‹ BismarckChapitre 9 sur 13 · LES DESSOUS D'UNE RÉCONCILIATION · texte numérisé non relu

LES DESSOUS D'UNE RÉCONCILIATION

C'est au retour de Bismarck à Friedrich sruhe qu'on voit surgir autour de lui un nouveau personnage, le pamphlétaire Maximilien Harden. Cet ancien acteur ambulant, n'ayant pas réussi sur les planches, s'était jeté dans le journalisme. Au delà de sa trentième année, il y végétait encore loi'sque quelques satires politiques signés d'un nom d'emprunt attirèrent l'attention sur ses écrits. Ils tombèrent sous l^s yeux de Bismarck; il fut frappé par la verve agressive qu'y déployait l'auteur, par l'originalité de ses appréciations, la logique impitoyable de ses raisonnements, l'audace et la brutalité de ses attaques et enfin par la forme pittoresque et vivante sous laquelle il exprimait ses idées. Dans ce satiriste inconnu, véritable condottiere de plume dont aucune crainte ne paralysait les élans, il devina l'homme le mieux fait pour devenir sous son inspiration l'instrument de ses rancunes et l'exécuteur de ses vengeances. Il se mit en rapport avec lui, le manda à Friedrichsruhe, l'honora de ses confidences et finalement l'enrôla à son service.

Bientôt après, sous la direction de Maximilien

Harden, paraissait un organe nouveau, laiZukunft. Ce recueil périodique rappelait de loin la fameuse Lanterne d'Henri Rochefort, qui fut en France, vers la fin du second Empire, comme une pièce d'artillerie incejssamment pointée contre TEmpereur Napoléon III et contre le monde de la Cour. Seulement dans les élucubrations souvent calomnieuses de la Lanterne, Rochefort ne s'inspirait que de lui-même, n'écoutait que sa fantaisie sans souci de la justice et de la vérité, tandis que derrière le pamphlétaire de la Zukunft, il y avait un inspirateur inlassable dont Texpérience et la compétence servaient la haine, un pointeur habile qui savait vers quel but devaient être dirigés les coups pour faire le plus de mal.

C'est lui qui conseille Harden, qui le guide à travers les intrigues de la vie publique de l'Empire, qui lui fournit des sujets d'articles, qui discute, rectifie, écarte ou approuve ceux dont ce collaborateur improvisé a pris l'initiative. Jusqu'à la mort de Bismarck, Harden a été son porteparoles, et depuis sa mort, le défenseur de sa mémoire. S'étant engagé à la défendre, il a tenu sa promesse, parfois même au prix de sa liberté, car les condamnations judiciaires ne lui ont pas manqué, en contribuant, il est vrai, à le rendre populaire. Tout en ne cessant pas d'attaquer Guillaume II et peut-être même parce qu'il ne lui a pas ménagé les coups, il a exercé en Allemagne une influence qu'on peut qualifier de détestable et

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il a été Fun des principaux artisans de la guerre, nul n'ayant, au même degré que lui, fait le jeu du militarisme prussien et déchaîné Topinion de son pays contre les puissances de la Triple Entente. Quand on veut CQnnaître Tétat d'âme de Bismarck dans les dernières années de sa vie, il faut parcourir la volumineuse collection de la Zukunft : l'esprit bismarckien y coule à pleins bords *.

De jour en jour, cet esprit devenait de plus en plus hostile à Guillaume II. Dans Tardeur de son ressentiment, Bismarck foulait aux pieds ses opinions passées, brûlait ce qu'il avait adoré et adorait ce qu'il avait brûlé. Au mois de juillet 1893, oublieux de la violence avec laquelle il avait combattu jadis le particularisme des pays d'Empire, il affectait d'en prendre la défense. En recevant les Délégations du Mecklembourg et du Brunswick, il les engageait à rester fidèles à leurs opinions particularistes. « Tenez la main, leur disait-il, à ce que vos représentants à Berlin ne laissent pas porter atteinte aux droits des confédérés. »

Tandis qu'à son instigation, se déroulaient d'une manière ininterrompue ces manifestations d'ini-

1. Le' Correspondant, dans ses livraisons du 25 octobre 1910 et du 10 février 1915, en a donné de nombreux extraits sous la signature de M. André.^

niitié, TEmpereur, bien qu'il en fût offensé, affectait publiquement de les ignorer ou tout au moins de les considérer comme dépourvues d'importance. Sauf dans Tintimité, il n'y répondait que par le dédain. Cette impassibilité apparente lui était imposée par la nécessité où il se trouvait de ne pas paraître se brouiller avec le fondateur de l'Unité alors que celui-ci, vieux et malade, semblait avoir déjà un pied dans la tombe. On n'aurait pas compris que lui, le petit-fils de Guillaume P*', laissât mourir Bismarck sans l'avoir revu et il ne pouvait le revoir qu'en feignant de ne s'être pas offensé de son attitude haineuse. La comédie était si bien jouée qu'Herbert de Bismarck s'y trompa. Dans sa résidence de Schoenhausen où il s'était tixé après son mariage, il conçut l'espoir de rentrer en grâce auprès de l'Empereur. Comme pour y parvenir, il était de toute nécessité qu'il se trouvât en sa présence, il chercha l'occasion de le rencontrer. Elle ne tarda4)as à se présenter.

Le 21 janvier 1894, devait être célébrée à Berlin une fête annuelle et commémora tive, dite fête des Ordres, instituée en souvenir de leur fondation. Tout membre de l'un d'eux, y occupant une haute dignité, avait le droit d'assister à la cérémonie religieuse par laquelle commençait la fête et au banquet par lequel elle se terminait. Herbert de Bismarck était dans ce cas. Il annonça donc au président de la commission des Ordres son intention d'user de son droit d'être invité. Au jour fixé

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pour la cérémonie, on !e vit apparaître chapelle du palais impérial portant l'unifr lieutenant-colonel des dragons de la Gs était venu au palais dans un carrosse à huit : appartenant ^ son ami Henkel de Donners chez qui il descendait durant ses séjours h

Sa présence causa d'abord quelque émotio le service divin ay.int commencé, elle s'aj c'est seulement dans la salle du banquet > langues se délièrent et que les commentai courtisans purent se donner libre cours. A t comte Herbert occupa la place à laquelle droit et s'y trouva dans la situation d'un pt On le savait en disgrâce et personne n'ay l'aborder. Mais, le banquet lini, le bruit se dit que l'Empereur l'avait fait prévenir maître des cérémonies, le comte Kanitz, c parlerait. Ce fut alors un changement à vu sieurs ministres s'approchèrent et avec prince Henri, frère de l'Empereur. L'impi elle-même daigna lui adresser la parole. C't assez, pour faire croire qu'une réconciliatio imminente.

Cependant, tout le monde n'y croyait j général de Caprivi s'était prudemment comme s'il eût prévu l'humiliation qu'allai le comte Herbert et n'eût pas voulu en témoin. Un autre ministre, le baron de Ma disait à voix basse dans un groupe :

— Il faudrait que le père fût bien malac

que Sa Majesté se réconciliât avec le fils. Attendons la fin.

Pendant ce temps, le comte Kanitz, secondé par les rares amis de Bismarck, se livrait à de savantes manœuvres pour amener Herbert sur le passage de TEmpereur. Mais à tout instant, les allées et venues de celui-ci déjouaient ses tentatives. Il semblait que Guillaume II n'eût pas remarqué son ancien ami. Il s'avançait de son côté en jetant à droite et à gauche une parole aimable à celui-ci ou à celui-là, puis alors qu'Herbert pouvait croire qu'il allait recevoir la même aumône, l'Empereur arrivé près de lui s'arrêtait brusquement, tournait les talons et s'éloignait. Il faudrait la plume d'un Saint-Simon pour décrire cette scène qui se renouvela à plusieurs reprises.

L'illustre et suggestif mémorialiste nous montrerait le fils de l'ex-chancelier debout parmi les groupes qui l'observent malicieusement, conscient du rôle ridicule qu'on lui fait jouer, le visage baigné de sueur et rouge de honte, le regard fixé devant lui, attendant en vain la parole bienveillante qu'il est venu chercher, s'irritant intérieurement du supplice qu'on lui impose et subitement effondré sous les ruines de ses espérances, lorsqu'il voit le chambellan de service s'approcher de l'Empereur pour le prévenir que l'Impératrice désire se retirer et le souverain quitter brusque* ment le salon avec elle sans même saluer.

A la suite de cet incident, Herbert de Bismarck

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ne put se défendre d'une vive colère ; ce soir-lk le lendemain, ses amis en recueillirent ] Il s'irritait surtout de ce que l'Empereur, avoir fait promettre qu'il lui parlen nmnqué à sa parole. Mais l'Empereui promis ? Hohenlolie ne le croit pas : ■> L'I n'a pas coutume de mortifier ainsi les g leur avoir fait dire cela. Ou espérait é rapprochement et ébranler par là la po Caprivi : la combinaison a échoué. »

D'autre part, on lit dans un rapport tique : « En venant à la fête des Ordres approuvé par l'autorité supérieure, Herb pris l'Empereur et l'a mécontenté, H vrai que Sa Majesté ^ût promis de lui pai la clique bismarckienne qui a pris cela bonnet. J'ai suivi activement ces ma L'Empereur a marqué qu'il ne voulai laisser forcer la main. Il veut bien ren mage aux services du père, mais il se refi dominé par le fils dont il n'apprécie ni le le caractère. » Ce langage exprimait la dès le lendemain, on allait en avoir ur éclatante.

Le jour même où se célébrait à Berl des Ordres, on y recevait la nouvelle qu taire de Friednchsruhe, après avoir violente attaque d'influenza, était uiâinten bli. Quoique résolu à ne pas le pren directeur ni même pour conseiller de sa j

r Empereur estima que roccasion était propice pour se réconcilier avec lui et pour donner à l'opinion publique cette satisfaction. 11 réparerait ainsi, par une démonstration flatteuse auprès du père, la cruelle déconvenue infligée au fils. Le 22 janvier, il écrivait à Tex-chancelier une lettre en laquelle il le félicitait chaleureusement de sa guérison.

Il rinvitait en même temps à venir passer quelques jours au palais impérial où il serait heureux de le recevoir. A cette lettre il joignait une caisse de vieux vins et chargeait Tun de ses officiers d'ordonnance, le comte de Moltke, de porter le tout à son ancien ministre. La démarche était aussi flatteuse qu'inattendue. Personne n avait pu la prévoir et le comte Herbert lui-même l'ignorait lorsque, 'dans la matinée du même jour, mécontent et déçu, il était reparti pour Schoenhausen.

Elle fut accueillie par Bismarck avec une émotion qu'il ne chercha pas à dissimuler. Il combla d'égards le messager de l'Empereur,* le garda à dîner et lui remit une lettre de remerciements où il promettait d'aller sous peu exprimer de vive voix sa gratitude. Un diplomate, le comte Balny d'Avricourt, qui, quelques jours avant, lui avait fait une visite, laisse entendre que cette promesse dut lui coûter soit que, presque octogénaire il eût conscience de son affaissement physique et moral, conséquence de l'âge et de sa longue oisiveté, et

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redoutât de se laisser voir de trop près à Berlin, Koit qu'il ne fût pas convaincu de la sincérité des sentiments auxquels semblait avoir obéi l'Rmr.»reur en faisant vers lui les premiers pas.

les apparences contraires, Bismarck restait Peut-être se rendoit-il compte qu'il n'y av place pour lui dans le gouvernement, Lf Empereur avait pris en mains les rênes dt 11 gouvernait effectivement et n'eût pas qu'aucun de ses sujets, quelque illustre qi tentât de lui imposer ses vues perso invoquât-il son expérience et l'idée qu'il si (le son infaillibilité. Aussi Bismarck mam ses amis de rester calmes et de ne pas i trop d'importance à l'événement, " Depuii suis parti, on n'a fait que des sottises ; je plus de force à les réparer. »

Parmi ces sottises, il comprenait la mal de la diplomatie impériale, qui avait laissé s l'alliance franco-russe, de laquelle il avait si souvent qu'il ne* la permettrait pas. l Congrès de Berlin, il l'avait dit au comte d Vallier alors ambassadeur en Allemagne il l'avait répété à M, Jules Herbette. Il s' outre efforcé d'inspirer aux Français et aus une défiance réciproque.

— Vous avez bien tort, disait-il à ceux-i courager les espérances de la France. Vt tirerez jamais rien. La forme de son gouvei la condamne à l'impuissance. En lui mar

VOS sympathies, vous ne faites que Texciier, la pousser à la guerre. Elle s'y jettera quelque jour, convaincue que vous êtes derrière elle et vous aurez ainsi encouru des responsabilités dont l'Europe vous demandera compte.

Aux Français, c'était un autre langage, mais tendant au hiéme but.

— Vous commettriez une lourde faute si vous preniez au sérieux les sourires de la Russie. Pour elle comme pour nous vous êtes un foyer révolutionnaire. Elle vous hait. D'ailleurs, consentît-elle à s'allier avec vous, il faudrait encore compter avec moi et, tant que je serai le maître, je saurai bien l'empêcher. Je ne veux pas m'exposera me trouver un jour entre deux ennemis.

Cependant, lui parti, la sottise avait été commise : l'alliance franco -russe existait. Il en imputait la responsabilité à l'Empereur et àCaprivi et c'est surtout de cette faute qu'il parlait lorsqu'il déclarait qu'il n'était plus en son pouvoir d'y remédier. Mais ses amis se refusaient à le croire. Malgré ses avertissements, ils interprétaient l'invitation qu'il venait de recevoir de Guillaume II comme la preuve qu'il allait recouvrer son ancienne influence. Ils dressaient déjà des listes de proscrFption. Caprivi, les ministres Botticher et Marschall avec leurs principaux collaborateurs seraient sacrifiés. Le comte Botho d'Eulenbourg était leur candidat à la chancellerie. Mais, leurs espérances allaient tomber en

poussière ; il suffit d'une journée pour les dissiper.

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