CHAPITRE XIV
I. — Situation politique à Berlin. Intrigues ministérielles. Nomination de Bismarck à Paris. — L'entretien de Fontainebleau. — Visites officielles : Persigny, M. Thiers. — Ennuis et amertume. — Voyage à Londres. — Tiraillements à Berlin. Incertitude de Bismarck. — Voyage dans le Midi. Biarritz; les Pyrénées. — Ketour à Paris. Deux télégrammes. Départ pour Berlin.
I. — Au printemps de 1862, la situation politique était, en Prusse, trouble et tendue à l'excès. Après une ardente période sr<+y**+ électorale, le parti progressiste avait écrasé les candidats f<*±'t* réactionnaires; il revenait à la Chambre courroucé de la dissolution brutale et de la composition du nouveau cabinet, encore vibrant de la lutte passionnée, bien décidé à exiger du ministère sa soumission ou sa démission. Le cabinet était divisé ; il s'était formé pour le bon combat contre la démocratie, pour le roi et l'armée; Roon et le groupe ultra tenaient bon et s'armaient pour la bataille ; mais déjà quelques ministres prévoyaient un revirement du monarque, sa retraite devant la pression publique, et ils préparaient leur évolution. Von der Heydt permettait la publication d'une lettre à son collègue Roon où il conseillait de réduire les dépenses militaires, ce qui était dans le programme des libéraux : probablement le prudent ministre des Finances pensait à évincer du cabinet
l'élément féodal pour en prendre la direction ' . Le roi appuyait encore Hohenzollern et Roon, mais donnait quelques signes de faiblesse; la reine paraissait au contraire portée vers les modérés.
A l'extérieur, les relations n'étaient pas moins difficiles. Les projets ambitieux de Bcrnstorff avaient fait grand bruit en Allemagne, « un grand vacarme, grosses Halloh », écrivait Bernstorff lui-même 2. Mais le minisire ne les avait pas poursuivis avec résolution ; il avait des idées ingénieuses, mais peu de volonté. Les moyens Etats s'étaient démenés avec rage, la Cour de Vienne les avait habilement surexcités, réunis en faisceau de résistance, et la réforme fédérale paraissait renvoyée à des calendes très grecques. En outre, Bernstorff était absorbé par les négociations d'un traité de commerce avec la France, et la situation de la Prusse dans le Zollverein en rendait bi conclusion difficile, car il fallait l'étendre à tous les pays de l'union douanière.
L'électeur de Hesse avait renouvelé ses excentricités; en 1860, il avait imposé une constitution à sa manière, et, en avril 1862, il prétendait soumettre l'exercice du droit électoral à la reconnaissance solennelle de cette constitution : son arrogance avait soulevé un toile général, une résistance pacifique comme en 1850; mais cette fois, la Diète était intervenue en faveur des populations, d'accord avec la Prusse; celle-ci s'était fâchée; le 11 mai, le général de Willisen apporta à Cassel une lettre du roi qui réclamait le maintien de la Constitution de 1831 ; le 18, Sydow, ministre plénipotentiaire de Prusse, demanda le renvoi du ministère, sous menace
1. Bismarck à sa femme, 21 mai 1802, Driefe an seine Braut und Gattin, p. 470.
i. Bernstorff à Bismarck, 21 février 1862. Bvsmarck-Jahrbuchy loc. cit., p. 127.
oatique; sur le refus de l'Electeur, le ministre
■!.u\ corps d'armée prussiens s'avnneèrenl
[n frontière; par une bizarre contradiction, lf cabinet
uenanire de Berlin, prêta lutter conlrels Chambrelibérele
:, intervenait en faveur des libéraux de Elease ; Roon,
de ta Guerre, donnait ordre aux Iroupea de marcher,
if départi, en gémissait; Bismaroli n'y comprenait rien
téeapprouvail l'affaire deHesse ». La question des duchés
pus cluse i'I les TiéjJ.WKilioils Se poursmvilienl il. iii-
■erre de notes diplomatiques.
i l'intérieur comme 6 L'extérieur, des conflits partoul i IftQfl était la situation lorsque Bismarck arriva à Berlin
le i i. il eut avec le roi une série d'entretiens, le monarque
h' recul avec beaucoup de bienveillance, et prit son opinion sur toutes les questions du jonc; Bismarck y répondit avec une rude fr sbise qui eiTrays Guillaume; celui-ci saveil la"
brutale de son ambassadeur qui avait le IBntaîdôclari
à Beroslorff : a Si vous voulez la guerre avec la liesse,
nommez-moi voire sous-secrétaire d'Etat; je me fais fort
UIi magne, en quatre semaines, une guerre
de première qualité . ■■ tant d'audace et de prompti-
>uvantail le roi; ses ministres des Affaires étrangères jusqu'alors habitué au calme el a la lenteur diplomatiques; aussi malgré la pression insi inte de Etooo 1 1
d'Edwin de Mantcuffel, ue pouvait-il se décidera confier la
direction de son gouvernement à ce vigoureux bûcheron. Il
- avec lui, mais hésitait ■> pronon-
rond n oui i>. L'autre se lassa vile, la patience n'était pas dans son caractère; rivre 4 l'hôtel de Berlin, y jouer le rôle de candidat perpétue! au ministère, surveiller, critiquer,
intriguer, comploter, « tout cela répugnait à la conscience qu'il avait de sa valeur l » ; au bout de douze jours, il se fâcha et pria le comte Bernstorffde lui donner un poste ou d'accepter sa démission. Le ministre avait double intérêt à envoyer Bismarck à l'étranger : la démission du favori des hobereaux - aurait eu en ce moment la valeur d'un manifeste politique;
/;, . . Bernstorff espérait encore se maintenir au pouvoir et désirait
/•&</ /*■>- écarter un dangereux rival. Le ministre se rendit donc au
— - Palais, et, sur-le-champ, obtint du roi la nomination de Bis-
marck comme ministre à Paris en remplacement du comte Pour talés récemment décédé (22 mai 1862).
Dans la pensée de Guillaume, de Roon, de Bismarck, ce n'était qu'un faux départ. L'ambassade de Bismarck en France n'a pas eu l'importance qu'on a parfois voulu lui donner; il ne s'agissait pas de nouer des négociations délicates et de longue durée. C'était simplement une mission d'attente. « Je pars, est-ce pour longtemps, écrivait-il à sa femme, Dieu le sait. Peut-être seulement pour des mois ou des semaines. Ils sont tous conjurés ici pour que je reste, et je suis déjà bien content de trouver un moment de repos dans le jardin au bord de la Seine, et d'avoir pour quelques jours un portier qui empochera les gens d'arriver à moi. Je ne sais pas s'il faut envoyer nos affaires à Paris, car il se peut que je sois rappelé avant d'être arrivé. Je fais une tentative de fuite plutôt que je ne prends un logement nouveau. Dans le courant de juin on devra décider si je dois revenir avant la fin de la session parlementaire ou rester plus longtemps à Paris2. » 11 était heureux, d'ailleurs, de quitter Berlin où il ne pouvait que se compromettre dans les intrigues parlementaires ; il