle qui s'élève sur les ruines de l'ancienne ; et voilà pourquoi je demande l'ordre du jour sur la proposition de Danton, de prendre les ministres dans l'Assemblée. Si vous adoptez cette mesure, je dis que vous autorisez la plus épouvantable tyrannie. Faites attention aux circonstances qui vous environnent, voyez ce qui se passe autour de vous, et vous vous convaincrez que si votre choix tombe aujourd'hui sur quelques hommes d'une grande ambition et d'une grande audace, demain peut-être la Convention est dissoute. Et ces hommes, revêtus à la
fois de la puissance législative et delà puissance exécutrice, exerceront alors la plus formidable dictature, surtout ayant à leurs ordres ce tribunal terrible cjue vous venez de créer. Les commissaires que vous envoyez dans les départements, intimidés par cette nouvelle puissance, ne doivent-ils pas exercer eux-mêmes tout naturellement les fonctions de ses propres commissaires, et d'autant plus aisément qu'ils auront été une émanation de la Convention nationale ? On vous parle de la nécessité d'une connexion plus intime entre la Convention et le pouvoir exécutif; mais, ou l'onveutque desmembres pris dans la Convention exercent directement le pouvoir exécutif, et alors toute la responsabilité est anéantie, et, je vous le répète, vous organisez la tyrannie ; ou l'on n'entend parler que de surveillance, et alors vos commissaires ne seront qu'un comité, et vos comités sont formés. Et lorsque l'on vous dit que la Convention nationale renferme tous les pouvoirs, l'on a raison sans doute ; mais doit-elle les exercer ? Croyez-vous que le peuple français vous laisserait la faculté d'exercer vousmêmes les fonctions judiciaires? Et de quel œil vous verrait- il cumuler la puissance législative et les fonctions exécutrices, en même temps que vous venez de créer un tribunal terrible dont vous nommez vousmêmes les membres, et que vous avez été forcés par les circonstances de choisir parmi les citoyens d'une seule section, et qui peut se trouver subordonné aux volontés de la puissance dictatoriale dont je vous ai parlé.
« Citoyens, je vous déclare que, quant à moi, tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines, je me ferai plutôt exterminer que de souffrir que la République
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en général, et en particulier Maine-et-Loire, dont je suis l'enfant adoptif, qui deux fois m'a honoré de sa confiance à laquelle je ferai toujours mes efforts pour répondre ; pour empêcher, dis-je, que la République en général, et en particulier mon département, devienne le sujet très fidèle et le tributaire soumis d'une ville orgueilleuse, d'un dictateur insolent ou d'une oligarchie sanguinaire. Oui, je le déclare encore, je ne cesserai de poursuivre ces tyrans brigands qui, bien logés, bien nourris, bien vêtus, vivant dans les plaisirs, s'apitoient si affectueusement sur le sort du pauvre, s'élèvent avec fureur contre tout ce qui jouit de quelque aisance, et s'intitulent fastueusement du nom de sans-culottes. Je m'élèverai, je le répète, tant que je vivrai, contre ces tyrans brigands, avec la même énergie que j'ai employée à poursuivre les tyrans brigands couronnés ; car c'est la tyrannie que je hais et non pas le nom qu'elle porte. »
Discours ou plutôt acte d'un admirable courage, dans lequel on regrette la glorification d'un vote que je voudrais oublier, et la qualification de tyran appliquée à un prince qui détestait la tyrannie.
Le tyran bien logé, bien nourri, bien vêtu, c'était Danton dont les mœurs et les habitudes n'avaient rien de bien austère. L'allusion était si transparente, l'attaque si directe, que tous les yeux se tournèrent de son côté. Perdant pour la première fois cette odieuse assurance dont il faisait vanité, le démagogue intimidé s'embarrassa dans une sorte d'excuse et vint se plaindre de n'avoir pas été bien compris.
o48 BIOGRAPHIES VENDÉENNES
L'Assemblée sut gré à Lareveillère-Lèpeaux de son courage, et le 21 mars, elle le nomma secrétaire de ses délibérations. Le 21 avril, il monta à la tribune pour appuyer la proposition de mise en accusation de Marat. La Gironde dominait la Convention par l'éloquence et le nombre ; la Montagne résolut de l'écraser par la violence. Le 2 juin, la séance s'ouvrit au bruit du tocsin et du canon d'alarme, et c'est avec l'artillerie d'Henriot braquée contré ses portes, qu'elle commença à délibérer. Le décret d'accusation contre les Girondins ne fut arraché que par la peur, car, libre, la majorité ne l'eût jamais rendu. Mais il y eut deux hommes que ni les hurlements d'une populace furieuse, ni les cris des tribunes, ni les menaces de la Montagne, ne purent intimider.
« Tant qu'il sera permis de faire entendre ici sa voix, s'écria Lanjuinais, je ne^ laisserai pas avilir dans ma personne le caractère de représentant du peuple ! Jusqu'ici vous n'avez rien fait, vous avez tout souffert ; vous avez sanctionné tout ce qu'on a exigé de vous. Une assemblée insurrectionnelle se réunit^ elle nomme un comité chargé de commander les révoltés, et cette assemblée, ce comité, ce commandant, vous souffrez tout cela ! »
Et comme les députés de la Montagne se jetaient sur lui pour l'arracher de la tribune, il s'y cramponna et regardant en face les insulteurs qui le menaçaient : « Le sacrificateur, dit -il, qui tramait jadis une victime à l'autel la couvrait de fleurs et ne l'insultait pas. »
LAREVEILLERE-LEPEAUX 349
Dans ce moment, un député prudent de la Plaine que le cri aux armes, parti du dehors, vient glacer de frayeur, demande que l'on vote le décret pour calmer rirritationdu peuple. — Nous irons tous, tous en prison, s'écrie Lareveillére-Lépeaux.
Ce n'était plus l'Assemblée qui régnait, c'était le crime et la peur ; le décret fut arraché et non rendu, la minorité ayant voté seule, pendant que la majorité s'abstenait. La voix de Lareveillère avait été étouffée, les clameurs d'une foule furieuse ne pouvaient pas arrêter sa plume. Dès le 4 juin, avec Pilastre, Leclerc et Lemaigaen, ses collègues de la députation de Maineet-Loire, il adressait à ses commettants une protestation énergique contre un décret que la violence seule avait pu arracher à la Convention. On y lisait : « Nous déclarons à la France entière que nous regardons tout ce qui s'est fait dans la Convention nationale depuis le 27 mai, comme le fruit de la plus. criminelle violence, comme une usurpation de la souveraineté nationale de la part des factions qui ont dirigé les révoltés \ que nous nous y sommes opposés et que nous nous y opposerons toujours, en hommes qui ne connaissent de souveraineté que celle du peuple français tout entier, et disposés à toute espèce de sacrifices, pour renverser la tyrannie de plusieurs comme celle d'un seul.
« Nous déclarons qu'aucune des déterminations prises par la Convention nationale ne sera à nos yeux la volonté présumée du peuple français, tant que la Convention ne jouira pas d'une entière liberté et que la République n'aura pas obtenu réparation de l'outrage fait à la représentation nationale.
« Nous VOUS invitons , au surplus, à ne faire entrer pour rien notre salut individuel dans les mesures que vous croirez devoir prend re pour assurer la liberté et une égale prépondérance dans la balance publique, à toutes les sections de citoyens qui composent la République française. Notre vie n'est rien, la liberté est tout. »
De ce jour commença le régime de la terreur. Mais ce mot n'était pas fait pour Lareveillère-Lépeaux. Quoique dévoré par la fièvre, il continua à assister aux séances de la Convention, et pour protester contre une prétendue unanimité dans les votes qu'enregistrait avec soin le Moniteur, il demanda tous les jours l'appel nominal qu'il ne put jamais obtenir. Las de ce déni de justice, il déclara un jour que, plutôt que de paraître approuver les actes de l'Assemblée, il prenait le parti de ne plus assister à ses séances. Aussitôt le cri formidable : Au tribunal révolutionnaire! éclate de toute part. Lareveillère-Lépeaux, comme nous venons de le dire, était épuisé par la maladie et paraissait ne pas pouvoir longtemps soutenir de pareils orages ; un montagnard qui le considérait, fit entendre ces mots que nulle circonlocution ne peut traduire et que je demande la permission de reproduire dans toute leur crudité. — Eh ! ne voyez-vous pas que le b.... va crever, crève donc b.... Cette apostrophe le sauva, la proposition n'eut pas de suite pour le moment et il put se retirer. Quelques instants après, la Montagne, regrettant d'avoir laissé échapper sa proie, mettait Lareveillère-Lépeaux hors la loi.
Il fallait fuir et trouver un refuge qui défiât les recherches de la police. Le naturaliste Bosclui offrit un asile dans une maison de campagne qu'il possédait au fond de la forêt de Montmorency. A cette époque de terreur et d'épouvante, le sentiment de la pitié était un crime, et la loi punissait de la même peine le condamné et celui qui lui ouvrait sa maison. Mais, disons-le à l'honneur de l'humanité, la crainte de l'échafaud n'arrêta que les natures faibles, et le plus souvent le dévouement fut à la hauteur du danger. Bosc était un de ces hommes pour lesquels le titre seul de proscrit était une recommandation ; il cacha Lareveillère-Lépeaux, qu'alors il connaissait à peine et qui ne devint son ami que plus tard. Mais la forêt de Montmorency est bien près de la capitale, et Lareveillère ne pouvait pas tarder à y être découvert. Il se souvint alors que, aux jours de ses illusions, il avait promis à M. Pincebré de Buire, l'un de ses collègues à l'Assemblée constituante dont la confiance, dans l'avenir n'égalait pas la sienne, d'accepter chez lui l'hospitalité, dans le cas où une proscription, qu'il était bien loin de redouter dans ce moment, viendrait jamais l'atteindre. La demeure de M. de Buire était à 35 lieues de la forêt de Montmorency. Dans l'état de faiblesse où l'avait laissé la maladie, Lareveillère-Lépeaux pourrait-il s'y rendre ? Dénué à peu près complètement de vêtements et d'argent, il se mit en route, marchant la nuit, se cachant le jour, évitant la rencontre des commissaires qui sillonnaient toutes les routes. Après des fatigues inouïes et des dangers sans nombre, il arriva enfin au terme de son voj'age et reçut de ses hôtes, M. et M"^^ de Buire, l'accueil
le plus empressé et le plus généreux. Il y resta caché plus d'une année, vivant dans la plus profonde ignorance des personnes qui lui étaient chères. Pendant ce temps-là, ses deux amis fidèles, Pilastre et Leclerc, étaient, l'un en prison, l'autre à Montmorency où il travaillait chez un menuisier en qualité d'ouvrier ; sa femme et sa fîile, retirées à Angers, étaient exposées, com^me appartenant à un régicide, aux colères des Vendéens qui assiégeaient la ville ; sa sœur, M'"^ Bellouard de la Bougonnière, restée fidèle à la cause des Bourbons et au culte catholique, cachait chez elle, au péril de ses jours, MM. d'Autichamp et Suzannet ; et son frère, ce frère dévoué dont il a parlé jusqu'à la lin de sa vie ayec le plus profond attendrissement, montait à l'échafaud. Le fils de ce dernier, M. Victorin Lareveillère qui, dans des temps meilleurs, a fait partie d'une de nos assemblées, et dont la modération et le patriotisme rappellent la mémoire de son père, nous a laissé le récit de sa mort. Le crime de Lareveillère aîné, ainsi que celui des Angevins qui partagèrent son sort, avait été de protester contre le régime de la terreur et d'avoir voulu substituer dans les départements de l'Ouest une politique modérée à une guerre d'extermination. Il n'en fallait pas davantage pour être criminel aux yeux de Fouquier-Tinville. On inventa pour les perdre le mot de fédéralisme, et le tribunal révolutionnaire lança contre eux un acte d'accusation. Le fédéralisme n'était qu'un prétexte, on voulait se débarrasser du modérantisme, c'est-à-dire des citoyens recommandables dont l'ascendant sur des populations honnêtes mais exaspérées commençait à paraître redoutable.
LAREYEILLERE-LÉPEAUX 353
Le 9 thermidor ne rouvrit pas immédiatement les portes de îa Convention à Lareveillère-Lèpeaux, mais il lui permit de revenir à Paris. Il y vivait dans un état voisin de Tindigence, quand il fut rappelé au sein de l'Assemblée, par un décret en date du 8 mars 1795. Lare, veiller e, loin d'y apporter le sentiment de la vengeance et le désir d'exercer de terribles représailles, se maintint toujours dans les limites de la modération et de la justice. Aussi, quand des cris de mort s'élevèrent contre les anciens terroristes , contre Barrère, Billaud-Yarennes, Collot-d'Herbois, s'opposa- t-il de toutes ses forces à ce qu'on retournât contre eux la peine dont ils avaient voulu le frapper. « Peï*sonne, dit-il, ne hait plus que moi ces hommes, d'abord parce que je hais les tyrans -, ensuite parce qu'ils ont fait périr mes meilleurs amis : m.ais, avant de consulter mes affections, je cherche l'intérêt de la pairie. Il ne faut pas prendre de la fureur pour de l'énergie ; la véritable force admet les conseils de la sagesse. Vous avez cru que la déportation était la mesure que vous deviez adopter contre eux, vous devez vous y tenir. » Ah ! pourquoi, dans une circonstance plus mémorable encore , Lareveillère- Lépeaux s'èlait-il conduit autrement ?
La position de Lareveillère grandissait chaque jour dans l'Assemblée. Le 26 mars, il en fut nommé secrétaire, et, quelques jours après, il était appelé à faire partie de la commission chargée de présenter à la Convention le projet d'une constitution nouvelle; tout le monde en connaît l'esprit. Le pouvoir ne résidait plus dans une assemblée unique qui, n'aj^ant aucun contrôle, s'enivrait de sa toute-puissance p.t devnit fatalement T. in 20.
arriver au despotisme. Ici, deux assemblées se faisant contre-poids, présentaient par conséquent des éléments de pondération et participaient Tune et l'autre à la formation du gouvernement. Ce projet de constitution n'avait pas encore été soumis à la discussion, quand, le 19 juillet, Lareveillère-Lépeaux fut élu président de l'Assemblée. Le l^"^ septembre, il était nommé membre du Comité de salut public.
Les actions violentes et emportées ont, dans l'ordre politique, des conséquences inévitables et forcées, elles amènent des réactions non moins violentes, non moins emportées. A ce point de vue, on peut dire que la conspiration de Vendémiaire fut la fille de la terreur. Le souvenir de cet abominable régime avait rendu la République odieuse à beaucoup de bons citoyens, et, plutôt que de s'accommoder d'une forme de gouvernement qui ne pouvait plus tomber dans les mêmes excès, une jeunesse inconsidérée avait résolu de le renverser. Le parti royaliste avait profité de celte disposition de quelques sections de Paris, pour les animer encore par les excitations et les amener à tenter un coup de main.
Lareveillère-Lépeaux était devenu un républicain modéré, mais sincère et convaincu. Chargé de veiller au salut de la République, il eût trahi les intérêts qui lui étaient confiés, si par une faiblesse coupable il eût encouragé les projets des factieux. Le 18 septembre, il les dénonça à la Convention. Interrompu, non pas cette fois par les sans-culottes, mais par les royalistes qui avaient envahi les tribunes, il jura qu'il saurait braver leurs menaces, comme au 31 mai il avait bravé les cris de l'anarchie.
Quand il n'y eut plus moyen d'éviter le combat, il prit une grande part aux dispositions de résistance qui furent faites par le Comité de salut public.
La lutte terminée, lui et ses collègues ne crurent pas que la répression dût aller plus loin que la victoire. Jamais pouvoir, attaqué les armes à la main, ne se montra plus débonnaire. Il se contenta de rire de certaines forfanteries, d'autant moins dangereuses pour leurs auteurs qu'il était bien décidé à ne pas les en punir. Ce fut à tel point qu'un des conspirateurs put répondre sans être arrêté, au cri de qui vive d'une patrouille : Castellane contumaœ !
La Convention nationale termina sa session le 26 octobre 1795. Le 27, le conseil des Anciens appela Lareveillère-Lépeaux au fauteuil de la présidence ; restait à nommer les cinq directeurs. Le conseil des Cinq-Cents, ne voulant faire tomber son choix que sur des hommes qui avaient donné des gages à la République, présenta, en première ligne, Barras, Rewbel, Sièyès, Lareveillère- Lépeaux et Letourneur. Les Anciens ne firent pas d'opposition à ces présentations et le pouvoir exécutif se trouva ainsi constitué. Lareveillère-Lépaux avait réuni le plus grand nombre de voix. Sur deux cent dix-huit votants, il en avait eu deux cent seize.
Il faut bien que les détracteurs systématiques et les pamphlétaires en prennent leur parti, mais, dans une assemblée composée d'éléments nullement révolutionnaires, celui qui réunit la presque unanimité des suffrages ne peut être ni un homme violent, ni une espèce d'idiot philosophique perdu, dans les liturgies du
Théisme et dans les mascarades de la philanthropie \ Lareveillère avait (Failleurs si peu d'ambition, que. revenu aux études de sa jeunesse, il n'aspirait point aux honneurs, mais à passer ses loisirs au Jardin des Plantes, dans la compagnie de deux naturalistes pour lesquels il avait une grande affection. Il fallut bien insister pour lui faire accepter les hautes fonctions auxquelles l'appelait l'estime générale, et il ne se rendit aux prières de ses collègues, que quand ils lui eurent déclaré que son concours leur était indispensable. Ce n'était point flatterie, on en jugera par cette page de l'auteur de Y Histoire de la Révolution :
« Lareveillère, le plus honnête et le meilleur des hommes, joignait à une grande variété de connaissances un esprit juste et observateur. Il était appliqué et capable de donner de sages avis, sur tous les sujets ; il en a donné d'excellents dans les circonstances importantes. Mais il était souvent entraîné par ses illusions, ou arrêté par les scrupules d'un cœur pur. Il aurait voulu quelquefois ce qui était impossible, et il n'osait pas vouloir ce qui était nécessaire, car il faut un grand esprit pour calculer ce que l'on doit aux circonstances sans blesser les principes. Parlant bien et d'une fermeté rare, il était d'une grande utilité quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le Directoire par sa considération personnelle.
« Son rôle, au milieu de collègues qui le détestaient, était extrêmement utile. Entre les quatre directeurs, sa préférence se prononçait en faveur du plus honnête et
* Mallet.-Dupan.
LAREVEILLERE-LÉPEAUX 357
du plus capable, c'est-à-dire de Rewbel. Cependant il avait évité un rapprochement intime, qui eût été de son goût, mais qui l'eût éloigné de ses autres collègues. Il n'était pas sans quelque penchant pour Barras, et se serait rapproché de lui, s'il l'eût trouvé moins corrompu et moins faux. Il avait sur ce collègue un certain ascendant par sa considération, sa pénétration et sa fermeté. Les roués se moquent volontiers de la vertu, mais ils la redoutent, quand elle joint à la pénétration qui les devine le courage qui sait ne pas les craindre. Lareveillère se servait de son influence sur Rewbel et Barras pour les maintenir en bonne harmonie entre eux et avec Carnot. Grâce à ce conciliateur et grâce aussi à leur zèle commun pour les intérêts de la République, les directeurs vivaient convenablement entre eux et poursuivaient leur tâche, se partageant dans les questions qu'ils avaient à décider, beaucoup plus d'après leur opinion que d'après leurs haines. »
On a beaucoup parlé des scandales du Directoire, de ses mœurs dissolues, de ses saturnales enfin; l'on aurait été plus juste si l'on avait parlé du temps du Directoire plutôt que du Directoire lui-même, et si l'on n'avait pas compris dans la même accusation les cinq directeurs, tandis qu'il n'y en avait qu'un seul de coupable. Quoi qu'il en soit, l'installation du pouvoir exécutif ne fut pas bien fastueuse, à en juger par ce que nous en raconte l'historien que nous venons de citer.
« Les cinq directeurs, dit M. Thiers, en se rendant au Luxembourg, n'y trouvèrent pas un seul meuble. Le
concierge leur prêta une table boiteuse, une feuille de papier à lettre, une écritoire pour écrire le premier message qui annonçait aux deux Conseils que le Directoire était constitué. »
Voici dans quel état ils trouvaient la France : « La situation de la République était décourageante au moment de l'installation du Directoire. Il n'existait aucun élément d'ordre et d'administration. Il n'y avait point d'argent dans le trésor public. Les courriers étaient souvent retardés faute de la somme modique nécessaire pour les faire partir. Au dedans, l'anarchie et le malaise étaient partout ; le papier-monnaie, parvenu au dernier degré de ses émissions et de discrédit, détruisait toute confiance et tout commerce ; la famine se prolongeait, chacun refusait de vendre ses denrées, car c'eût été les donner ; les arsenaux étaient épuisés ou vides. Au dehors, les armées étaient sans caissons, sans chevaux, sans approvisionnements -, les soldats nus et les généraux manquaient souvent de leur solde de huit francs numéraires par mois, supplément indispensable quoique bien modique de leur solde en assignats. Enfin les troupes, mécontentes et sans discipline, à cause de leurs besoins, étaient de nouveau battues et sur la défensive *. «
11 y avait certes de quoi décourager des esprits moins résolus. Les directeurs se mirent à l'œuvre, travaillant jour et nuit, ne prenant pas toujours le repos qui était
* Mignet.
nécessaire pour réparer leurs forces, si bien qu'au dire d'un biographe de Lyreveillère-Lépeaux, ses quatre collègues tombèrent malades en même temps, et pendant plusieurs jours, le poids des affaires pesa tout entier sur lui seul.
Naguère encore, on ne tenait aucun compte aux directeurs des difficultés qu'ils avaient rencon trées et du travail excessif qui leur avait été nécessaire pour les surmonter ; les invectives et le sarcasme les poursuivaient jusque dans leur retraite, et si une voix s'élevait pour leur rendre justice, elle était aussitôt couverte par celle des détracteurs. Je n'ai ^.oint à écrire l'histoire du Directoire. Si cette tâche m'était dévolue, je crois que je pourrais prouver que la postérité n'est pas toujours équitable, et qu'elle ne devrait pas faire re tomber sur ceux qui dirigent les affaires de l'État des situations dont ils ne sont pas les maîtres. Les hommes sont bien faibles en présence des événements et des institutions, et tel qui, dans des circonstances favorables, s'est acquis la réputation d'un grand homme d'État, aurait laissé, si elles avalent été contraires, celle d'un pauvre ministre.
Le Directoire a eu un autre malheur ; il a succombé sous une main puissante qui, à l'aide d'institutions nouvelles et de la lassitude des partis, a construit, avec les matériaux que lui avait apportés la Révolution, l'édifice social le plus admirable des temps modernes. Entre le Directoire et le Consulat, la comparaison, il faut bien le reconnaître, n'est pas à l'avantage du premier, et, aux. esprits superficiels, il n'en fallait pas plus pour que, sans examen, ils décriassent un pouvoir qu'ils ne s'étaient pas donné la peine d'étudier. Aujourd'hui que les études
philosophiques ont pénètre dans l'histoire, une réaction s'opère en faveur du Directoire, et l'arrêt intéressé qu'en a rendu Napoléon n'est plus accepté sans appel. Au reste, je ne parle ici que de l'un de ses membres qu'il ne m'est pas toujours facile de dégager de ses collègues, puisque les résolutions se prenant en commun au sein du Directoire, on ne pouvait pas savoir, dans les premiers temps, la part afférente à chacun des directeurs. Cependant les circonstances devinrent telles, les divisions, disons mieux, la lutte entre les membres du pouvoir exécutif fut si ouverte, qu'il arriva un moment où le Directoire n'étant plus homogène, la personnalité de chacun deux put être étudiée séparément. C'est ainsi que nous connaissons parfaitement le rôle que joua Lareveillère-Lépeaux à deux des dates les plus importantes du Directoire, au 18 Fructidor et au 31 Mai ; les passer sous silence serait écrire bien incomplètement l'histoire de sa vie.
Mais avant que d'y arriver, le Directoire avait eu à combattre d'autres conspirations.
A moins d'être dans un état complet d'épuisement, les partis n'abdiquent jamais. Il restait encore, dans les bas -fonds révolutionnaires, des sectaires de Marat, cerveaux malades qui rêvaient d'un nouveau baptême de sang. Pour arriver à la réalisation de leurs chimères, ils préparaient une grande hécatombe et les premières victimes devaient être les cinq directeurs ; Babœuf se proposait de les faire égorger. Quoi qu'on en ait dit, le Directoire ne faillit point être surpris ; il tenait dès le commencement le fil de la conspiration, et le jour où la réunion des conjurés devait avoir lieu, ils furent tous
arrêtés. La conspiration de Babœiif avait échoué avant qu'elle n'eût éclaté ; l'attaque du camp de Grenelle par les Jacobins n'eut pas plus de succès. Ces deux échauffourées étaient les dernières convulsions d'une faction expirante.
D'un autre côté, si la journée du 2 vendémiaire avait dégoûté les royalistes des expéditions à main armée, elle ne les avait pas rendus plus sages. Ils espéraient bien, grâce aux élections qui allaient avoir lieu, former dans les Conseils une opposition formidable, capable de renverser le Directoire. Pendant qu'ils n'y étaient qu'en minorité, ils avaient déjà fondé un club composé d'éléments divers, mais qui tous travaillaient au profit de la royauté. En effet, les républicains de la rue de Clichy attaquaient avec fureur les directeurs, et venaient ainsi, à leur insu, en aide au parti royaliste.
Ce parti avait fait dans la personne de Pichegru une recrue importante. Le vainqueur de la Hollande entretenait des rapports journaliers avec les émigrés et les Vendéens et se montrait l'âme de tous les complots, en attendant qu'il en devînt le bras. En effet, des associations secrètes s'étendaient sur toute la France. Dès le 30 janvier, les impatients et les étourdis avaient devancé l'heure qui leur avait été marquée. Munis des pleins pouvoirs de Louis XVIII, ils s'étaient réunis chez un officier qu'ils croyaient avoir gagné à leur cause. Mais, lorsqu'ils se furent bien compromis et qu'ils eurent fait connaître leurs projets, la police, informée à l'avance, les f^ arrêta.
Le résultat des élections n'avait point trompé l'attente des royalistes, le deuxième tiers sortant fut nommé sous T. m 2t
les mêmes inspirations que l'avait été le premier. Sans être tous dévoués à la cause royale, les nouveaux députés lui apportaient l'appui de leur haine contre le pouvoir exécutif. Celui-ci n'avait pas seulement perdu la majorité dans le conseil des Cinq-Cents, il trouvait encore une cause d'affaiblissement dans le désaccord qui régnait dans son sein. Lareveillère-Lépeaux avait pendant quelque. temps maintenu l'union entre les membres du Directoire ; mais, par suite de causes qu'il serait trop long d'énumérer, la force de cohésion avait cédé à l'action dissolvante des éléments qui le composaient. D'un côté se trouvaient Barras, Rewbel, Lareveillère-Lépeaux;. de l'autre, Carnot et Barthélémy, ce dernier venant de remplacer Letourneur. Désormais les Glichyens , se voyant maîtres de la majorité, renoncèrent complètement aux attaques de vive force et mirent en usage la tactique parlementaire. Ils résolurent de susciter au Directoire toutes sortes d'embarras, bien décidés à ne mettre leurs véritables projets à exécution que lorsqu'ils l'auraient réduit à l'impuissance. La police avait connaissance de toutes ces menées et des espérances que le parti ne se donnait même plus la peine de dissimuler.
Le Directoire était donc sur ses gardes. Malheureusement, comme nous venons de le dire, l'accord était loin de régner dans son sein ; en toute circonstance, Carnot etBarthélemy votaient contre leurs trois autres collègues. La majorité n'en restait pas moins fidèle au système gouvernemental; mais Rewbel ne voyant pas le moyen de punir les conspirateurs, parce qu'il était impossible d'obtenir du conseil des Cinq-Cents un acte d'accusation
contre eux, commençait à perdre courage. Ce fut alors que Lareveillère-Lépeaux songea à un coup d'État, et qu'il confia sa pensée à Barras et à Rewbel, qui l'accueillirent chaleureusement. Ils se trouvaient d'ailleurs poussés dans cette voie par l'armée qui, restée républicaine et plus habituée à l'obéissance qu'à la discussion, était prête, sur l'invitation de ses chefs, à leur offrir son concours. Déjà des adresses fort menaçantes pour les royalistes étaient arrivées de différents corps ; et ce n'étaient pas seulement des Jacobins comme Augereau, mais des républicains modérés comme Hoche, qui offraient au pouvoir exécutif le secours de leur épée. Vainement M^^ de Staël avait essayé des moyens de conciliation entre les Conseils et le Directoire, la situation était trop tendue, pour que sa voix pût être écoutée. Les bruits les plus alarmants ne cessaient de circuler dans Paris. D'un côté, on disait que le Directoire voulait faire égorger par les faubourgs deux cents députés ; de l'autre, on assurait que les Glichyens avait résolu de faire assassiner Lareveillère. Rewbel avait peu de confiance dans Barras ; il croyait tout perdu, et proposait à Lareveillère de chercher leur salut dans la fuite. Celuici le rassura, et tous deux se rendirent chez Barras qu'ils trouvèrent très résolu, et déjà occupé, avec Augereau, à tout disposer pour le succès du coup qu'ils se proposaient de frapper.
On sait le reste, et je n'ai pas besoin de raconter imm» incidents de la journée connue dans l'histoire sous le nom du 18 fructidor. L'auteur principal, il faut le reconnaître, en fut Lareveillère-Lépeaux.
On a beaucoup discuté, on discute encore, à l'effet de
savoir si, dans les circonstances que nous venons de faire connaître, il était permis au Directoire de trancher avec le sabre le réseau d'intrigues dans lequel il était enveloppé. Cette question, comme on le pense bien, a été l'objet de nombreuses controverses. L'éloge et le blâme ont été tour à tour prodigués àLareveillère et bux deux directeurs qui, dans cette circonstance, étaient d'accord aveclui, et lesjugements qu'on en a portés se sont ressentis de l'esprit qui les a dictés. Au nombre de ceux qui ne leur pardonnent pas, tout d'abord nous trouvons des âmes honnêtes, si éprises de la légalité, qu'elles n'admettent pas qu'il se rencontre jamais de terribles extrémités où la force doive se substituer au droit. Pour celles là, le coup d'État du 18 fructidor ne peut pas plus se justifier que ceux qui l'ont précédé et que ceux qui l'ont suivi. Leur réprobation est générale et n'admet point d'exception. D'autres esprits, moins absolus, consentiraient à faire quelques concessions aux nécessités de la politique, mais, dans l'espèce, ils ne peuvent pardonner à la majorité d'avoir proscrit la minorité, et surtout d'avoir déporté des hommes aussi partisans de la liberté que Tétaient Camille Jordan, Barbé-Marbois, Boissy d'Anglas. Beaucoup enfin, se plaçant à un autre point de vue, et n'ayant point les préjugés d'une politique sentimentale, proclament que c'est non seulement un droit, mais un devoir pour tout pouvoir attaqué par des intrigues, de savoir se défendre, et, moins scrupuleux sur les moyens d'action, ils lui accordent volontiers l'emploi de la force quand la loi est impuissante à le protéger. Telle était à leurs yeux la position du Directoire au 18 fructidor. Ils soutiennent d'ailleurs que les
mesures qu'il prit alors n'eurent rien d'excessif et qu'elles sauvèrent la France de la guerre civile. Ils ne doutent pas que, unis pour renverser, les royalistes et les constitutionnels n'eussent pas manqué de se diviser le lendemain de la victoire ; que la nation, dans ce moment, n'eût point accepté une restauration monarchique, à laquelle Pichegru et les émigrés travaillaient de concert ; que l'armée et les faubourgs ne se fussent jetés sur ses imprudents amis ; et que les jours de la terreur n'eussent de nouveau ensanglanté la France. Quoi qu'il en soit de cette divergence dans ces appréciations, la participation de Lareveillère-Lépeaux au coup d'État du 18 fructidor fut exempte de tout sentiment d'ambition personnelle et de tout sentiment de haine. Il crut remplir un devoir, la postérité en jugera.
Les factions vaincues se résignent difficilement et ne pardonnent guère. Le Directoire avait eu à combattre les Jacobins, les royalistes, les constitutionnels ; il avait donc amassé sur sa tête la colère de tous les partis. II n'y a pas de mobile plus puissant pour rapprocher les hommes d'opinions opposées, que le sentiment commun de la haine et de la vengeance. Il ne faut donc pas s'étonner si une coalition se forma de nouveau pour le renverser. D'ailleurs, dans les temps de révolution, par le fait seul du jeu des institutions, il ne faut pas être longtemps au pouvoir pour accumuler contre soi bien des inimitiés. Or le Directoire comptait déjà trois ans d'existence.
Lareveillère-Lépeaux, en particulier, avait soulevé contre son austère probité toutes les passions cupides et tous les instincts pervers. Barras n'avait pas pu vivre
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bien longtemps en bonne intelligence avec un collègue dont la vie simple et modeste faisait un contraste" si frappant avec la sienne. Du sein de ses orgies nocturnes il ne lui épargnait ni le sarcasme, ni la calomnie. C'était à lui principalement qu'il imputait les revers de nos armées, l'état malheureux de nos finances, et jusqu'aux pouvoirs extraordinaires accordés au Directoire par les Conseils, le lendemain du 18 Fructidor, pouvoirs maintenant excessifs au dire de ces Conseils.
De telles accusations trouvaient de l'écho parmi les mécontents de tous les partis, et le nouveau directeur Sieyès était loin de les repousser. Les élections de l'an VII n'avaient point modifié dans un sens favorable au Directoire la composition du conseil des Cinq-Cents; enfin^ la nomination de Treilhard qui, avec Merlin de Douai et Lareveillère-Lépeaux, aurait formé la majorité du Directoire, avait été annulée sous un vain prétexte. Lareveillère qui n'était entré au Directoire qu'avec une extrême répugnance et dont les goûts étaient ailleurs, Lareveillère, voyant tous les partis conjurés contre lui, pensait avec raison que c'était bien plutôt la République que sa personne qu'ils attaquaient, et se montrait en conséquence très résolu à braver leurs clameurs. Il alla trouver Treilhard et l'engagea à faire tête à l'orage ; mais Treilhard ne voulut pas suivre son conseil et envoya sa démission aux Cinq-Cents. Resté seul avec Merlin, il était bien décidé à résister encore. Ni les conseils doucereux de Sieyès, ni la voix amie de Rergoend, ni surtout les gros mots de Rarras ne purent l'émouvoir. Comme après une vive altercation ce dernier s'écriait : « Eh bien ! c'en est fait, les sabres sont
levés ! — Misérable, répondit Lareveillère, que parlestu de sabres, il n'y a ici que des couteaux, et ils sont dirigés contre des hommes irréprochables que vous voulez égorger, ne pouvant les entraîner à une faiblesse. » Impassible devant les menaces, il repoussait avec hauteur la démarche maladroite d'une députation des deux Conseils, qui, avec tous les dehors de la modération, venait lui promettre que, dans le cas où lui et son collègue Merlin consentiraient à se retirer, ils ne seraient pas mis en accusation. S'il céda à la fin devant l'insistance qu'y mirent ses amis, ce fut parce que ceux-ci cherchèrent à lui faire comprendre qu'il devait sa démission à la tranquillité de la République. Il ne voulait pas qu'on pût le soupçonner jamais d'avoir conservé le pouvoir dans un intérêt personnel. En s'en éloignant, il était bien loin de faire un sacrifice, mais il s'accusait de faiblesse, car il restait convaincu que ses ennemis étaient ceux de la constitution.
Il sortit du Directoire plus pauvre qu'il n'y était entré, refusant les cent mille francs qui lui appartenaient comme membre sortant, refusant la retenue sur ses appointements à laquelle il avait droit, et jusqu'à la voiture qu'il était d'usage d'offrir au directeur, à sa sortie du Luxembourg. Bien différent de son collègue Barras qui s'enrichissait des dons qu'on lui faisait de toutes parts, pour avoir son appui au sein du Directoire, il n'avait pas voulu, quelque temps auparavant, accepter les cadeaux désintéressés du président de la République cisalpine. De son long passage au pouvoir, il n'emporta qu'une chose, l'estime des honnêtes gens de tous les partis. Tels étaient les scrupules un peu exagé-
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rés de sa conscience, qu'il ne croyait même pas qu'il lui fût permis de faire des économies sur le traitement qu'il recevait comme directeur. Aussi, n'ayant point les goûts de la dépense pour ses besoins personnels, il avait un salon ouvert et y recevait la société honnête et polie de la capitale. Chez lui, l'on n'entendait point les accords d'une musique énervant'% l'or n'y brillait point sur les tapis verts, la danse môme y était interdite ; en revanche, on y rencontrait des savants, des hommes de leltres, des artistes. On s'y livrait aux charmes d'une conversation instructive -, on parlait politique, morale, science et littérature. Tout le monde était reçu par les maîtres de la maison sur le pied d'une parfaite égalité. C'était un salon d'Athènes transporté à Paris.
S'il ne s'agissait pas d'un magistrat dont les sentiments de modération sont bien connus, je dirais qu'il faut que M. Bougler soit animé d'un grand esprit de dénigrement contre Lareveiilère-Lépeaux,pourtrouver dans ses réceptions matière à raillerie. Il est bien vrai que le mot Monsieur et Madame n'y avait pas encore remplacé l'appellation républicaine Citoyen et Citoyenne; mais il me semble que ce crime était d'autant plus pardonnable, qu'à cette époque, il en était ainsi presque partout, et que plus tard, lorsque les tendances aristocratiques i^ecommençaientà poindre, on écrivait encore : Aie citoyen Bonaparte, premiey" consul.
M. Bougler eût-il préféré les salons de Barras où se trouvaient pêle-mêle les agioteurs, les tripoteurs d'affaires, les fournisseurs des armées, les journalistes achetés, tout ce que Paris comptait d'hommes déconsidérés et corrompus ; où l'on entendait ramphylrion se
vanter avec des propos cyniques de ses exploits galants de Grosbois, devant des femmes demi-vêtues et qui avaient perdu l'habitude de rougir; où enfin s'étalaient partout le faste d'un luxe effréné et le scandale de la débauche ?
En d'autres circonstances, M. Bougler a pu se montrer sévère pour Lareveillère-Lépeaux sans cesser d'être juste -, mais railler les délassements d'esprits cultivés qui préfèrent les entretiens sérieux aux bacchanales de l'orgie, c'est à ne rien comprendre à une pareille critique.
Je ne ferais pas connaître complètement Lareveillère- Lépeaux si je n'en parlais pas comme moraliste. Devant la corruption du jour, la dépravation des mœurs, la crudité des conversations et l'indécence de la toilette, son honnêteté et sa pudeur s'étaient révoltées. Ce sensualisme grossier lui était apparu comme un grand malheur social et il s'était étudié à en chercher la cause et le remède. La femme, à ses yeux, n'était pas restée étrangère à la perte du sens moral et des idées généreuses. Elle n'occupait pas la place à laquelle la nature l'avait appelée ; on en avait fait un être brillant et frivole, vivant d'intrigues et de désordres, et oubliant dans ses habitudes mondaines les devoirs de mère et d'épouse. Son rôle ne répondait pas à l'importance qu'il dievat avoir, il fallait l'agrandir et donner un côté plus sérieux à son éducation.
Le dirai je? bien que le rapprochement de ces deux
noms soit fait pour exciter quelque étonne ment, le
système d'éducation des femmes, tel que le comprend
Lareveillère, n'est pas autre que celui qu'a développé
T. ni 21.
avec un si admirable talent, dans le journal le Correspondant, Mgr Dupanloup.
« La jeune fille, disait Lareveillère-Lépeaux, devient épouse, un jour elle sera mère, et quelles vertus donnerat-elle à ses enfants, que leur enseignera-t-elle à leur berceau si elle n'a rien lu de bon, rien appris, et si elle n'a réfléchi sur rien ? Si les seuls livres qu'elle achète ou qu'elle eniprunte et qui l'amusent sont précisément de ceux qui faussent l'esprit, souillent le cœur, déflorent l'âme ; de ceux qu'il faudrait arracher de ses mains pour les livrer au bourreau et aux flammes?
« Des femmes, continue-t-il, je ne veux pas faire des savantes et des prudes, à Dieu ne plaise ! et, sans adopter toutes les plaintes comiques de Molière, je crois pourtant à la moralité de ses peintures; je ne veux pas de pédantes insupportables, et je fuis comme la peste les beaux esprits en cotillon ; mais le jugement formé, la raison exercée dans ce que ses facultés ont de plus noble, je ne vois pas ce qu'on y trouverait à reprendre, ou mieux ce qu'on n'aurait pas à y gagner. C'est à cela que je. me borne, à cela que je vise -, je veux non pas des discoureuses, mais des citoyennes et de vraies femmes, sachant penser, parler, écrire, et destinées enfin à nourrir, à retremper non moins l'âme que le corps de nos enfants, dans cet âge si débile et si tendre qui entièrement est confié à leurs soins. »
Gomment, quand on parle de Lareveillère-Lépeaux, ne rien dire de la théophilanthropie dont il a passé longtemps pour être le fondateur et le grand-prêtre ? Quoique l'histoire ait enfin rétabli la vérité des faits à
cet égard, il importe d'entrer dans quelques détails sur cette société religieuse dont il ne fut pas même un des membres et qui ne le compta qu'au nombre de ses partisans.
La philosophie, comme je crois l'avoir déjà dit, avait fait d'affreux ravages dans la foi de nos pères et dans le respect au culte catholique. Mais, tout en détruisant les croyances aux dogmes du christianisme, elle avait élevé le sentiment chrétien plutôt qu'elle ne l'avait abaissé. Ce sentiment, quant à son expression, n'était qu'un déisme vague et mal défini. Quelques cœurs honnêtes et vraiment philanthropes voulurent lui donner une forme ; de là naquit la théophilanlhropie. En dépit de ce que l'on en a dit, ce n'étaient ni des idiots, ni des sectaires, ceux qui entreprirent de fonder la religion nouvelle. On assure que ce fut Valentin Haùy, frère du célèbre minéralogiste de ce nom, qui forma la première société de théophilanthropes.
Valentin Haùy s'était voué de bonne heure à l'enseignement des jeunes aveugles. En 1786, son école comptait vingt-quatre élèves. Le lieutenant de police Lenoir les présenta au roi à Versailles, et, par leur aptitude à certains travaux, ils firent l'admiration de toute la cour. La Révolution se montra très favorable à cette institution, seulement elle commit une grande faute en réunissant, dans le même local, deux institutions également recommandables, mais qui n'avaient rien de commun entre elles, celle des aveugles et celle des sourds-muets. L'école des aveugles fut ensuite transportée rue Saint- Denis, dans la maison des filles de Sainte-Catherine. En 1800, nous la trouvons aux Quinze-Vingts, toujours sous
la direction de Yalentin Haùy. A celle occasion je demanderai la permission de ci 1er de lui un mot charmant que je n'ai Irouvè consigné nulle part, et que je tiens de quelqu'un qui en garantissait Tauthenticitè pour l'avoir entendu de ses propres oreilles, je veux vous parler du directeur des Quinze-Vingts, en 1829. Le premier Consul visitait un jour cet établissement. Émerveillé des connaissances des élèves et de l'enseignement du maître, il se tourna vers Yalentin Haùy et lui dit : Les deux premiers bienfaiteurs de riiumanité sont Tabbé de L'Epée et vous, M. Haùy. — Me comparer à l'abbé de L'Epée ! s'écria Haùy, l'abbé de L'Epée a fait des âmes, je ne suis qu'un fabricant de lunettes. Ce qui n'empêcha pas le directeur des Quinze-Vingts qu'admirait tant le premier Consul, de tomber un jour dans la disgrâce de l'empereur. Après avoir ouvert une école particulière qui ne prospéra guère, il passa à l'étranger où il continua à se livrer à l'éducation des jeunes aveugles.
A la Restauration, l'institution des jeunes aveugles fut transportée rue Saint-Victor, mais Valentin Haùy qui était arrivé aux jours de la vieillesjse n'en eut point la direc ion.
Cet homme modeste et un autre h omme Kon moin recommandable, l'étranger Channing, furent les premiers apôtres de la thèophilanthropie. Hs eurent des disciples, et plusieurs sociétés de théophilanlhropes s'établirent à Paris. Lareveillère-Lépeauxn'en fît jamais partie, n'assista jamais, quoi qu'en ait dit l'abbé Grégoire, à leurs réunions fort innocentes d'ailleurs, car on n'y entendait que des exhortations morales
LAREVEILLÈRE-LÉPEACX 373
et des chants religieux. Une seule fois, sa lîlle, dans un sentiment de pure curiosité, assista à une de leurs cérémonies. Cette .histoire, que Lareveillère- Lèpeaux entreprit de convertir au nouveau dogme le général Bonaparte, quoiqu'elle se trouve consignée dans le Mémorial de Sainte-Hélène, est de toute fausseté. Elle a été démentie de la manière la plus catégorique par la famille de Lareveillère. Quel caractère de vraisemblance peut- elle d'ailleurs présenter, quand à une pareille proposition le brillant vainqueur de l'Italie avait cette réponse toute prête : Pourquoi ne m.e donnez-vous pas l'exemple ? Ce qu'il y a seulement de vrai, c'est que Lareveillère était favorable à la théophilanthropie. Imbu des doctrines de Rousseau, il n'admettait pas plus que l'auteur d'Emile des vérités révélées, et voulait tout soumettre aux lumières de la raison.
On pourrait même trouver dans un discours qu'il prononça à l'Institut, le i^^ mai 1797, quelques doctrines que les théophilanthropes n'auraient pas désavouées. Mais il y a loin de là au pontificat suprême qu'on a a voulu lui attribuer. Les chefs de la secte furent les premiers à protester contre cette fabuleuse histoire. Quand après sa chute, quelques-uns lui en faisaient un crime, ils affirmèrent, dans une déclaration qui fut placardée sur les murs de Paris, que la chose était de toute fausseté, ajoutant qu'il n'avait rien fait pour l'institution ni pour les membres dont elle se compose.... (Voir V Histoire des sectes religieuses, par l'abbé Grégoire.)
C'est parce qu'ils avaient la prétention de tout sou-
mettre aux lumières de la raison, que les théophilanthropes, malgré leurs vertus et leur ardent amour de l'humanité, n'ont rien fondé de durable et qu'ils n'ont réussi qu'à vouer leur nom au ridicule.
Voulez-vous un rapprochement instructif, et qui prouvera, entre mille exemples, ce que peut encore de nos jours le catholicisme qu'ils voulaient détruire ?
Dans les premières années duXVIIP siècle, vivait dans le diocèse de Poitiers un pauvre prêtre du nom de Grignon de Montfort. Il n'avait ni la science, ni la puissance, ni la richesse -, mais il possédait la foi qui soulève les montagnes et la charité qui ouvre les cœurs. Les pauvres étaient pour lui l'objet d'une prédilection toute particulière, et leurs souffrances ne trouvaient jamais son âme insensible. Le désordre avait pénétré dans l'hôpital de Poitiers en même temps que le manque de soins y avait développé une maladie pestilentielle dont les ravages étaient affreux. Montfort vint se loger dans ce foyer d'infection, corrigeant les abus, quêtant par la ville des aliments pour les malades, bravant les rebuts et les plaisanteries dont il était l'objet. Dans les nombreux voyages qu'il faisait presque toujours à pied, il trouvait partout la misère, la maladie, le dénûment. Loin d'en détourner la tête comme beaucoup d'autres, il fit un appel à toutes les âmes secourables et à tous les cœurs compatissants. A sa voix, quelques saintes filles se réunirent, il leur donna une règle, et la congrégation des filles de la Sagesse fut fondée. Il écrivait à la supérieure : « C'est vous, ma fille, que Dieu a choisie pour être à la tête de cette petite communauté qui ne fait encore que de naître. Dans la lettre que je vous ai écrite
en commun, je n'ai fait que vous signifier, en vous nommant la mère supérieure, que c'est la volonté de Dieu qui l'a voulu ainsi. Il vous faut beaucoup de fermeté, mais la douceur doit l'emporter sur tout le reste. Voyez, ma fille, voyez cette poule qui a sous ses ailes ses petits poussins, avec quelle attention elle en prend soin, avec quelle bonté elle les affectionne ! Eb bien, c'est ainsi que vous devez faire et vous comporter avec toutes les filles dont vous allez désormais être la mère. »
Je sais que de telles paroles appelleront le sourire sur bien des lèvres ; eb bien ! que ceux qui dédaignent la semence regardent maintenant la moisson. La congrégation des filles de la Sagesse com[)te aujourd'hui plus de deux mille sept cents sœurs, desservant les hôpitaux, les salles d'asile, les bureaux de bienfaisance ; rien ne les rebute, ni la contagion de la maladie, ni la fétidité des plaips, ni l'ulcère de la débauche : les anges soignent les démons. C'est le sublime de la charité telle que la conçoit un de nos évêques les plus éloquents. Toujours prêtes ; au premier signal elles partent pour passer la frontière, suivre nos armées, pénétrer dans les lieux les plus insalubres, se porter partout où la A^oix de la souffrance et de la religion les appelle. Et quand elles meurent, nulle inscription sur leur tombe, une simple croix de bois vient nous apprendre qu'une âme s'est envolée au ciel. N'est-il pas vrai maintenant que les fondateurs de pareilles congrégations valent bien les utopistes et les ravageurs de la terre?
La rancune des partis suivit Lareveillère-Lépeaux jusque dans sa retraite. Lui, naguère si populaire que pour entrer au Directoire il avait obtenu l'unanimité
des suffrages moins deux voix, se vit forcé de répondre, devant le conseil des Cincx-Gents, à une demande de mise en accusation. Ces retours de l'opinion sont communs dans tous les temps, nous devons y être préparés et ne pas nous en émouvoir. Lareveillère parut devant le Conseil avec le calme de la conscience et la fermeté de la vertu -, il n'eut point recours à ces précautions oratoires qu'emploie d'ordinaire la défense pour se concilier la bienveillance des juges ^ loin de chercher à se disculper de ses actes, il les avoua hautement et s'en glorifia. Il aurait pu faire retomber sur quelquesuns de ses collègues la responsabilité de mesures qu'il n'avait pas approuvées; il n'en eut pas la pensée, il ne parla, d'eux que pour en faire l'éloge ; et c'est avec une fermeté un peu hautaine qu'il prononça ces paroles qui étaient bien dignes d'être gravées sur son bu^te : Dans aucune circonstance de ma vie je ne plierai mon langage et mes actions au gré des partis, ni pour obtenir leurs faveurs, ni pour sauver ma tête.
Nous avons vu, de nos jours, assez d'accusations monstrueuses et absurdes contre les pouvoirs déchus, pour ne pas nous étonner de celles qui furent dirigées contre Lareveillère -Lépeaux, Merlin et Rewbel, contre ces monstres de iiHumvirs^ comme on les appelait. Entre autres énormités, leurs ennemis prétendaient qu'ils avaient voulu déporter et faire périr dans les sables du désert le vainqueur de l'Italie avec quarante mille Français, tandis que tout le monde savait que c'était Bonaparte qui avait provoqué l'expédition d'Egypte. Dans sa réponse, Lareveillère fit entendre ces mots prophétiques qui le lendemain allaient être une
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réalité : « Dans quelque temps, peut-être, ceux-là qui voudraient nous traîner à réchafaucl, pour la prétendue déportation de Bonaparte et de quarante mille Français, seront les premiers adulateurs du vainqueur de la Syrie. » Puis, quittant le ton de la défense pour prendre celui de l'accusation : <( J'entends, dit-il, qu'on nous objecte presque de toute part que nous devions faire punir les dilapidateurs. Parmi ce nombreux concert de voix , dont sans doute plusieurs s'élèvent pour le salut de la patrie, n'en distinguai-je pas quelques-unes qui ne poussent des clameurs si hautes que pour étouffer les cris d'une conscience qui n'est pas intacte, ou pour se féliciter de nous avoir mis dans l'impuissance de démontrer juridiquement une immoralité dont nous avions la conviction intime.
Vivement défendus par leurs amis dans un comité qui, pendant trois jours, resta continuellement en séance, les anciens directeurs furent renvoyés de la plainte qui avait été portée contre eux.
Rentré dans la vie privée, Lareveillère ne chercha plus à en sortir. Pendant les longues années du Consulat, de l'Empire et celles de la Restauration qu'il lui fut donné de parcourir, il se tint à l'écart, sans affecter des airs de frondeur, sans blâmer ceux de ses anciens amis qui se rapprochaient du pouvoir, mais aussi sans jamais dévier de ses principes. C'est ainsi qu'il préféra perdre sa place à l'Institut, que de prêter serment à l'Empire. Le ministre de l'intérieur lui avait écrit, de par V empereur, qu'il eût à se présenter à un jour et à une heure déterminés pour remplir la formalité obligée. Une pareille invitation était un ordre. Bien qu'il le
comprît ainsi, Lareveillère n'en tint aucun compte. Quand tous courbaient la tête devant la volonté du souverain, une pareille résistance devait être remarquée. Elle fit si grand scandale aux Tuileries, que les amis de Lareveillère lui en témoignèrent leur inquiétude. « Il peut me briser, leur répondit l'inflexible académicien, car il est fort et je suis faible -, mais il est une chose au-dessus de sa puissance, c'est de me faire plier. » Le ministre fit savoir à la section à laquelle il appartenait, que Lareveillère ayant donné sa démission, il y avait lieu de pourvoir à son remplacement. Mais Daunou, Ginguené, Camus, Pastoret, Quatremère de Quincy et quelques autres qui savaient probablement à quoi s'en tenir, demandèrent qu'avant de prendre un parti, la lettre du démissionnaire fût mise sous leurs yeux. La majorité passa outre, et à la place de Lareveillère nomma l'antiquaire Visconti.
Retiré dans la Sologne où il avait acheté une petite propriété, Lareveillère vécut heureux, au sein de sa famille, se livrant de nouveau à sa passion pour la botanique, et aussi à l'éducation de son fils auquel il apprenait les éléments de la langue latine. Il était quelquefois visité dans sa solitude par les amis qui lui étaient restés fidèles et en particulier parle poète Ducis, nature indépendante, fort sympathique à la sienne, dont on racontait une boutade comique. A son retour d'Italie, le général Bonaparte était venu habiter une petite maison de la rue Ghantereine où il vivait fort retiré, ne recevant guère que des savants et des hommes de lettres. Dans ses conversations, il affectait un grand éloignement pour le pouvoir et les honneurs, et en fait dépassions ne parais-
sait avoir que celle des études sérieuses. Les palmes de l'Institut qu'il venait de recevoir faisaient plus que suffire à son ambition, il ne demandait pas davantage- Ducis s'y laissa prendre, et devint un des familiers d'une maison dont les mœurs étaient si simples et les habitudes si peu fastueuses. Mais lorsqu'il se fut aperçu du jeu qu'on y jouait, il en sortit avec plus d'empressement encore qu'il n'y était entré, et comme le jeune général déployait toutes ses séductions pour l'y ramener : — Général, lui dit Ducis, avez-vous jamais été à la chasse des canards sauvages ? et prévenant une réponse qui se faisait un peu attendre : — Si vous y aviez été, vous sauriez qu'ils ne sont pas faciles à prendre ; eh bien ! je suis un vieux canard sauvage.
Ducis était un homme excellent, c'est tout son cœur que l'on trouve épanché dans sa correspondance avec l'ancien directeur devenu citoj^en obscur. En la lisant, l'àme se repose doucement de toutes les agitations qu'il nous a fallu traverser à la suite de Lareveillère, avant d'arriver à son bonheur domestique. C'est au fojev de sa famille qu'il faut nous transporter maintenant, pour trouver dans le calme de la retraite l'heureux époux et l'heureux père dont la vie publique avait été si tourmentée. Ducis s'y était assis bien souvent ; aussi ne pouvonsnous mieux faire;, pour avoir une image complète de Lareveillère, pour le contempler en dehors des affaires, comme nous l'avons vu au faîte des honneurs, que de nous y transporter à notre tour, en transcrivant de courts passages des lettres que lui adressait l'auteur de VEpître à l'amitié. Ces quelques lignes achèveront de
faire connaître ces deux natures si bien faites pour se comprendre et s'aimer :
(( 3 septembre 1806.
« Nous avons, ma soeur et moi, mené une vie si douce, si heureuse, si parfaitement libre, avec vous et votre charmante famille, que si nous eussions apporté à la Rousseliôre la moindre impression de chagrin, l'air de votre maison et votre compagnie nous auraient guéris. J'ai sous les yeux et MmoLépeaux, et votre chère Clémentine et le petit Ossian. Toutes ces douces images nous ramènent près de vous. Je me promène dans 1 enceinte des souvenirs, sur le bord des eaux, au milieu des fleurs et de ces peupliers chargés de noms qui vous sont chers. Je me dis avec attendrissement et reconnaissance : et moi, j y ai le mien aussi. Ma sœur, de son côté, ne peut parler sans émotion de nos bons hôtes et de cette terre de calme et de bonheur, où elle s'est trouvée tout à coup si à son aise. Une idée consolante pour nous, c'est que, comme mari et comme père, vous êtes sûrement le plus heureux des hommes, et ce sont là, à propremeut parler, les plus précieux dons du ciel. Tout ce que je désire du fond de mon cœur, mon cher et vénérable ami, c'est qu'il exauce vos vœux si simples et si modestes, que je connais ; et que je puisse voir votre âme satisfaite sur le bonheur des chers objets de votre affection, car, pour vous, qu'avez-vous à désirer, puisque vous êtes si loin de forgueil et de l'ambition? »
« 11 septembre 1807.
« Je ne vous remercie pas, mon cher hôte, de la réception que vous m'avez faite. Nous y comptions. Nous n'avons eu qu'à en jouir, sans surprise et tout bonnement. Les bonnes choses sont si simples ! elles ne coûtent rien. Voilà pourquoi le bon sens est si rare, et pourquoi, dans les affaires des nations et des empires, le point de maturité est si difticile à saisir et nous échappes! souvent
« Gomment puis-je vous aimer autrement que ma femme, mes enfants, tout ce que j'ai eu de plus cher au monde ! Adieu, mon cher ami, tous les honnêtes gens vous aimeront. Je me rappelle toujours de quelle manière votre âme a touché la mienne. »
«28 juillet 1810.
(( Vous avez donc songé, très cher ami, dans notre pauvre et bonne Savoie qui est ma véritable patrie, le lieu de naissance de mon père et de tous mes ancêtres. Saint Paul disait de lui : Hœbreiis ex Hœbrœis ,• et moi, je dis de moi : Allohrox ex AUGbrogibîcs. Le haut Mont-Blanc a couvert nos humbles. berceaux de sa taille gigantesque, il me semble qu'il existe dans mon âme des souvenirs confus et égarés d'une nature sauvage et bonne, et que toutes ces montagnes et moi nous sommes de connaissance. Je né doute pas, mon cher et excellent ami, que, dans la Vendée qui vous a vus naître, s'il m'eût été permis d'y voyager, je iVj eusse rencontré votre âme et votre caractère. J'y aurais remarqué vos mœurs et votre courage sans faste et .inébranlable et la mélancolique et profonde sensibilité de Mme Lareveillère qui est le trait principal de physionomie dans votre famille. Il y a de cela dans la mienne. »
Dès l'année 1805, il avait écrit à un homme fait pour le comprendre, à Népomucène Lemercier :
» L'hôte de la Rousselière qui me donne le pain et le sel vous connaît et vous estime. J'ai eu le plaisir de lui parler de vous. Son portrait, par notre ami commun, est ici. Il l'a peint assis, tranquille, rêvant en botaniste sur une fleur que lui a donnée sa femme. Cette fleur, petite et charmante, a un nom allemand qui signifie ne 7}i' oubliez pas.
« J'ai sous les yeux, dans cette famille, les mœurs d'Isaac et de Jacob u une vie de Plutarque. »
Le portrait en question, peint par Gérard (les fleurs sont de Van Spaendonk), a été donné au musée d'Angers par M. Ossian Lareveillère.
Pendant six ans qu'il habita la Sologne, Lareveillère n'eut rien à envier à personne, car il trouvait dans l'éducation de sa famille, dans l'étude de la nature et le commerce d'une amitié sûre, les plus grands biens qu'il soit donné a Thomme de posséder, les jouissances du cœur et celles de l'esprit.
Obligé de retourner à Paris pour compléter l'éducation de son fils, il se logea près du Jardin des Plantes, et renoua avec la famille Thouin des relations que son absence avait pu seule interrompre. Recherché par ses anciens amis qui s'empressaient autour de lui, il fuj'ait le monde et partageait son temps entre eux et ses études favorites ; évitant par-dessus tout d'appeler l'attention sur sa personne. Nous avons tous connu dans notre jeunesse le professeur Andrieux, ce lecteur incomparable dont la voix était éteinte et que l'on entendait si bien à force de l'écouter. Lareveillère-Lépeaux se glissait quelquefois parmi ses auditeurs du collège de France. Il arriva un jour, je ne sais à quel propos, qu' Andrieux prononça quelques mots qui révélèrent sa présence -, il y eut un mouvement dans toute la salle, pour saluer ce modèle des vertus antiques. Mais Lareveillère qui, comme Phocion, n'aimait pas les applaudissements, s'empressa de s'esquiver, pour se dérober à l'ovation dont il craignait d'être l'objet.
Ses souvenirs le rappelaient souvent aux lieux où il .avait passé les jours heureux de sa jeunesse. La Vendée,
cette terre, hier encore en proie aux plus affreuses discordes civiles, était calme maintenant, et, phénomène unique dans l'histoire des peuples, les passions politiques s'y étaient éteintes avec le dernier coup de canon. Lareveillère y fit plusieurs voyages et fut accueilli par ses anciens voisins, comme s'il eût été le défenseur de l'autel et du trône.
Le mariage de sa fille avec un homme qu'il aimait depuis longtemps avait comblé tous ses vœux, mais, au moment de la séparation, il y eut dans le cœur des parents de tels déchirements, que, quelque temps après, leur gendre les ayant pressés de partager sa maison, ils s'empressèrent d'accepter cette offre. Leur vie en commun ne fut pas de longue durée ; le village Domont où habitait la famille ayant été occupé par les étrangers qui avaient envahi la France, Lareveillère fut forcé de se réfugier à Paris.
La Restauration ne comprit point son nom dans les exceptions à la loi d'amnistie, et les événements politiques qui s'accomplirent ne troublèrent point les dernières années de sa vie.
Devenue veuve en 1821, sa fille revint habiter avec ses parents qui demeuraient aloi-s rue de Gondé. Lareveillère était vieux; il se promenait pourtant chaque jour dans le jardin du Luxembourg, dont jadis il avait, comme directeur, habité le palais. Il s'éteignit le 27 mars 1824, à l'âge de soixante-dix ans passés. Sa veuve lui survécut quinze ans, et sa petite-fille, restée orpheline à douze ans, épousâtes tatuaire David, d'Angers.
Lareveillère-Lépeaux a laissé quelques écrits de
morale et de philosophie qui n'ont pas été publiés, et un travail sur le département de la Vendée, dont il donna lecture à la section des sciences morales et politiques de l'Institut en Tan XL Dans les Mémoires de V Académie celtique, on en trouve un extrait que les amateurs de linguistique ne liront pas sans intérêt. Beaucoup d'èrudits pensent que les divers patois qui se partagent l'ancien empire des Gaules conservent des fragments plus ou moins altérés de la langue celtique. Lareveillère en rencontre des traces dans les différents idiomes du patois vendéen. Après avoir réfuté cette assez singulière assertion de Dreux du Radier, prétendant que la langue espagnole et la langue italienne sont d'origine poitevine, Lareveillère s'attache à démontrer, contrairement encore à l'opinion de l'auteur de la BiUioilièque Msiorique et critique du Poitou, que la langue romane du Nord n'a pas dû s'arrêter aux bords de la Loire, puisque, s'il existe dans notre patois quelques mots appartenant à la langue d'Oc, il y en a bien plus qui dérivent de la langue d'Oïl. Il donne ensuite une grammaire de ce patois, trois chansons qui lui appartiennent, dont deux se chantent encore de nos jours, et termine par un glossaire vendéen.
Lareveillère a également publié sa réponse aux dénonciations portées contre lui et ses anciens collègues. Mais son oeuvre la plus considérable a pour titre : Mémoires de ma vie politique et iirivée. Ces Mémoires n'ont point vu le jour. Une m'a point été donné, comme j'avais eu quelque raison de l'espérer, d'en prendre connaissance, mais aux yeux d'un juge bien autrement compétent que moi, M. Thiers, ils offrent un grand in-
térèt. Espérons que les circonstances qui en ont reculé la publication ne tarderont pas à disparaître \
Après en avoir fait une étude attentive, je me suis efforcé de rendre à la phj^sionomie de Lareveillère- Lépeaux, altérée par l'esprit de parti, les traits qui lui appartiennent. Si cette image est fidèle, j'espère qu'on y reconnaîtra des vertus, en tout temps peu communes, aujourd'hui plus rares que jamais, le courage civil, le caractère, les principes. On peut contester sans doute qu'il possédât toutes les qualités de l'homme d'Etat, mais on ne peut pas nier qu'il eût toutes celles du citoj^en. Tel il avait été sous la République, tel y fut sous l'empire, tel sous la restauration, c'est-à-dire inébranlable dans sa conduite politique, honnête, désintéressé, nullement ambitieux, préférant à tous les biens de la terre, l'honneur et l'indépendance.
* .J'ai déjà dit qu'ils avaient été imprimés, mais que le public n'en avait pas eu connaissance. Toutes les démarclies que j'ai faites pour me les procurer ont été inutiles. Je l'ai d'autant plus regretté que j'aurais certainement pu en détacher des pages bien intéressantes. On en jugera par les lignes suivantes, que j'emprunte au livre de M. Faure : Récits et confidences sur un vieux j^alais : Le Luxe rnhourg (1700-1882). FlxLS heureux que nous, l'auteur a eu entre les mains les mémoires de Lareveillère-Lépeaux dont il a reproduit ce passage ;
u Un jour (c'était vers la fin de l'Assemblée constituante), j'eus une surprise en arrivant à Paris. Un riche menuisier, appelé Duplay, vint m'inviter à dîner, et passa la journée avec ma femme et mes enfants dans une maison qu'il possédait aux Champs-Elysées. J'acceptai et trouvai réunis les membres de la famille Duplay, qui étaient sa femme, ses filles et son fils, tous bonnes gens, mais exaltés, puis les convives, Petion, Robespierre, Gérard de Pouzol. Les Duplay furent aimables pour nous, et je retournai les voir rue Saint-Honoré.
« J'y allai un matin et fus introduit dans le salon, auquel attenait un petit cabinet dont la porte restait ouverte. Que vis-je, en entrant ?
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Pendant que le philosophe Volney, son ancien collègue de la députation de Maine-et-Loire, ne dédaignait pas d'ajouter à sa superbe devise : Posside animam iuam, la possession d'autres biens plus palpables, et, se reposant mollement de l'austérité de ses anciens principes dans un fauteuil de sénateur, encaissait avec une scrupuleuse exactitude les trente-six mille francs attachés à sa place, montrant en toute occasion un tel goût pour l'épargne, que son économie touchait à l'avarice, Lareveillère répondait à l'offre d'une pension de dix mille francs que lui faisait l'Empereur : « J'aime mieux doter ma fille et élever mon fils du fruit de mes privations que de celui de mon déshonneur. » Je n'ai pas l'honneur de
Robespierre qui s'était impatronisé dans la maison, où il recevait des hommages tels qu'on en rend à une divinité. Le petit cabinet lui était consacré. Son buste y était enchâssé avec des ornements, des vers, des devises... Le salon était garni de petits bustes en terre bien cuite, tapissé de portraits du grand homme... Lui-même, peigné et poudré vêtu d'une robe de chambre des plus propres, s'étalait dans un grand, fauteuil devant une table chargée des plus beaux fruits, de beurre frais, de lait pur et de café embaumé. Toute la famille Duplay, père, mère et enfants, cherchait à deviner ses désirs, à les prévenir.
u Le dieu daigna me sourire et me tendit la main. La porte du salon était vitrée, les adorateurs, depuis l'entrée de la cour jusqu'à cette porte, s'avançaient avec lenteur et respect, et n'entraient dans le salon que lorsqu'un signe de tête de l'homme divin, aperçu au travers de la vitre, leur en donnait la permission. Je prévis dès lors toutes les lâchetés, toutes les folies, toutes les fureurs qui allaient déshonor.T la plus belle des causes.»
Si Lareveillère-Lépeaux n'a pas été, comme quelques-uns l'ont prétendu, le grand-prêtre de la théophilanthropie, Robespierre, comme on le voit, non seulement a été le souverain pontife de la déesse Raison, lui-même a été une idole devant laquelle se sont inclinés les adorateurs.
connaître M. Ossian Lareveillère \ mais d'après ce que je sais de son caractère, à l'opulence et au titre de duc ou de comte que son père aurait pu lui laisser, je suis certain qu'il préfère un héritage modeste, mais sans taches. Eh bien ! taisons comme lui. Les hommes de la trempe de Lareveillère ne sont pas si communs, que nous devions, quand nous les rencontrons sur notre route, passer outre, sans nous incliner avec respect. Souvenons-nous des fautes de nos pères pour n'y tomber jamais, mais n'oublions pas leur mémoire, car ils nous ont laissé de grands exemples à suivre, et si, dans un siècle où domine le culte des intérêts matériels, il se trouve des hommes qui jettent à ces grandes figures le dédain et le sarcasme, protestons de toute notre force contre leur ingratitude.
* Cette notice a été écrite en 1865, du vivant de M. Ossian Lareveillère.