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CHEF D ESCADRE

Gharles-René-Dominique Sochet, chevalier, seigneur Destouches, chef d'escadre, brigadier des armées navales, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis et chevalier de l'ordre américain de Cincinnatus, est né à Luçon, le 27 août 1727 *, de parents appartenant à une ancienne famille da Poitou. Un de ses ancêtres, Nicolas Sochet de la Ghazoulière, avait été maire de Poitiers en 1610 ; un autre, René Sochet, gouverneur de Fontenay en 1G54. Son grand-père, Sochet de Freville, était entré dans la marine où il avait obtenu le grade de capitaine de vaisseau. Marié à Antoinette de la Ville-de-Ferolies, dame des Dorides, son père eut

* On n'est pas d'accord sur la date de sa naissance. M. des Nouhes, dans sa notice, publiée dans la Revoie de Bretagne et de Vendée, la rapporte au 27 octobre 1727; M. Levot, au 7 août de la même année. J'ai accepté celle donnée par le lieutenant de Luçon. Placé sur les lieux, il devait être bien informé.

plusieurs fils dont deux furent marins. Le plus jeune avait six ans de moins que son frère Charles-René dont nous écrivons l'histoire. Il est à croire qu'il ne fournit pas une longue carrière, car son dossier, aux archives du ministère de la marine, s'arrête à 1754. A cette époque, il était signalé comme ayant une mauvaise santé *.

Gharles-René-Dominique entra dans la marine , en qualité de garde, le 29 décembre 1743.

C'était le moment où une paix honteuse pour la France, paix que l'Angleterre nous avait imposée et qu'elle ne respectait pas toujours, allait enfin se rompre. Des vexations sans cesse renouvelées, des tracasseries

Garde de la

Marine àRochelbrt

SocHET Destouches, chevalier Fait garde de la marine le 6 juillet 1750, frère de M.

Destouclies, enseigne de vaisseau, protégé par le comte de la Galisôonuiére , chef d'escadre , âgé de 17 ans. Son extrait baptistaire a été envoyé à la Cour par M. de la Galissonnière, chef d'escadre.

5 pieds, 6 pouces passés, bien fait et d'une fort belle figure.

A"é de 20 ans.

21 ans.

(Archives du inhiistère de la Marine.)

A fait ses humanités , paraît d'ailleurs avoir de l'éducation , apprend l'arithmétique.

Grand , appliqué et fort sage.

Gi'and, de la conduite, s'applique, petite santé que l'avenir décidera.

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sans nombre, des insultes à l'honneur du pavillon français que nos éternels ennemis ne se donnaient pas toujours la peine de colorer des raisons les plus futilesi réveillèrent des élans généreux dont la régence et le ministère Fleurj' avaient été impuissants à comprimer les accents. Dès l'année 1740, le marquis d'Antin se plaignait dans les termes les plus énergiques des humiliations qu'en homme de cœur il ne voulait pas supporter plus longtemps ; et, l'année suivante, un brave officier, le marquis de Caylus, soutenait glorieusement, contre les Anglais, un combat que ceux-ci avaient commencé sous le vain prétexte d'une méprise qui leur avait fait prendre des vaisseaux français pour des vais-' seaux espagnols. En 1743, pendant que l'Angleterre faisait alliance avec l'Autriche et la Sardaigne et que la France resserrait les liens qui l'unissaient à l'Espagne, la première protestait contre les intentions de guerre qu'on lui supposait, mais tout en faisant parade de ses dispositions pacifiques, elle envoyait ses vaisseaux bloquer le port de Toulon, où se trouvait la flotte espagnole, prétendant que ce blocus ne constituait point une infraction au traité de paix. L'acte était tellement en désaccord avec les paroles, que le lieutenant général de Roquefeuille reçut l'ordre de sortir du port de Brest avec une escadre composée de dix-neuf bâtiments de guerre, pour croiser dans la Manche.

C'est sur une frégate de cette escadre que le chevalier Destouches fit ses premières armes. Il fut embarqué sur la frégate la Gloire^ de quarante-quatre canons, que commandait un homme dont le nom devait être célèbre

dans les annales de la Marine, le comte de la Galissonnière.

Une escadre française étant parvenue à dégager Toulon, ce succès inespéré enhardit Louis XV au point de lui faire entreprendre la restauration de Charles- Edouard, fils de Jacques III. Des troupes furent embarquées sous le commandement du comte de Saxe, pour opérer une descente eu Angleterre, Il est vrai qu'il fallut renoncer à ce projet renouvelé de Louis XIV, et se contenter de la prise du Northum'berland et de quelques autres bâtiments de guerre. Ce fut l'année suivante seulement que l'héritier des Stuarts fit une descente en Ecosse, et, qu'après de grands succès et des revers plus grands encore, il put échapper à la poursuite des Anglais et regagner la terre hospitalière de la France- La Gloire eut sa part dans les prises qui furent faites. Le 17 août 1744, après avoir coulé bas un corsaire de 24 canons, elle s'empara d'un autre de 22 et de six bâtiments marchands.

Roquefeuille étant mort le 8 mars 1744, de Camilly, chef d'escadre, l'avait remplacé dans son commandement. La Gloire lui resta attachée jusqu'à la fin de la campagne et ne désarma qu'après avoir tenu la mer pendant treize mois.

Pour un jeune homme^de dix-sept ans, c'était dignement entrer dans la carrière des armes. Il y a lieu de croire qu'il conquit dès cette époque l'estime de son commandant, et que si son jeune frère, en entrant à son tour dans la marine, obtint la protection de la Galissonnière devenu chef d'escadre, ce fut au souvenir de son aîné qu'il la dut.

Destouches ne resta pas longtemps à terre. Au mois de juillet 1745, il passa sur le vaisseau du roi, le Jason, commandé par M. de Canteneuil. Le Jason faisait partie d'une division sous les ordres de Macnemara, à destination de Saint-Domingue. Elle se composait, en outre, du Jason, de 50 canons, de V Invincible de 74, et d'une frégate. Un convoi de navires marchands devait l'avoir pour escorte. La traversée se fit sans rencontrer l'ennemi ; mais, arrivé sous le môle Saint- Nicolas, Macnemara aperçut une flotte marchande anglaise, escortée par quatre bâtiments de guerre, qui marchait sur lui. Après avoir donné ordre à son convoi de gagner promptement un fort de l'île, il attendit fièrement l'ennemi. L'affaire ne dura pas longtemps. Le tir des Français fut si juste et si vif qu'au bout de deux heures, les Anglais prirent la fuite. Macnemara les poursuivit jusqu'à ce que la nuit vînt les dérober à sa vue. A la gloire que nos armes acquirent en cette occasion, il ajouta l'avantage d'amariner trois bàtim^ents marchands appartenant au convoi anglais. Destouches faillit y perdre la vie. En portant les ordres de son commandant, il fut blessé à la tête par un morceau de mitraille. Cette seconde campagne dura dix-sept mois ; ce ne fut qu'à la fin de l'année 1746 que le Jason désarma.

Au mois d'avril 1747, Destouches embarqua sur le vaisseau V Alcyon de 50 canons, commandé par Desherbiers de l'Etenduère, cousin du chef d'escadre de ce nom. V Alcyon fit partie de l'escadre de Périer de Salvert allant à Québec. Pendant cette campagne, Destouches eut le commandement des gardes de la marine de son bord. U A Icy on àësavina à la fin de l'année 1747.

L'année suivante, il fut employé dans l'artillerie de la

marine, en Flandre et à Dunkerque. C'est là que le jeune garde reçut son brevet d'enseigne de vaisseau. II n'avait encore que vingt et un ans.

La paix d'Aix-la-Chapelle ne le condamna pas au repos. Le service dans l'armée de terre et dans la marine ne se ressemble guère. Après la guerre, aux dangers des batailles et à la fatigue des campagnes succède le plus souvent, pour le soldat, l'oisiveté des garnisons. Pour le marin, c'est toute autre chose, sa vie est une lutte perpétuelle. Quand il n'a plus l'ennemi à combattre, il lui reste les éléments. L'immensité des mers est sa patrie, et ce n'est qu'à de longs intervalles qu'il lui est donné de revoir sa maison et sa famille. Sur ce sol mouvant qu'agitent les tempêtes, que de périls ! Que de travail, que d'études, que de science, que de courage, pour braver leurs fureurs et marcher d'un pas sûr dans l'espace, ayant pour seuls guides, à bord la boussole ; au ciel, les étoiles !

A la paix, Destouches ne rentra point au foyer domestique ; le 1" avril 1749, il passa à bord du vaisseau le Tigre de 50 canons, commandé par M. Duturbie. Louisbourg venait d'être rendu à la France ; le Tig}-e eut pour mission d'y porter des troupes. Après une campagne de huit mois, il vint désarmer en France.

DuchafFault était de deux ans l'aîné de Destouches. En 1750, il était capitaine de frégate et comptait déjà plusieurs beaux combats. Appelé au commandement de la Friponne, il prit à son bord son jeune compatriote et fît avec lui une campagne d'un an à la Martinique.

De la Friponne Destouches passa sur le Caméléon commandé par le comte de Turpin, puis, en 1764, sur le

vaisseau V Aigle, capitaine Coiizage de Larochefoucault. V Aigle fit successivememt partie des escadres de Macnemara et du comte du Guay, et vint désarmer en 1755, après sept mois de navigation.

Comme on le voit, les cinq années de paix qui venaient de s'écouler n'avaient point été perdues pour l'instruction de Destouches, et, lorsque la guerre vint à éclater de nouveau, elle ne le tira point d'une douce oisiveté. En délimitant mal nos frontières au Canada et à la Louisiane, la paix d'Aix-la-Chapelle en avait laissé le germe dans ses clauses.

L'Angleterre, bien entendu, leur donna l'interprétation qui lui était la plus avantageuse. Elle ne se contenta pas de revendiquer l'Acadie tout entière, elle prétendit à la possession d'un territoire très étendu au delà des monts Apalaches et du cours de l'Ohio que la France ne pouvait pas céder sans interrompre ses communications avec le Canada et la Louisiane.

Ce n'était pas tout. Dans le golfe du Mexique, elle revendiquait les îles appartenant aux Caraïbes, pour y fonder de puissants établissements et dominer la mer de ce côté.

Des difficultés étaient donc survenues entre le cabinet de Saint-James et celui de Versailles, difficultés que Louis XV s'efforçait d'aplanir, quand les Anglais, impatients de posséder ce qu'ils convoitaient, franchirent, avant toute déclaration de guerre, les monts Apalaches et assassinèrent un officier français qui, accompagné de trente hommes, s'avançait en parlementaire au-devant d'eux. Sa mort fut vengée, et la guerre éclata avec fureur entre les deux nations avant qu'elle eût été

déclarée parleurs gouvernements. Vainement la France voulut arranger les choses par voie diplomatique, les Anglais, dans l'espérance de ruiner notre commerce et de s'emparer de nos colonies, repoussèrent toute proposition d'accommodement.

Il ne fut pas difficile à la France d'établir son bon droit. Dans un mémoire que le ministre des affaires étrangères adressa au roi d'Angleterre, il prouva que l'offensive prise par les Anglais à la Louisiane et l'attaque de nos vaisseaux en pleine paix constituaient une violation flagrante du droit des gens et une insulte à notre pavillon. Mais qu'importe le droit aux rois et aux peuples ! La justice est un mot complaisant que la force interprète suivant ses convoitises. L'Angleterre ne manqua pas de répondre que c'était bien malgré elle qu'elle était contrainte de prendre les armes, mais que les Français ayant commencé les hostilités, elle ne pouvait pas faire autrement sans se déshonorer.

Pendant que la Galissonnière, en forçant l'amiral Byng à chercher un refuge à Gibraltar, donnait à Richelieu une gloire qui n'appartenait qu'à lui seul, la France envoyait des secours au Canada, principal théâtre de la guerre. Destouches fit partie de l'expédition sous les ordres du capitaine de vaisseau Belinquant, commandant V Arc- en- Ciel, de 50 canons.

L'Arc-en-Ciel était en vue de la côte de Louisbourg, lorsqu'il fut rencontré par deux vaisseaux anglais de soixante canons. Le combat commença aussitôt et dura trois heures et demie, sans que, malgré l'inégalité des forces, Belinquant songeât à amener son pavillon. Il avait même l'espoir d'échapper, quand deux autres

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vaisseaux anglais vinrent se joindre à ceux qui l'attaquaient. Seul contre quatre, VArc-en-Ciel se défendit encore pendant une heure et demie, après laquelle il fallut se rendre. Destouches, à qui le commandement de la deuxième batterie avait été confié, eut la moitié de son monde hors de combat, lui-même, atteint à la tête par une mitraillade, perdit connaissance et passa pour mort. Des soins prolongés le rappelèrent pourtant à la vie. Sa blessure avait paru si grave au chirurgien major qu'il avait songé à une opération fort pratiquée alors, aujourd'hui presque abandonnée, à l'opération du trépan. Heureusement que des saignées suffirent pour conjurer des accidents que d'abord on avait crus mortels. Deux mois après. Destouches était guéri de sa blessure, mais il en conserva toute sa vie la glorieuse cicatrice.

Echangé contre un officier anglais, il rentra en France en 1757.

La conduite de Destouches, dans l'affaire de l'^rc-en- Ciel, avait été si bien appréciée à son bord que, d'un mouvement spontané, l'état-major alla prier son commandant de demander la croix de Saint- Louis pour récompenser sa bravoure. M. de Belinquant répondit que cette démarche ne faisait que le confirmer dans l'intention qu'il en avait déjà. Il ajouta qu'il ne manquerait pas de la faire connaître au ministre à l'appui de la demande qu'il allait lui adresser. Il écrivit en effet à M. de Machault dans les termes les plus pressants et les plus flatteurs pour Destouches. Quoiqu'il eût été nommé lieutenant peu de temps auparavant, M. de Machault promit de comprendre le nom de l'officier qui

lui était recommandé parmi ceux auxquels cette distinction allait être accordée, Sa disgrâce, arrivée peu de temps après, ne lui permit pas de tenir sa promesse.

Les engagements d'un ministre ne lient pas son successeur. Quatre ans après, Destouches rappelait à M . de Mauras la demande de M. Belinquant et la parole qui lui avait été donnée. M. de Mauras l'ajourna à la première promotion, mais ayant quitté lui-même le département de la marine, ses successeurs n'en tinrent aucun compte et Destouches ne reçut qu'à son rang la croix de Saint-Louis.

En 1758, après la prise de l'île d'Aix, il fat chargé, pendant sept mois, du commandement des batteries du Bas- Poitou.

La cour de Versailles avait fait de nouvelles propositions de paix au cabinet de Saint-James. L'Angleterre qui n'avait pas encore atteint le but qu'elle se proposait, les ayant rejetées avec hauteur, Louis XV prit une résolution qu'on devait peu attendre de sa personne, il résolut de porter la guerre au sein même de l'Angleterre. A cet effet, toutes les forces qui étaient dans la Méditerranée reçurent l'ordre d'aller rejoindre , à Brest, le maréchal de Gonflans nommé commandant en ehef de l'expédition. Attaqué par l'amiral anglais Boscaven, la flotte de la Méditerranée ne put se rendre à sa destination. Mais Gonflans avait encore sous la main vingt et un vaisseaux, force suffisante pour débloquer les bâtiments de transport prêts à recevoir l'armée du duc d'Aiguillon, et, avec eux, tenter une descente en Angleterre.

Les espérances qu'avait conçues la France ne se réa-

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Usèrent pas. Au lieu du triomphe de ses armes, Tincapacitè et le peu de courage de Gonfians firent de la journée du 20 novembre 1759 une des plus tristes pages de notre histoire maritime. A lui seul en est restée la honte, elle n'a rejailli sur aucun de ses capitaines. Le Dauphin royal, commandé par M. Duturbije, sur lequel se trouvait Destouches, se réfugia dans la rivière de Rochefort.

Notre marine avait été presque anéantie, et loin de porter la guerre chez nos ennemis, nous devions désormais nous borner à la garde de nos côtes. Destouches fut appelé au commandement de la frégate V Anémone, de douze canons, armée à cette intention. Pendant ce temps-là, le Canada nous échappait, et Moncalm, frappé mortellement, avait la consolation de r.e pas voir Québec au pouvoir' des Anglais.

Abandonnées de la métropole, nos colonies ne tombèrent entre les mains des Anglais qu'après une défense héroïque.

Ce n'était pas seulement dans le nouveau monde que nos possessions nous étaient enlevées, les côtes de la Bretagne n'étaient plus en siireté, Belle-Isle avait été obligée de capituler et Lorient était menacé.

M. Duturbije montait le Souverain; Destouches revint sous ses ordres. Ce vaisseau fit partie d'abord de l'escadre de M. de iMorville, ensuite de celle de M. Daubigny. Ces escadres n'étaient pas de force à pouvoir affronter Tennerai.

Le pacte de famille signé entre la France et l'Espagne ne remédia à rien, et, le 10 février 1763, Louis XV signa un traité de paix que, pour l'honneur de notre pa^'s, il faudrait effacer de son histoire.

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Au nombre des colonies que le traité de Paris nous avait laissées, se trouvaient Gayenne et Saint-Domingue. Embarqué sur la flûte la Garonne que commandait M. Milhou, Destouches visita leurs parages. Il en revint en 1764. L'année suivante, il eut le commandement de la flûte Salvizante^ avec laquelle il se rendit à la Martinique.

Les événements de la guerre d'abord, et, depuis la paix, une navigation presque continuelle n'avaient pas permis à Destouches de songer au mariage. Garçon à quarante-trois ans, s'il n'avait pas fait vœu de célibat, il était grand temps qu'il s'en occupât. Il profita d'un séjour de quelques mois à Rochefort pour demander la main de mademoiselle Mauras d'Hervy qui joignait aux avantages de la naissance ceux de la fortune. Il l'épousa en 1770.

Les marins ne peuvent pas s'endormir longtemps dans les douceurs de l'hymen. En 1771, Destouches s'embarqua sur le vaisseau Y Hippopotame, commandé par M. de Vaudreuil. Le 18 février 1772, ses longs services étaient récompensés par le grade de capitaine de vaisseau.

Il ne faut jamais désespérer de l'honneur de la France. Si l'étranger a quelquefois imprimé une tache à son front, elle n'a point laissé au temps le soin de l'eff'acer. Dévorant quelquefois son aflFront en silence, elle ne l'a jamais oublié, et toujours elle est arrivée à en prendre une revanche éclatante. Si, après le traité de Paris, alors que notre marine paraissait anéantie et que l'Angleterre triomphante couvrait les mers de ses vaisseaux, une voix prophétique se fût élevée de la

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France et eût jeté cette menace à travers la Manche : — « Anglais, soyez moins superbes, car les jours d'humiliation se lèveront aussi pour vous, votre île ne sera pas toujours la reine des mers et la dominatrice des nations. Quinze années, c'est-à-dire un point dans l'espace, se seront à peine écoulées que vous serez impuissants h réprimer l'insurrection de vos colonies, et que vous rencontrerez encore la France devant vous prête à se venger de toutes vos insultes. » Un tel langage eût été pris pour une vanterie ridicule et eût provoqué partout des rires moqueurs. Et cependant, le 7 février 1778, la France reconnaissait l'indépendance des États- Unis, et, le 27 juillet de la même année, l'Europe étonnée apprenait que notre marine pouvait lutter avec avantage contre celle de l'Angleterre. Le nom de Destouches se trouve au nombre des capitaines qu'immortalisa cette fameuse journée. Il commandait V Artésien, de 64 canons, qui faisait partie de l'escadre blanche aux ordres directs du comte d'Orvilliers. Le Bas- Poitou y comptait d'illustres représentants, Duchaffault, d"Hector , de Vaugiraud , Destouches, nobles enfants de la Vendée, dans ce moment couverts de gloire et qu'attendaient de si grands malheurs !

A la suite de la bataille d'Ouessant, Destouches eut le commandement d'une croisière établie le long des côtes de l'Aunis. Elle était composée des frégates la Junon, la Courageuse et le Rossignol. Sa mission était d'escorter les bâtiments de commerce de Bordeaux, Nantes et Lorient, jusqu'au cap du Finistère,

En 1779, Destouches prit le commandement du vaisseau le Pluton.

Presque au même moment où d'Orvilliers relevait en Europe l'honneur du pavillon français, d'Estaing, en Amérique, ne se signalait pas moins en luttant contre l'ennemi et les éléments à la fois conjurés contre nous. Le théâtre de la guerre allait tous les jours en s'étendant et devenait plus menaçant pour l'Angleterre, I;'Espagne, naguère si craintive qu'elle en avait oublié le pacte de famille, venait de lui déclarer la guerre et la Hollande allait en faire autant. Lafayette, de retour en France, pour faire connaître l'état des choses en Amérique, se préparait à prendre part, comme major général, à une expédition qui devait quitter nos côtes pour opérer une descente sur celles de l'ennemi. L'Angleterre à son tour tremblait jusque dans son île. On assure qu'à Plymouth la terreur fut telle que beaucoup de ses habitants abandonnèrent la ville et s'enfuirent avec ce qu'ils avaient de plus précieux. Une épidémie meurtrière, qui décima nos équipages, sauva peut-être l'Angleterre, en empêchant la mise à exécution d'un projet sur les préparatifs duquel toute l'Europe attentive attachait ses regards.

Lafayette retourna en Amérique et le chevalier Destouches fut appelé, au mois de février 1780, au commandement du Neplune qui faisait partie d'une division sous les ordres du chevalier de Ternay. Cette division, destinée à escorter un convoi pour les Etats-Unis, mit à la voile le 3 mai 1780. Elle se composait de sept vaisseaux, deux frégates, un cotre et six bâtiments armés en flûte. Elle avait une puissante artillerie qui ne comptait pas moins de six cents bouches à feu.

Le convoi était formé de trente-cinq bâtiments: vingt

et im, commandés par le comte de Rochamheau, portaient les munitions et les troupes de débarquement, les autres étaient chargés de provisions. Le chevalier Destouches était en tète sur le Neptune^ ayant à ses côtés VEveillé, commandé par M. de Tilh'.

Les événements disposent de la destinée des hommes. En 1780, Destouches avait cinquante-trois ans et comptait trente-sept années de service. Si l'Angleterre et la France eussent continué à vivre en paix, il y a lieu de croire qu'arrivé au grade de capitaine de vaisseau, il n'eût pas été au delà. La guerre éclaté au contraire, et, dans moins de deux ans, la fortune fait pour lui plus qu'elle n'avait fait pendant la longue période qu'il avait parcourue.

La flotte était à peine sortie du port de Brest, qu'elle fut assaillie par une violente tempête. Ne pouvant manœuvrer de conserve, l'escadre et le convoi se divisèrent et ne purent se rallier que quelques jours après, vers le cap Finistère. Heureusement qu'aucun autre accident qu'une dispersion momentanée de nos vaisseaux ne fut à déplorer. Au reste, cette tempête fut beaucoup plus favorable que préjudiciable à M. de Ternay. Sorti des ports de l'Angleterre, en même temps que l'escadre française sortait du port de Brest, l'amiral Grasses, assailli par les mêmes vents contraires, fut obligé de rentrer à Plymouth où il resta quinze jours. Ce retard donna le temps au chevalier de Ternay de faire sa traversée et d'effectuer son débarquement sans encombre. S'il en eût été autrement, gêné par un convoi considérable et inférieur en force aux Anglais, il était exposé à un véritable désastre.

Le chevalier de Ternay n'arriva pourtant point à sa destination sans avoir brûlé de la poudre. La flotte se trouvait, le 20 juin, dans les parages des Antilles, en vue des Bermudes, quand les frégates de tête signalèrent des voiles à l'horizon. Le chevalier de Ternay donna ordre au Neptune et à V Eveillé d'aller les reconnaître. Ces deux vaisseaux mirent toutes voiles dehors et tinrent le vent, pendant que le reste de la division continuait sa route. Deux heures après. Destouches reconnaissait parfaitement une division anglaise composée de cinq vaisseaux et d'une frégate, venant droit sur lui et sur V Eveillé ; un seul se dirigeait du côté où se trouvait le reste de l'expédition. Au signal qu'il en fit, le chevalier de Ternay lui donna l'ordre de ralentir sa marche. Destouches n'en ayant point eu con naissance, continua à avancer sans rien changer à sa voilure ; la division française tenait le vent et arrivait, mais à petites voiles, le Neptune et Y Eveillé étant bien en avant. Pour rallier le chevalier de Ternay qui faisait le signal de combat. Destouches vira de bord. Le Neptune revenait à toutes voiles pour prendre son rang, quand un vaisseau anglais, qui devançait beaucoup les autres, tomba dans ses eaux, sous le vent. Il en fut bientôt à portée de canon, et Destouches lui donna la chasse avec une telle ardeur qu'il allait s'en emparer, si M. de Ternay, plus soucieux de ses bâtiments de transport que de l'idée de combattre, n'eût pas fait au Neptune et à VEveillé le signal de diminuer de voiles, dans la crainte que l'ennemi profitant de leur éloignement ne se jetât enire lui et le convoi qu'avant tout il voulait protéger. Le vaisseau anglais qui courait de grands dangers, put.

en raison de ce ralentissement dans la marche du Neptune et de ['Eveillé, virer de bord et rejoindre sa division, non toutefois sans avoir essuyé le feu de la ligne française qui ne lui causa que de légères avaries. La canonnade dura jusqu'au soir, mais les instructions données à M. de Ternay étant de conduire son convoi à bon port, plutôt que de combattre, il ordonna de continuer la route.

Les nouvelles de la guerre n'étaient pas heureuses, Gharles-Town avait été obligé de se rendre aux Anglais. Il y avait quelques jours que le chevalier de Ternay avait été informé de cette fâcheuse nouvelle, quand, le 4 juillet, la prise d'un bâtiment anglais vint la lui confirmer et lui faire connaître le plan de campagne de l'ennemi. Les papiers qu'il trouva à bord lui apprirent que le vice-amiral Arbuthnot avait ramené à New-Yorck les troupes qui, sous le commandement du général Clinton, s'étaient emparées de Gharles-Town; que lord Cornwallis occupait la place dont la garnison allait s'élever à quatorze mille hommes ; qu'enfin les Anglais n'attendaient plus que la jonction des amiraux Graves et Arbuthnot, pour prendre l'offensive sur terre et sur mer. Le comte de Rochambeau et le chevalier de Ternay se promirent de déjouer cette manœuvre. Il n'y avait pas de temps à perdre. Comme ils faisaient toute diligence pour arriver et qu'ils approchaient des caps de Chesapeak, ils aperçurent devant eux onze voiles. Le chevalier de Ternay pensa que c'étaient les vaisseaux avec lesquels il s'était déjà mesuré qui, réunis à la division d'Arbuthnot, l'attendaient pour le combattre. Il se trompait. Cette division servait d'escorte à un convoi

parti de Charles-Town pour se rencJre à New-York. L'occasion était belle pour chercher à s'en emparer. Mais le chevalier de Ternay, comprenant que le moindre retard pourrait tout compromettre, loin de lui donner la chasse, vira de bord et mit le cap sur Rhode-Island où il arriva le 11 juillet. Un seul bâtiment de son convoi, Y Ile-de-France qui s'en était détaché , se rendit à Boston.

Les troupes françaises arrivaient à propos, car la position des Américains devenait chaque jour plus critique. En même temps que la prise de Gharles-Town les privait d'une place importante, elle leur ôtait ce qui fait la force des armées, la confiance dans le succès. Par contre, les Anglais ne doutaient plus du triomphe prochain de leurs armes. Ils étaient à peu près entièrement maîtres de la Caroline, et les troupes que conservait encore le général Gates ne pouvaient guère leur résister. Affaibli par les secours qu'il lui avait fait passer, Washington, avec quelques milliers d'hommes, se tenait sur la défensive, dans le Jersey où il s'était retiré. Les Français furent donc accueillis comme des libérateurs et des frères. Dans le cœur des insurgés, le découragement fit place à l'espoir, tandis que, par un retour facile à comprendre, la confiance de leurs ennemis était ébranlée.

Pendant que Rochambeau prenait ses dispositions pour se porter rapidement sur l'ennemi, que son camp était en rapport avec l'escadre du chevalier de Ternay, et que, prévoyant une attaque, il se hâtait d'établir des batteries sur les points de la côte les plus accessibles, Graves arrivait à New-York, deux jours seulement après que les troupes françaises eussent été débarquées

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à Rhode-Island. Il se hâta de faire sa jonction avec Arbuthnot. Une fois réunies, leurs deux flottes se trouvèrent fortes de onze vaisseaux de ligne et de plusieurs autres bâtiments de guerre. C'était assez pour bloquer Rhode-Island et attaquer la division française dont les équipages, par suite du scorbut, se trouvaient réduits d'un grand tiers. Heureusement que l'ennemi voulant agir à la fois du côté de la terre et du côté de la mer, se borna à se tenir eïi observation, attendant pour attaquer que le général Clinton se fût présenté. Ce retard sauva peut-être la flotte et l'armée. Egalement affaiblies par la maladie, encombrant tous les hôpitaux de l'île, elles n'auraient pas pu opposer une résistance sérieuse, si elles eussent été attaquées dans ce moment. Instruit de tous les projets de l'ennemi, Washington faisait savoir à Rochambeau qu'il eût à se tenir sur ses gardes, et comme il n'ignorait pas les vides que le scorbut faisait dans ses rangs, il mettait à sa disposition les milices des états de Boston et de Rhode-Island, pour qu'il fût en état de se défendre vigoureusement et de couvrir l'île de fortifications.

Au moment où Washington, par une marche hardie, tentait une diversion sur New-York, Clinton s'embarquait avec un corps de dix mille hommes et de l'artillerie pour aller attaquer Rochambeau dans ses quartiers. En apprenant que les généraux Heaht et Lafayette venaient de lui amener des secours considérables et que New-York était menacé, il renonça à son projet et débarqua ses troupes.

Pendant tout ce temps, le chevalier de Ternaj^ avait été réduit à l'inaction. Ne pouvant pas entrer en lutte

avec les flottes de Graves et d'Arhuthnot, prêtes à se donner la main, sa division restait bloquée dansRhode- Island. Gomme le Ministre lui avait donné l'autorisation de disposer, en cas de besoin, des forces de M. de Guiclien, il lui fit la demande de quatre vaisseaux de ligne. Malheureusement la lettre ne parvint pas à son adresse. Quand elle arriva au cap, de Guichen en était parti pour aller se joindre à la flotte espagnole, les cabinets de Versailles et de Madrid voulant porter la guerre dans la Méditerranée et enlever aux Anglais Minorque et Port-Mahon.

La guerre continuait sans qu'il y eût de résultats décisifs. Vers la fin du mois de septembre, les insurgés ayant été battus dans la Caroline du Nord, par lord Gornwallis, Washington manda à Hartford le chevalier de Ternay et le comte de Rochambeau, pour arrêter, avec eux, un nouveau plan de campagne.

Pendant leur absence, Rochambeau fut remplacé, dans le commandement des troupes, par le baron de Viomesnil ; et le chevalier de Ternay, dans celui de la flotte, par Destouches.

Rodney arrivait avec dix vaisseaux et deux frégates, son intention paraissant de se réunir avec Graves et Arbuthnot, pendant que Clinton embarquait des troupes, tous ensemble devant, ensuite, avec des forces aussi considérables, tenter d'enlever Rhode-Island. Pour parer à une éventualité aussi menaçante, Destouches. et de Viomesnil se hâtèrent d'ajouter de nouvelles fortifications à celles qui avaient été faites. Ils prirent leurs dispositions de manière à ce que des feux croisés, partant des batteries de terre, protégeassent la flotte. On y tra-

vailla avec une ardeur extrême. Des canons de gros calibre et des mortiers furent placés sur les points les mieux appropriés à la défense. Au bout de six jours, les travaux étaient terminés et Destouches prenait le commandement d'une des batteries. Les fortifications parurent tellement formidables à l'ennemi qu'il renonça à l'attaque qu'il avait projetée '.

N'ayant plus l'espoir d'obtenir un renfort du comte de Guichen dont la flotte accompagnait un convoi se rendant en France, et ne pouvant disposer que de forces très inférieures à celles des Anglais, le chevalier

* « Le 17 septembre, MM. de Rochambeau et de Ternay étant pai-tis pour un rendez-vous donné avec le général Washington, le lendemain de leur départ, je fus informé que l'amiral Rodney venait d'arriver à Saudy-Hook avec dix vaisseaux de ligne et deux frégates, et que le général Clinton faisait un mouvement considérable de troupes : personne ne douta qu'elles ne fussent destinées pour Rhode-Island, protégées par vingtet un vaisseaux de ligne et deux frégates. En conséquence, M. le baron de Viomesnil détacha un aide de camp à MM. de Rochambeau et de Ternay, pour les informer de cette impoi-tante nouvelle à laquelle ils n'ajoutèrent pas foi. Cela n'empêcha pas que, sans perdre un moment, M. le baron de Viomesnil et moi nous fissions travailler avec la plus grande diligence à faire des fortifications respectables sur la pointe de Brinton et l'île de Rose, tellement qu'au l)out de six jours il y eut trente-six canons, de 36 et de 24, prêts a faire effet sur l'ile de Rose, et douze canons et huit mortiers sur la pointe de Brinton, et l'escadre rangée sur ime ligne, entre ces deux points l'artillerie croisant ses feux sur tous les mouillages de l'escadre. Ces ilispositions furent trouvées si formidables, que tous les espi'its passèrent, de ce moment, de la plus grande inquiétude à la plus grande sécurité. En sorte que les ennemis, parfaitement informés de ce qui se passait à New-Port, par les torys, dont la ville est pleine, ne jugèrent pas à propos, malgré leurs prodigieuses forces, de venir nous attaquer. Cette protection nous a fait passer très tranquillement les mois de septembre, octobre, novembre et décembre. » (Journal de campagne de Destouches. ReiKO u II j la- française, 7» livraison, p. 281.}

de Ternay restait paralysé à son mouillage. Pour en sortir, il se décida à demander du secours à la France. Le fils de Rochambeau fut chargé de cette mission. Il partit, avec trois frégates, sous les ordres de M. de la Pèrouse. Celui-ci profita d'un coup de vent qui tenait éloignés les uns des autres les vaisseaux anglais, pour traverser leur ligne, et quoique vigoureusement poursuivi par des croiseurs qui lui causèrent des avaries, il leur échappa et continua sa route.

Le projet d'une attaque contre Rhode-Island étant abandonné, et les divisions d'Arbuthnot et de Graves réunies se trouvant plus que suffisantes pour un blocus, Rodney s'en sépara pour aller établir des croisières sur toutes les côtes de l'Amérique.

L'enthousiasme qu'avait produit l'arrivée des Français allait en s'affaiblissant, et la fortune était loin de sourire aux insurgents. L'hiver se montrait des plus rigoureux, les milices souffraient du froid et de la faim. Point payées, mal vêtues, leur patriotisme allait en s'affaiblissant . Dans plusieurs provinces , elles demandaient hautement à rentrer dans leurs foyers, prétendant qu'engagées pour trois ans seulement, leur temps de service était expiré. Dans la Pensylvanie une véritable révolte avait éclaté et Washington avait dû recourir à la force pour faire rentrer les mutins dans le devoir. Profitant de ce désordre , Arnold avait pénétré dans la Virginie et brûlé les magasins de Richemont ; d'un autre côté, lord Cornwallis était maître de la Géorgie, de la Caroline' du Sud et de la plus grande partie de la Virginie où un détachement de son armée avait pénétré. La fermeté du Congrès était ébranlée.

LE CHEVAUER DESTOUCHES 325

Les forces françaises neutralisaient bien une partie des forces navales anglaises qui s'étaient établies dans la baie de Gardner et ne voulaient pas perdre de vue Rhode-Island, mais nulle part elles n'avaient pu prendre l'offensive. Le chevalier de Ternay était mort dans les derniers jours de l'année 1780, et au mois de janvier, Lapérouse était revenu avec sa petite division seulement. Nul autre secours n'était arrivé de France et il devenait urgent de prendre un parti décisif. Dans cette conjoncture, un événement inattendu éloigna pour quelque temps Arbuthnot de sa croisière et lui causa de grands dommages. Une division de sa flotte eut beaucoup à souffrir d'une affreuse tempête. Un vaisseau de 5-oixante-quatorze, le CuUoden, périt ; le Bedfort, également de soixante- quatorze, perdit sa mâture, et VAnnorica, de soixante- quatre, fut poussé au loin par des vents furieux. Destouches avait remplacé le chevalier de Ternay dans son commandement. Profitant de l'éloignement d' Arbuthnot , il résolut de pénétrer dans la baie de Ghesapeak, avec un vaisseau et deux frégates, et d'aller attaquer la flottille d'Arnold qui devait être mouillée dans la rivière l'Elisabeth. Washington aurait voulu davantage. Il pensait que non seulement il était possible de s'emparer de ses forces navales, mais que l'on pouvait marcher contre lui avec de grandes chances de le faire prisonnier. Il proposait donc de faire avancer les troupes de la Nouvelle-Angleterre et de New-Jersey, sous le comman- . dément du général Lafayelte, et, pour transporter ces troupes de l'extrémité de la baie sur le théâtre de la guerre, il demandait une frégate française. C'est dans

cette pensée qu'il écrivit dans les termes les plus pressants à MM. de Stenben et Jefferson, les priant de faire les préparatifs nécessaires et de tenir prêts des pilotes pour les vaisseaux fronçais. Il en écrivit aussi à MM. de Rocharabeau et Destoucbes, les invitant à mettre à bord des troupes de débarquement, sans lesquelles une expédition purement navale n'aboutirait à rien, puisque les bâtiments ennemis pourraient remonter dans l'Elisabeth assez haut pour se mettre à l'abri de toute attaque. « Arnold^ ajoutait-il, est maître de prendre une infinité de positions, où des batteries dressées sur la côte pourront protéger ses vaisseaux de manière à leur faire braver toute attaque par eau, des positions où il lui sera facile de se maintenir jusqu'à ce que les Anglais aient réparé le dommage que leur a causé la tempête et qu'ils aient recouvré leur supériorité sur mer. On ne doit, avec un petit nombre de vaisseaux, espérer obtenir aucun avantage important, à moins qu'on ait le bonheur de rencontrer Arnold lorsqu'il aura embarqué ses gens pour changer de position. Il faut, pour assurer le succès de l'entreprise, y employer toute sa flotte et un détachement de mille hommes. Quoique les fortifications élevées par l'ennemi ne soient pas bien considérables, elles peuvent résister à une poignée de troupes réglées et de la milice, mais sa ruine sera presque certaine si l'on joint aux troupes de l'Union commandées, par le marquis de Lafayette, "mille hommes de troupes françaises et un train d'artillerie proportionné \ » Ce plan de campagne était fort

* Vie de Washington, par Maréclia). '

LE CHEVALIER DEisTOUCHES 327

du goût de Destouches. Malheureusement, quand il lui arriva, le premier projet avait reçu un commencement d'exécution. M. de Tilly, à la tête d'une division composée de YEveillé , sur lequel il avait arboré son pavillon, des frégates la Gentille et la Surveillante et du cutter la Guêpe, avait pénétré dans le Ghesapeak. Entre les caps, il s'était emparé du vaisseau anglais le Romuiics, de éicBLiions, et de huit bâtiments de transport, dont il avait brûlé quatre ; les autres avaient été envoyés à York-Town *. Mais ce qu'avait prévu Washington arriva. Quand M. de Tilly se présenta devant la rivière l'Elisabeth, il se trouva que la division Arnold qui n'était composée que de bâtiments légers l'avait remontée si loin qu'il était impossible de l'y aller chercher. En voulant tenter l'entreprise, la Surveil- /an/e toucha et fut obligée, pour se remettre à flot, de décharger son artillerie. M. de Tilly ne voulut pas s'exposer davantage. Craignant qu'après avoir réparé ses avaries, Arbuthnot ne vînt lui couper la retraite, il se hâta d'aller rejoindre l'escadre. La même pensée

* <i L'événement tle la mort de M. de Ternay m'ayant chargé du commandement de l'escadre, je me suis occupé à la rendre le plus utile aux États-Unis qu'il m'a été possible, en protégeant leur commerce à cette côte, et faisant sortir des vaisseaux et frégates pour favoriser leurs rentrées et leurs sorties Les Etats de Virginie m'ayant demandé un vaisseau et deux frégates, au mois de février, pour protéger le commerce de la baie de Ghesapeak et pour détruire les projets d'Arnold sur les côtes, je détachai sur le champ cette division aux ordres de M. de Tilly, commandant de VEveilU, qui s'empara du Komuhcs, de 44 canons, et de dix bâtiments de transport et de commerce. » (Journal de Destouches. Revue aur/îo-fraHçaise, S» série, 7° livraison, page 288.)

avait empêché Destouches de suivre les conseils de Washington. Dans le cas où il se serait aventuré à la recherche de M. de Tilly, il s'exposait à être rencontré par l'amiral anglais, qui alors aurait eu bon marché des forces françaises ainsi divisées.

Bien que l'expédition de M. de Tilly n'eût pas eu le résultat que quelques-uns en attendaient, c'est-à-dire la destruction de la flotte d'Arnold, elle n'en fut pas moins regardée comme d'un heureux présage. Washington en adressa à Destouches ses félicitations et M. de la Luzerne lui écrivit en ces termes : « Receve?- mon très sincère compliment sur la capture du Romulus et les autres prises faites dans la baie de Ghesapeak par les vaisseaux à vos ordres. La nouvelle de cet avantage a fait ici le plus grand effet, et l'on en a senti avec raison tout le prix. »

Ces éloges étaient pour Destouches un encouragement à mieux faire encore. Le comte de Rochambeau et lui informèrent Washington qu'ils étaient très disposés à reprendre l'expédition projetée , expédition dont ils appréciaient tous les avantages. Les Anglais n'ayant pas encore reparu à leur croisière de Gardner, il n'était pas impossible de les prévenir, d'entrer avant eux dans la Ghesapeak et de débarquer des troupes sans être inquiétés. Il fallait d'ailleurs y mettre la plus grande activité, profiter du moment où lord Cornwallis avait abandonné la Virginie et ne pas attendre qu'Arnold, qui s'était renfermé dans Portsmouth;, avec des forces très réduites, eût reçu de New-Yorck les renforts qu'il en espérait. Washington donna l'ordre à Lafayette d'entrer dans la Virginie avec mille hommes de troupes, de

LE CHEVALIER DESTOUCIIES 329

marcher vers le sud et de s'adjoindre toutes les milices de la province. Lui-même se rendit à Newport pour s'entendre avec les commandants français sur lesmoyens de mener à bonne fin une entreprise dont le succès était d'une importance extrême pour la cause de l'indépendance. Il fut convenu entre eux qu'en même temps que Lafayette manœuvrerait sur les derrières de l'ennemi, la flotte tout entière partirait de Newport, et qu'après avoir pénétré dans la Ghesapeak, elle débarquerait un corps de troupes qui prendrait Arnold en flanc et ne lui laisserait d'autre alternative que de combattre sur terre, dans les conditions les plus défavorables, ou de se réfugier sur sa flottille et de s'exposer ainsi à rencontrer Destouclies et son escadre. En conséquence, quinze cents soldats furent embarqués sous les ordres du baron de Viomesnil, et Destouclies mit tout en œuvre pour que la flotte pût prendre la mer au premier signal. Deux circonstances vinrent à rencontre, la première relarda son départ, la seconde sa marche. Les vivres manquant, il fallut d'abord s'en pourvoir, ce qui demanda quelques jours, et, au sortir du fort, dans une manœuvre où ils se rencontrèrent, le Npptune et V Ardent ayant rompu leur vergue du grand hunier, Destouches perdit l'avantage du vent qu'il avait eu jusque-là. Si la fortune a une grande part dans tous les accidents de la guerre, c'est surtout à la mer que les plans de campagne les mieux conçus sont souvent déjoués par des événements que la prudence humaine ne peut ni prévoir, ni conjurer. Le succès de l'expédition était soumis à la question de savoir qui de Deslouches ou d'Arbuthnot arriverait le premier dans

la baie de Chesapeak ; si c'était Destouches, après avoir débarqué les troupes qu'il avait à bord, il s'établissait solidement dans la rivière James et mettait la flotte d'Arnold dans l'impossibilité d'en sortir-, dans le cas au contraire où Arbuthnot prendrait le devant, il faudrait nécessairement en venir aux mains et le sort d'Arnold dépendrait de l'issue de la bataille.

Ce fut le 9 mars, à 7 heures du soir, que Destouches quitta la rade de Newport et prit le large. Il espérait tromper l'ennemi à la faveur des ombres de la nuit et n'en être pas aperçu. Les vents lui étaient favorables, mais la faiblesse de la brise rendait sa marche très lente. Lelendemain,ilsdevinrent contraires. Tous les vaisseaux d'ailleurs n'étaient pas également bons voiliers, les meilleurs furent obligés de régler leur marche sur celle des plus mauvais. Le 10, Arbuthnot, informé du dessein de Destouches, comprit toute la gravité de la situation. Le sort d'Arnold dépendant du plus ou moins de promptitude qu'il mettrait à se porter à son secours, il appareilla immédiatement. Les vents, contraires à Destouches, le favorisaient et la marche de ses vaisseaux étant bien supérieure à celle des nôtres, il arriva le premier à l'entrée de la Chesapeak. Il semblait que tout conspirât contre nous. Du 11 au 12, un épais brouillard enveloppa notre flotte et il fallut du temps pour en rallier tous les vaisseaux Le 16. les deux divisions se découvrirent non loin du cap Henry; le temps était si brumeux que, d'une extrémité à l'autre, les vaisseaux de la même division avaient de la peine à se reconnaître. D'ailleurs les vents variaient continuellement, tantôt nous étant contraires, tantôt nous étant favorables.

le' CHEVALIER DESTOUCHES 331

Enfin, devenus fixes, ils furent tout à l'avantage des Français. En même temps, le soleil éclaira les deux flottes. Destouches en profita et prit toutes ses dispositions pour une bataille qui lui paraissait inévitable. Il aurait voulu Téviter cependant, car le but principal de son expédition était de porter des troupes sur les ccMes de Virginie. Comme il en était plus près que les Anglais, il ne désespéra pas d y arriver avant eux, et dans cette intention, il courut une bordée qui le rappiocha de la terre. Arbuthnot fit la même manœuvre. Il gagnait la division française à vue d'œil, mais l'entrée de la Chesapeak était à une si petite distance que Destouches avait encore quelque chance de doubler la pointe avant lui. Une fois dans la baie, il se serait mis en sûreté dans la rivière l'Elisabeth et aurait opéré, sans danger, son débarquement. Mais il coûte toujours aux Français de paraître fuir devant le combat. Ses officiers le demandant à cris. Destouches, qui peut-être le désirait en secret, vira vent arrière, prescrivant à son chef de file de pousser sous le vent de la ligne anglaise.

La flotte ennemie manœuvrait de son côté pour gagner les eaux de la division française. Celle-ci, disposée en ordre de bataille, attendait avec impatience que le premier coup de canon fût tiré. Les forces étaient à peu près égales de chaque côté, et si les Anglais avaient une légère supériorité sur les Français, quant à l'artillerie — elle était de 702 pièces contre 528 — cette supériorité était compensée par les troupes que les derniers avaient à bord. Parmi les vaisseaux de leur division, le plus faible de tous, le Romiilus, capturé par M. de Tilly, comme nous l'avons vu, venait d'être armé tout

récemment et son commandement avait été donné à M. de la Villebrune.

L'avant-garde ennemie arrivait vent arrière sur le chef de flle de la division française. A cette vue, Destouches, ne doutant pas que l'intention d'Arbuthnot est de doubler sous le vent l'avant-garde française, lui oppose la même manœuvre. Les trois vaisseaux qui composent la tête de notre ligne se trouvent alors en présence des trois vaisseaux de l'avant-garde anglaise, celle-ci offrant l'avant au travers des Français et combattant A^ent arrière. Le combat n'était encore que partiel, car si les deux avant-gardes se trouvaient à portée de raousqueterie, les vaisseaux du centre étaient éloignés les uns des autres et ceux de l'arrière-garde complètement hors de portée de canon. Destouches pensa qu'il aurait avantage à reprendre le premier ordre et en donna le signal. Le mouvement qui s'ensuivit, conduisit tout le corps de bataille sur l'avantgarde ennemie qui, déjà très maltraitée par le premier engagement, ne put soutenir un choc aussi formidable. Des trois vaisseaux qui la composaient, l'un, le Roï)e?''t, fut complètement désemparé, et les deux autres, le Prudent et VEurope; ripostèrent à peine. Ils faisaient les signes de détresse qu'en marine on appelle signes d'incommodité et allaient être obligés d'amener leur pavillon, quand le London, de 98 canons, entra en ligne. L'amiral Graves, qui le montait, apercevant un passage Intre le Romulus et X Eveillé, en profita pour couper notre ligne. Mais M. de la Villebrune a compris le danger. Pour sauver la flotte française du coup qui la menace, il est décidé à sacrifier son vaisseau et sa vie. Avec le

Roïiiulus qni n'a pas ia moitié de l'arlillerie (\\i London, il se met fièrement en travers de son redoutable ennemi, lui barre le passage et lui envoie toute sa bordée. Menacé d'être coulé par un abordage, M. de la Villebrune Taftend sans changer de position ; mais Graves, pensant que la supériorité de son feu suffira pour écraser son faible adversaire, recule devant une manœuvre dans laquelle il peut lui-même éprouver des avaries. Il se trompait. Le Romulus dirigea si habilement sa canonnade, que le Lonclon eut la vergue du grand hunier coupée et que son grand màt reçut plusieurs boulets qui l'ébranlérent. La résistance de M. de la Villebrune donna le temps aux autres vaisseaux de la flotte française de venir à son secours. Dans la crainte de se trouver à son tour dans une position périlleuse, le London serra le vent et s'éloigna. Jusque-là, tout l'avantage était de notre côté. Une extrême confusion régnait dans la division anglaise, et quand tout était en désordre dans ses rangs, la division française avait reformé son ordre de bataille. Destouches allait recommencer l'attaque et il avait le plus grand espoir d'enlever l'avant-garde ennemie, quand il s'aperçut que deux vaisseaux de sa tête de ligne, le Conquérant et \'A7xlent, n'étaient plus en état de continuer Je combat. Réduit à six vaisseaux, il fut obligé de changer de résolution, mais il ne voulut point se dérober à l'ennemi et paraître fuir à son approche. Pendant la nuit, il conserva tous ses feux allumés, prêt à recevoir les Anglais s'ils osaient y revenir. Ceux-ci s'en gardèrent bien. Ils avaient trop souffert pour faire un pareil acte de témérité. Arbuthnot s'empressa de pénétrer plus avant dans

la Chesapeak, heureux d'échapper à une défaite et de faire manquer son but à l'expédition des Français.

Le lendemain, Destouches réunit à son bord tous les capitaines de la division, pour qu'ils rendissent compte de l'état de leurs vaisseaux et pour les consulter sur ce qui restait à faire. Après une inspection minutieuse, il fut reconnu unanimement que le Conquérant et V Ardent, loin de pouvoir prendre part à un nouveau combat, étaient à peine en état de tenir la mer-, qu'exposés à être jetés à la côte par un coup de vent, il était urgent qu'ils rentrassent à Newport pour y être réparés. Les autres \ aisseaux ayant tous plus ou moins souffert, le conseil décida que la flotte était dans l'impossibilité d'accomplir sa mission, qu'elle avait assez fait pour la gloire des armes françaises et qu'il était de la prudence de ne pas s'engager dans une poursuite très aventureuse. Eu conséquence, la division revint sur ses pas. Quand elle fut arrivée à l'embouchure de la Delaware, Destouches en détacha V Hermine qui fut chargée de remonter cette rivière jusqu'à Philadelphie, pour y déposer les armes et les munitions qu'elle en avait reçues et remettre à M. de la Luzerne le rapport de l'affaire. Quelques jours après, cette frégate rejoignit la division qui était en réparation à Newport *.

La conduite de Destouches, fort admirée du plus grand nombre, n'a pas été sans soulever quelques critiques. Parmi les gens du métier, il s'en est trouvé qui l'ont beaucoup blâmé de n'avoir pas combattu les Anglais à outrance, et de s'être arrêté quand il avait de

< Voir le Journal de Destouches.

nombreuses chances de succès. Ils reconnaissent bien que deux de ses vaisseaux étaient hors de combat, mais après une bataille, disent-ils, il arrive toujours que des pertes ont lieu des deux côtés, du côté du vainqueur comme du côté du vaincu ; le plus heureux est celui qui a le mitins souffert. Destouches, selon eux, ne devait donc pas considérer seulement le mal qu*il avait reçu de l'ennemi, il devait se rendre compte de celui qu'il lui avait fait, et comme Arbuthnot était beaucoup plus maltraité qu'il ne l'était lui-même, son devoir était de poursuivre son adversaire.

Quoi qu'il en soit, et bien que le but principal de l'expédition n'eût pas été atteint, en Amérique, en France et en Angleterre le sentiment fut unanime : partout il fut reconnu que l'avantage était resté aux Français. Aussi Destouches en recueillit-il le témoignage le plus flatteur. Pendant que son gouvernement rappelait Arbuthnot en Angleterre, le Congrès américain prenait la résolution suivante : « Résolu par les États-Unis, réunis en Congrès. - Que le président transmet lesremercîments des Etats-Unis assemblés en Congrès, au comte de Rochambeau et au chevalier Destouches, commandants de l'armée et de la flotte, envoyées par S. M. T. G. au secours de ses alliés, , pour le zèle et la vigilance qu'ils ont manifestés en toute occasion à remplir les généreuses intentions de leur souverain et l'attente des Etats : Qu'ils présentent leurs remercîments particuliers au chevalier Destouches pour la bravoure, la fermeté et la bonne conduite déployées dans la dernière entreprise contre l'ennemi à Porsmouth en Virginie, entreprise dont l'accomplissement fut empêché par des événe-

ments imprévus. Le difficile combat, si galamment et si avantageusement soutenu le 16 mars dernier, à l'entrée des caps de la baie de Ghesapeak, contre une flotte anglaise supérieure, fait honneur aux armes de Sa Majesté très catholique et est un présage des avantages décisifs des États-Unis.»

M. d« la Luzerne joignit ses compliments à ceux du Congrès américain -, il écrivit à Destouches : « J'ai l'honneur de vous envoyer un résolve du Congrès qui vous sera transmis par le président de ce corps, qui exprime faiblement les sentiments d'estime et de reconnaissance que vous avez inspirés aux citoyens des Treize Etats. De vieux préjugés, enracinés par les malheurs de la dernière guerre, avaient persuadé à ces gens-ci que notre marine était inférieure à celle des Anglais, par la science des manœuvres et la bravoure. Un combat donné sur leurs côtes avec une infériorité incontestable de notre côté, dans lequel cette fière nation reconnaît elle-même que nous avons eu l'avantage, établit Thonneur des armes du roi dans ces parages. C'est à vous, Monsieur, que la France est redevable de cet avantage. »

Quelques jours après, le ministre de France ajoutait : « Toute l'Amérique rend justice à l'habileté et au courage que le combat du 16 vous a donné occasion de déployer. Les Américains qui étaient à bord de votre escadre ont rendu un témoignage qui mérite d'autant plus l'attention qu'il est impartial et même que leurs anciens préjugés, en faveur de l'habileté des Anglais sur mer, les faisaient incliner pour eux, si la bravoure de l'escadre et votre bonne conduite eussent été moins

évidentes. Ils s'accordent tous à dire qu'on ne peut montrer plus d'intelligence, de fermeté et de sang-froid qu'ils n'en ont remarqué sur l'escadre du roi, et que l'escadre anglaise n'a pas, à beaucoup près, montré la même intelligence, la même résolution. «

A cette occasion, Deslouches reçut du roi de France une pension de 800 livres. Il en fut médiocrement satisfait, comme on peut le voir par la lettre qu'il écrivit au ministre de la Marine. - « Je me trouve très honoré par la pension de 800 liv. que Sa Majesté a bien voulu m'accorder, puisqu'elle me prouve la satisfaction qu'elle a de mes services, mais cette espèce de récompense n'a jamais été celle que j'ai ambitionnée.

« Je vois de mes cadets, dans la marine, à la veille d'être officiers généraux, et ils n'ont pas devers eux le titre d'avoir battu les ennemis de Sa Majesté, avec des forces très inférieures et qui n'ont dil le succès d'un combat en ordre qu'à la supériorité de leurs manœuvres. Le rapport de l'amiral Arbuthnot le prouve assez, et j'ose avancer. Monseigneur, que les armes du roi ont acquis un nouveau lustre, sous mes ordres, dans l'esprit des Américains.

« Il est différent, Monseigneur, de jouer le rôle d'officier général, dans les circonstances où j'ai pris le commandement de l'escadre, à la mort de M. le chevalier de Ternay qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu bloqué par des forces supérieures, qui ne m'ont pas empêché, dès le mois de février, d'expédier une division à la baie de Ghesapeak, dont vous avez su l'événement, et le 8 du mois suivant d'être sorti, avec toute mon escadre qui, faute d'être doublée en cuivre, n'a pu

atteindre la baie de Chesapeak avant les ennemis, événement qui s'est tourné à sa gloire, puisqu'il a prouvé la supériorité de la marine française sur celle de nos adversaires. » ^

Le 7 janvier 1782, Destouches écrivait de Fort-Royal, au ministre de la Marine: « Monseigneur, il est incontestable que j'ai été assez heureux pour battre les ennemis du roi, avec des forces très inférieures, et que c'est à la supériorité de ma manœuvre qu'est dû ce grand avantage pour les armes du roi, dans un pays où il était nécessaire d'en relever l'éclat. Je n'ai pas débarqué à la Chesapeak les mille hommes dont j'étais porteur ; les intérêts du roi et les connaissances que j'ai du métier me le défendaient. Mon escadre croisant sur les côtes de la Virginie a fait rencontre de celle des ennemis composée de huit vaisseaux dont un à trois ponts montant 98 canons, qui ont été de leur aveu battus par sept des miens *, dont était composée mon escadre, fait de

* Destouches comptait probablement pour rien le Romulus, prise faite par M. de Tilly et qu'il avait joint à son escadre. En réalité, elle était composée de huit vaisseaux :

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