‹ Bismarck en caricaturesChapitre 24 sur 53 · M. DE BISMARCK ET LA CARICATURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

M. DE BISMARCK ET LA CARICATURE FRANÇAISE

Les premiers portraits-charge de M. de Bismarck : Gill et Gilbert Martin (1867). — Les caricatures de la Guerre et de la Commune: Thomme à la boule de Draner, Pilotell et Saïd. — Les caricatures depuis 1880. — Blass et Gilbert Martin, Triboulet, Pilorif Don Quichotte. — Luque et le Monde Parisien. — Type vu par les dessinateurs français. — Le Bismarck tragique et Tiret-Bognet. — Un Bismarck en deux traits.

Si haut que Ton remonte dans notre histoire graphique. Ton ne trouve pas de caricatures de M. de Bismarck avant 1867, avant le portraitcharge de Gill dans la Lune. Non seulement, en ces années grosses d'événements qui vont de 1862 à 1870, l'image n'est pas libre, mais encore les caricaturistes ne se font pas une juste idée de la puissance de l'homme d'État prussien. Imitant

rancienne monarchie française, alors qu'elle combattait les protestants au dedans et s'appuyait sur eux au dehors, Napoléon III semble plutôt se ranger du côté de la Prusse et laisse en même temps les caricaturistes français charger, ridiculiser les Prussiens, afin de donner une apparence de satisfaction à Topinion publique.

On trouvera, dans mon histoire de la Caricature en France, tout ce qui a trait à cette guerre par l'estampe, dont le Charivari fut le principal agent. Ici je n'ai à m'occuper que de Bismarck.

Chose caractéristique, autant l'on avait été dur pour les Prussiens — les caricatures de Cham, de Darjoux, de Draner, de Stop resteront le plus violent réquisitoire illustré qui jamais ait été publié contre eux, — autant l'on se montrait affable à l'égard de M. de Bismarck. En cette année 1867 la presse parisienne n'avait pour lui que des amabilités et enregistrait ses bons mots, car il en faisait ou du moins était censé en faire, tout comme un vieux boulevardier. N'est-ce pas lui qui répondait au fumiste à froid, ayant voulu lui persuader qu'à la revue de Longchamps on avait crié : Vive Bismarck ! « Vous vous trompez, la foule criait : F7à Bismarck! vlà Bismarck! Ce n'est pas

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tout à fait la même chose, mais c'est presque aussi flatteur. » Et la Lune^ dans la biographie qui

Portrait-charge publié dans la Lune (7 avril 1867).

I accompagnait le portrait-charge de Gill, s'efforçait de le montrer au public sous un jour intime, pas si bouledogue que le dessin. A l'en croire, ce n'était pas seulement un charmant homme, « très gai, très affable, très courtois, très bon enfant » — tant de

très qu'il ne devait plus lui en rester pour sa femme — c'était encore un Don Juan. Son biographe n'ignorait pas certains détails, certaines plaquettes de Berlin et racontait même une amusante histoire d'objectif photographique qui fît figurer le ministre prussien aux côtés d'une prima-donna, italienne (1).

(4) Voici celle amusante histoire qui n'est pas sans rapports avTc l'affaire Dumas-Mencken.

M. de Bismarck était allé, en 1865, aux eaux d'Ischl. En même temps que lui, dans cette localité, villégiaturait une charmante prima donna de l'Opéra de Berlin, mademoiselle L..., aussi excellente chanteuse que jolie femme, et aussi jolie que vertueuse, — une prima donna accomplie, une prima donna comme on n'en voit guère, une prima donna comme on n'en voit pas. Un jour, sur la promenade d'Isclh, le ministre rencontre la chanteuse, la reconnaît, le salue, l'aborde ; entre premier ministre et étoile d'Opéra, en tout pays et en tout temps, la conversation se place sur le terrain de la complète égalité. Le ministre se détourna de sa route pour suivre celle de la chanteuse. Cette dernière allait justement se faire photographier. Les artistes de Berlin ont, vous le voyez, les mômes vices que les artistes de Paris. Le ministre, arrivé à la porte du photographe, ne s'arrêta point; il continua l'entretien commencé sur la promenade.

Tout à coup, le photographe caché sous son voile en sortit précipitamment et pria M. de Bismarck de s'éloigner un peu du fauteuil occupé par mademoiselle L... « Sans cela, dit-il, l'objectif allait cueillir la personne de l'Excellence et la placer sur la photographie, tout à côté de la prima donna.

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Donc, jusqu'en 1870, rien d'hostile dans les quelques images qui se peuvent voir, deci delà. Gilbert Martin, qui débute dans le Philosophe^ le représente bien en ogre aiguisant son coutelas pour égorger le petit Poucet, mais cette « ogrerie » ne semble pas sortir du domaine purement théâtral.

Voici Taffaire Hohenzollern, et, dès les premières caricatures, alors, il semble qu'on ait voulu affirmer l'importance du rôle joué en cette circonstance par le chancelier de l'Allemagne du Nord. La cour des Tuileries, trompée, se vengeait et lançait les crayons contre « l'Ogre du Nord. »

Durant cette nouvelle période, Bismarck, personnellement, va être ce que furent les Prussiens antérieurement. Toutes les images de 1870, toutes ces amusantes vignettes au jour le jour crayonnées par Cham avec un brio, avec une furia toute /ran- .';ese, sont autant de portraits de M. de Bismarck.

— Mademoiselle I fit M. de Bismarck, se reculant discrètement.

— Ohl restez, répliqua celle-ci; ce portrait est destiné à mon fiancé; il sera si heureux de l'honneur....

M. de Bismarck ne laissa pas achever et reprit sa place. Et voilà comment un ministre prussien est portraicturé sur le môme carré de papier qu'une cantatrice italienne.

La physionomie est exacte, Texpression seule est poussée au noir. Avec son front énorme, avec ses épais sourcils — véritables broussailles — avec sa double paupière retombante, avec son nez très fortement accentué, avec sa grosse moustache qui, toujours, semble avoir besoin de la ser\'ielte, avec sa bouche entr ouverte se pourléchant d'avance à Tidée du bon repas qu'il va faire ou du bon tour qu'il va jouer, le Bismarck de Cham tient à la fois du chat sauvage et du bouledogue. Il n'est pas chargé; il est simplement dramatisé.

Puis, dénouement horrible, voici la guerre officiellement déclarée, la guerre invoquée, pour ainsi dire, par une imagerie qui, depuis longtemps, a commencé les hostilités, qui bat le Prussien à coups de crayon et à coups de bons mots. — D'août 1870 à mai 1871 tout un lot de caricatures signées Chain, Félix Régamey, Gill, B. Faustin, Pilotell, Alfred Le Petit, Draner, Moloch, Stop, de Frondas, Saïd (Alphonse Lévy), Rosambeau, Paul Klenck, Jann» Théo, L. ToU, Holb, Stock, Belloguet, Corseaux, Albert Millet, Mailly, de la Tremblais, et que sais-je encore ; noms illustres ou complètement inconnus dont quelques-uns passèrent, sans jamais s'être

CARICATURE D'aLBERT MILLET

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Un joli tour.

Attentiou! Maintenant sous celui-ci! Le voilà!

Caricature de Gham (CAartcart, juillet 1870}.

Allusion à la candidature Hohenzollern au trône d'Espagne.

autrement fait connaître; — collection variée d'aspect et de sujets, amas informe de feuilles jetées au

vent, côtoyant quelques belles pièces remarquables par l'ampleur de la pensée, — visant sans cesse, personnellement, le roi de Prusse ou Bismarck.

Et comme précédemment, en Allemagne, les légendes se font un plaisir de torturer le nom du Chancelier, de lui donner des titres fantaisistes : « Bismarck-Schosedousen, Bismarck-Sedlitzhausen, Bismarck le saucissonnier, annexeur ordinaire de S. M. Guillaume », bientôt même, c'est « Trimarck » ou « Triquemark. »

Dans cette estampe plus emballée, plus hardie que prévoyante, certains motifs reviennent sans cesse : Bismarck remportant une veste, Bismarck cirant les chaussures de nos petits troupiers, Bismarck voulant atteindre jusqu'à Paris, qui, invariablement, derrière ses fortifications, lui répond par un pied de nez. A-t-elle assez fière allure la feuille de Gill, nous montrant M. de Bismarck venant poser ses conditions au garçon du « café de Paris », — la capitale, on le sait, n'est qu'un immense cabaret — demandant le Alsace, le Lorraine, le Soizon, sans oublier des cicares. Et à ces prétentions le « garçon de cabinet » répond par le « Boum I » du canon crachant la mitraille du haut des remparts.

l'homme a la boule (1870) Par Draner.

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O mon bonhomme, cette fois tu trouveras des arêtes! Caricature de Gham {Charivari^ juillet 1870).

Des pendules, je ne parle pas : les légendes de l'époque ont épuisé le sujet. Ne vont-elles pas jusqu'à placer ceci au-dessous d'une conversation

entre Guillaume et Bismarck : « Peu de gloire, mais que de pendules ! »

Et je ne fais que mentionner les souvenirs empruntés à la caricature de 1792, cette caricature qui aime à nous montrer les Prussiens s'oubliant dans les vignes et pris de « venette » subite. En pareil cas, Guillaume demande le pot et Bismarck apporte son casque. Le clysopompe joue un rôle, comme dans la fluxion de Bismarck^ d'Albert Millet, qui doit être renversée pour que la chute du... rein se puisse voir.

Naturellement, toutes les séries de portraitscharge donnent du Chancelier une photographie plus ou moins flattée. Dans le Pilori-Phrénologie, de Belloguet, sa tête est bien meublée ; dans les Marrons sculptés^ de de Frondas, sa tête repose sur des crânes. Presque toujours coiffé du casque à pointe, une ou deux fois il apparaît cependant travesti en jésuite : <c Don Bazile-Ignace Loyola Bismarck », ainsi que l'appelle le caricaturiste Rosambeau.

Parmi ces feuilles au jour le jour que la Guerre et la Commune voient pousser comme de véritables champignons, Tidée est rare. Combien peu ont, pour passer à la postérité, le souffle et Tallure qui,

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leules, font les œuvres viables I En tout cas, 'Homme à la boule^ de Draner, le Nouveau système de canons se chargeant par la culasse 9

Enfoncé, nion vieux chat-tigre!... Tu croyais le tenir, il s'envole ! Caricature deBerlureau {Almanach du Petit Pioupiou, 1888).

de Pilotell, Si nous causions un brin ! de Saïd, sont des pièces qui méritent les honneurs de la reproduction.

Quant à ï Ivresse de Bismarck^ — un pamphlet

illustré, — je ne la signale que pour cette légende en vers qui montre chez son auteur plus de prévoyance et de bonne volonté que de connaissance approfondie de la langue :

Sur un moos de verre, Bismarck on t'a placé.

Ton rêve ambitieux, rêve d'un insensé. Inspiré par la' bière, a pour base Targile .

Avant peu tu verras combien elle (sic) est fragile.

La guerre terminée, la paix signée, les feuilles volantes disparaissent peu à peu, et c'est dans les journaux qu'il faut aller chercher les caricatures sur lesquelles Bismarck est représenté jonglant avec les milliards ou pompant l'argent de la France. Toutefois un calme relatif, conseillé du reste par la prudence, succède aux violences du siège, et le pays, occupé de sa réorganisation intérieure, laisse, pour un certain temps, Bismarck se démêler avec les parlementaires allemands.

Dès lors, le Chancelier n'apparaît plus qu'en certaines circonstances, incidents de frontière (affaire Schnaebelé et autres), froissements avec l'Italie, voyages royaux comme ceux d'AlphonseXII ou de Humbert à Berlin, difficultés de la pohtique coloniale ou déclarations peu sympathiques à l'égard de la France, dont les parlements étran-

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