RENTRANT CHEZ SOI
(/ï^aj-o, avril 1890.)
tique des HohenzoUern qui a, cependant, suscité bien des haines, disparaît, sans que la caricature paraisse vouloir se venger sur lui. Bien plus, sous la forme humoristique, elle sert sa gloire. Munich, depuis longtemps, s'est désintéressée de la politique. Vienne prend gaiement la chose. Pour elle, c'est un colosse qui tombe ; c'est Hercule qui se retire sous sa tente. Hercule vêtu de peaux de bêtes, en main une hache formidable, prête à entailler des forêts entières.
Un journal de la cité du Danube a cherché à établir un parallèle entre les adieux de Fontainebleau et la retraite de Friedrich sruhe : selon lui, retraite comme adieux sont une fausse sortie. Napoléon est revenu de Tîle d'Elbe, dit-il, Bismarck reviendra de Friedrichsruhe. Les hommes de leur trempe ne tombent que vaincus et, vaincu, Bismarck ne l'est point.
Enfin, qui l'eût cru? voici Tiinagerie allemande qui nous donne des Bismarck à Sainte-Hélène : même pose, même regard songeur, même costume, mêmes bottes que le petit homme à la redingote grise. Bismarck n'est-il pas né le 1^' avril 181S, alors que Napoléon P' menait la grandiose épopée des Cent-Jours ?
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Donc, Bismarck a eu ses illustrateurs, et, vivant, il a son album, tout comme un professeur d'Université qui se retire après trente ans de
Bismarck en Napoléon l" à Sainte-Hélène.
[figaro, avril i890.)
loyaux services. Le Rismsirck'Album que publie le Kladderadatsch avec un succès sans pareil, a pris place dans toutes les familles d'Outre-
Rhin, coudoyant sur les tables Amor und Psyché et les plaquettes de Schultze et Millier, les deux petits bonshommes berlinois qui, en images dialoguées, causent de tout et sur tout. Quelque chose comme un Album-Thiers, qui serait uniquement composé des Gill de VÉclipse.
Mais, si intéressante qu'elle soit, cette publication n'éclaire qu'un côté de la figure. Une iconographie, non seulement pour être complète, mais encore pour présenter -quelque valeur documentaire, demande tant soit peu de variété, et le crayon de Scholz, le caricaturiste berlinois, a vu éternellement le même Bismarck.
Or à un homme européen il faut donner une galerie d'images plus vaste, plus variée: à celui qui, depuis plus de vingt ans, a joué un rôle prépondérant dans l'histoire des relations internationales, il est bon de montrer ce que les peuples ont pensé, là où sa politique a été abhorrée ; ce que les crayons ont dessiné, là oii ils étaient libres, là où ils lui sont ennemis.
Une fois de plus, je mets à profit l'occasion pour prouver que l'histoire la plus vraie, la plus saisissante s'écrit à l'aide des documents graphiques parlant à la fois aux yeux et à la pensée.
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Jamais, du reste, pareille circopstance ne se présenta. Certes, la poussée d'images boulangistes qui a déjà eu son histoire (1) était bien intéressante à noter; mais c'est plus tard, seulement, qu'on pourra l'étudier, alors que l'on sera renseigné d'une façon définitive sur son importance, alors qu'on saura si ces images ne furent qu'un mouvement de spéculation factice et si ce premier acte a reçu une suite logique. Bismarck, au contraire, c'est vingthuit ans d'histoire, presque un tiers de siècle. Quelle histoire et quel siècle !
L'histoire de nos désastres, la perte de l'influence française, le siècle du fusil à aiguille et de la Tour Eififel, des grandes découvertes, des recherches incessantes dans le domaine de la science conduisant, à la fois, à la marche toujours ascendante de l'industrie et aux progrès dans l'art de détruire.
En 1868, Charles Joliet publiait une petite plaquette, ÏAlmanach Bismarck^ sur la couverture de laquelle on lisait : « M. de Bismarck est le dieu de bien des machines. Comme l'Allemagne, la
(i) Voir le volume Le Dossier du Général Boulanger publié en 1888 à la Librairie Illustrée (Georges Decaux), par Georges Grison. Il vient également de paraître, tout récemment, une Iconch-bibliographie des chansons faites sur le Général.
France porte ses couleurs feuille morte et tabac d'Espagne. La mode les impose à toutes les créations de ses caprices. M. de Bismarck passe à Tétat légendaire. »
Hélas oui I après avoir fait concurrence au rouge Magenta, au bleu Mexico, le brun Bismarck devait détrôner toutes ces couleurs, en cette même année où, toujours rieur, toujours à Taffût de l'actualité, l'esprit français lançait <r YAlmanach à aiguille^ par le baron de Brisemarque ! »
La contre-marque, elle-même, ne fut-elle pas, un moment durant, la « bis-marque »?
Et, depuis lors, mettant en pratique ce que constatait l'almanach de 1868j M. de Bismarck est devenu, effectivement, le dieu d'une machine formidable, après avoir imposé à toutes les nations ses caprices et ses couleurs.
Il est la personnification la plus haute de l'emploi des forces nouvelles, dans un but de destruction, d'accaparement et de conquêtes. Il a été le rouage principal de ce mécanisme. A l'armée de la Révolution, mue par les grandes idées d'émancipation, à cette armée qui, pour la dernière fois, durant les guerres du second Empire, a montré l'enthousiasme, l'insouciance, la furiu des
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anciens jours, il a opposé Tarmée scientiflque, n'abandonnant plus rien à l'initiative individuelle, l'armée-machine, de longue date dressée par Texerciceà la prussienne, et dont le dernier mot, quelque jour, sera, certainement, l'automate mû par Télectricité. Ceci, Caran d'Ache Ta très nettement perçu en certaines de ses caricatures, dessinées avec tant de brio et d'humour.
Bismarck ! il a été tout et il ne le laissait point voir. Il se retranchait derrière son souverain, en fidèle ministre, en politique consommé. Mais, autant il tenait à rester derrière le rideau, pour, de là, pouvoir tout diriger, autant il se complaisait à afficher l'activité encombrante, la maladie locomotrice et annexionniste de Napoléon III. Parcourez les journaux satiriques publiés en Espagne, en Italie, en Angleterre, en Amérique, de 1867 à 1870 : nulle part ne se voit le visage de Bismarck, alors que, partout, apparaît la figure de Napoléon III, au nez ridiculement bombé, dont les Espagnols finissent par faire un véritable Polichinelle. L'Europe n'en veut point à la Prusse, elle est si sage, si peu encombrante, si peu occupée de ses voisins; celui qu'elle poursuit de ses sarcasmes, c'est l'Empereur des Français.
Ce n'est pas pour rien que le gouvernement, instruit par ses agents et de visu — peut-être ignore-t-on que Napoléon III fut un des plus fidèles lecteurs de ce Kladderadatsch qu'il ne lui plaisait point, et pour cause, de voir traîner sur les tables des cafés parisiens — fermait alors les frontières, d'une façon si absolue, aux feuilles caricaturales du dehors. Qui eût vu II Pasquino, Il Fischietto, SpiritoFolletto, GilBlas^ El Mosquitem, Jeremias, — je ne parle pas, à dessein, des feuilles germaniques, — eut compris que l'ennemi, pour l'Italien comme pour l'Espagnol, ce n'était pas Bismarck, mais Napoléon. J'ai dit avec quelle machiavélique habileté, le ministre prussien avait travaillé à ce résultat.
On voit donc l'importance du document graphique, et combien il serait intéressant, instructif, de laisser Timage se répandre au lieu de la confisquera la frontière. Mais, voilà! on ne pouvait permettre, venant du dehors, ce qu'on ne voulait pas tolérer chez soi : ouvrir les portes aux caricatures étrangères sur Napoléon III, c'était admettre implicitement, tôt ou tard, la liberté intérieure du pamphlet dessiné.
Et maintenant, ai-je besoin de le dire? on ne
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cherchera point ici une iconographie de M. de Bismarck, sous toutes ses formes, dans toutes ses multiples manifestations. A notre époque, où l'industrie s'empare indistinctement des personnages et des choses en vue, le général Boulanger, M. de Bismarck, la Tour Eiffel se rencontrent sur les mêmes objets. Et, dans ce domaine, les Allemands ne procèdent pas autrement que nous. Il y a des pipes, des assiettes, des carreaux de poêle, des couvercles de chopes avec des Bismarck; on le tisse, en guise de lansquenet, sur les rideaux, on t.a chope Bismarck, le met sous verre, dans des presse-papier, on s'en sert comme filigrane, on l'imprime sur les cuirs et sur les étoffes, sans parler des bronzes, dos sujets de pendule, des bustes en biscuit.
Les Suisses font mieux : ils le sculptent, ils le découpent en bois et lui donnent, ainsi, des attributions multiples, quoiqu'ils se plaisent surtout à le représenter sous la forme de bouledogue, de casse-noisette ou d'encrier, le plus souvent avec des contorsions grotesques.
M. de Bismarck casse-noisette! et cela après Napoléon III, car c'était une des figures que la caricature aimait à donner à l'ex-Empereur : quelle leçon et quelle vérité! Lui aussi, il en a cassé des noix et des noisettes, et peut-être en est-il encore beaucoup d'autres que l'Allemagne voudrait lui voir casser.
Comme Napoléon III également, il joue le rôle du diable dans les petites boîtes carrées desquelles, poussé par un ressort à boudins, émerge le personnage chargé d'amuser ou plutôt de faire pleurer les enfants.
inanité des choses humaines!
Avoir été prince, empereur et roi.
et devenir pain d'épice, casse -noisette ou encrier! Toutes les gloires de ce monde ne finissentelles pas ainsi?