‹ BismarckChapitre 8 sur 13 · LE RÈGNE D'UN MORIBOND · texte numérisé non relu

LE RÈGNE D'UN MORIBOND

Après nous être efforcé de montrer le prince de Bismarck tel qu'il fut durant la période émouvante dont nou3 résumons les péripéties, il nous faut maintenant revenir au prince Guillaume, subitement rapproché du trône par la mort de son grandpère, et qui n'en était plus séparé que par Texistence de son père agonisant . -

Il vient d'entrer dans sa vingt-neuvième année. Officier dans la garde impériale, il a épousé, en 1880, la princesse Augusta- Victoria de Schleswig- Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg, et quatre fils grandissent autour de lui. Il ne semble pas cependant que les joies domestiques qu'il peut trouver çi son foyer aient le pouvoir de l'y fixer. On parle encore peu de lui. Lorsqu'on en parle, c'est pour déplorer les scandales de sa vie privée. On les raconte sous le manteau et personne à la Cour ne les ignore. Dans le monde de la galanterie, on l'a surnommé : « Zwei Thaler Prinz », le prince des deux Thalers, parce que c'est à ce chiffre qu'il a fixé le prix des faveurs qu'on lui accorde. On va jusqu'à prétendre que sa femme, si pieuse qu'elle soit, a tenté de se suicider dans un accès de désespoir conjugal. A en croire une de ses dames d'honneur,

elle a essayé de se pendre ; elle était à moitié asphyxiée quand on est intervenu et c est à grand' peine qu'on a pu la sauver.

Vrai ou faux, ce récit permet de se rendre compte de ce qu'on pensait à cette époque du prince Guillaume et de mesurer la profondeur de l'abîme où il était en train de descendre lorsqu'au commencement de 1889, étant déjà empereur, il subira la métamorphose dont nous raconterons plus loin l'origine et les causes. Mais elle ne s'annonce pas encore au moment où il perd son grand-père.

Néanmoins, la vie de débauche à laquelle Tentraîne Herbert de Bismarck ne Tempêche pas d'envisager l'avenir qui l'attend.

Lorsque, à travers les circonstances qui caractérisent en ce moment la vie nationale, il regarde au delà du présent, il ne peut se dissimuler que l'heure est proche où il régnera. Il en est convaincu depuis le jour ou, du vivant de Guillaume I®*", il a appris de la bouche des médecins allemands que son père était atteint d'une maladie qui ne pardonne pas. Les querelles qui se sont élevées d'abord entre eux, et le praticien anglais Mackensie, lequel, contrairement à l'avis de ses confrères, soutient qu'elle n'est pas incurable, n'ont pas ébranlé sa conviction. 11 en a voulu à sa mère d'avoir mis en doute le diagnostic de la Faculté berlinoise et d'avoir recouru aux lumières du plus illustre représentant de la - Faculté britannique. 11 a suspecté la sincérité de Mackensie et l'a soupçonné de s'être fait le com-

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plice de la princesse impériale, qui proclame partout qu'on exagère le mal et que son mari a devant lui de longs jours, grâce aux soins qu'elle lui prodigue. Puis, Mackensie a dû se rendre à l'opinion des Allemands. Au mois de septembre, appelé dans le Tyrol, où le kronprinz a passé l'été, il Ta engagé à s'établir pour l'hiver sur la Rivière de Gènes.

Frédéric a commencé par résister, en alléguant « qu'il était obligé de se réacclimater au climat de Berlin », pour le cas où il serait rappelé par la mort de son père. Il tenait aussi à ne pas laisser sans surveillance le prince Guillaume, dont la popularité dans l'armée et dans l'aristocratie prussienne grandit de jour en jour, et qui ne néglige rien pour l'entretenir. Frédéric a été contraint de faire litière de ces considérations. 11 est parti pour San Remo, d'où on l'a vu revenir empereur, mais les pieds déjà dans la tombe.

Le nouveau kronprinz ne serait digne ni de ses ancêtres, ni de la brillante destinée qui lui est promise, s'il ne se préparait pas à gouverner, en s'initiant autant qu'il le peut aux questions que, une fois le maître, il aura mission de résoudre. Si, par impossible, il était tenté d^oublier ce qu'il doit à l'avenir qui l'attend et de réduire son rôle à celui d'un spectateur désintéressé, les flatteries et les hommages dont il est l'objet le rappelleraient à son devoir. Bismarck le tient au courant de tout ce qui touche au gouvernement, les ministres et les hauts fonctionnaires le consultent, les diplomates

étrangers lui prodiguent leurs hommages. Les envoyés de Léon XIII, Galimberti et Merry del Val, le traitent, nous dit M. Georges Goyau, « comme une façon d'empereur. » Hohenlohe, au milieu des difficultés que lui crée Bismarck dans son gouvernement d'Alsace-Lorraine, va les lui soumettre, et, à propos de l'introduction des passeports dans les provinces annexées, l'entendra lui « dire qu'il faut traiter les Français par la violence » . Dans ce jeune homme qui sera empereur demain^ tout le monde salue humblement le soleil levant, et n'a que compassion pour le malade de Charlottenbourg, soleil en train de s'éteindre, et qui se couche dans un ciel nuageux et obscur. Gomment le futur souverain ne se laisserait-il pas griser par les témoignages de soumission et de servilisme que chaque jour lui apporte ?

En les interprétant comme une invitation à s'immiscer de plus en plus dans les actes du gouvernement, il n'outrepasse pas ses droits d'héritier de la couronne. On ne peut lui reprocher de se préparer à régner, puisque la place qu'occupe son père sera bientôt vacante.

Mais, en ces sortes de choses, il y a la manière, et celle du jeune Guillaume est détestable. Il ne perd aucune occasion de désapprouver les actes impériaux ; il fait profession de leur être hostile ; il les critique publiquement, s'ils sont en contradiction avec la volonté du chancelier, envers lequel il témoigne d'une affection enthousiaste, offensante

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pour son père, car, envers celui-ci, il semble n'avoir que de la pitié, une pitié qui se manifeste sous une forme dédaigneuse ; il s'impatiente de ne pas voir disparaître celui qui çn est l'objet.

Le 1®^ avril, anniversaire de la naissance du prince de Bismarck, il va de bonne heure lui porter ses souhaits, et, par un raffinement de flatterie, il s'invite à dîner pour le soir. A la fin du repas, il lève son verre et prend la parole.

« L'Empire, dit-il, e^t comme un corps d'armée qui aurait perdu son chef sur le champ dé bataille et qui verrait son nouveau commandant grièvement blessé. Dans une passe aussi critique, lés cœurs des quarante-six millions d'Allemands ne peuvent que se tourner avec espoir vers le drapeau et le portedrapeau en lequel ils ont placé toute leur confiance. Le porte-drapeau est notre illustre, notre grand chancelier. Qu'il nous condvdse ! Nous le suivrons ! Puisse-t-il vivre longtemps ! »

Ce speech n'était pas destiné à la publicité ; c'est l'indiscret Maurice Busch qui nous l'a conservé Mais de quelle inconscience témoignent ces paroles, de quel oubli des convenances et du devoir filial ! En consacrant ainsi l'omnipotence du chancelier, en le proclamant nécessaire au salut de l'Empire, Guillaume dénonçait l'impuissance de son père et se faisait complice de ceux qui, à l'exemple d'Herbert de Bismarck, représentaient l'empereur Frédéric « comme un fainéant » condamné par la maladie au silence et à l'inaction et qui n'était pas

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à sa place sur le trône. Au mois de février précédent, lors de son voyage à Londres, le fils du chancelier n'avait-il pas poussé lé manque de respect jusqu'à oser dire au prince de Galles, le futur Edouard VII, « qu'un empereur incapable de discuter était incapable de régner? » En racontant ce trait à Hohenlohe, huit jours après la mort de Frédéric 111, l'Impératrice veuve ajoutait « que la crainte seule de nuire aux relations des deux pays avait empêché son frère de jeter cet impertinent à la porte ».

Ce qui aggravait aux yeux du prince de Galles le propos qu'il venait d'entendre, c'est qu'il savait que le comte Herbert vivait dans l'intimité du kronprinz et qu'on pouvait supposer qu'en se prononçant aussi cavalièrement sur FEmpereur, il avait exprimé l'opinion de Guillaume. 11 y a lieu de faire remarquer en passant qu'à cette époque, le fils du chancelier avait lassé tout le monde par ses allures hautaines, par ses prétentions, sa suffisance, sa légèreté dans l'exercice de ses fonctions de secrétaire d'État, et la désinvolture avec laquelle il traitait les plus grands personnages de l'Empire, voire le maréchal de Moltke, sur lequel on l'avait vu tenter de prendre le pas dans une réception diplomatique.

Quant au kronprinz, on peut se demander si, lorsqu'il multipliait envers le prince de Bismarck tant de marques de confiance et d'admiration, il était sincère ou tout au moins sans arrière-pensée.

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A la cour de Berlin, quelques personnes en doutaient, en se fondant sur divers faits peu importants en apparence, mais qu'elles jugeaient significatifs.

« Ils font bon ménage aujourd'hui, disait-on ; mais en sera-t-il de même lorsque le prince Guillaume sera empereur et lorsque la volonté du chancelier voudra prévaloir sur la sienne ? »

En attendant, Bismarck jouissait avec une complaisance non dissimulée de la faveur du kronprinz et y puisait la certitude de la durée de son pouvoir de plus en plus consolidé. C'est de bonne foi qu'il se croyait indispensable. « Quel serait le résultat, s'il s'en allait? » — « Son départ n'ouvrirait-il pas la porte à toutes les extravagances ? » Ces questions reviennent à tout instant dans ses entretiens et autorisent à penser qu'après avoir considéré comme un devoir patriotique de ne pas abandonner un empereur mourant, il s'était convaincu que le même devoir l'obligeait à rester auprès du successeur afin de le faire profiter de son expérience. N'était-ce pas un bienfait pour l'Empire qu'il eût gagné la confiance de ce jeune prince, à qui la mort de son père pouvait imposer d'un moment à l'autre, la lourde charge du gouvernement? Le chancelier était en droit de se féliciter qu'en une aussi grave occurrence, ce qu'il appelait le devoir fût d'accord avec l'ardent désir dont il était possédé de ne pas se dépouiller de cette dictature dont il tirait orgueil et que dénonçait durement la princesse impériale.

Devenue impératrice, résignée à tolérer sa présence et à le laisser gouverner, puisque son concours était indispensable, elle dissimulait son ressentiment et ne s'exprimait plus sur lui avec la même liberté qu'autrefois. Elle le ménageait pour ne pas envenimer une haine dont elle avait tant souffert et dont son époux eût été la victime plus encore que par le passé. Mais elle n'en souffrait pas moins cruellement, et lui avec elle, en voyant leur fils tombé au pouvoir de cet intraitable ennemi. Chaque témoignage de faveur donné par le kronprinz à Bismarck était pour ses parenta un coup de poignard. La vie familiale des HohenzoUern a été à cette époque enveloppée de trop de mystère pour qu'on puisse se flatter d'en dévoiler les péripéties sans s'exposer à travestir la vérité. Il en est qui échappent à l'Histoire parce qu'elles n'ont eu d'autre témoin que des personnages intéressés à les taire ou à les faire oublier. Mais il a été alors de notoriété publique qu'à maintes reprises, l'Empereur et l'Impératrice ont adressé d'amers reproches à leur fils, pour l'affectation qu'il mettait à frayer avec les Bismarck, et à recevoir d'eux, avec une bruyante reconnaissance, des témoignages de dévouement. Il n'est pas douteux qu'il a protesté contre ces reproches d'un accent de révolte. On le disait à Berlin, et il semble bien qu'on disait vrai.

Il est au moins certain qu'à la Cour, deux camps s'étaient formés, le camp de Charlotten-

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bourg et le camp de Postdam, A Charlottenbourg résidait l'Empereur, A Potsdam résidait le prince Guillaume. Les deux résidences étaient bien en réalité deux camps ennemis, deux forteresses rivales, armées en guerre. Quoiqu'il convienne de n'accueillir qu'avec réserve les rumeurs qui s'en échappaient, on ne saurait les passer complètement sous silence, alors que leur vraisemblance est établie par ce fait que, depuis la scène qui s'était déroulée à San Remo, à la veille de la mort de Guillaume P^, son petit-fils était brouillé avec sa mère et que cette situation se prolongea jusque vers la fin d'avril.

A cette date, la reine d'Angleterre était arrivée à Charlottenbourg. Elle venait prêter à sa fille, dans les douloureuses circonstances que traversait celle-ci, son assistance maternelle et tenter de la réconcilier avec son fils. Elle passa deux jours auprès d'elle et s'entretint à plusieurs reprises avec lui. On a raconté qu'il s'était d'abord conduit de manière à la convaincre qu'il ne lui portait pas des sentiments meilleurs que ceux qu'il portait à ses parents. Mais ce récit est dépourvu de preuves , tandis qu'il est certain que lorsque, quarante-huit heures plus tard, elle partit pour rentrer à Londres, la mère et le fils étaient réconciliés. Il est vrai que la reine, étant allée à Berlin, avait vu le prince de Bismarck et que, peut-être, il n'était pas étranger au rapprochement. Il reconnaissait après son départ qu'elle s'était « très bien comportée », et en

elFet, en causant avec lui de l'opposition qu'il avait faite au mariage de la princesse Victoria avec le prince de Battenberg, elle lui avait donné raison.

— Je l'ai dit à ma Rlle, avait-elle ajouté. C'est très bien de ne pas oublier sa patrie et de lui faire avoir autant d'avantages qu'on peut. Mais elle ne doit pas oublier qu'elle a besoin de l'attachement des Allemands et que son devoir et de tout faire pour se le gagner.

Marie-Thérèse d'Autriche n'eût pas parte autrement à Marie-Antoinette et on peut supposer que Bismarck, ravi de l'appui que lui apportait la reine d'Angleterre pour résoudre une question depuis longtemps fertile en embarras et en querelles, lui aurait exprimé sa gratitude en poussant le kronprinz dans les voies de là réconciliation. Reste cependant la question de savoir si cette réconciliation était sincère. IL est permis d'en douter lorsqu'on lit dnns un rapport diplomatique le récit scène violente entre la mère et le fils, dont ais de Charlottenboui^ aurait été le théâtre, e temps après le séjour de la reine Victoria. >ératrice ayant reproché au kronprinz de se lire déjà comme si son père était mort et le rinz ayant répliqué avec insolence, elle l'aulenacé n de le faire interner à Custrin ».

Faites, ma mère, aurait-il répondu; mais, ue je serai le maître, je vous embarquerai l'Angleterre.

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Dans ces paroles, on devine l'inspiration des Bismarck. Peut-être le chancelier avait-il rappelé au prince Guillaume qu'un siècle plus tôt, la princesse Louise-Ulrique de Prusse, sœur de Frédéric II et reine de Suède, s'était vue, après la mort de son mari, éloignée de Stockholm par son fils Gustave III devenu le maître et qu'antérieurement Louis XIII avait agi de même envers sa mère, Marie de Médicis. Guillaume II ne serait donc pas le premier souverain qui aurait mis fin par un ordre d'exil à des difficultés suscitées contre lui dans sa propre famille. D'ailleurs, dans la maison de HohenzoUern, on en avait vu bien d'autres et les drames d'intérieur n'étaient pas chose nouvelle. Seulement, dans celui que nous racontons, c'est l'ambition du chancelier qu'on trouve comme mobile. On peut, sans craindre de se tromper, lui attribuer la responsabilité de tout ce que le futur empereur fait de répréhensible. Si ce n'est pas lui qui en est l'instig-ateur, c'est son fils Herbert qu'il ne désavoue pas. Le père et le fils sont d'accord pour enguirlander Guillaume, pour encourager ses velléités belliqueuses.

Sans doute le chancelier se promet de mettre plus tard le holà à une politique d'aventure. Mais, pour le moment, il ne songe qu'à flatter son disciple, car, ce qui lui importe avant tout, c'est de se maintenir dans sa confiance afin de consolider inébranlablement son propre pouvoir. Il feint de lui céder en tout et pour tout, même lorsque,

dans son for intérieur, il ne l'approuve pas, 11 veut le mettre dans l'impossibilité de se passer de lui, quitte, lorsqu'il sera son ministre, & lui résister au nom de la raison d'Etat,

Les preuves sont nombreuses de ces calculs ténébreux. Lorsque, au mois de mai, il montre les dents à la France et à la Russie en faisant, contre toute vraisemblance, courir des bruits de guerre, il joue une comédie que cependant certaines gens prennent au sérieux, Hohenlohe écrit dans son Journal : » Bismarck veut à tout prix conserver ses fonctions sous le règne du kronprinz actuel. Il lui avait déclaré, il y a quelques mois, qu'il lui offrait ses services, à condition qu'il ne veuille pas la guerre. A l'heure qu'il est, dit Bleichrœder, il resterait même au prix de la guerre. Les tracasseries de ces derniers temps étaient une concession faîte au futur Empereur et à ses conseillers militaires. »

Herbert de Bismarck, « une calamité pour l'empire », et le général de Waldersee sont les plus entreprenants de ces conseillers. Leur influence sur le prince Guillaume n'est pas moins funeste que e du chancelier, encore qu'elle s'exerce avec moindre habileté que la sienne. Ils le poussent 1 guerre. Le chancelier n'arrête pas leur effort, it convaincu qu'elle est impossible tant que Fréic III sera vivant et qu'il n'y a aucun danger à ser la cour et la ville en parler avec persistance. îs en parlent beaucoup en effet, non sans mêler

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à leurs alarmes de vives critiques qui se résument ainsi : « On n'a pas le droit de faire la guerre simplement parce qu'on est mieux armé que ses adversaires. »

Tant d'agitation et tant d'intrigues n'étaient pas faites pour adoucir l'agonie de Frédéric III. Mais en fut-il informé et dans quelle mesure ? Les ombres qui enveloppent son règne de trois mois s'épaississent davantage aux approches de sa mort. Cependant, quand on songe à la tendre sollicitude que lui prodiguait sa femme, on est naturellement conduit à penser qu'elle s'est ingéniée à empêcher d'arriver jusqu'à lui les informations susceptibles de rendre plus douloureux et plus amers ses derniers moments.

Au commencement du mois de juin, il avait quitté le château de Chariot tenbourg pour s'installer au Nouveau Palais à Potsdam, résidence somptueuse construite à grands frais par Frédéric II, aussi remarquable par son architecture que par la beauté de son parc tracé à travers les forêts royales. C'est là que Frédéric III était né, qu'il avait longtemps vécu et qu'il voulait mourir. En y arrivant, il conçut le désir d'en changer le nom et décréta que désormais le Nouveau Palais s'appellerait Friedrichskron, — couronne de Frédéric, — circonstance qui serait dépourvue d'intérêt historique, si elle ne fournissait un nouvel exemple du peu de respect de Guillaume II pour la mémoire et la volonté de son père. A peine empereur, il ren-

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dra au Nouveau Palais son ancienne dénomination. C'est tout ce que nous savons positivement de ce qui s'est passé à la veille et au lendemain de la mort de l'Empereur survenue le 15 juin.

Quant à l'événement lui-même, il ne nous apparaît qu'à travers des versions contradictoires. D'après Bismarck, le mourant, quelques instants avant de rendre l'âme, lui a pris la main et l'a mise dans celle de l'Impératrice auprès de qui le chancelier serait resté durant plusieurs heures après le décès, afin de l'assister dans sa détresse. Mais Hohenlohe nous donne un récit très différent. D'après lui, peu de jours avant la mort de l'Empereur, le chancelier est venu le voir ; il était très ému. Il a fini par dominer son émotion et s'est retiré en disant « qu'il n'avait pas le temps de faire de la politique de sentiment ».

Hohenlohe nous apprend aussi que la veuve ayant fait dire à Bismarck qu'elle désirait le voir, il avait répondu qu'il ne pouvait aller chez elle, étant tenu de se rendre auprès de l'Empereur son maître.

Peut-être n'y a-t-il là que des bruits de cour et faut-il considérer de même cette autre rumeur d'après laquelle l'Impératrice se serait hâtée de mettre ses diamants en sûreté en les envoyant à l'ambassade d'Angleterre. Il est remarquable que, dans ces récits, il n'est pas question du prince Guillaume, ni d'aucun membre de la famille impériale. En revanche, ils sont tous d'ac-

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cord pour constater qu'à peine l'Empereur mort, le château avait été entouré d*un cordon de troupes et qu'on n'avait plus su ce qui s'y passait.

Ainsi se terminait le drame qui se jouait à Berlin depuis que s'était déclarée la maladie de Frédéric. Son fils n'en sortait pas grandi. Dans toutes les cours sa conduite était jugée sévèrement. A celle d'Angleterre, elle avait depuis longtemps excité l'indignation, et le prince de Galles, à l'ordinaire circonspect et modéré, exprimait la sienne en termes violents. Peu de jours avant les obsèques de son beau-frère, auxquelles il devait assister, il était l'hôte du *roi Carol de Roumanie à Sinaïa. Située dans un vallon verdoyant, au sein des montagnes, à une centaine de kilomètres de Bucarest, cette jolie petite ville est la résidence d'été de la cour roumaine. Elle contient dans son enceinte le château de Pélês, décoré du nom de château royal, bien que ce ne soit qu'un vaste chalet où habite le Roi, et le château de Pelisot, destiné au prince héritier. Durant le séjour que fit le prince de Galles auprès du roi Carol, il ne lui cacha pas le « sentiment de dégoût » que lui inspirait son neveu. Telle était sa colère qu'il craignait de ne pouvoir, une fois à Berlin, en contenir l'éclat et s'empêcher de donner à Guillaume la leçon qu'il méritait. Le Roi eut beaucoup de mal à le calmer.

— Dans l'état où je vous vois, lui dit-il, vous feriez peut-être mieux de renoncer à votre voyage.

loO CHAPITRE X

Il serait fâcheux et grave que le futur roi d'Angleterre se brouillât avec l'empereur d'Allemagne '.

Le prince de Galles entendit raison, et sa colère s'apaisa au moins extérieurement ; mais, longtemps encore, elle devait gronder en lui. Quelques semaines plus tard, étantà Vienne, et ayantappris que son neveu allait y venir, il en partit à l'improviste, afin de ne pas le rencontrer.

Est-il téméraire de supposer que lorsque, à une époque encore plus rapprochée de dous, il concevra le projet d'opposer à la Triple-Alliance, la Tri pie- En tente, le souvenir des événements de 1 888 ne sera pas étrangère l'orientation nouvelle qu'une Tois en possession de la couronne britannique, il entend imprimer à la politique mondiale?

Parmi ces événements, il faut compter la proclamation que Guillaume II, le jour même de la mort de son père, adressait à l'armée allemande. On se rappelle que l'évocation des gloires ancestrales y tenait la plus grande place, « Nous nous appartenons l'un à l'autre, moi et l'armée, y était-il dit;

ns la comniunicalion qui m'a été Taite relalivemenl icident et de la source la plus autorisée, il est dit roi de Roumanie, ayanl dissuadé le prince de Galles k Berlin, celui-ci suivit ce conseil. Il y a lA une erreur. ir roi d'Angleterre était à Potsdam le 2ï juin, huit prés la mort de son beau-frére. Hohenlohe raconte date que ce même jour il est allé le voir : » H ne me >aB que la RroBsiéreté de la famille Bismarck, père

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nous sommes créés Tun pour Tautre, et nous resterons fermement et inséparablement unis, qu'il plaise à Dieu de nous donner le calme ou Torage. » C'est presque un cri de guerre dont l'écho retentira désormais dans l'Histoire comme une prédiction pour l'avenir. Le message adressé, trois jours plus tard, au peuplé allemand était d'un accent plus modéré. L'Empereur promet u d'être un prince juste et clément, d'entretenir la piété et la crainte de Dieu, de protéger la paix, de veiller au bien de son pays, d'être le soutien des pauvres et des malheureux et le fidèle gardien de la justice », promesse ras-r surante assurément, mais qui ne corrigea qu'à demi l'effet produit par le caractère guerrier du premier manifeste.

A l'heure où l'Allemagne prenait connaissance des paroles impériales, on procédait à Berlin aux funérailles de Frédéric III. Celles de Guillaume P^ avaient été entourées de pompe et presque théâtrales. Celles de son fils furent surtout remarquables par leur simplicité, coijime si les organisateurs avaient voulu détourner l'attention publique de ce malheureux prince et le faire oublier.

Enfin, le 28 juin, avait lieu l'ouverture de la session du Reichstag. L'Empereur s'y montra devant les représentants de son peuple, casque en tête, son uniforme couvert du manteau de pourpre des chevaliers de l'Aigle-Noir. Rois et roitelets de la Confédération germanique étaient groupés autour de lui et, à son immense auditoire, il jeta des

paroles de paix. Mais ce n est pas seulement sur lui que se portaient les yeux de la foule accourue pour le voir et pour l'entendre. Ils allaient aussi au prince de Bismarck, debout sur les marches de ce trône dont les Hohenzollem lui étaient redevables. Il était là, (( rajeuni de dix ans », plus grand et plus populaire que les plus populaires et les plus grands, presque Tégal de l'Empereur, tant il était fort de son influence sur lui et du prestige que lui avaient assuré les services rendus à F Empire. En cette heure solennelle on peut lui appliquer le mot du poète : il marche vivant dans un rêve étoile. Mais sa puissance l'aveugle. Il ne s'aperçoit pas que la voie lumineuse sur laquelle il avance triomphant est en déclivité et qu'elle conduit à l'abîme.

A peine en possession de la couronne, Guillaume II voulut donner au prince de Bismarck un témoignage éclatant de confiance et d amitié : il alla le voir à Friedrichsruhe. Une photographie nous a conservé le souvenir de cette visite. On y peut admirer TEmpereur sur la pelouse du château, le chancelier à son côté. Quelques semaines plus tard, Bismarck rappellera avec complaisance les attentions dont il a été l'objet de la part du maître durant son séjour à la campagne.

— Vous vous souvenez, la dernière fois qu'il est venu ici, comme il était attentif et prévenant. Le soir, il fut tout étonné que j'eusse attendu jusqu'à onze heures et que je ne me fusse pas couché. Ah ! ce n'est jamais son grand-père qui m'aurait dit chose pareille ! Et le matin, ce fut lui qui m'attendit. 11 se leva, contre toutes ses habitudes, à neuf heures parce qu'il croyait que je dormais toujours jusqu'à cette heure-là. Il entra dans ma chambre au moment que je me lavais et quand j'étais à peine habillé. Il me mit gentiment la main sur l'épaule et je dus passer en hâte ma robe de chambre pour le recevoir convenablement. Et d'un

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accent d^indulg^ence, il ajoute : — il n'y a guère à reprendre en lui que les choses sans importance : par exemple, la tournure de certains de ses discours. Il y met des mots nouveaux qu'il a été pêcher dans les journaux. Mais ça c'est la vivacité de la jeunesse et il se corrigera avec le temps. Il vaut mieux avoir trop de feu que pas assez.

C'est un langage analogue que tient Bismarck dans tous les milieux où il juge utile de mettre en lumière les mérites du jeune empereur et l'ascendant grâce auquel il le domine. Dans les couloirs de la Chambre des Seigneurs, il se plaît à raconter qu'il s'est engagé à servir son souverain aussi longtemps que ses forces le lui permettront.

— Nous sommes d'accord, dit-il, pour im programme de paix extérieure et de réformes intérieures, législatives et religieuses.

Et il laisse entendre que- ce programme c'est lui qui l'a dicté.

On reconnaît encore son inspiration dans les propos tenus au cercle de la Cour par le roi de Saxe après les funérailles de Frédéric III.

— On a créé une légende sur les dispositions belliqueuses du nouvel empereur, déclare ce monarque. Il est et sera très raisonnable et très modéré. Nous en avons pour garant l'empressement qu'il met à suivre les conseils du chancelier.

Ces détails, répandus de tous côtés, ne pouvaient que rassurer l'opinion. Elle s'était d'abord inquiétée

de voir monter sur le trône un prince à peine âgé de trente ans, ardent et plein de fougue, dont les préoccupations semblaient concentrées sur la représentation de la guerre et qu'on voyait, partout où il résidait, organiser en quartier général sa maison militaire, visiter les troupes, multiplier les revues, lès simulacres de combat, surprendre au milieu de la nuit les soldats dans leurs casernes en donnant le signal d'alarme, se mettre à la tête des régiments, franchir à cheval des obstacles et trahir en toute occasion un véritable goût d'aventures.

« Heureusenxent, remarquait-on, le chancelier est auprès de lui et le modérera . »

Plus que jamais, la présence de Bismarck à la tête des affaires était considérée comme une garantie de la sécurité de l'Empire. Ses ennemis euxmêmes en convenaient ; ils pensaient que le moment n'était pas opportun pour travailler à son renversement.

« Nous n'aurions pas à nous réjouir de sa disparition, écrivait l'un d'eux, car il est aujourd'hui un modérateur. Qui pourrait le remplacer dans ce rôle ? Ce n'est pas le général de Waldersee, qui est tout à la volonté de Guillaume ; ce n'est pas davantage Herbert de Bismarck, qui suit aujourd'hui les inspirations de son père, mais qui, livré à lui-même, deviendrait rapidement plus dangereux qu'il n'est. Par son tempérament brutal au fond, sous un vernis de politesse affectée et de bonhomie familière, il répond trop à la nature de Guillaume II

pour pouvoir y résister. Il a d'ailleurs pour homme de confiance le baron de Holstein, l'ancien espion du comte d'Arnim, détracteur systématique de la France et partisan passionné de mesures violentes. Bismarck pour Bismarck, mieux vaut le père que le fils. »

Ainsi, dès le début du règne de Guillaume II, le maintien du prince de Bismarck au pouvoir s'imposait et ses adversaires les plus déclarés s'inclinaient patriotiquement devant cette nécessité.

Ce n'est pas cependant que leur ressentiment se fût apaisé ; il était entretenu, — tel un feu sacré confié aux soins de vestales, — dans l'entourage des deux impératrices veuves qui nourrissaient contre Bismarck tant de griefs légitimes. Il avait des échos dans les Cours européennes. A Vienne, il avait provoqué une brouille entre l'héritier de la couronne, l'archiduc Rodolphe, et son intime ami l'empereur Guillaume, « brouille de camarades », mais poussée si loin que bientôt après, en apprenant que Guillaume allait arriver dans la capitale d'Autriche, Tarchiduc partait sous prétexte d'aller chasser dans le Tyrol en compagnie du prince de Galles qui, pas plus que lui, ne voulait se rencontrer avec l'impérial visiteur.

A la Cour d'Angleterre, les dispositions n'étaient pas meilleures. On y connaissait les scènes violentes qui avaient eu lieu entre la veuve de Frédéric III et son fils, ainsi que divers rapports confidentiels concernant Bismarck, envoyés à Londres par l'im-

pératrice Victoria, avec des papiers de son mari, et qui témoignaient de la malveillance du chancelier pourFempereur défunt. Ces dispositions, la reine d'Angleterre ne les dissimulait pas. Recevant le général de Winterfeld, envoyé à Windsor pour lui notifier lavènement de Guillaume II, elle Técoutait silencieuse et, après Tavoir entendu, lui demandait brusquement :

— Quand partez-vous ?

Déconcerté d'abord par cette question, l'ambassadeur ne recouvrait un peu de sang-froid que pour lépondre :

— Aujourd'hui même.

Ces incidents démontrent combien était tendue la situation entre Londres et Berlin ; elle allait se prolonger jusqu'au jour où l'empereur d'Allemagne, ayant résolu de se séparer de Bismarck, chercherait par avance des approbateurs parmi les adversaires du chancelier. Mais, à cette heure, il ne songeait pas encore à recourir à cette extrémité. Il en était avec son ministre aux enchantements de la lune de miel . 11 le consultait en toutes choses et suivait aveuglément ses conseils. Comme pour rendre plus éclatante la faveur dont il l'honorait, il continuait à faire d'Herbert de Bismarck son compagnon de tous les instants. 11 allait le surprendre chez lui, le recevait dans l'intimité et, sous toutes les formes, il lui prodiguait publiquement les marques les plus flatteuses de sa faveur.

Il était alors au moment d'entreprendre une

I^ti CHAPITHL XI

tournée de visites en Russie, en Autriche et dans les Cours Scandinaves où il avait à cœur de se faire connaître et il était décidé qu'Herbert l'accompagnerait. En ce qui touche la Russie, il avait, dès le 29 juin, annoncé son voyage au grand-duc Wladimir qui traversait Berlin.

— C'est un témoignage de déférence personnelle que je dois au Tsar, lui avait-il dit, et que je tiens à lui donner en souvenir de mon grand-père.

Le prince de Bismarck était l'inspirateur de cette résolution. Mais, comme il lui importait que la Cour d'Autriche n'en prît pas ombrage, il envoyait à Vienne, en le chai^eant d'explications amicales, le général de Waldersee, désigné depuis longtemps pour participer au commandement des armées austro-allemandes en cas de guerre avec la Russie. A cette date, le Cabinet de Berlin ne redoutait la guerre que de ce côté. Mais il était convaincu que la France s'en mêlerait, et, comme le vieux de Moltke semblait craindre que l'Allemagne ne pût tenir tête des deux côtés sans un effort considérable, on multipliait les mesures de défense sans leur donner d'éclat.

Nous passerons rapidement sur les voyages qui,

pendant les six mois de l'année i888, remplirent

l'existence de l'Empereur. Les incidents auxquels

ils donnèi-ent lieu ont eu dans toute l'Europe un si

I retentissement qu'il serait superflu de les

stituer dans leurs détails. 11 suffira de faire

rquer que, pourvu d'un peu plus de perspica-

cité, Guillaume II eût compris qu'à Texception du roi d'Italie, les souverains auxquels il s'était annoncé sans être invité, auraient autant aimé ne pas le voir. A la Cour de Russie, le souvenir de ce qu'on appelait le double jeu du prince de Bismarck n'était pas éteint ; on se défiait toujours de l'Allemagne. A Vienne, il en était de même, avec cette aggravation que la défiance de la chancellerie autrichienne s'envenimait de la brouille dont nous avons parlé plus haut, survenue entre Guillaume et le prince héritier. A Copenhague et à Stockholm, on se plaignait d'être contraint par la visite impériale, aussi coûteuse qu'inattendue, à des dépenses qui creusaient un trou dans le trésor roval.

L'Empereur ne fut dédommagé de ces dispositions que par Taccueil qui lui fut fait à Rome. Mais, là encore, son défaut de tact allait se manifester, dans sa visite au Vatican, par le langage presque impertinent qu'il osa tenir à Léon XIII, et qui faisait dire au vénérable pontife, à l'issue de la visite, que « ce jeune homme était opiniâtre et vain et qu'on pouvait craindre que son règne ne se terminât par des désastres; » On n'a pas oublié qu'au cours de cette visite, Herbert de Bismarck aggrava la conduite de son maître par la sienne. On sait avec quelle brusquerie il força la porte du cabinet pontifical et y entra en poussant devant lui le prince Henri de Prusse, frère de Guillaume, interrompant ainsi l'entretien commencé entre le

Pape et l'Empereur. Disons à sa décharge qu'il a toujours été admis dans le monde romain que, s'il s'était livré à cette manifestation, c'est qu'il avait reçu de son maître l'ordre de couper court à l'en- I revue si elle se prolon^ait au delà de quelques instants. Il faut encore mentionner qu'à la suite de ces incidents, le cardinal Rampolla, secrétaire d'État du Vatican, mit tous ses soins à atténuer autant que possible la portée des actes reprochés à l'Empereuret à ses compagnons . Devant le corps diplomatique, il s'abstint de toute allusion à l'hostilité préconçue de Guillaume et à l'inconvenance d'Herbert de Bismarck

Ce n'est pas seulement le Saint-Père qu'avait offensé le fils du chancelier. Au Quirinal, la Reine elle-même eut à se plaindre de lui. N'avait-il pas poussé l'inconvenance jusqu'à faire publiquement une visite à la femme du premier ministre, \{me Crispi, que la Reine ne recevait pas?

Le voyage de Rome, le dernier de ceux que fit

l'Empereur, en 1888, terminait pour cette année

ses excursions à travers les Cours européennes.

Nulle part, là où il avait passé, on ne gardait de

lui des souvenirs favorables. Physiquement, on

it trouvé vulgaire de manières, lourd de buste,

ont sans ampleur, « avec ses oreilles bourrées

>ton et son bras malade caché sous un dolman

lussard. » II est dit dans un rapport diploma-

i que lui et son favori, Herbert de Bismarck,

t pas mieux réussi l'un que l'autre à Vienne et

à Rome : « Leur brusquerie hautaine envers les hommes et leur galanterie soldatesque envers les femmes le plus haut placées ont laissé l'impression que Ton avait affaire à des reîtres du moyen âge. »

Au moment où Guillaume II rentrait à Berlin, un événement d'une autre nature préoccupait l'opinion et faisait l'objet des commentaires les plus passionnés. Au mois de septembre précédent, une gazette allemande, la Deutsche Rundschau, avait publié des fragments d'un journal tenu par Frédéric 111, alors qu'il n'était encore que kronprinz. Présentés comme des extraits de ses mémoires, ces fragments remontaient à l'année de la guerre avec la France et aux années antérieures. Les dires et les réflexions du prince trahissaient avec évidence des sentiments hostiles à la politique et à la personne du chancelier. En les lisant, celui-ci était entré en fureur, fureur d'autant plus grande que la publication avait été faite par un homme don*^ l'honorabilité ne pouvait être contestée, le professeur Geffeken, un des plus chers amis de l'empereur Frédéric, ardemment dévoue à sa mémoire, mais que Bismarck tenait en suspicion.

Cette antipathie remontait à l'année 1876. A cette époque, le kronprinz Frédéric, voulant obtenir un emploi pour le professeur Geffeken, l'avait présenté au chancelier comme un homme « de pensée réfléchie et de grande expérience. » A cette recommandation Bismarck avait répondu en accusant

Geffeken d'appartenir « à ce parti de TEglise évangélique qui pactisait avec le Centre et les Jésuites et se montrait toujours hostile à tout développement de TEmpire d'Allemagne. » Le kronprinz avait protesté, affirmant que son protégé était un champion du protestantisme le plus ardent et du patriotisme le plus pur. Bismarck n'en était pas moins resté dans les mêmes sentiments et considérait encore comme un ennemi le professeur Geffeken par qui le journal de Frédéric venait d'être publié. Sous l'empire de son emportement, Bismarck avait fait saisir la Deutsche Rundschau et insérer au Journal officiel un rapport adressé à l'Empereur, dans lequel il cherchait à établir la non-authenticité des papiers en cause. Enfin, poussant la colère à l'extrême, il avait fait emprisonner le docteur Geffeken en le traduisant devant la Haute Cour de Leipzig comme coupable de trahison. Dans son rapport, et pour démontrer que les prétendus Mémoires étaient de pure invention, il ne craignait pas de déclarer qu'en 1870, le kronprinz Frédéric, soupçonné par son père de révéler à la Cour d'Angleterre certains secrets d'Etat, avait été tenu à l'écart des questions les plus intimes de la politique, et qu'en conséquence, il n'avait pu parler de choses qu'il ignorait. Sans respect pour la mémoire de l'empereur défunt, il ajoutait qu'en admettant l'authenticité du document, sa publication constituait un crime contre l'Etat, et que, le coupable n'étant pas là pour en répondre, la respons£^J>ilité

GUILLALHE: Il EMPEREUR 201

devait en être imputée à l'exécuteur de sa volonté. Nous avons la preuve, — c'est Maurice Busch qui nous la donne, — qu'en niant l'authenticité, il jouait une comédie. A cet égard, le récit de son conlident est signilicatif.

— Voici ce que nous allons faire, lui déclare le chancelier. Nous allons commencer par dire que c'est un faux. Si, en.suite, on nous prouve que c'est authentique en nous montrant le manuscrit original, nous changerons de tactique, et nous agirons en conséquence.

Le confident fait alors observer qu'à son avis, l'authenticité n'est pas douteuse.

— Vous avez raison, réplique Bismarck, et, pas plus que vous, je n'en ai douté. Mais cela ne fait rien ; il faut traiter ce papier comme «n faux.

Et il en fut ainsi jusqu'au jour où, à la date du 4 janvier 1889, la Cour de Leipzig libéra Gelfekeu de l'accusation portée contre lui et prononça son acquittement à l'unanimité, en des conditions telles que l'arrêt qui l'acquittait fut considéré de toutes parts comme la condamnation de ses accusateurs. Cette afTaire avait mis en lumière l'impuissance du chancelier à se dominer en face des atteintes portées à son autorité, et son attitudeélait universellement blâmée. 11 eût été juste que l'Empereur, coupable d'avoir laissé accuser publiquement son père, encourût de la part de l'opinion les mêmes blâmes que son ministre. Mais, en fait, il n'eut pas à les subir autant qu'il eût pu le craindre. On l'excusait

dans une certaine mesure, en raison de Tinfluence que Bismarck exerçait sur lui. C'est à Bismarck qu'allèrent surtout les critiques.

Cet épisode est important, parce qu'on y voit, pour la première fois, le chancelier fournir à son maître un argument susceptible de se retourner contre lui. Au moment où l'Empereur se séparera du dictateur qu'il a toléré jusque-là, il se rappellera qu'un an avant, celui-ci l'a compromis dans cette affaire des papiers Geffeken, en provoquant maladroitement une décision judiciaire qui constituait un désaveu de la conduite du chef de l'Etat, constitutionnellement responsable de celle de son chancelier.

En dépit des incidents qui se déroulaient en Allemagne depuis le début du règne, l'année 1888 s'achevait sans avoir ébranlé l'ascendant du prince de Bismarck sur le souverain. Plusieurs mois devaient s'écouler avant que Guillaume II, commençant enfin à ouvrir les yeux sur les périls que faisait courir à la dynastie le despotisme du chancelier, comprît la nécessité de s'en affranchir, et entrevît la possibilité de le faire.

La question qui se pose alors est celle de savoir non pas seulement si le chancelier conservera assez d'influence pour remplir auprès du souverain, en cas de nécessité, le rôle de modérateur, mais encore s'il saura le remplir. Les courtisans, qui gardent des doutes à cet égard, rappellent à qui veut les entendre qu'au temps de Guillaume I®', c'est

TEmpereur cjui modérait Bismarck, et que celui-ci, par conséquent, n'est pas préparé à la tâche que les circonstances peuvent exiger de lui. Dès lors, n'est-il pas à craindre que, s'il s'aperçoit de Tineffîcacité de ses conseils de modération, au cas où il jugerait utile d'en faire entendre, il n'insiste pas et cède à toutes les volontés du maître, afin de n'être pas condamné à quitter le pouvoir qu'il entend conserver à tout prix.

Mais ces commentaires et ces hypothèses qui, dans les salons de Berlin et dans le monde politique, alimentaient les conversations, n'avaient trait qu'à l'avenir, et le présent ne permettait pas de prévoir le terme de la faveur du chancelier ni qu'un jour viendrait où ses conseils ne seraient plus écoutés. Le l^^ janvier 1889, on eut la preuve qu'ils étaient toujours suivis. Un décret impérial décerna le grand cordon de l'Aigle Noir à l'ancien ministre de l'intérieur Puttkamer, dont Frédéric III, à son avènement, avait exigé la démission. Cette distinction accordée à un personnage qui lui avait été toujours hostile, fut considérée comme une injure à sa mémoire et une offense pour sa veuve, grief nouveau qui vint s'ajouter à tous ceux que les ennemis de Bismarck avaient accumulés contre lui. Il irrita au plus haut degré les deux impératrices douairières et peut-être, ce jour-là, l'Empereur se laissa-t-il émouvoir par leurs plaintes. Ce qui permet de le supposer, c'est que ce fut le dernier acte par lequel se manifesta l'influencé souveraine de Bismarck sur Guillaume II, et que parmi

ceux qui suivent, on n'en constate plus désormais aucun ayant un caractère injurieux pour ses parents.

L^année qui commence s'écoulera sans complications nouvelles entre sa mère et lui. Une réconciliation définitive s'opérera dans la famille impériale et plusieurs faits en attesteront la sincérité, C'est du reste une année toute à l'apaisement. En prévision de l'Exposition Universelle qui allait s'ouvrir à Paris, un accord semblait être interv^enu entre toutes les Puissances pour faire trêve aux différends qui les divisaient. Les relations entre la France et l'Allemagne devenaient plus cordiales. Le consentement donné par le Cabinet de Berlin à l'exhumation des cendres de Lazare Carnot, demandée par le gouvernement français, qui voulait les transporter de Magdebourg au Panthéon, imprimait aux rapports des deux Etats un caractère de courtoisie qui était réciproquement interprété comme un désir de rapprochement. Il est au moins certain qu'il y avait une détente, et que Guillaume II s'y était prêté. Au mois de mai, en conférant la décoration de l'Aigle Noir au comte de Munster, ambassadeur d'Allemagne à Paris, il lui écrivait qu'il avait voulu le récompenser « pour le service qu'il a rendu à l'empire en maintenant la paix avec la France. » D'autre part, il se prononçait pour la suppression du régime des passeports à la frontière d'Alsace-Lorraine, et il invitait le chancelier à lui proposer une combinaison qui atténuait les malheureux effets de ce régime arbitraire.

L'apaisement qui régnait au dehors avait sa répercussion à rintérieur de Tempire. Dans les Chambres comme dans la presse, la politique coloniale tenait la plus grande place ; on commençait à parler de la création d'une flotte de guerre, mais ces questions ne passionnaient pas encore Topinion. Le chancelier, on le sait, avait été toujours hostile au développement de la puissance allemande au delà des mers. Dans ses conversations avec les personnages politiques, il ne dissimulait pas son opinion. On l'avait entendu et on Tentendait encore déclarer « qu'il en avait assez des aflfaires coloniales ».

— Je n'en ai jamais été fanatique, disait-il, je le suis moins encore, depuis que je me vois débordé par des gens qui ont cru trouver en Afrique des trésors, des emplois, des sinécures et qui, désabusés, voudraient obliger r Etat k les leur procurer. Ils auront beau faire, je ne me laisserai pas entraîner. Seulement, tout cela me fatigue et je voudrais bien me débarrasser de ce fardeau. Peut-être le pourrais-je en créant un ministère des Colonies. Mais cette création n'est pas sans danger ; elle exciterait les ambitions des marins, et nous les verrions, pour cueillir des lauriers, jeter l'Allemagne dans des aventures inextricables. Je ne comprends rien à Tengouement de TAllemagne pour un domaine colonial.

Ces raisonnements ne pouvaient plaire au souverain qui pensait déjà « que l'avenir de l'Allemagne était sur l'eau ». Il ne semble pas cependant

que cette divergence de vues eût encore pesé sur ses rapports avec le chancelier. Il est vrai que celui-ci ue devait pas tarder à se laisser entraîner par le courant de l'opinion publique, d'où l'on peut conclure que s'il eût conservé le pouvoir, il se fût fait le défenseur des ambitions coloniales allemandes .

Entre temps, il lui arrivait encore de parler dédaigneusement de l'empereur Frédéric, comme s'il n'eût pas voulu désarmer même devant la mort. Parmi les propos qui lui ont été attribuésàce sujet, nous citons ceux qui suivent parce qu'ils résument tous les autres.

— Frédéric 111 se laissait guider par de médiocres conseillers et je ne parle pas des obsessions dont l'accablait sa femme. J'ai souvent remarqué qu'il était soulagé et comme réconforté quand ma présence, auprès de lui, lui procurait un moment de répit. Au reste, il avait plus de cœur que de tète eteûtfait un mauvais empereur allemand.

Cet acharnement contre la mémoire d'un mort

témoignait des sentiments haineux de Bismarck,

mais aussi de sa maladresse et de son défaut de

clair vo}' an ce. En s'exprimant ainsi sans mesure, il

attisait les inimitiés déjà déchaînées contre lui, il

"" '•ugmentait le nombre et la violence. Dans le

le de la Cour, on commençait à se demander

Impereurne se lasserait pas bien tôt d'entendre

r de son père avec tant d'injustice et d'amer-

En étudiant avec quelque attention les incidents de toutes sortes qui, à cette époque, agitaient plus ou moins la Cour de Berlin et en les suivant dans leur succession autant qu'il est possible de le faire à travers les obscurités qui les enveloppent, on est amené à se convaincre que c'est à la date du 31 jan vier 1889, que commencent à s'opérer, dans la mentalité de Guillaume II, les changements qui vont aboutir à la disgrâce du chancelier.

Ce jour-là, arrivait à Potsdam la nouvelle du drame de Meyerling. La mort tragique et mystérieuse de Tarchiduc Rodolphe d'Autriche impres-'. sionna douloureusement l'Empereur. Comme nous l'avons dit, des souvenirs communs d'enfance et de jeunesse unissaient les deux princes. Mais, depuis longtemps, les liens de leur amitié étaient détendus. Leurs relations avaient perdu tout caractère d'intimité et de confiance. Egalement lié avec le prince de Galles, l'archiduc s'était associé aux ressenti^ ments que l'héritier de la couronne britannique nourrissait contre son neveu depuis que celui-ci s'était révolté contre ses parents. Il ne dissimulait pas que son inclination antérieure pour Guillaume

n'existait plus. Mais l'Empereur allemand ne s'était pas détaché dans la même mesure de son ancien camarade 4 On en trouve la preuve dans la vivacité des regrets qu'il manifesta en apprenant sa mort. L'ambassadeur d'Autriche à Berlin en fut le témoin. L'Empereur, venu en personne pour lui communiquer le télégramme par lequel François-Joseph lui faisait part de la mort de son fils, se présenta à lui, le visage bouleversé et les yeux remplis de larmes. 11 voulait partir pour Vienne afin d'assister aux funérailles de son ami, et, s'il y renonça, ce fut sur l'instante prière de l'empereur d'Autriche, à qui l'ambassadeur avait fait part de cette intention.

L'attitude de Guillaume en cette circonstance eut pour premier effet de lui ramener le prince de Galles. Touché par les manifestations de la douleur de son neveu, l'oncle se montra moins sévère pour les actes passés, et les rapports familiaux entre la Cour d'Angleterre et celle d'Allemagne ne tardèrent pas à s'en ressentir. Quand la conduite de l'Empereur fut connue, on l'interprétia comme le symptôme d'un changement dans son esprit, qui devait tôt ou tard lui suggérer le désir de se soustraire aux influences qu'il avait subies jusque-là. Mais durant plusieurs mois encore, divers incidents qui se succédèrent dans la vie politique de l'Empire, ne le laissèrent pas se trahir. Ce fut d'abord le décès de l'impératrice Augusta, veuve de Guillaume P'. Depuis trop longtemps, on attendait sa fin pour qu'elle pût produire un grand effet ; mais

la Cour fut en deuil et, durant cette période, toutes les intrigues semblèrent suspendues. Commencent ensuite les visites de souverains qui viennent rendre à Guillaume II celles qu'ils ont reçue de lui. Au mois de mai, le roi d'Italie arrive à Berlin. L'Europe ne s'en inquiète pas et s'émeut seulement lorsque le bruit se répand que l'Empereur a bu la pensée de le conduire à Strasbourg, ce qui serait une provocation à la France. L'émotion ne dure qu'un jour ; elle s'apaise lorsqu'on apprend que ce projet de voyage n'a jamais existé ou a été abandonné. La visite de l'empereur d'Autriche qui succède à celle du roi Humbert laisse le public dans l'indiflférence. On remarque seulement que, lors du banquet donné en l'honneur du visiteur, au toast de Guillaume, révélateur'deson tempérament belliqueux, François- Joseph a répondu sans faire comme lui une allusion à la guerre.

Guillaume a dit :

« Mon armée çi conscience qu'elle est fortement unie à la brave armée austro-hongroise pour le maintien de la paix dans nos Etats et que, si telle devait être la volonté de la Providence, l'une et l'autre combattraient coude à coude. »

La réponse de François-Joseph ne vise que la première partie de cette allocution et passe l'autre sous silence.

« Je bois, déclare- t-il, à la consolidation d'une union pacifique si profitable au bien des alliés ainsi que de toute l'Europe. »

On ne s'inquiète donc pas plus de la visite de Tempereur d'Autriche à Berlin qu'on ne s'est inquiété de celle du roi d'Italie. On attendait avec plus de curiosité celle de l'empereur de Russie annoncée pour le mois d'octobre. On espérait qu'elle amènerait un peu de détente dans les rapports des deux pays, refroidis depuis longtemps par les diverses causes que nous avons exposées et plus récemment par les attaques de la presse allemande contre la situation financière de la Russie. Mais, après le départ du Tsar, on constate « qu'il s'est montré très froid et a faissé trop voir qu'il était venu contre son gré et uniquement par convenance, que la détente n'est qu'apparente, et que la visite ne modifie pas le fond des choses ».

Il n'y avait rien en tout cela qui pût amener un dissentiment entre l'Empereur et le chancelier. Mais, par ailleurs, des points noirs surgissaient. A la suite d'une conversation d'Herbert de Bismarck avec le grand-duc de Bade, celui-ci se plaignait à TEmpereur des impertinences du fils du chancelier dont il dénonçait « le tempérament brutal et emporté ». A cette occasion, le chancelier déclarait dans son entourage que si l'Empereur blâmait son fils, il le défendrait. « Il le considère comme le dépositaire de ses pensées intimes et le continuateur de son œuvre. » Le grand-duc signalait aussi à l'Empereur les périls de la politique agressive et funeste que Bismarck pratiquait contre la Suisse par des mesures douanières qu'il poussait jusqu'à fermer la

frontière d'Argovie, au risque d'altérer les bonnes relations qui existaient antérieurement entre TAllemagne et la Confédération helvétique et de jeter la Suisse dans 4es bras de la France.

L'Empereur aurait pu couper court à ces querelles en faisant acte d'autorité. Mais la conséquence ne serait-elle pas la retraite de Bismarck? Il reculait encore devant cette éventualité, ayant besoin du chancelier pour obtenir les crédits militaires qu'il demandait au Reichstag. En attendant, et tout en multipliant envers lui les témoignages extérieurs de déférence, il accomplissait certains actes sans le consulter. L'un de ces actes combla de joie les ennemis de Bismarck. Depuis longtemps, Guillaume II s'était promis de remplacer le ministre de la Guerre, le général Bronsart de Schellendorf, par un homme complètement à lui. Son choix se porta sur le général Verdy du Vernois et le chancelier n'en fut averti que lorsque la décision ne pouvait plus être cachée. Mais il ne laissa rien paraître de son mécontentement. Son attitude fut la même en deux ou trois circonstances où il ne put obtenir des nominations ou des révocations qu'il avait demandées comme nécessaires au bien de l'Etat. On eût dit qu'il redoutait de provoquer un conflit, ne pouvant plus se dissimuler que l'Empereur subissait maintenant des influences contraires à la sienne.

Il serait téméraire de prétendre dévoiler le secret des intrigues qui s'étaient nouées contre lui à la

Cour de Berlin et qui devenaient de plus en plus actives. Mais toutes les informations s'accordent pour nous faire croire que le général comte de Waldersee en était Tâme. Celui-ci est encore un personnage à double face. On Ta vu tour à tour courtisan de Bismarck, en lutte avec lui, s'en rapprochant quand il croit à la durée de sa puissance et se rangeant de nouveau parmi ses adversaires quand il la sent ébranlée. Son mariage avec la veuve d'un prince de Schleswig-Holstein, grand' tante de l'impératrice Guillaume, lui a créé à la Cour une situation privilégiée. De la place qu'il occupe, il assiste aux conciliabules où sont forgées les armes qu'on utilisera contre Bismarck. Il participe aux démarches qui sont faites auprès de l'Empereur, et qui se résument dans cette question que lui posent sa mère, sa femme, et d'autres personnes de son intimité ;

— Pourquoi ne régnez-vous pas effectivement et laissez-vous votre premier ministre régner à votre place ? Est-il de votre intérêt de tolérer derrière le trône quelque chose de plus grand que le trône ?

Ces questions sont pour Guillaume un avertissement ; elles inspireront désormais sa conduite ; son effort tendra à se saisir absolument et complè-

tement des rênes de l'Etat. A l'automne de 1889, sa résolution est devenue inébranlable. Mais il la dissimule encore, non pas seulement, comme nous l'avons dit, parce que la présence de Bismarck au

Reichstag lui est nécessaire, mais aussi parce que les élections pour le renouvellement de cette assemblée doivent avoir lieu au commencement de Tannée suivante et que la démission anticipée du chancelier pourrait influer sur leur résultat. 11 pousse même si loin la dissimulation que, le 31 décembre, en envoyant au chancelier ses souhaits de nouvel an, il termine sa lettre par la phrase suivante : « Je prie Dieu qu'il me conserve pendant de longues années le secours de vos conseils sûrs et dévoués dans le poste si difficile et si plein de responsabilités qui m'est échu comme chef d'Empire. » Mais, quoi qu'il en dise, il est visible que, dès ce moment, dans sa pensée, le prince de Bismarck est condamné à se soumettre ou à se démettre, car, ainsi que l'Empereur le dira bientôt, il s'agit de savoir si c'est la dynastie des Bismarck qui régnera sur l'Allemagne ou celle des HohenzoUern.

Au moment où la question se posait avec cette rigueur, les luttes électorales engagées de toutes parts sur l'étendue de l'Empire attestaient les progrès vertigineux du socialisme. La levée de boucliers de la classe ouvrière se traduisait en Westphalie par un formidable mouvement gréviste. Les classes dirigeantes s'en alarmaient. Elles se croyaient menacées des plus grands dangers, « peut-être même d'un massacre ». Les inquiétudes de l'Empereur n'étaient pas moindres. 11 ne les dissimulait pas, mais il croyait à la possibilité de

conjurer le péril en allant lui-même au devant des revendications ouvrières pour leur donner satisfaction dans ce qu'elles avaient de légitime.

— Si nous ne le faisons pas, disait-il, il se trouvera dans le Reichstag une majorité pour le faire et nous serons obligés de suivre, ce qui nous entraînera plus loin qu'il ne convient d'aller. Etudions donc les réformes qui peuvent être faites sans dommage pour la sécurité de TEtat et annonçons-les avant les élections.

Bismarck n'avait jamais été partisan des concessions et des accommodements quand ils semblaient lui être imposés. Lorsque, au mois de décembre, l'Empereur, après s'être enquis de la situation des ouvriers dans tous les pays, lui fît part de ses desseins, il protesta. Céder aux demandes des socialistes, fussent-elles modérées, c'était ouvrir la porte à toutes leurs exigences et se mettre dans l'impossibilité d'y résister. Il ne voulait voir, quant à lui, dans les revendications ouvrières qu'une révolte qu'il fallait écraser avant qu'elle ne se développât. Il fallait présenter au nouveau Reichstag, dès sa première réunion, une loi très sévère contre les socialistes, le mettre en demeure de la voter, et, s'il s'y refusait, prononcer sa dissolution, après quoi, on réprimerait par la force les soulèvements qui pourraient se produire.

L'Empereur répliqua énergiquement qu'il n'entrerait pas dans cette voie.

— Mon grand-père, au terme d'un règne glo-

rieux, aurait pu le faire, s'il y avait été contraint. Mais si j'agissais de la sorte au début du mien, on m'accuserait de l'inaugurer en massacrant mes sujets. Je suis prêt à recourir à toutes les mesures qu'exigerait la défense de ma couronne, mais je suis résolu à n y recourir qu'après avoir tout fait pour répondre aux réclamations légitimes des ouvriers.

Ce débat se renouvela à plusieurs reprises sans qu'aucun des deux interlocuteurs se ralliât à l'opinion de Tautre. Le dissentiment s'aggrava, lorsque l'Empereur, voulant mettre en pratique ses projets, demanda dans une réunion de ministres qu'on lui présentât deux décrets qui en prépareraient l'exécution. Par le premier, le chancelier de l'Empire serait invité à demander officiellement à la France, à l'Angleterre, à la Belgique et à la Suisse, si elles consentiraient à entrer en négociation avec TAllemagne, en vue d'une entente internationale sur les moyens de donner satisfaction aux vœux des travailleurs. L'adhésion de ces Etats une fois acquise, on inviterait les gouvernements qui attachaient un égal intérêt à la question ouvrière, à se réunir en conférence à Berlin pour aviser aux moj^ens de la résoudre . Le second décret ordonnerait au ministre des Travaux publics de dresser le programme d'une enquête sur le même objet, dont les études préliminaires seraient présidées par l'Empereur en conseil d'Etat avec l'adjonction de personnes compétentes.

216 CHAPITRE Xll

La résistance du chancelier fut plus énergique qu'elle n'avait été la première fois; mais elle n'ébranla pas la volonté de TEmpereur. Les rescrits impériaux furent promulgués le 6 février 1890. Déjà la réunion de la conférence était assurée par Tadhésion officieuse des gouvernements au concours desquels le Cabinet de Berlin avait fait appel. D'après Hohenlohe, Bismarck, dépité, [aurait annoncé à l'Empereur l'intention de se retirer. Mais, changeant d'avis au bout de quelques jours, il avait déclaré que, décidément, il restait à son poste. L'Empereur, quoique déçu, s'était résigné à attendre une autre occasion. Il importait à la gloire impériale que la chute du dictateur se produisît en des conditions telles qu'elle ne pût être imputée qu'à lui-même.

Ces incidents avaient eu un trop grand retentissement pour ne pas ranimer les espérances de ses ennemis. Le bruit de sa retraite prenait de jour en jour plus de consistance ; mais, s'il avait cru qu'en le faisant répandre, il provoquerait une manifestation en sa faveur, il devait reconnaître qu'il s'était trompé. Les journaux envisageaient et discutaient l'éventualité de sa démission comme une chose prévue, et le public y semblait tout à fait résigné. Les élections avaient eu lieu et elles augmentaient considérablement le parti socialiste dans le Reichstag ; l'effroi se répandait à travers l'Empire ; à la Cour, les gens redoutaient « d'être mis à la lanterne ». On approuvait donc l'Empereur de

GUILLAL'Mt: II GT BISMARCK AUX PRISES 217

chercher à résoudre pacifiquement lu question sociale et dessayer de créer un terrain d'entente avec la nouvelle majorité. On blâmait la r^ ' ' du chancelier et nulle part, bien que les j à ses gages eussent pris sa défense, on ne traignait plus pour blâmer son attitude < pour le railler en présence de l'Empereu:

qui, quelques semaines plus tôt, les plu; n'auroient osé le faire.

Un soir qu'il y avait au ministère de 1j un dîner officiel auquel assistait te so M™" de Verdy du Vernois, placée entre comte de Waldersee, causait librement d de Bismarck. Son mari, ayant Surpris ses lui cria à travers la table d'un accent de g;

— Prenez garde, ma chère, de ne pas \c promettre ; les journaux vont vous attaqua

L'Empereur, loin de trouver mauvaise santerie, l'approuva en éclatant de rire. Il rait pas que le ministre de la Guerre communauté de vues avec les adverse Bismarck.

Tout conspirait maintenant contre le chi Ses rapports avec l'Empereur devenaient en plus difficiles et pénibles.

— Nous sommes dans une mauvaise ] chancelier et moi, disait Guillaume 11.

Mais Bismarck ne se tenait pas pour ' redoublait d'activité et d'audace et se fl^ faire avorter la conférence en provoquant

218 CHAPITRE Xll

des gouvernemeots qui étaient invités à y prendre part . Cest dans ce dessein qu*au lendemain de la publication des décrets impériaux, il mande d'urgence à la chancellerie le ministre de Suisse, M. Arnold Rot h.

— Voici pourquoi je vous ai fait appeler, lui ditil. Vous savez que TEmpereur tient à ce que la conférence ouvrière se réunisse à Berlin, Or, jusqu'à ce jour, votre pays a eu le privilège d'être choisi comme lieu de réunion pour les conférences internationales non politiques . Ce privilège, le gouvernement fédéral ne peut s'en laisser dépouiller. Il se priverait d'une de ses plus flatteuses prérogatives s'il admettait qu'une réunion de l'importance de celle dont il est question puisse siéger ailleurs qu'à Berne. Je vous engage donc à réclamer pour votre pays l'honneur d'offrir l'hospitalité aux délé* gâtions que l'Empereur a le tort de vouloir réunir à Berlin.

Effaré d'une telle suggestion, le diplomate suisse ne peut que balbutier quelques mots. Il en référera à son gouvernement et communiquera au chancelier la réponse qu'il en aura reçue. Mais, rendu à lui-même et après réflexion, il décide qu'il n'en fera rien. Jusqu'à nouvel ordre, il gardera là proposition pour lui. II n'ignore pas que le chancelier est opposé à ce projet de conférence, et il juge imprudent de se faire son complice dans des efforts qui ont pour but de battre en brèche la volonté de l'Empereur.

Quant à Bismarck, il poussera plus loin ses intrigues.

Le 10 février dans la matinée, Tambassadeur de France, M. Jules Herbette, enfermé dans son cabinet avec M. Alfred Dumaine, premier secrétaire de l'ambassade, était entrain de dépouiller le courrier du jour, lorsqu'un domestique vint annoncer un visiteur.

— Qui annonce-t-on ? demanda lambassadeur à M. Dumaine.

— J'ai cru comprendre que c'est le chancelier. Le chancelier ! Que venait-il faire à cette heure

matinale, lui dont les visites aux ambassades étaient si rares ! Mais/ au même instant, sa haute et large silhouette se dressait dans l'encadrement de la porte. 11 avait suivi le domestique et se présentait derrière lui comme un familier de la maison. Resté seul avec l'ambassadeur, il exposa l'objet de sa visite.

— Je viens m'excuser auprès de vous des embarras que la proposition de l'Empereur doit vous causer. La conférence projetée ne peut avoir aucun résultat pratique. Mais son échec pourra laisser des nuages dans les relations de l'Allemagne avec les gouvernements à qui l'on reprocherait de l'avoir provoquée. Mieux vaudrait que ceux qui ne veulent pas de l'article premier du programme touchant la journée de huit heures déclinassent, dès maintenant, leur participation. C'est sans doute ce que fera l'Angleterre. A votre place, j'agirais

de même. Je ne me considérerais pas comme obligé, par une adhésion antérieure à la conférence de Berne, ù venir délibérer sur les mêmes matières à Berlin.

Après avoir développé avec autant de feu que de conviction feinte les raisons de sa manière de voir, il ajouta :

— Ma démarche doit vous surprendre. Mais elle mest dictée par le sincère désir qu'il ne .s'élève pas (le images entre nos deux pays.

Puis, comme pour marquer à l'ambassadeur qu'il lui parlait eu toute franchise, il poursuivit :

— Depuis vingt-huit ans que je suis à la tête des alfaJres, mes plus grosses difficultés ont été à l'intérieur. Avec le vieux, cela allait encore, mais avec le Jeune, la besogne est un peu lourde : il croit tout savoir et ne tient aucun compte de l'expérience. Dans la voie des réformes sociales, il est

par le roi de Saxe et le grand-duc de Bade sont pas des aigles. Ils ont voulu me cun~ i leur système, mais ils m'ont fatigué inuti- , car je ne m'y rallierai jamais.

:lait d'abondance, familièrement, d'un accent nie et le rire alternaient avec les phrases pour leur donner la physionomie d'une conamicale, d'un conseil émis spontanément entraînement d'une bienveillance désinté- L'ambassadeur n'avait rien répondu, si ce l'à Paris, l'opinion du chancelier serait prise euse considération. Il s'efforçait surtout de

cacher rémotion et la surprise que déchaînaient en lui les propos qu'il venait d'entendre et la démarche de ce tout-puissant ministre qui, avec une audace impudente, ne craignait pas de quémander l'appui d'un gouvernement étranger contre la politique de son souverain et poussait l'incohérence jusqu'à oublier qu'il avait si souvent traité en ennemi ce gouvernement dont il sollicitait aujourd'hui la complicité . Mais l'ambassadeur n'était pas au bout de ses étonnements.

Comme le chancelier s'était levé pour prendre congé de lui et comme il se préparait à le reconduire, il le vit se planter devant deux tapisseries de Gobelins qui ornaient le salon. Elles représentaient des scènes mythologiques. Sur l'une, c'était la première rencontre de Médée avec Jason ; sur l'autre, l'incendie de Corinthe, allumé par Médée lorsqu'elle cherche à se venger de Jason qui l'a abandonnée pour Creuse. A la demande du chancelier, l'aiyibassadeur lui expliqua le sujet de ces admirables compositions. Tout en les contemplant, Bismarck rappela que, d'après la légende, les deux amants, après ce déchaînement de colère, se sont réconciliés, et il se mit à fredonner :

Et l'on revient toujours A ses premiers amours.

Puis, après un court silence, il reprit :

— Qui sait s'il n'en sera pas ainsi pour moi ?

Quel aveu et combien inattendu ! Depuis plusieurs

semaines, dans le monde officiel, on se chuchotait à Toreille que les dissentiments de TEmpereur avec son ministre, sur la question ouvrière, avaient dégénéré en débats violents tournant à la brouille. Mais ce n'étaient là que des rumeurs difficiles à contrôler, et voici que le chancelier en révélait l'exactitude en rappelant, dans un refrain d' opéracomique, qu'entre gens qui se sont aimés, les pires querelles se dénouent souvent par une réconciliation. S'il prévoyait qu'il en serait ainsi pour lui, c'est que la brouille existait ou tout au moins s'annonçait.

Après qu'il se fut retiré, l'ambassadeur rappela M. Dumaine.

— Mettez-vous là, lui dit-il, en désignant son bureau. 11 faut que j'envoie un rapport à Paris. Mais je vais vous le dicter, car je suis trop ému pour l'écrire moi-même .

Il ne le fut pas moins, lorsque^ six jours plus tard, il vit réapparaître le prince de Bismarck et l'entendit lui dire qu'il avait changé d'avis.

— Mon maître est plus engagé que je ne croyais ; il tient à sa conférence, et je pense qu'il faut lui donner cette satisfaction.

— Ce n'était pas votre opinion, mon prince, lorsque vous m'avez fait l'honneur de votre visite, objecta l'ambassadeur.

— C'est vrai, avoua Bismarck. J'ai cédé, ce jourlà, à un mouvement d'irritation. J'étais décidé à me retirer avec éclat après les élections générales du

Reichslag. Mais on m'a demandé de patienter encore. Aujourd'hui, je crois plus avantageux que la conférence ait lieu, vu les dispositions de TEmpereur. Votre gouvernement n'a pas encore pris de parti. Rien ne Tempêche donc de se décider dans un sens ou dans un autre. Acceptez donc de vous y rendre. Elle-même prouvera son inutilité ; TEmpereur changera de marotte et passera à d'autres occupations. Rappelez-vous que, pour une fenêtre, Louvois a été cause de la guerre du Palatinat. C'est au nom de la paix de l'Europe que je vous demande de ne pas jeter l'Empereur dans le désœuvrement, en empêchant par votre abstention la réunion de la conférence de Berlin.

n osait prier au nom de la paix, lui qui tant de fois, pour les nécessités de sa politique, avait recouru aux menaces de guerre ! On ne pourrait que s'en indigner si, dans l'adjuration qu'il adressait au représentant de la France, n'apparaissait le mensonge. Ce n'est pas dans l'intérêt de la paix qu'il faisait volte-face, mais parce qu'il était convaincu que sa résistance se briserait contre la volonté de l'Empereur. Cette volonté, à quelque temps de là, allait s'exprimer à la Diète de Brandebourg, sous une forme impétueuse. Le S mars, au banquet de la session, Guillaume II, en terminant un discours en lequel il s'engage à « gouverner miséricordieusement et avec justice pour le bien de son peuple » , s'écriera : « Tovis ceux qui voudront m'aider dans ce grand devoir, ceux-là seront les bienvenus ; mais

ceux qui feront obstacle k mes désirs, je les mettrai

en pièces >>.

En présence des dispositions que trahit ce lan-

^a^e véhément, Bismarck, qui les connaissait,

s'était dit qu'à prolonger sa résistance, il joueip gros jeu et, après réflexion, il se soumet- 1 cette circonstance comme en tant d'autres, «pirait de son intérêt personnel ou, pour dire, de son fougueux désir de conserver le r. Durant les dernières années de sa dicta e désir a été le mobile de toutes ses actions.

Au commencement du mois de mars, les délégués des Puissances qui avaient accepté de prendre part à la conférence ouvrière étaient salués, en arrivant à Berlin, par les rumeurs auxquelles donnaient lieu la probabilité et l'imminence de la retraite du chancelier. On en parlait publiquement, sans que l'opinion eût lair de s'émouvoir d'un événement qui, Tannée précédente, à la même époque, eût provoqué dans toute l'étendue de l'Empire des protestations et des regrets. On ne s'était pas étonné alors que Guillaume II prodiguât au prince de Bismarck, sous des formés exceptionnelles, des témoignages de confiance et de gratitude pour le dévouement dont son futur ministre lui avait donné tant de preuves sous le règne de Frédéric III. Sans doute, on pouvait reprocher à Bismarck d'avoir manqué de générosité envers le souverain en train de mourir. Mais l'opinion le lui avait promptement pardonné. Elle s'était rangée du côté de la force et laissé émouvoir par le « touchant spectacle » qu'offrait le jeune Empereur s'appuyant sur le vieux chancelier. Elle les voyait dans cette attitude rassurante, à travers les

mirages de leur lune de miel. Moins d'une année avait suffi pour dissiper ces mirages et les noyer dans les ombres de la lune rousse.

Ces ombres s'épaississaient de plus en plus. Sur le dissentiment auquel avait donné lieu entre l'Empereur et le chancelier la question ouvrière, se greffaient maintenant d'autres querelles qui met- taient en conflit la volonté du maître avec celle du serviteur. Pour faire triompher la sienne, celui-ci déployait toute son énergie. Mais il rencontrait devant lui, pour la première fois, une résistance opiniâtre qui le surprenait, le déconcertait, l'irritait, et dont, malgré tout, il ne renonçait pas à avoir raison. Malheureusement, plus il se maintenait dans son intransigeance et plus la volonté impériale s'accusait et se dressait devant lui comme une force invincible.

C'est ainsi que, le 15 mars, l'Empereur, apprenant par les espions attachés aux pas du chancelier que le député Windthorst, chef du parti du Centre auReichstag, avait été reçu par lui, demandait à l'improviste un rapport sur leur entrevue. Offensé par cette demande, Bismarck le prenait de haut et répondait par un refus, alléguant que ses relations avec les députés ne devaient être soumises à aucun contrôle. Un débat s'engageait.

— C'est mon droit de tout savoir, déclarait l'Empereur.

— C'est le mien de garder la liberté de mes rapports avec les Chambres, répliquait Bismarck.

Devant l'insistance qui lui était opposée, il perdait patience, se répandait en récriminations, se plaignait d'être espionné, et, la colère dans les yeux, la pâleur au visage, il menaçait de sa démission, s'oubliant jusqu'à frapper du poing la table impériale.

— J'ai cm, disait l'Empereur, qu'il allait me jeter l'encrier à la tête.

Le bruit de cette querelle arrivait jusqu'aux salons d'attente où se trouvaient réunis les dignitaires et les aides de camp de la maison de l'Empereur. Ils voyaient le chancelier sortir furibondde l'audience et recueillaient au passage, tombés de sa bouche convulsée, des mots tels que ceux-ci :

— 11 me dit toujours qu'il m'aime. Que m'importe, s'il ne m'écoute pas !

11 ajoutait qu'il ajournerait sa retiaite jusqu'au mois de mai, afin qu'elle ne parût pas lui être imposée par le résultat des élections.

— Alors, s'il persiste à ne pas m'éeouter; je me retirerai, quoi qu'il fasse pour me retenir. Quand il voudra me rappeler, ce sera trop tard.

Une telle situation, semble-t-il, ne pouvait se prolonger. Cependant l'Empereur usait de patience. Pour mettre cette patience à bout, il fallut un autre' incident.

Encore à cette époque, ses relations avec le chancelier et avec les autres ministres étaient réglées par une ordonnance, en date de 1852, à laquelle, depuis cette époque, il n'avait été jamais porté

228 CHAPITRE XIU

atteinte. Elle- stipulait que les rapports officiels des ministres à TEmpereur devaient être soumis préalablement au chancelier et revêtus de son visa, avant d'être envoyés au souverain. Au début de son règne, Guillaume II avait subi cette loi, sans paraître impatient de l'abroger. Brusquement, il exigea, non comme condescendance accidentelle * consentie à son égard, mais comme une prérogative souveraine, que les rapports ministriels lui fussent adressés directement, en dehors même du chancelier. Cette fois, l'atteinte aux droits de celui-ci ne se dissimulait plus. C'était son pouvoir constitutionnel qui était ébranlé. Il le faisait remarquer à TEmpereur, et, comme Sa Majesté ne semblait pas touchée par cette objection, son emportement ne connaissait plus de bornes, et il s'écriait :

— Devant de telles exigences, je ne puis plus gouverner, et j'aime mieux donner ma démission.

L'Empereur ne répond pas, mais son silence est significatif. Il veut dire : « Comme vous voudrez. » Bismarck ne comprend pas et se retire, convaincu que l'Empereur n'osera pas se priver de ses services. Rentré à la chancellerie, il rédige un rapport dans lequel il expose les origines de l'ordonnance de 1852, et développe les raisons qui, selon lui, en nécessitent le maintien. Une heiu'e après, il reçoit la visite du général Hahnke, aide de camp de l'Empereur, qui vient lui demander sa démis-

sion, annoncée par lui. Il est stupéfait d'avoir été pris au mot et se refuse à croire que la résolutiou de l'Empereur est définitive.

— J'irai voir Sa Majesté, dit-il Ji l'aide de camp.

Mais lorsque, bientôt après, il se présente au palais, on lui répond :

— Sa Majesté est sorlie.

Il comprend alors qu'il n'a plus rien à attendre,

et il consacre plusieurs heures à rédiger la lettre par laquelle il se démet de ses fonctions. Le lendemain, 18 mars, quand le général Hahnke, accompagné cette fois du conseiller privé von Lucanus, vient réitérer l'ordre impérial, la lettre est prête, et Bismarck la remet fi l'envoyé du palais.

Elle est trop longue pour être reproduite ici ; elle figure d'ailleurs dans les Mémoires du chancelier, recueillis par Maurice Busch, et n'apprendniit rien à nos lecteurs que ne leur aient appris les pages qui précèdent. Le démissionnaire s'applique à démontrer que révoquer l'ordonnance de 1852 équivaudrait à détruire dans le gouvernement l'unité nécessaire, et que, quant à lui, il ne peut accepter cette diminution de pouvoir. Les dernières lignes de sa lettre révèlent son état d'âme au moment où sa démission lui est arrai^hée et l'elTort qu'il fait pour prouver qu'elle n'est pas volon- |'

taire.

" Si j'en crois mes impressions pendant cette dernière semaine et les communications qui m'ont

été faites hier par le Cabinet civil et militaire de Votre Majesté, je suis |)ersuadé que j'entre dans les vues de Votre Majesté, en donnant ma démission, et je puis donc compter avec certitude sur son acceptation. Il y a déjà un an que j'aurais demandé à Votre Majesté d'être relevé de mes fonctions, si je n'avais pas cru que Votre Majesté désirait profiter encore de l'expérience et de la capacité d'un fidèle serviteur de ses prédécesseurs. Maintenant, je suis sûr que Votre Majesté n'a pas besoin de moi et je puis me retirer de la vie politique sans craindre que l'opinion ne juge ma décision trop hâtive. »

Presque aussitôt sa démission est officiellement acceptée. La lettre impériale qui le lui fait savoir, le 19 mars, lui confère le titre de duc de Lauenbourg. Loin de lui être agréable, la distinction honorifique dont il est l'objet accroît son ressentiment. 11 ne peut la refuser, il est même tenu d'en remercier l'Empereur, mais, en le remerciant, il lui demande la permission de ne porter à l'avenir que le nom et le titre qu'il a toujours portés.

Sa réponse partie, on l'entend murmurer :

— 11 verra bien qu'on ne remercie pas un Bismarck de cette façon.

Puis, comme l'Empereur, en lui éorivant, a exprimé, assez hypocritement d'ailleurs, le regret de n'avoir pu le décider à retirer sa dérhission, il fait insérer, dans la Gazette de V Allemagne du Nord^ une note contestant l'assertion de la lettre impé-

LA CHUTK DU CtlANCEUÊK 231

riale et constatant qu'aucune instance n'a été faîte auprès de lui pour le retenir.

A dater de ce moment et jusqu'au jour de son' dépari, il atîectera, malgré ses soixante-quinze ans, de se montrer dans les rues de Berlin et dans plusieurs salons, afin de prouver que, contrairement à ce que prétendent les gens de la Cour, il ne se retire pas pour des raisons de santé. Peut-être espère-t-il provoquer en sa faveur une manifestation populaire. Mais il ne s'en produit aucune, et il peut constater que le peuple ne se soulèvera pas sur son passage pour protester contre sa démission. Il ne hû reste donc plus qu'à se résigner à l'inévitable destin. Mais il n'est pas préparé à subir la mauvaise fortune ; il ne se résigne pas avec le calme et la dignité qui ennobliraient sa retraite. La colère qu'il ne cherche pas à dissimuler s'envenime de la menace de ne pas désarmer. 11 ne craint pas de laisser répandre que, pour démontrer combien est odieux et gros d'ingratitude le procédé dont il est victime, il publiera certains papiers qui sont en sa possession. Il en fait même publier un. C'est une lettre de Guillaume I"' en datedu 26 juillet 1872, dans laquelle, en lui envoyant un vase d'art îi l'occasion de ses noces d'argent, le souverain le prie de l'accepter en souvenir de lui et ajoute : " Il vous redira tout ce que la Prusse vous doit pour l'avoir élevé au pinacle où elle se trouve maintenant. »

Cette publication, qui semble en présager d'autres

moins inofTensives, décide TEmpereur à lui faire rappeler par le directeur de son Cabinet civil que les lois en vertu desquelles le comte d*Arnim a été condamné sont encore en vigueur. Bismarck se le tient pour dit, mais son irritation s'accroît ; elle se communique à son entourage avec si peu de retenue que lorsque arrive chez M™*^ Bismarck un portrait de l'Empereur envoyé par Sa Majesté à titre d'hommage amical, elle s'écrie:

— Qu'on l'emporte à Friedrichsruhe et qu'on le mette à l'écurie.

Sur les incidents qui précédèrent et suivirent la démission du chancelier en ces heures troublées, il existe plusieurs versions. Mais, fréquemment, elles se contredisent et il est assez difficile d'en faire jaillir la v.rité. Il en est particulièrement ainsi pour ce qui s'est passé alors, entre lui et l'impératrice Victoria. On a raconté qu'il avait osé lui demander de plaider sa cause auprès de l'Empereur. Mais le prince de Hohenlohe dément ce dire. A l'en croire, c'est l'Impératrice qui aurait demandé au chancelier disgracié si elle pouvait Taider en quelque chose et il aurait répondu :

— Je ne demande que de la conipassion.

Ces deux récits paraissent également invraisemblables et sans doute c'est entre l'un et l'autre qu'il faut chercher la vérité. D'une part, Bismarck était possédé de trop d'orgueil pour s'abaisser à une démarche aussi humiliante auprès d'une femme à laquelle il avait fait trop de mal pour espérer

LA CHUTE DU CIIASCELIRIt 233

qu'elle le lui pardonnerait. D'autre part, on ne se figure pas cette princesse lui offrant spontanément de lui venir en aide, alors qu'elle se réjouissait de sa chute, ainsi qu'elle le déclarait elle-mênie à Jules Simon'. En sa qualité de président de la délégation française à la Conférence ouvrière qui se réunissait à Berlin au même moment, il était allé lui rendre hommage, u Elle était satisfaite, raconte-t-il, de la disgrâce de son plus terrible ennemi n, quoiqu'elle considérât comme téméraire l'initiative qu'avait prise son fils en faisant des avances aux socialistes. Elle n a donc pas pu vraisemblablement offrir son secours k Bismarck et celui-ci, par conséquent, n'a pas eu à le décliner. Ce qui sans doute est plus vrai, c'est que la princesse lui a exprimé le regret qu'en détruisant svstématiquement son autorité maternelle, il l'ait mise dans l'impossibilité d'exercer une influence en sa faveur. Du reste, ce regret, à supposer qu'elle l'ait exprimé, n'a pu être que platonique, une parole de courtoisie qui ne lui était pas dictée par son cœur encore tout endolori des coups que lui avait portés le chancelier. Ce qui le prouve, c'est que plus tard "certains publicistes ont pu rappeler sans être démentis que, lorsqu'elle parlait de ceschoses, elle justifiait son ressentiment en montrant la dépêche brutale et cruelle qu'à la veille du la mort de Guillaume I", Bismarck avait envoyée à son mari k

i. Voir le volume II de ses Mémoire» : Le Suir de ma

234 CHAPITRE xni

San-Remo pour lui ordonner, au nom de l'Empereur mourant, de rentrer immédiatement à Berlin. En montrant cette dépêche, elle disait :

— Dieu nous a vengés.

En ce qui touche les témoignages révélateurs de la colère de Bismarck, nous pouvons être plus affirmatif. Ici en effet, c'est lui-même qui par sa parole a dissipé à l'avance toutes les obscurités. L'ambassadeur de France étant allé le voir le 22 mars, il commence par lui déclarer, plus ou moins sincèrement, qu'il a toujours hautement apprécié les Français.

— Si les nécessités de la politique et les intérêts de mon pays m'ont forcé de les combattre, si même les discours parlementaires et les formes oratoires m'ont entraîné à des appréciations peu obligeantes, je n'ai jamais eu de haine contre eux ; j'ai toujours pensé que je m'entendrais plus volontiers avec eux qu'avec d'autres. Vous avez bien dû vous en apercevoir.

L'ambassadeur n'est pas convaincu par ce regret tardif; mais la politesse l'oblige à feindre d'y croire. Bismarck mis en conGance continue avec la vivacité d'un homme <jui éprouve le besoin de laisser' son cœur déborder :

— Vous seriez surpris si je n'étais pas blessé de la désinvolture avec laquelle l'Empereur s'est débarrassé de moi comme d'un mentor incommode. J'étais un écran qui voilait ses rêves de gloire. Espérons qu'il n'épuisera pas le dévouement monar-

LA CHUTE DU CrtANCELIER 235

chique de son peuple, si profond qu'il soit. Quelle politique va-t-on faire maintenant ? Je l'ignore, mats je ne suis pas surpris que mon lïls désire s'en rendre compte avant de rester au service, même comme ambassadeur.

Ici encore il ne se départait pas de sa vieille habitude de dissimuler )a vérité. Il est probable qu'Herbert de Bismarck, eût-il été libre de conserver ses fonctions, aurait considéré comme un devoir de suivre son père dans sa retraite. Mais il était averti qu'il ne les conserverait pas. L'Empereur était très excité contre lui ; il le rendait même responsable de certaines incartades qu'ils avaient commises ensembles comme, par exemple, leur conduite k Rome, lors de la visite à Léon XIII. En annonçant qu'il se retirait avec son père, Herbert de Bismarck ne faisait que devancer un arrêt auquel i! n'aurait pas échappé.

.Nous trouvons d'autres preuves de la colère de Bismarck,' dans les propos qu'il tenait à Maurice Busch en lui annonçant sa démission.

— C'est maintenant un fait accompli ! Ah ! les choses ont été plus vite que je ne croyais. J'avais d'abord pensé qu'il me serait reconnaissant si je restais encore quelques années auprès de lui ; mais je me suis aperçu qu'il n'avait qu'un désir, celui de se débarrasseç de moi pour gouverner seul avec son propre génie, dans sa seule gloire. Il en a assez du vieux mentor ; il lui faut maintenant des agents plus dociles. Mais, moi je ne puis me résoudre à

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plier le genou devant lui, k me coucher sous la table comme un chien. Et puis j en ai assez des intrig-ues de Cour, assez de toutes leurs insolences, assez dêtre espionné. Ma retraite est définitive. Je ne veux pas prendre à mon compte, comme couronnement de ma carrière, les bévues d'un esprit présomptueux et inexpérimenté.

L*état d'âme que trahit ce langage sera désormais celui du prince de Bismarck; jusqu'à la fin de sa vie, il ne décolérera plus, et, sous l'empire de ses emportements, il englobera dans la même critique amère et railleuse les trois souverains qu'il a servis.

— J'ai vu trois rois pour ainsi dire nus, rappellet-il un jour, et je dois dire que ces trois messieurs ne m'ont pas toujours montré quelque chose de bien beau .

Au cours des événements que nous rappelons, et dont le dénouement remplit un espace de huit journées, les délégués à la conférence ouvrière, arrivés à Berlin, se préparaient à commencer leurs travaux. On sait que la délégation française était présidée par Jules Simon. Elle avait été reçue par le prince de Bismarck. Non content d'offrir à la conférence, pour y tenir ses réunions, un salon du palais de la chancellerie, il avait invité ses membres à dîner pour le 19 mars. Sa démission étant officielle ce jour-là, ainsi que la nomination de son successeur, le général de Gaprivi, ses invités s'attendaient à être contremandés. Mais il n'en fut rien, et, le soir venu, ils se trouvèrent réunis à la table du prince de Bismarck.

Il eut le bon goût de ne pas récriminer devant eux. Comme si la présence d'un brillant causeur tel que Jules Simon l'eût mis en verve, il fut éblouissant d'esprit et de gaieté. Laissant entendre qu'il se retirait volontairement parce que, à son avis, l'Empereur faisait trop de concessions aux socialistes, il se disait content de revoir ses terres et de pouvoir s'en occuper après les avoir si longtemps négligées; son fils Herbert « n'aimait pas la politique » et aurait plaisir à se retirer avec lui. Durant toute la soirée, il tint ses convives sous le charme de sa parole, « surtout, nous dit l'un d'eux, lorsqu'il donnait la réplique à Jules Simon. »

Ils le revirent le lendemain dans les mêmes dispositions. Ils étaient en séance à la chancellerie lorsqu'il entra, précédant un personnage en uniforme de général.

— Je vous demande pardon de vous déranger, messieurs, dit-il ; j'y suis obligé pour montrer les appartements à mon successeur.

Il le désigna et le nomma : c'était le nouveau chancelier, Caprivi.

Maintenant, les événements vont se précipiter . La démission est un fait accompli et l'ex-chancelier ne s'occupe plus que de son déménagement, opération laborieuse, puisque, de son propre aveu, elle comprend trois cents caisses ou malles et « plus de treize mille bouteilles de vin ». Dans les caisses, se trouvent des dossiers volumineux, formés de toute sa correspondance depuis trente ans. Il emporte

238 CMAPITKE XÏII

ces paperasses à Friedrichsruhe dans le dessein d^écrire se5 Mémoires,

Le 27 mars, son départ étant fixé au surlendemain, il va prendre congé de TEmpereur^ Sa voilure est précédée et suivie de deux sergents de ville à cheval ; « ils ont Tair de conduire un prisonnier. » Le lendemain, les journaux à ses gages diront que TEmpereur Ta retenu plus d'une iieure et lui a fait les plus touchants adieux. Mais les familiers du palais savent qu'il n'en est rien : « L'audience n'a pas duré plus d'un quart d'heure et a été surtout remarquable par son caractère glacial. » Mais, à sa sortie, l'ex-chancelier est dédommagé par les acclamations d'une foule immense qui lui jette des fleurs et fait mine de dételer les chevaux afin de traîner elle-même sa voiture. Cette manifestation a été organisée par les amis de Bismarck, quoique leur nombre, en ces derniers jours, ait considérablement décru. Le bruit court qu'ils ont voulu faire pièce à l'Empereur, peut-être même lui donner une leçon. Mais, quelques minutes plus tard, apparaît l'empereur en équipage de gala et il est accueilli par des cris enthousiastes.

Enfin, le 29 mars, a lieu le départ pour Friedrichsruhe. Vers la fin de l'après-midi, les membres de la conférence ouvrière sont réunis à la chancellerie. Tout à coup, un huissier du Cabinet se présente et annonce que le prince de Bismarck va quitter le palais pour se rendre à la gare. Tout le monde se précipite aux croisées. La rue est noire

LA CULTE DU CHA^CELlEn 239

de la foule qui s'y est rassemblée. A la vuedel'exchancelier, elle pousse uoe clameur formidable en témoignage d'admiration et de regrets. C'est à grand'peine que les agents de police ouvrent dans ses rangs un passage ù la voiture. Au moment où elle s'éloigne, un fonctionnaire de la chancellerie, qui d'une croisée contemple ce spectacle, se penche vers son voisin, l'un des secrétaires de l'ambassade de France et lui dit en poussant un soupir de soulagement :

— C'est heureux que nous soyons enfin délivrés de cet homme-là.

Quelques jours avant, il écrivait au chancelier pourle remercier de sa bienveillance à laquelle il devait l'emploi qu'il occupait.

A la gare, devant le perron, un escadron de cuirassiers rend les honneurs. Le prince le passe en revue, puis il pénètre sur le quai où l'attendent pour le saluer les membres du corps diplomatique. Il les remercie et leur serre la main. Herbert de Bismarck marche derrière .son père ; la mine hautaine et railleuse, il salue, lui aussi, et on l'entend à deux reprises murmurer du bout des lèvres : — E finila la commedia.

Bientôt après le train s'ébranle aux sons d'une musique militaire ; un témoin constate qu'elle joue une marche funèbre.

Quelques jours avant que n'eût lieu ce départ sensationnel, Guillaume II écrivait au roi de Saxe k propos de la démission du chancelier :

240 CHAPITKE X111

« J'ai vraiment traversé de cruelles épreuves et passé des heures bien pénibles. Moii âme est aussi \ triste que si j'avais perdu de nouveau mon grand-

père. Mais Dieu en a décidé ainsi : je dois me sou- ! mettre, quand même je devrais succomber sous le

î . poids de mon fardeau. »

Le jour du départ de Bismarck, les membres de la conférence étaient invités à une « soirée de bière » , bierabendy donnée en leur honneur.

— Je veux vous montrer ce que c'est, avait dit familièrement l'Empereur à Jules Simon.

Et Jules Simon de demander :

— Va-t-il nous conduire à la brasserie ?

Ce n'était pas à la brasserie. Au palais, un grand salon avait été aménagé en salle de café, avec sur chaque table un verre de bière, une coupe de Champagne et un cigare. C'est dans ce cadre que, de neuf heures du soir à une heure du matin, Guillaume II retint ses invités, et sans doute son âme avait cessé d'être triste, car ses regards, ses paroles, ses gestes, tout son être en uh mot trahissaient un contentement sans limites. Il s'agitait, allait, venait, interpellait les gens, proclamant la nécessité de venir en aide aux ouvriers, remerciant Jules Simon de l'aider dans cette tâche, lui en attribuant l'honneur, rieur et bruyant, tout débordant de joie triomphante, non la joie d'un bienfaiteur qui se réjouit d'avoir pu se livrer aux instincts généreux de son âme, mais celle d'un captif délivré. Il s'efforçait de la répandre autour de lui, en s'adressant

LA CHUTE nu CHANCELIER 241

aux uns et aux autres, sauf au délégué français Tolftia, dont l'attitude hautaine, compassée, réfrigérante et non dépourvue de dignité, de le déconcerter. Visiblement, il d'avoir dû se séparer de son mentor.

Qu'il y eût dans le témoignage de s d'ingratitude, on ne saurait le nier. '.

on la lui reprocher trop sévèrement qu'il le disait, il avait eu à résoudre I savoir si, sous son règne, le pouvoir!

à la dynastie de Bismarck ou à celle ( lern ?

Après avoir suivi le prince de les multiples péripéties de la fi:

est de toute nécessité, sous p chevée l'étude que nous lui a l'accompagner dans sa retrai' étapes qui le séparent de la mo sur huit années durant lesquell attitude militante et, dans le r est dévolu par sa volonté, se n haineux et aussi combatif que 1 du pouvoir, il avait à se défendre acharnés. Si, dans son existent fait litière de ses vieilles rancui mis et résigné à son destin, et ce il eût, à ce moment, écbapp n'aurait plus eu à s'occuper de a été, il lui appartient; rhist< son devoir s'il fermait les yei dont l'Allemagne et l'Europe ne téresser et où le personnage nou figure d'opposant et de révolté, longue carrière, a maté toutes déjoué toutes les révoltes.

Dans sa retraite et son isolement, il est la victime de la sourde colère dont son âme est gonflée ; elle lui fait perdre le souci de sa dignité. A toute heure, on constate qu'il est uniquement possédé du désir d'assouvir cette colère et de se venger de rimpérial disciple auquel il doit sa déchéance. Il ne conserve plus aucune illusion quant à l'avenir ; il sait qu'il ne reviendra pas au pouvoir. Entre TEmpereur et lui, des paroles irréparables ont été échangées ; le souverain a coupé court à leurs querelles par une sentence sans appel :

— Je veux désormais gouverner seul.

Bismarck ne peut donc attendre des jours qui vont suivre d'autre satisfaction que celle de la vengeance et c'est à se la procurer qu'il se donnera tout entier.

Il semble cependant que la cruelle épreuve qu'il venait de subir aurait dû éveiller en lui des réflexions salutaires sur certains actes de son bruyant passé. On ne serait pas surpris de voir, à cette aube de sa vie nouvelle, s'élever au-dessus de la haine qui sera désormais le mobile de toutes ses actions, des remords ou tout au moins des regrets et pour tout dire des velléités de repentir. On en serait d'autant moins surpris que treize ans avant, alors qu'il jouissait du brillant éclat de sa gloire et qu'il pouvait se flatter d'être le maître de l'Europe, un cri significatif s'est échappé de sa conscience et l'a révélé tout à coup accessible à ce repentir qui, s'il ne répare pas les fautes, les con-

damne par la bouche même de celui qui les a commises. Il n'est pas inutilede rappeler ee.souvenir; il ajoute un trait nouveau à la physionomie du personnage.

C'est en 1877, au château de Varzin, où le chancelier est venu passer quelques jours après avoir fait une cure à Gastein. Plusieurs de ses familiers se sont réunis autour de lui, afin d'égayer sa solitude et les journées se passent, agrémentées pour eux par les récits qu'il se plaît à leur faire des événements sensationnels auxquels il a été mêlé. Ce matin-là, ses courtisans sont réunis dans le grand salon autour de la cheminée monumentale que surmonte la devise des Bismarck : In Irinilate robur^axec, au-dessus, sur champ d'or l'aigle du nouvel empire d'Allemagne et un buste en plâtre de l'empereur Guillaume I". La température, au dehors, est froide et humide ; le ciel est brumeux ; la oeige qui couvre les routes condamne le chancelier et ses hôtes à rester au logis. Ceux-ci sont en train de deviser en l'attendant, lorsque tout à coup il apparaît. Ils sont frappés par le caractère mélancolique de sa physionomie. Est-ce que quelque lugubre sentiment hante son esprit ou bien qu'il soit fatigué et énervé comme cela lui arrive souvent, nul ne saurait le dire. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils ne l'ont jamais vu en un pareil état d'abattement, avec un regard aussi sombre et une voix aussi plaintive.

Leurs regards l'interrogent. Gomme s^l obéis-

sait à un entraînement impérieux, il leur répond : — Je me sens-Fâme triste. Je n'ai jamais dans ma longue vie rendu personne heureux, ni mes amis, ni ma famille, ni moi-même. J'ai fait du mal, beaucoup de mal. Je suis la cause de trois grandes guerres ; j'ai fait tuer sur les champs de bataille quatre-vingt mille hommes qui, aujourd'hui encore, sont pleures par leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, leurs veuves ! Mais tout cela, c'est affaire entre moi seul et Dieu ! Je n'en ai jamais retiré aucune joie et je m'en sens aujourd'hui l'âme anxieuse et troublée.

Cette confession inattendue, que souligne une larme qui roule sur la joue du chancelier, tombe dans le silence. Ce n'est qu'au bout d'un moment que lui-même, sans insister sur ce sujet, ranime la conversation.

Quoique, avec ces grands acteurs, on ne sache jamais très exactement à quoi s'en tenir, il paraît difficile de ne pas croire à la sincérité de ce cri spontané d'une conscience aux abois. On ne voit pas quel intérêt aurait eu Bismarck à jouer devant ses familiers la comédie du repentir. Il est cependant permis de supposer que ce repentir a été accidentel et passager, car quelques jours plus tard, le chancelier s'en montre tout à fait libéré. Parlant des guerres qui ont assuré le triomphe de ses plans politiques, ce n'est plus à lui qu'il en impute la responsabilité, mais à la presse dont il déplore la puissance en raison du mal qu'elle peut faire.

— Elle a été, dit-il, 1 guerres ; c'est la presse de Prusse à annexer le S la presse autrichienne Sadowa et c'est la presst à prolonger la campagne

A peine est-il besoin di sont menteurs ces prop prouver en lui emprunta démentis que par avani Mais, il est autrement qu'au moment oli il lei qu'il accuse. Par la sui a tenus à ses conûdeni un écho de ceux qu'ils c mois d'octobre 1877. Si C hanté sa conscience, iln' treize ans plus tard, con Friedrichsruhe.

Durant les semaines > arrivée dans cette résidt fixer définitivement, il son installation et au cl Il songe à écrire ses M^ amené avec lui son seci Bûcher ainsi qu'un jeune sa dictée ou copiera ses outre faire appel à son Busch à qui il accorde Quoique absorbé par se:

248 CHAPITRE XIY

aucune occasion d'exhiber son ressentiment. Il tient à faire comprendre à l'Empereur qu'il ne désarmera pas. N'osant s'en prendre directement à lui, c'est contre le général de Caprivi son successeur à la chancellerie qu'il excite les journaux à ses gages. Mais sous cette forme indirecte, c'est l'Empereur qu'il vise.

A la suite d'un discours prononcé le 1 5 avril au Reichstag par le nouveau chancelier, il inspire au journal Hamburger Nachrichten un article d une extrême violence qui soulève de toutes parts la plus vive indignation : « C'est une véritable infamie, écrit Hohenlohe ; car il n'est pas dirigé contre Caprivi mais contre l'Empereur lui-même. »

Après l'avoir lu, Guillaume II déclare à ses intimes que Bismarck l'a gravement offensé. Mais il se contient et, affectant de dédaigner l'attaque, il se refuse à croiser le fer et même à sévir. Ce sera son attitude jusqu'à la fin du conflit auquel seule la mort de Bismarck mettra un terme.

— Je me garderai bien de le poursuivre, dit-il, ni d'user de rigueur envers lui. Je ne veux pas en faire un martyr. S'il était emprisonné à Spandau ou ailleurs, sa prison deviendrait bientôt un but de pèlerinage. Et il ajoute avec amertume : — Les méfaits du comte d'Arnim, à qui il les a fait si cruellement expier, ne sont rien à côté des siens.

Nous ne savons si ces propos révélateurs de la colère impériale arrivèrent jusqu'à Bismarck. Mais

s'il les connut, ils ne pouvaient changer son attitude malveillante et irritée. A la niême époque, on en eut la preuve dans le langage qull tint au grand-duc de Bade, son vieux complice de la guerre de 1870. Ce prince étant allé le voir, l'aborda en lui disant qu*il venait prendre congé de lui, car il se souviendrait toujours avec reconnaissance du temps où ils avaient travaillé ensemble au bien de l'Allemagne.

A ces paroles amicales Bismarck répondit par des reproches.

— C'est bien par votre faute que je m'en vais maintenant, fit-il avec humeur. En appuyant les lois ouvrières auprès de l'Empereur, vous avez contribué à me brouiller avec lui

Le grand-duc protesta en rappelant que si le différend avait dégénéré en rupture c'était par suite des affaires prussiennes dont il ne s'était jamais mêlé. Bismarck s'emporta et devint si grossier que son interlocuteur arrêta l'entretien, « sa dignité lui défendant d'en entendre davantage : »

— Je veux me séparer de vous en paix, déclarat-il, et je m'en vais sur ce vœu auquej vous ne manquerez pas de vous associer : Vive l'Empereur et vive l'Empire.

Ainsi à tout instant et de tous côtés, la Cour de Berlin recueillait des témoignages de l'inimitié dont l'Empereur était l'objet de la part de Bismarck. En se les communiquant, on les exagérait et on les envenimait dans l'espoir de déter-

miner le souverain à châtier les intrigues de son détracteur. Mais Guillaume II, nous Tavons dit, était résolu à ne pas se départir de son apparente impassibilité, soit dédain, soit crainte de blesser Topinion nationale en sévissant contre lauteur de Tunité allemande.

Vers le même temps, on constatait que Texchancelier invitait fréquemment à venir le voir divers personnages avec lesquels il avait toujours entretenu des relations amicales. Dans le nombre se trouvait le comte Schouwalof, ambassadeur de Russie à Berlin. Intimement lié avec Bismarck, il lui avait promis sa visite antérieurement à la chute et peut-être maintenant regrettait-il de s'être engagé, craignant de déplaire à TEmpereur en allant à Friedrichsruhe. Il se décida néanmoins à tenir sa promesse. Lorsque, à la Cour, on apprit qu'il était parti, on attendit avec impatience son retour, les courtisans étant convaincus que, durant son séjour à Friedrichsruhe, il recevrait les confidences de son amphitryon et qu'ensuite il ne se ferait pas faute de les répéter.

Mais cette attente fut trompée. Rentré à Berlin, l'ambassadeur russe resta impénétrable jusque dans son entourage le plus familier. Quand on l'interrogeait, il répondait en parlant avec enthousiasme d'un certain vin de Champagne, une marque qui précédemment lui était inconnue, que l'ex-chancelier lui avait fait boire, et il se montrait surtout préoccupé de savoir si cette marque. existait dans

les restaurants berlinois. On a raconté dans les milieux diplomatiques qu'ayant fini par la découvrir, il avait invité les secrétaires son ambassade h venir déguster ce cabinet particulier.

— C'est tout ce qu'il nous a ri voyage à Friedriehsruhe, avouait vives.

La curio.sité des personnages de la déçue et l'on en était réduit aux coi qui touchait les desseins de l'ex-cham à Berlin, un esprit nouveau semblait du monde officiel. Depuis le départ on y respirait plus librement.

11 Je suis frappé de deux choses son journal le prince deHohenlohe ; c'est que personne n'a de loisirs e une agitation inconnue auparavant ; les individus sont inibus d'eux-mêo sent un personnage tandis qu'aupar vidus étaient rapetisses et comprimés indiscutée de Bismarck. Ils se gonflt comme des éponges trempées dans.

Non seulement ils se gonflaient même qui s'étaient particulièremei leur platitude et leur servilité devant 1 chancelier semblaient tirer orgueil d'j services dont ils lui étaient redevab!

leur ingratitude comme s'ils espéra profit. Elle se manifestait à tout i

c'était par Thostilité venimeuse de leurs propos où ils reprochaient à Bismarck les faveurs dont il avait comblé ses fils, Taîné surtout, qui, sans talent audessus de la moyenne, était à trente-huit ans secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et morigénait ses collègues ; tantôt, c'était par des procédés de goujat, comme par exemple lorsque, au mois d'août, Herbert de Bismarck étant revenu à Berlin et voulant prendre congé des principaux de ses anciens subordonnés, les invitait à un dîner d'adieu. Quatre d'entre eux qui lui devaient leur avancement refusaient son invitation et un cinquième n'y répondait même pas. Mais c'est au grand-duc de Bade qu'était réservé Thonneur de lui donner le coup de pied de l'âne. En causant avec l'Empereur, il lui révèle que l'ex-chancelier est morphinomane et que telle est la cause de Taffaiblissement de ses facultés. L'Empereur tombe des nues ; il reste incrédule. Néanmoins, il s'informe et il trouve un homme, ancien collaborateur de Bismarck, plus reconnaissant que ses collègues et assez courageux pour lui déclarer que ceux qui ont tenu ces propos « ne peuvent être que des galles. »

Des incidents analogues se multiplient durant les mois qui s'écoulent après que Bismarck a été renversé. Voici, cependant, que vers la fin de 1891, on signale l'existence d'une coterie qui s'est formée à la Cour et qui se donne comme objectif de le ramener au pouvoir. Toutefois, ce n'est pas dans rintérêt du chancelier d'hier qu'elle s'agite :

c'est pour renverser son successeur le général de Caprivi, dont la nomination a déçu les espérances de ses rivaux. Ceux qui avaient convoité la succession de Bismarck sont maintenant ligués contre Caprivi, non pas seulement par jalousie et par envie, mais aussi parce qu^il apporte dans l'exercice de ses hautes fonctions une rectitude, une droiture et une loyauté auxquelles Bismarck, coutumier de la ruse, de l'intrigue et du mensonge, ne les avait pas accoutumés. Quoique docile à l'excès à la volonté du maître, Caprivi est un honnête homme et à ce point que lorsque, pour obéir, il est tenu de dissimuler, c'est en se faisant violence qu'il s'y résigne. Un trait de lui nous donne la mesure de sa probité.

Le bruit s'était répandu qu'une atténuation allait être apportée aux sévérités auxquelles étaient soumises les populations d'Alsace-Lorraine et notamment que la formalité des passeports allait être supprimée. Ayant eu vent de ces rumeurs et désirant savoir si elles étaient fondées, l'ambassadeur de France crut devoir en entretenir le chancelier. Il allait partir pour Paris et eût été heureux de communiquer à son gouvernement la bonne nouvelle. Il interroge donc Caprivi, mais celui-ci répond par une fin de non-recevoir.

— On vous a trompé, dit-il, l'heure n'est pas venue de changer ce qui est. Pour le moment, .il n'y a rien à faire.

Quelques jours plus tard, en l'absence de ram**

bassadeur de France, il fait appeler le conseiller de l'ambassade désigné comme chargé d'affaires et lui annonce que les provinces annexées vont enfin jouir d'un traitement moins rigoureux.

— Vous m'excuserez auprès de votre chef, ajoutet-il, de ne lui avoir pas annoncé, quand il est venu me voir, ce que je vous apprends, bien que déjà tout fût décidé par l'Empereur. C'est en allant à Francfort où je l'accompagnais que Sa Majesté m'avait fait part de sa volonté, mais il m'était défendu d'en parler sans son ordre ; j'étais engagé par serment. J'ai donc été obligé de mentir, et à mon grand regret. Je n'aime pas à ne pas dire la vérité.

11 est bien évident qu'un homme qui professait de tels principes ne pouvait conserver bien longtemps le pouvoir, et c'est en effet pour avoir trop souvent dit la vérité et pour avoir voulu gouverner loyalement qu'un peu plus tard, Caprivi devait succomber sous les intrigues déchaînées contre lui. Mais l'heure de sa chute n'était pas venue. L'Empereur, bien que sollicité par les amis de Bismarck, devenus les ennemis de Caprivi, de se réconcilier avec l'exchancelier, s'y refusait, ne voulant pas que la réconciliation s'opérât au détriment du chancelier en exercice. Puis, comme les sollicitations devenaient plus pressantes, il déclarait « qu'il ne demandait pas mieux, mais que ce n'était pas à lui de faire le premier pas », réponse astucieuse, car il savait bien que ce premier pas, Bismarck se refuserait à

le faire. Celui-ci, en effet, était bien loin d'y être

disposé ; il devenait de plus en plus agressif, et

d'ailleurs, il se préparait k rend-'' ^^f"*""* '>»

public son ressentiment, à la faveu

stance qui allait lui en fournir l'occa

dant, conBné à Friedrichsruhe et ei

qu'il dictait ses Mémoires, il y rec

ment des politiciens de bas éta^^e, c

plus ou moins obscurs, voire des fini

pêcheurs en eau trouble, personn

mandable auquel il confiait ses gn

géant de les répandre.

Dans son entourage le plus intîm cette attitude. Maurice Busch écriv;

« Les journaux publient un gr; choses sur Friedrichsruhe, que je n agréables à lire. Elles ne concordi conception que je me suis faite de de la supériorité du caractère du pr avec les opinions qu'il a eu maintes d'exprimer devant moi. II permet < de l'approcher, il parle sans faire l'écoute et pour le plus grand plais de ses adversaires. Il reçoit un tas d'espions et se confie à eux comr les plus intimes de ses amis. »

Le secrétaire particulier Bûcher satisfait de la conduite du chef; il regret l'affaiblissement de ses îai tuelles :

« Il mange de bon appétit et dort toute la nuit, mais sa mémoire s^en va par morceaux. Il ne peut plus concentrer ses idées, il ne se souvient pas exactement des détails. Il raconte un jour une histoire et la raconte le lendemain tout différemment. On ne peut avoir aucune confiance dans ses récits parce qu'il croit souvent qu'il a dit ou fait une chose alors qu'il a eu simplement l'intention de la dire ou de la faire. Il continue à vouloir donner des avertissements et des leçons et il choisit des sujets qui n'ont rien à faire avec sa propre vie et que, parfois, il ne connaît même pas du tout. Il devient de moins en moins prudent dans ses confidences aux journaux. Son attitude vis-à-vis de la Cour n'est pas assez digne et il laisse trop percer son ressentiment. Il passe tout son temps à lire les journaux. A part cela, il est devenu apathique, indifférent et comme rassasié de tout. »

On ne saurait méconnaître l'importance de ces révélations où nous pouvons voir s'accuser de jour en jour la déchéance morale, qui a été pour Bismarck la conséquence de la chute et de l'exil et qui lui a fait considérer la vengeance comme le but définitif de sa vie. Ce n'est plus en effet que pour se venger que nous allons le voir retrouver parfois son ancienne énergie et la perfide ingéniosité de ses combinaisons ténébreuses.

AUTOUR D'UN MARIAGE

Au mois de mai 1892, le bruit se répandait à Berlin, dans le monde de la Cour, qu'Herbert de Bismarck allait se marier. Bientôt après, lui-même écrivait à l'Empereur pour lui annoncer ses fiançailles: il épousait une riche héritière, la jeune comtesse Hoyos, dont la famille résidait à Fiume en Autriche. Guillaume II répondit à cette communication par un télégramme empreint de cordialité et que le destinataire ne se fit pas faute de faire lire h ses amis. Les journaux en ayant eu connaissance signalèrent l'amabilité du langage impérial comme un signe avant-coureur de la rentrée en grâce des Bismarck, et laissèrent entendre que l'ancien secrétaire d'État aux Affaires étrangères allait être de nouveau pourvu d'un grand poste. Ce fut dit et répété avec tant d'insistance qu'un personnage de la Cour voulant en avoir le co?ur net osa interroger l'Empereur et lui demander ce qu'il y avait de vrai dans ces bruits. Guillaume II haussa les épaules et répondit d'un ton d'impatience :

— -Nous n'avons jamais été, Bismarck et moi, plus éloignés d'une réconciliation.

C'était vrai pour lui et ce n'était pas moins vrai

pour le solitaire deFriedrichsruhe. Sa vieille colère le possédait toujours et la réponse de TEmpereur, à supposer qu'il Teût connue, n'était pas faite pour Tapaiser. Elle s'accrut encore par suite d'un procédé discourtois dont il fut l'objet, qui le blessa profondément dans son intraitable orgueil.

Le parti national wurtembergeois, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa constitution, avait adressé des dépêches de fidélité à Guillaume II, au roi de Wurtemberg et au prince de Bismarck. Mention fut faite des deux premières dans le Journal officiel de l'Empire ; mais on passa sous silence celle qu'avait reçue Tex-chancelier. Donnant carrière à son irritation, il démentit brutalement, dans les Nouvelles de Hambourg^ ce qui avait été dit sur son fils. Le rédacteur de cette note s'indignait qu'on eût osé insinuer que, dans les circonstances présentes, un Bismarck avait sollicité un emploi.

Il est piquant de constater que le démenti ne convainquit personne. Durant un certain temps encore, le bruit persista d'une réconciliation prochaine que consacrerait une visite solennelle de Bismarck à Berlin. On ajoutait, il est vrai, que' pour s'y prêter, l'Empereur exigeait une lettre de soumission et que Bismarck se refusait à l'écrire. Mais ce n'étaient là que propos et commentaires de courtisans ou pour mieux dire de tous ceux qui s'étaient coalisés pour essayer de renverser Gaprivi. Tout ce qu'ils faisaient et tout ce qu'ils firent par

AUTOtR d'un mariage 259

la suite pour rapprocher Bismarck de l'Empereur, était dirigé contre le nouveau chancelier & qui d'ailleurs son prédécesseur ne pardonnait pas de l'avoir remplacé. On eut même ce singulier spectacle de Bismarck s'unissant à ses ennemis d'hier et notamment au général de Waldersee pour précipiter la chute de son successeur, ce en quoi il se montrait aussi injuste que malhabile puisqu'au même moment, Caprivi plaidait auprès de Guillaume II la nécessité d'une réconciliation. En réalité les cancans qui circulaient à la Cour étaient aussi dépourvus de fondement que de vraisemblance ; on allait en avoir la preuve : c'est Bismarck luimême qui se préparait à la donner en profitant du mariage de son iils.

En bonne règle, la cérémonie aurait dû être célébrée à Fiume, résidence de la fiancée. On apprenait tout à coup qu'elle aurait lieu à Vienne et qu'à cette occasion, Bismarck se rendrait à Dresde et à Munich. Étant donné ses dispositions, il n'était pas douteux qu'au cours de son voyage, il prononcerait des paroles agressives. C'en était assez pour provoquer dans le monde officiel la plus vive agitation. Les amis de l'ex-chancelier s'étaient émus déjà, dès le mois de mai, du projet qu'on lui prêtait ; ils redoutaient que l'Empereur ne se laissât entraîner à quelque mesure contre lui. Sur ce point, ils se trompaient. L'Empereur avait déjà compris que sévir serait une faute, peut-être même un danger. Le prestige que Bismarck exerçait encore

sur les masses était trop grand pour qu'on pût le frapper sans s'exposer à accroître sa popularité.

Néanmoins, Tun de ses amis, le banquier Bleichrœder qui, tout en lui restant fidèle, était bien en Cour, partit pour Friedrichsruhe afin de le dissuader d'aller à Vienne. Il lui montra les périls auxquels il s'exposait en rendant public son ressentiment ; il lui apprit que deux circulaires étaient parties de la chancellerie, Tune en date du 23 mai, envoyée à toutes les ambassades de l'empire, dénonçant la campagne que Bismarck menait dans la presse ; l'autre en date du 5 juin, destinée aux agents diplomatiques de Saxe, de Bavière et d'Autriche et leur prescrivant l'attitude qu'ils devaient observer pendant la visite de Tex-chancelier dans les villes où ils étaient accrédités. Il leur était ordonné de ne pas le recevoir et d'éviter, dussent-ils s'absenter momentanément, de se rencontrer avec lui. Mais les objurgations de Bleichrœder laissèrent insensible le rageur et entêté vieillard :

— Mon parti est pris, déclara-t-il . Herbert m'a informé que lempereur d'Autriche me recevrait et j'entends donner cette satisfaction à ma belle-fille et à ses parents.

11 se déchaîna ensuite contre Gaprivi auquel il imputait sans raison les plus noirs griefs. Bleichrœder emporta la conviction que toutes les démarches qui auraient pour but de. ramener le châtelain de Friedrichsruhe à une notion plusjuste

AUTOUR D UN HARIA&E Àb\

de ses intérêts et de ses devoirs, resteraient vaines,

Le 18 juin, Bismarck se mettait en route pour Dresde, Un espion chargé de l'observer annonçait télégraphiquement son départ au ministre de l'Intérieur. Gomme le train par lequel il partait devait traverser la capitale et faire une halte de vingt minutes à la gare d'Anhalt, la police évitait de laisser répandre la nouvelle et prenait des mesures pour empêcher les rassemblements. Néanmoins, la nouvelle se répandait et une foule considérable se portait à la rencontre du train. Elle accourait de tous côtés, voire des quartiers les plus lointains, forçait les grilles, envahissait les quais. Il y avait là des gens de toutes les conditions et une multitude d'ofBciers en uniforme. Bousculés et débordés, les agents appelaient des renforts. Mais il n'était plus temps d'empêcher la manifestation. Elle prenait en quelques minutes des proportions formidables. Lorsque le train entrait en gare, une immense acclamation s'élevait et saluait le voyageur. Le wagon, dans lequel il se trouvait avec sa femme, était assailli par des gens qui se pressaient pour voir et pour être vus. Au-dessus des têtes, des mains crispées brandissaient des bouquets et, bientôt, les tapis du wagon étaient jonchés de fleurs. Debout, à la portière, violemment ému et les yeux en larmes, Bismarck saluait à droite et à gauche, bégayait des remerciements auxquels la foule répondait en entonnant des chants patriotiques

qui étaient interrompus par des cris : « Vive Bismarck. »

On le vit soudain se retourner et interroger la princesse qui sanglotait derrière lui.

— Faut-il que je parle ? demandait-il et, sans attendre la réponse, il reprenait en s'adressant à ceux qui Tacclamaient. — Non, mon devoir est de me taire.

Alori5, les interpellations se croisaient.

— Vous ne voulez pas parler ; cela ne fait rien, les pierres parlent pour vous.

— Le peuple n'est pas comme les princes, il n'oublie pas.

Les hourrahs reprenaient de plus belle jusqu'au moment où le train se remettait en marche ; et la foule de crier :

— Revenez!" revenez!

Cette imposante manifestation avait-elle été spontanée ou n'était-elle que le résultat des efforts faits par des amis de Tex-chancelier à Teffet de la provoquer? Il est difficile de se prononcer. Mais, telle qu'elle s'était produite, elle constituait un acte significatif d'opposition à la politique personnelle de TEmpereur.

Ce qui s'était passé à Berlin allait se répéter à Dresde où l'opinion publique pouvait s'exprimer avec plus d'indépendance et où elle était d'accord avec celle du souverain saxon, le roi Albert. Quoiqu'il eût affecté de rester neutre afin de n'avoir pas Tair de critiquer les actes de Guillaume II, on lui prêtait ce propos :

AUTOUR d'un mariage 263

— Je veux que Bismarck soit convaincu qu'il est toujours pour nous le Vieux, « der Al te ».

Aux abords de la gare de Bohême, le long de la rue de Prague et jusqu'à Thôtel Bellevue où Bismarck devait descendre, on avait dressé des tribunes sur lesquelles se balançaient des drapeaux et des guirlandes et où s'entassaient les spectateurs. A l'entrée de la ville, le bourgmestre l'attendait et lui adressa une allocution. Il lui rappelait qu'en 1871, la ville de Dresde l'avait nommé citoyen d'honneur. « Depuis cette époque, vingt ans se sont passés. Quels changements depuis ! 1871- 1 892 ! » Pour finir, il lui exprimait la reconnaissance de l'Allemagne.

A Berlin, Bismarck avait gardé le silence; mais à Dresde, les raisons qui le lui avaient imposé n'existaient plus. Aussi, ne se fit-il pas faute de répondre, d'abord par des remerciements et, ensuite, par des paroles qui trahissaient le fond de son âme : « On m'a préparé, il est vrai, bien des pilules amères ; mais cela me réconforte de me voir d'aussi nombreux amis. » C'était comme le prologue des récriminations, des critiques et des plaintes qu'il devait faire entendre dans la suite de son voyage. Il termina en disant que la seule chose qui pouvait l'intéresser, c'était la prospérité de sa patrie.

Les hommages dont il était l'objet se renouvelèrent dans la matinée du lendemain jusqu'au moment de son départ, mais n'empêchèrent pas les personnes qui purent l'approcher de remarquer

26i CHAPITRE XV

qu'il avait beaucoup vieilli et qu'il était très abattu. Aussi, ne s'étonnait-on pas de l'entendre dire avec des larmes dans la voix que son rôle était terminé et qu'il savait bien que jamais plus il ne remplirait de fonctions publiques. Il le répéta dans sa dernière harangue en rappelant que depuis son arrivée aux affaires, T Allemagne était devenue un grand pays, Tégal de la France, de l'Angleterre et de la Russie. « Mais pour cela nous avons lutté, lutté ensemble, et je n'oublierai jamais l'aide que m'a donné le roi de Saxe. » On s'attendait à ce qu'avant de quitter Dresde, il rendît hommage à l'Empereur. Mais il s'était promis de ne pas parler de lui. Lorsque, au bout de quelques jours, après avoir passé à Vienne et à Munich, il rentrait à Friedrichsruhe, il se vantait malicieusement de n'avoir pas prononcé son nom.

Il avait quitté Dresde dans la matinée du 18 juin et, quelques heures plus tard, il arrivait à Vienne, principale étape du voyage triomphal qu'il préparait depuis trois mois. Il voulait des ovations, elles ne lui manquèrent pas. Son séjour dans la capitale autrichienne se résume en une longue et bruyante acclamation. Elle commence à la gare, bien qu'aucune société constituée n'y eût été admise; elle se continue sur le chemin qui le conduit au palais Pallfy où l'attend une hospitalité somptueuse et où il doit recevoir les hommages de l'aristocratie hongroise. De toutes parts, sur son passage, s'élèvent des « hoch! » bruj'^ants et pro-

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longés et il ne pourra se montrer nulle part, là même où il n'est. pas attendu, sans être Tobjet du même enthousiasme. Il sera ainsi à l'Exposition de théâtre et de musique, aussi bien qu'aux abords de l'église où le lendemain est célébré le mariage de son fils. 11 salue à droite et à gauche avec des airs de souverain, il vide des verres de bière, il répond aux allocutions, il savoure avec volupté Taccueil qui lui est fait.

Les organisateurs de ces manifestations appartenaient au parti national allemand hostile à l'Autriche et surtout antisémitique, si bien qu'aux cris de : (( Vive Bismarck ! » se mêlaient ceux de : « A bas les juifs ! » Parmi les manifestants, les étudiants de l'Université se faisaient remarquer par la violence de leurs clameurs, visiblement hostiles à Guillaume II, aussi bien qu'à l'Autriche, qui, dans sa propre capitale, semblait être l'objet d'une véritable animadversion. <( Personne, écrit un témoin, n'a paru penser à elle, à son souverain, à son passé, à son avenir, à son drapeau. Le scandale a été tel qu'un officier en retraite, interpellant la foule, s'est écrié : — Mais souvenez- vous donc que vous êtes Autrichiens ! »

En réalité, c'était la Hongrie, alors hostile à l'Autriche, qui faisait à Bismarck les honneurs de Vienne. Il résidait chez le comte Pallfy, les Zichy ne le quittaient pas, et la comtesse Andrassy donnait pour lui une soirée où tout Vienne fut invité, ce qui ne laissa pas de mettre dans l'embarras le

monde diplomatique et le monde de la Cour. Le comte Nigra, ambassadeur d'Italie, et sir A. Paget, ambassiideur d'Angleterre, y firent une apparition. Mais Tambassadeur de Turquie, Zia-Bey, invité comme eux, resta chez lui. Le premier ministre, comte Kalnocky, n'ayant pas cru pouvoir décliner l'invitation, manœuvra de manière à n'échanger avec Bismarck que des politesses banales. La veille, il avait eu soin de ne pas se trouver au Ballplatz lorsque Bismarck y était venu, et de lui rendre sa visite à un moment où le flot des visiteurs rendait impossible toute conversation confidentielle. Du reste, en apprenant que Bismarck devait venir à Vienne, il avait dit :

— Il se fait de grandes illusions, s'il croit qu'il pourra être reçu ici par le monde officiel et tourner le dos à son souverain.

La prédiction se réalisait; dans le milieu qui touchait à la Cour, Bismarck ne rencontrait qu'éloignement et froideur.

L'ambassade d'Allemagne à Vienne était alors occupée par le prince de Reuss, personnage de haute naissance, mais réduit à une honorable pauvreté, ce qui l'avait obligé d'accepter ce poste. Il avait reçu de Berlin Tordre d'ignorer le voyageur pendant son séjour à Vienne. Défense lui était faite de le recevoir et d'assister à la noce. Lié de vieille date avec lui, il s'était décidé, pour se tirer d'une situation difficile, à quitter Vienne momentanément. Mais, prêt à partir, il s'était trouvé souf-

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frant, et Bismarck s'étant présenté à l'ambassade, il n'avait pas voulu lui fermer sa porte. Ne pouvant lui rendre sa visite, il avait envoyé sa femme à sa place. Lorsque, quelques jours plus tard, la chancellerie de Berlin lui demanda des explications sur sa conduite, il refusa fièrement d'en rendre compte, en alléguant que, comme ambassadeur d'Allemagne, il avait rempli son devoir et que, comme particulier, il ne devait obéissance à personne. L'incident n'eut pas de suites : la princesse de Reuss était la fille de la duchesse régnante de Saxe-Weimar ; elle avaitrang d'Altesse, et il convenait d'user de ménagement envers son mari.

Les détails qui précèdent permettent de mesurer à quelles agitations donnait lieu la présence de Bismarck à Vienne. Mais il semblait les avoir prévues et y rester complètement insensible, soucieux surtout de jouir de sa popularité. Cependant ujie cruelle déception lui était réservée. Son fils l'ayant informé, avant qu'il ne quittât Friedrichsruhe, que l'empereur François-Joseph le recevrait, il avait, en arrivant à Vienne, demandé une audience. En réponse à sa demande, il reçut un refus net et péremptoire, dicté au souverain par la conduite de Bismarck et plus encore par une lettre de Guillaume II, lui demandant, comme un service personnel, de s'abstenir de tout rapport avec Texchancelier. La wassalité de l'Autriche, sous le joug de l'Allemagne, s'affirmait ainsi. Ce n'était pas la première foiset ce ne devait pas être la dernière.

Dans les circonstances que nous venons de résumer, Bismarck avait fait preuve de plus de ténacité dans ses desseins que de prudence dans leur exécution. Un dernier trait allait mettre en lumière sa maladresse et son audace. A la veille de son départ, et sous prétexte de remercier la population viennoise de Taccueil qu'elle lui avait fait, il convoquait les directeurs des principaux journaux de Vienne et leur faisait entendre les paroles les plus extravagantes et les plus contraires à la vérité. C'est ainsi qu'il prédisait au rédacteur de la Neue freie Presse une guerre prochaine entre la France et TAUemagne : « Elle est inévitable ; il suffît toujours d'une pincée de poudre pour faire bouillonner ce pays comme un verre d'eau ; c'est là un événement que l'Allemagne évitera à peine dans le cours de l'année. » Il profitait de l'occasion pour attaquer Gaprivi. Il lui reprochait d'être un incapable, d'avoir renoncé à la politique d'équilibre et de bascule que lui-même, quand il était chancelier, n'avait cessé de faire prévaloir, et d'avoir aigri les rapports de l'Allemagne avec la Russie. Ces reproches, qui visaient également l'Empereur sans le nommer, ne laissaient pas d'être injustes, et, dans la circonstance, Bismarck imputait à autrui ses propres fautes. Dès le lendemain, les journaux qui avaient accueilli et publié ses confidences les critiquaient avec vivacité. L'un d'eux résumait son jugement, en disant : Ein gros^ ser Mann, doch Kleiner Mench, (Un grand homme et pourtant un petit homme.)

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En quittant Vienne, il se rendit à Mi la capitale de la Bavière, l'accueil revêt tère encore plus enthousiaste que celui tion faite peu de temps avant à Guilli monde officiel s'effaça ; mais le peup bruyamment de son antipathie pour la marck s'en montra heureux. Il savait vivat bavarois était uncoup de poignan laume. Néanmoins le voyage se terraii avoir fait honneur; il ne faisait hon sonne et il avait eu pour résultat de éclatante la haine dont étaient animés l'autre ces deux irrécoDciliables adverse

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