Beust. Mémoires, t. I, p. 1GI
En retenant de Paris, les membres du Congrès étaient fêtés à cris d'allégresse. M. de Manteuffel séjournait quelques jours à Francfort et M. de Bismarck le recevait avec un certain faste; le junker d'antan aimait la bonne chère et n'ignorait pas l'influence qu'elle peut avoir sur les relations politiques; sa table était abondante, s'il faut en croire l'ordonnance d'un dîner qu'il donna en l'honneur d'un diplomate russe et où figuraient « plus de vingt numéros au menu et une douzaine de vins les plus rares1 ». Le ministre prussien et son délégué à la Diète prodiguèrent leurs amabilités au nouvel ambassadeur de France, M. de Montessuy. Le soir, au théâtre, ils firent avec intention une longue halte dans sa loge, « Le Congrès ne me laisse que d'agréables souvenirs, déclarai! M. de Manteuffel, et c'est grâce à l'empereur. »
La correspondance diplomatique prenait môme une tournure sentimentale, traversée par un joli roman d'amour, les fiançailles du prince Frédéric-Guillaume et de la princesse Victoria, — ils réunissaient ensemble quarante et un printemps. Bismarck n'était guère satisfait de cette idylle. « Sur les qualités personnelles de la princesse, je n'ai pas d'opinion, écrivait-il à Gerlach, mais la conséquence, politique ne |>eut être que de naturaliser chez nous l'influence anglaise et l'anglomanie, sans rien nous donner d'analogue en Angleterre. DisraOli ne sauvera pas avec ses discours la danse de Saini-Guj de la politique anglaise. Ces gens ont perdu leur sagesse héré-
1. L'histoire impartiale a enregistré ce menu écrit en français et dont j voici la composition : « Dîner le 19 mars 1857 : Les huîtres d'Ostcnde. — j Le potage à la bisque. — Le caviar de Russie aux plinis. — Les truffe* au vin de Bourgogne. — Les turbots, sauce aux huîtres. — Les pièces df bœuf de Hambourg. — Les pains de gibier à l'essence \f ; — Les crott* tades à laMinancière. — Les langoustes à la rémoulade. — Les bècasi» rôties. — Les pâtés de foie gras. — Les compotes. — Les gelées. — U* croquembouches à l'ananas. — Les glaces. — Le dessert. » — La liste d» vins manque, et c'est grand dommage. Horst Kohi, Bismarcks Briefe m Herluch, p. 307, n. 1.
RBS ANNÉES DE KHANCFORT lil
le rrl'unnliiU1 ; ils ont gardé leur é^OÏSIÏle bl'lllal
passionné, leur ignorance des relations continentales*. » VA comme Gerlach s'étonnait de celte ardeur anglophobe, .. reprcnail ; ■■ Cequeje pense du mariage anglais ' éparer les deux mots pour exprimer ma pensée ; te e 1res bon, mais anglais il ne me plall pas; ise a la réputation d'une femme de cœur et d'espriL., isse l'Anglaise a lit maisou el dei îenl Prussienne, elle
bénédiction pour le pays. Mais les Mariages prin-
mnenl en général a ta maison d'où vient la fiancée, suiTaulre...; c'csl d'autanl plus le cas, lorsque le l.i femme est plus puissante et d'un sentiment national plue développé que celle du mari. Donc, si notre future n ine peste en quelque manière anglaise sur \<- Lrône prusvoia notre Cour circonvenue d'influence anglaise, ious et les divers gendres af Her Grm ions filajêsty quelques égards en Angleterre... Chez nous, ce anglaise trouvera le meilleur sol dans la slupïde admiration du Michel allemand pour les Lords et les gainées, dans l'anglomanie des chambres, journaux, sportsmen, hobereaux el présidents de tribunaux. (Iliaque berlinois
■ déjà, quand anjakey anglais île liai! ou Lichtwald
■ et l<n donne l'occasion d'éeorcher //"■ Queen's que sera-ce, quand la première femme 'In pays sera
ntimenl ! San.-, la connaître, Bismarck devt-
iwilion que la jeune princesse ferait è ses opinions
aes. Prévention hostile nu incompatibilité de nature,
allaienl suivre pendant un tiers de siècle une voie
le IwfoOUe parlementaire fil 1830.
k .1 Qerlarh, l1' i -s 1- i I p. **."..
parallèle en sourde inimitié et lutte à coups d'épingle. En 1888, le chancelier, qui paraissait tout-puissant sous le règne éphémère de Frédéric II, disait avec àcreté : « L'impératrice Frédéric a toujours été une Anglaise. Elle n'a jamais fait que propager l'influence de l'Angleterre, que servir les intérêts de l'Angleterre. Et, aujourd'hui, elle le fait plus que jamais... L'Angleterre, de tout temps, a cherché à se servir de notre influence pour ses propres fins et contre nos intérêts à nous; elle y est parvenue par l'entremise des filles, des nièces ou des amies de la reine Victoria l. » Dans la correspondance de 1858 et la conversation de 1888, le sentiment est identique, de particularisme prussien ou allemand, de haine contre la princesse étrangère qui introduit son sang et !son influence dans la dynastie nationale.
Cet intermède matrimonial ne détournait pas Bismarck de ses fonctions naturelles qui étaient de surveiller la politique autrichienne. Il n'abdiquait rien de ses passions et, comme le lui reprochait un adversaire, ne distinguait pas les hommes des choses. Rechberg, qu'il trouvait si correct à ses débuts, était devenu, à son tour, un despote, prétendant à des privilèges abusifs et insultant la Prusse jusque dans ses cartes de visite; Bismarck en joignait un exemplaire à son rapport comme pièce à conviction; ô scandale, au lieu de titre diplomatique, le malencontreux carton « ne portait rien que le nom du comte de Rechberg qui n'avait jamais eu d'autres cartes, môme dans une cérémonie officielle * ». Une telle conduite méritait représailles, et Bismarck vivait en conflit perpétuel avec le délégué autrichien.
Conflit à propos de la vieille question des garnisons fédé-
1. M. Busch. Les Mémoires de Bismarck, t. II (1899), p. 193-194.
2. Bismarck à ManteulTel, 1G octobre 1858. Correspondance diplomatique, t. II, p. :*99.
tES DERHIÊBBS hHîfl ES BE HU» I AI lis
|ui s'allongeait, s'éternisait, s'envenimait aans
-sion s'était apaisée pendant Ici guerre de Crimée, ofi
i u iix intérêts étaient en jeu. Elle reprit de plus belle
loisirs de la paix. Le nouveau minisire de Baden,
M. de Meysenbllg, qui elnreliail ses inspirations ;'i Vienne
plaisir a l'aviver; en mai 1857, il proposa tle doubler
isoD de Hastacll et d'y introduire des troupes aulri-
: cette mesure comportait un double avantage pour
fédération germanique, eu fortifiant ta frontière de
l'Ouest et mettant Ica dépenses à la charge de l'Autriche,
est i ontroinl de le reconnaître, mais au nom de la
il proteste avec énergie « contre l'absorption de Ras-
l'abandon a sou profit d'une place
ile en grande partie avec l'argent de la l'eusse ne
poire .' c extension de La puissance
Ii une et à une diminution de la Prusse... Cell
|«niri-;iil run-riilii' sans ivelamei- à son lour un semblable
i ment d'influence ' ». !l cherche ô peser sui les delà
autres Etats, mais il s'aperçoit alors combien est
tenu le lien qui s'est formé entre la Prusse el les diverses
■■■- d'Allemagne pendant la guerre d'Orient, avec
icilité il se brisera, quel ascendant l'Autriche exerce
sur les petites Coure. A la Diète, tout avait une vitesse de
tortue. La question de Bastadl élail encore posi e lorsque Bis-
niiireli quitta Francfort.
ur les qui stii ns législatives. La Bavière demandail itïon d'un code de commerce unique pour tous les es. La Cour de Munieli étant smis ririlliienee du de Vienne, Bismarck voit mille difficultés fi as propo-
; min isîjT. i
sition, se plaint « des façons cavalières » du délégué bavarois, « de la précipitation avec laquelle on veut mener cette affaire ». Il y découvre une menée du gouvernement autrichien « dont le but est de nous enlever l'hégémonie que nous avons jusqu'à présent exercée sur le terrain du développement matériel, afin d'en faire la base de sa supériorité politique future sur toute l'Allemagne ». Il parvient à persuader ces sornettes aux délégués des minuscules, qui s'effarouchent et se rangent aux contre-propositions de la Prusse. Conflit sur la question de la réforme fédérale : elle dormait depuis 1850. M. de Beust essaya de la tirer de son sommeil pour la grande gloire de la monarchie saxonne ; M. de Meysenbug lui fit concurrence pour l'honneur du gouvernement de Baden ; tous deux désiraient la création d'un tribunal fédéral; M. de Beust y ajoutait la surveillance de la presse et des revisions dans chaque Etat allemand. M. de Bismarck déchirait en hâte leurs projets : sous prétexte de « relever le prestige et d'augmenter la popularité de la Diète, écrit-il, ils conduisent à un but diamétralement opposé, car ils limitent la liberté de la presse et restreignent les libertés constitution-
nelles des Etats confédérés » ; véritables « utopies v, ils n'aboutiraient qu'à grandir encore l'impopularité de la Diète. Et les propositions tombèrent de mort naturelle dans la crainte générale de tout changement.
Les conflits sont si aigus entre les représentants de l'Autriche et de la Prusse, qu'un jour le comte deRechberg, poussé à bout, propose de vider la question le pistolet à la main, dans le bois de Bockenheim, Bismarck persifle, propose de dresser un procès- verbal sur les causes de ce duel, Rechberg se calme et l'affaire s'arrange *.