CARACTERISTIQUE DES CARICATURES
Ah! la caricature, qui donc aura assez d'influence pour imposer aux masses dévoyées, se complaisant en d'odieuses personnalités, les pages magistrales des crayons de 1830?
Hélas ! on a habitué la foule aux barbouillages; elle aime à voir salir ceux qui détiennent le pouvoir qu'elle-même leur a con-
fié, tout comme elle se complaît dans les bavures groseille ou lie de vin, dans les ocres et les sangs de bœuf qui s'étalent à la première page des feuilles populacières.
Qu'un artiste sente en lui quelque chose; écœuré de ces personnalités, de ces basses images, qu'il cherche à dégager la formule nouvelle de l'art caricatural; comme Willette, en son Pierrot, qu'il fasse appel à la philosophie, à la grande satire
Bismarck en vitrail..
Vignette da calendrier
du Schal/e, 1887.
sociale, au rire vengeur, toutes choses éternelles parce que humaines, et c'est presque avec indifférence, tout au moins regardant sans comprendre, que la foule passera crevant ces compositions animées du souffle puissant de la pensée et de la conception créatrice.
Soit ! Laissons Tidéal entrevu par des générations plus heureuses, qui savaient encore placer dans tout homme un principe, qui taillaient les personnages à la hauteur de Tidée.
Eh bien! ceci, à notre époque d'âpreté inouïe dans les luttes personnelles, un homme Fa obtenu. Ceci : voir ses traits partout reproduits, ses actes politiques caricaturés, sa personnalité d'homme d'État violemment critiquée, sans que jamais aucune allusion blessante pour sa vie se soit produite; ceci, fait rare et peut-être unique, il a été donné à M. de Bismarck de pouvoir en jouir.
Depuis vingt-huit ans, depuis ce jour de juin 1862, où il prit en main la direction des affaires de son pays, ayant à lutter (comme les images ici reproduites le rappelleront avec éloquence) contre des antipathies naturelles, contre des libertés acquises, contre un état de choses sanctionné par des siècles de vie publique, et, pour tout dire, contre les
EN EFFEUILLANT LA MARGUERITE : JEU d'aMOUR
— Il vient de tirer : Amitié — politesse — Un peu — ... pas da tout I SI ce petit jeu ne sert à rien, il ne nuit pas non plus.
{Figaro, 31 août 1889.)
Les deux personnages qui regardent Bismarck-Marguerite se livrer à ce petit jeu innocent personnifient l'Autriche et Tltalie. A remarquer que les pétales de la modeste p&querette qu'effeuille le chancelier sont des petits canons. C'est, du reste, toute une végétation militaire qui fleurit à ses pieds.
CARACTERISTIQIE DES CAlllCATLRES
haines bien justiflées de TAllemagne du Sud, pas une caricature qui manque de dignité, pas une image qui cherche à salir cet ennemi, contre lequel on fait cependant flèche de tout bois. Et il eu est de raides, parmi ces satires crayonnées, qui
Partout des co.ères : à Berlin, le chancelier; à Vienne, l'opposition.
(Kikerikij 4 décembre 1881.)
resteront comme autant d'actes d'accusation contre les duretés de sa politique ; il en est de terriblement vraies dans ce Figaro de Vienne, qui a inauguré la charge au jour le jour faite par des artistes, et dans ce vaillant petit Punsch de Munich, étouffé par la guerre de 1870, emportant avec lui les der-
nières manifestations de la grande satire politicosociale inaugurée en 1847 avec les Leuchtkugeln (1).
Qu'il s'agisse des portraits à la mine de plomb de Menzel, croquis personnels rehaussés d'une pointe d'humour telle que ceux qui ne sont point familiarisés avec l'art germanique les prennent pour des caricatures ; des vignettes de Scholz dans le /sTZadderadafsc/i, des pages que Juch professeur d'esthétique et personnage officiel, dessine pour le Figaro avec une telle science qu'on pourrait voir en elles de véritables académies caricaturales ; ou qu'il s'agisse encore des amusantes petites vignettes du Kikerikiy ce coq viennois qui, haut sur ses ergots, se livre au reportage graphique des hommes et des choses : c'est presque toujours un Bismarck comicalement disséqué, étudié dans tous ses gestes, dans tous ses jeux de physionomie, un Bismarck amusant, souvent en colère, quelquefois avec une pointe de gaieté que les Germains, Allemands et Autrichiens, font depuis bientôt vingt ans, défiler sous les yeux de l'Europe étonnée, surprise à bon droit de trouver
(4) Littéralement « Les Fusées », journal qui eut pour rAllemagne, rimporlaoce de la Revue Comique en France.
TANT qu'il m'en RESTERA UN, JE RESTERAI
{Figaro, 1890.)
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tant de bonhomie, tant d'entrain cliez celui qu'elle s était habituée à appeler le ciiancelier de fer. Si même, les feuilles à images coloriées de Vienne et (le Berlin nous donnent quelque reître crânement campe, iiaut sur jambes, chaussé de bottes provocantes, casque en tète et le lourd sabre de cavalerie battant à ses côtes, le dessinateur trouvera encore moyen de communiquer à son personnage un je ne sais quoi d'humour et de satire.
Un géant au corps assoupli, forcé qu'il est de ee baisser sans cesse pour parler aux nains qui l'entourent, un ogre bon enfant ; en toutes occurrences, un personnage qui tient à la fois du renard et du lion, qui a même certains rapports avec le chien, bouledogue ou Saint-Bernard ; un charmeur félin, qui, toujours, fait patte de velours, un vrai Germain, à la fois batailleur et rêveur, reître et philosophe; un être double aimant le rire et le boire,, dont la franche bonhomie est pleine de sous-enteodus, qui sera aussi assidu au sermon qu'à la Frûschoppen, qui dirige l'État avec une volonté de fer, qui fait trembler l'Europe, et qui, comme un vieux fonctionnaire retraité, se complaira aux récits de la ménagère et laissera son visage douce-
ment s'épanouir à la vue d'une Biersuppe (1), de Knôdels (2) bien fumants, ou de JCnacfeenwûrstl (3) croquant sous la dent.
Tel est le Bismarck popularisé depuis 1870, le Bismarck qui ne saurait se concevoir sans la grande casquette d'ordonnance et sans l'uniforme du cuirassier blanc, le Bismarck qui restera. En civil, il paraît incomplet, s'il n'est pas gauche et même quelque peu emprunté comme dans le beau portrait de Lenbach, le puissant artiste qui n'est plus un inconnu pour nous.
Mais, avant d'en arriver là, avant d'incarner ainsi en lui toutes les particularités d'une race, il a passé par d'autres étapes. Avant d'être Bismarck, avant de devenir le représentant d'une Allemagne nouvelle, il fut le ministre, plein de morgue, d'un royaume encore dans sa période d'incubation et ce sont là, aujourd'hui, autant de pages d'histoire, qu'il est intéressant de fixer d'une manière durable, en faisant appel au crayon des dessinateurs.
(1) Soupe à la bière.
(â) Littéralement : quenelles ; grosses boules rondes de Yiande ou de farineux qui cuisent dans la soupe et souvent se mangent avec.
(3) Petits saucissons bien dodus.