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M. DE BISMARCK ENCENSE PAR LES ALLEMANDS

Le Kladderadatsch elles caricatures berlinoises. — La question religieuse : à Ganossa. — Les trois cheveux du chancelier. — Questions budgétaires et de politique intérieure. — Bismarck intime. — Bismarck vu par les artistes et dans le livre.

Nous venons de voir le Bismarck prussien, voici le Bismarck allemand. C'est presque un autre personnage. Entre ces deux incarnations du « Richelieu germanique » la différence est aussi grande qu'entre Don Carlos et Charles-Quint, mais le chancelier allemand n'a rien oublié du chanceUer prussien.

Peu à peu, grâce au Kladderadatsch^ une légende se crée et les crayons berlinois prennent leur revanche sur les crayons munichois. Kladde-

radatsch^ Berliner Wespen (Guêpes berlinoises Ulk (Hibou) puis Schalk (Bouffon) sont les illustrateurs attitrés de cette nouvelle période durant laquelle l'ennemi de la veille devient le seul dieu du jour (1). Bismarck est le Grand Pan : en lui se résument toutes les aspirations, toutes les tendances de l'esprit national. En 1871 le type n'a pas atteint encore à son complet rayonnement, il est dur et gauche comme contours, et, chose singulière, surtout après les campagnes militaires de 1870-1871, il apparaît toujours en civil, boutonné dans une redingote de bon propriétaire. C'est un banquier, un haut fonctionnaire, un diplomate, voire même un vieil employé retraité; ce n'est pas le Bismarck populaire au delà des mers.

Mais Voici les affaires religieuses, la question des <c noirs » suivant l'expression employée à Berlin pour dénommer les catholiques, et alors, le personnage se dessine sous l'uniforme qu'il ne quittera plus, désormais. Quand on l'a bien montré recevant I

(1). Le Kladderadatsch, quoique libéral, s'était d'emblée, prononcé pour Bismarck. Une caricature du Figaro en 1866, le montre proposant ses services au Roi et à M. de Bismarck comme Garibaldi allemand.

l'argent de la France — les milliards ont joué un grand rôle dans ces petites vignettes — on le transforme en chevalier bardé de fer rompant des lances contre tous les suppôts du catholicisme. Et les

A chacun selon sa tête.

Casquette légère pour les jours de fêtes.

(Kladderadatsch, 9 juillet 1871).

grandes discussions du Reichstag lui donnent cette auréole qui, désormais, s'attachera à tous ses pas. La figure actuelle est la résultante de ces deux événements : la guerre de 1870, la lutte contre Rome.

La lutte contre Rome; il faut connaître Tesprit

des pays protestants, de l'Allemagne luthérienne particulièrement, pour comprendre l'enthousiasme qu'elle fit naître dans le Nord. Depuis des siècles, il est deux rêves que l'Allemand cherche à réaliser per fas et nefas : l'unité politique, l'unité religieuse. La première, c'est généralement contre la France qu'elle se fait; la seconde, dirigée contre Rome, offre ceci de dangereux, qu'elle s'attaque à la religion des États du Sud qui veulent bien, par lassitude, se laisser « prussifier » politiquement, mais qui n'entendent pas être « prussifiés » jusque dans leurs convictions les plus intimes.

Or le Nord se méfie toujours du Sud; Berlin n'a jamais eu et n'aura jamais qu'une sympathie très relative pour Munich. Tout n'est-il pas à craindre de la Bavière catholique ? Ceci ressort clairement d'une caricature publiée en 1871 par le Kladderadatsch : « Contre les Noirs ». Sur le bouclier de la « Germanie catholique, » figure le coq gaulois et se lisent les mots : Gallia Nostra Spes,

Dans les traits du crayon, dans les tailles du burin, se retrouvent je ne sais quelle saveur, je ne sais quelle âpreté qui rappellent les feuilles volantes du XVP siècle, ces feuilles, armes de combat et de conviction, qui, partout, allaient semer la haine et

jeter le ridicule. Rien n'y manque : pas mémo

Par suite de la suppression de l'indigénat des jésuites en Allemag^ne, les bons pères vont se trouver dans une singulière situation.

{Kladderadatsch, 30 juin <S72.)

M. de Bismarck regardant passer les candidats aux élections du Reichstag.

{Kladderadatsch. 1881).

Luther. Et, lui aussi, le Luther actuel est joyeux,

et, lui aussi, il a eu ses « propos de table » (1). Il est prince, grand -chancelier, il s'appelle : Bismarck.

Les coups partent de Berlin : Kladderadatsch, Ulk^ Wespen^ toutes les feuilles caricaturales frappent d'estoc et de taille. Pendant dix ans le sujet Rome fournit des compositions au dessinateur Wilhelm Scholz. Mais subitement, un bruit circule, un cri se fait entendre, cri de guerre d'un âge héroïque « Canossaf » Les crayons se taillent à nouveau, les burins creusent les bois et, de rage, s'y enfoncent, tandis que les artistes épris d'humour exécutent des petites histoires moyennâgeuses pleines de brio et de couleur locale. Telles les gentilles enluminures publiées par Cari Gehrts dans le Schalk de Leipzig (1878). Et Bismarck qui, malgré la gravité des événements, n'a point perdu ses trois cheveux, déclare : « Nous n'irons pas à Canossaf » Casque en tête, l'air d'un pompier anglais, il patine sur la glace avec le très Saint-Père. Toutefois Schalk a raison, c'est le Dieu Janus : bien malin celui qui connaîtra le dénouement.

(4). Voir le volume publié sous ce titre par Moritz Busch, ex-secrétaire, et à nouveau, actuellement, secrétaire de M. de Bismarck.

N'allons pas jusqu^a Rome et, si vous le voulez, restons à Berlin.

Tète nue, le crâne dénudé, si bien qu'il arrive

A Canossa.

Hii>toire en images de Cari Gehrts (Schalk^ 7 novembre 1878).

« L'empereur a très judicieusement décidé qu'il ne fallait pas aller à Canossa. C'est pourquoi l'on a fait la chanson : « Non! nous n'irons pas à Canossa !»

quelquefois aux amoureux, de prendre, la nuit, cette « boule, teutonique » pour une lune aux rayonnements d'ivoire, ou bien la^téte couverte de

la haute casquette d'officier, M. de Bismarck apparaît à chaque page du Kladderadatsch.

Les trois cheveux, c'est un talisman, c'est un baromètre, que dis-je? le baromètre de la diplomatie européenne, indispensable à toutes les chancelleries. La paix ne tient pas à un cheveu, mais aux

Beau temps. Tenvps incertain. Ora^j^e.

Les trois cheveux du grand chancelier.

{Kladderadatsch, 1881).

trois cheveux deM. de Bismarck. Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il grêle, il sera toujours bon de voir ce qu'ils disent. Et c'est pour cela que le peintre Constantin de Grimm a dessiné le thermomètre du par- Mt bismarkien. Quand l'orage va gronder les cheveux, épanouis aux heures de beau temps, se rejoignent et prennent l'attitude menaçante de la pointe du casque. En ce cas, braves gens, rentrez chez vous, si point ne voulez être mouillés.

ALLEMAGNE DËPtIS 1870

Bismarck- Janus, le sphinx à deux visages, n'a pas seulement trois cheveux il a trois couleurs : cet hérétique est un vulgaire trinitaire. Noir, gris, ou blanc, suivant le parti du Reichstag auquel il

d'JiiVKr , gjîaaent sur la gJaue la humain tl le ruda (-ïonnaLD* Oh, si sëukiiiE^rit nouH pouviorjft aavnir, nu que perâotinelielaal rtUJiDLl^ lequâE ûç» deiiTc tmiiticra rmitri! Aur In glactv

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s'adresse, suivant qu'il a les bras ramenés sur le corps, pendants et les mains ouvertes, ou les mains derrière le dos. Car il n'a pas que Canossa pour lui créer des difficultés : le Reichstag n'est-il pas là, enfant terrible qui prétend avoir des volon-

yC BISMARCK EN CARICATURES

tés — comme si une volonté pouvait se faire jour aux côtés de la sienne I — Et le Reichstag combat l'augmentation de l'effectif militaire, et il ne veut pas — c'est là surtout ce qui le chagrine — lui voter ses projets de loi économiques, l'impôt sur le tabac et sur les alcools, qui permettrait enfin d'équilibrer le budget, ce budget qu'il faut chaque année présenter, discuter, arracher article par article. Ces préoccupations financières sans cesse sont traduites en images, par le crayon de Scholz. Bismarck apparaît avec la même persistance que « M. Vieux Bois changeant de chemise, » la pipe à la bouche, les coudes sur la table, absorbé dans ses graves méditations, plongé dans des lectures budgétaires. Embarras de richesse^ a soin de nous dire le dessinateur du Kladderadatsch, qui, pour ne laisser en notre esprit aucun doute sur le sens réel de cet excédent de recettes, ajoute immédiatement : Qu* allons-nous faire de tout cet argenty et d'abord, où le prendrons-nous ? Ne vous semble-t-il point que ce Robert-bismackérisme a une saveur toute spéciale?

Feuilletez les pages, d'année en année. Ici, il est en écuyer de cirque jonglant avec ses ministres et ses portefeuilles ; là, il se tient sur la porte d'une

boutique à Tenseigne significative : Bazar du ParlemenU montrant à sa devanture tout un stock de lois rejetées par le Reichstag; autre part, il lance son bouledogue contre les récalcitrants.

Mais ces vignettes, quelque amusantes qu'elles

M. de fiismarck dans ses diverses attitudes.

{Kladderadatsch, 1881).

soient, ne sont encore que l'annotation graphique, au jour le jour, des événements politiques, suivant un procédé partout en honneur. Le vrai Bismarck, au point de vue intime, c'est dans les scènes vécues, dans les compositions qui jouent à la page d'album qu'il faut aller le chercher. Voyezle, sur cette feuille, où, nouveau Jean qui pleure et Jean qui rit, il passe à cheval, sous les Tilleuls,

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comme le plus vulgaire « député équestre », comme un simple ofGcier à la suite, où il paye bourgeoisement sa cote d'impositions, où il tend sa casquette, avec déférence, pour que ces messieurs du Reichstag veuillent bien y faire pleuvoir les gros sous, où il tient en main un de ces bons poulets que lui envoient ses admirateurs, très partisans des paiements en nature, où, tout guilleret, il danse un petit rigodon avec son « bon ami » Richter, un libéral qui le taquine juste assez pour amuser la galerie, où il suit, pédestrement, la bière qui emporte ses projets de loi... jusqu'à la prochaine session.

Et le voici chez lui, ayant toute une cour de gens qui l'enserrent et le complimentent et l'admirent. Lui, bon enfant, veut bien se laisser faire; même il sourit lorsqu'on se hi^se jusqu'à lui. Pour un peu, il se baisserait afin d'éviter à son voisin des torticolis. Il est grand, il est gros, de belle prestance, l'air juste assez rébarbatif pour en imposer aux « roquets parlementaires. » Sa physionomie exprime ce qu'il doit très certainement ressentir : « Dites donc, après cela que je ne suis pas bon garçon? On peut me contempler > me parler, et je ne mords pas. »

Tel est le Bismarck du Kladderadatsch parvenu à son apogée en 1880; tout sucre, tout bonhomme, tout rond, lançant à peine quelques traits de ci de là.

Une soirée chez M. de Bismarck.

{Kladderadatsch, 1881).

N'a-t-il pas eu son Septennat, n'a-t-il pas eu raison de toutes les oppositions, n'a-t-il pas pu décocher au pauvre Gaulois quelque flèche empoisonnée? Or que faut-il de plus à un chancelier <iui a déjà absorbé le Frûhschoppen, mangé du caviar, grignotté Bretzel ou Kûmmelbrœdchen (petits pains saupoudrés de gros sel et de cumin)

et qui va pouvoir terminer la journée avec une des légères « délicatesses » genre Ochsenmaulsalad (salade de museau de bœuf), à lui envoyées de tous les points du territoire, — cadeaux des fidèles Allemands à « leur Bismarck ». La réconciliation nationale par la bière et la charcuterie.

Et ne croyez point que ces caricatures bienveillantes soient le fait du Kladderadatsch seul. Non seulement les autres journaux imitent leur aîné, mais ils accentuent encore la note humoristique. Elle-même la satire est imbue d'une rare bienveillance. Si elle découpe Bismarck, ce n'est point pour le mettre en morceaux, mais bien pour montrer sa silhouette à la façon du célèbre « silhouettiste » Paul Konewcka, ou encore pour en faire un petit jeu à Tusage des familles, suivant l'idée que le dessinateur du Ulk contribua à populariser. De 1872 à 188S on vit ainsi des découpages et des silhouettages, en noir sur blanc, en blanc sur noir, et des abat-jour, et des papiers à lettres, et des décalcomanies, et des gaufrages !

Ici toutes les péripéties de la politique locale, les affaires d'Arnim, Mommsen, Lasker, les conciliabules avec Virchow, avec Windhorst; là la grande politique. Cette dernière est surtout traduite en

La poste de l'Empire faisant son entrée à Varsin et apportant à Bismarck les cadeaux en nature qui lui arrivent de toutes les parties du

pays,

Vignette de Daelen pour Bismarck's Himmelfahrt,

Vignette servant d'annonce au journal IJlk {Le Hibou),

images par un journal de création récente, les Lustige BlaBtter (Feuilles joyeuses), journal de grand format, à première page coloriée, qui avait essayé d'implanter dans la capitale du nouvel Empire la note viennoise.

Les Lustige Blaatter ont amusé tout Berlin avec leurs grandes compositions lithographiques : Tamour troublant la paix (affaire du mariage Battenberg avec la princesse Impériale), — les trois parques de Tamitié, — les candidats au ministère attendant patiemment l'apparition de Bismarck à sa fenêtre, — le concert quelque peu dissonant, des journaux officieux devant la maison du Chancelier dont le profil bien connu, aux trois cheveux plantés droits comme clous, se détache en grisaille dans l'embrasure de la fenêtre ; ou encore Bismarck affichant une défense d'entrer à l'égard des mendiants et autres quémandeurs de portefeuilles. Quelle taille, quelles épaules, quelles bottes ! Pour le coup. Pandore, tu es dégoté.

C'est bien là, avec une pointe de moquerie, l'ancien étudiant tapageur aux énormes bottes à canon, flanqué d'un bouledogue peu patient; l'homme toujours fidèle aux souvenirs universitaires, conviant en son palais Rad^iwill à de gar-

A FRIEDRICHSRUHE

Pour se mettre à l'abri des complots successifs dirigés contre sa tranquillité, le chancelier en est réduit à placarder lui-même une affiche. (L'afiElche porte : « Entrée défendue aux colporteurs, musiciens et quémandeurs de portefeuilles».)

D'après Toriginal en couleur. {Lustige Blsiter^ 30 août 1888.)

gantuesques « commers » modestement appelés «réceptions parlementaires », fumantlapipe traditionnelle, et caressant <c Tyras », l'impérial chancelier de la race canine ; l'homme que le journal

Bismarck « mis au froid » à Saint-Pétersbourg.

Vignette de Daelen pour Bismarck' $ Himmelfahrt ,

Sar la bouteille dont le bouchon représente Bismarck, on lit : « Bsprit de vérité •, et sur les étoiles qui brillent an fond: « Unité, Justice, Fidélité, Morale. • L'ancienne Confédération germanique, TAutriche et la Sainte- Alliance dansent autour du seau. Le personnage qui accourt pour se joindre à la bande joyeuse est censé représenter la France, ainsi que l'indique le mot « Fraternité » placé au-dessous de lui.

illustré Ueber Land und Meer nous a fait connaître en son intimité, par une suite d'amusants croquis.

Et tandis que le journal popularise ainsi partout, ù travers les cafés, les cercles et les familles.

cette physionomie qui sera un jour, pour TAllemagne, ce que fut jadis Napoléon pour la France» les artistes, d'ordinaire peu sympathiques aux politiciens, introduisent « l'homme aux trois cheveux » dans le livre comique et dans les publications destinées au cercle restreint de leurs sociétés, ces publications, autographiées la plupart du temps, qui permettent à la fantaisie et à l'humour de se donner libre cours. Bismarck leur apparaît comme un joyeux qu'on peut joyeusement célébrer et dessiner. A Berlin, à Dusseldorf, à Munich, ont eu lieu ainsi d'amusantes incursions dans le domaine politique. En 1883 un peintre munichois, Piglhein, exposait un tableau Idylle représentant assis sur un banc au milieu d'un paysage solitaire et pressés l'un contre l'autre un enfant et un chien vus de dos. Tout aussitôt, ce fut une avalanche de caricatures, parmi lesquelles Bismarck trouva sa place : on le vit en conversation avec un ecclésiastique, ou ayant à ses côtés Tyras, ou encore tenant entre les bras une immense chope de bière. Jamais œuvre d'art n'avait pareillement prêté à l'actualité.

A Munich, ce sont les feuilles autographiées de la Allotria^ toutes pleines d'une bouffonnerie de

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